TOME II. l
de douloureux soit la continuation de la peine Infligée au premier homme pour un seul acte ill^itime, pour une seule faute? Gomment accorder cette croyance avec ridée d'un Dieu infiniment juste et sage? Comment l'Être, qu'on dit la bonté même, exercerait-il une telle rigueur envers de faibles créatures, qui n'arriveraient en ce monde que pour souffrir le chà* timent d'un crime qu'elles n'ont point commis et auquel leur volonté n'a point eu de part? Le sentiment de la justice repousse ce dogme, la raison ea est révoltée.
Eh bien, cher ami, il faut le dire, c'est justement dans ce dogme si révoltant pour la raiscm naturelle, que la raison chrétienne, éclairée par la doctrine révélée , trouve les preuves les plus évidentes de. la profonde sagesse de Dieu , la démonstration la fUms magnifique de la bonté et de la justice divine, en même temps que de la haute dignité de l'homme. Oui, c'est parce que Dieu est juste, c'est parce qu'il est la source de toute justice, le principe étemd de l'ordre, que chaque écart volontaire de la créature intelligente (et elle seule a le pouvoir de sortir de sa voie légitime) provoque nécessairement la réaction de la justice divine , qui tend à faire cessa: le désor*dre et à le réparer. Que sont les lois humaines , si-r non l'expression de l'intérêt général s'opposant à l'envahissement d'un intérêt particulier, à la prédomi* nance d'une volonté égbïste ? Le maintien de l'ordre,
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la conservation des droits natureb de chacun , et ainsi le bien-être de tous , voilé le but de ces lois et de leur application dans la vie sociale. Eh bien, la loi universelle , archétype de toute loi générale et particulière, est l'expression de la volonté universelle; et 9m hm est la conservation de toutes les existences dans leur^^ang, dans leur degré, dans leurs droits. Cette loi universelle est gravée en caractères ineffaçables dans chaque créature, suivant son degré; c'est sa loi principe , la condition de sa vie ; c'est elle qui donne à l'homme le sens de la justice et du bien ; c'est une loi d'amour, par là même qu'elle est conservatrice et qu'elle répond au besoin foncier de la créature qui veut vivre et subsister ; c'est une loi de justice , puisqu'elle est la condition de la conservation de tous et de chacun ; c'est la loi de l'ordre , puisqu'elle veut le maintien de la créature dans ses droits naturels , dans l'état , le rang où elle a été créée. La kn de l'homme est le moyen posé par le. Législateur souverain pour assurer la vie, le bien-être, la félicité de rhomme. L'accomplissement de cette loi était la condition nécessaire du côté de l'homme , pour qu'il pût rester dans son état natif, en pleine jouissance de ses droits; et ce n'est encore aujourd'hui qu'à la condition de reconnaître sa loi , de l'accepter et de s'y soumelfre librement, qu'il peut recouvrer le bienêtre, le bonheur et le salpt Cette loi posée par Dieu, et ainsi toujours positive, qu'elle se manifeste dans
le for intérieur, ou qu'elle soit imprimée, formulée au dehors, est un don de Dieu aussi précieux que la Tie, que Teûstence; et les dons de Dieu sontirréTOcables comme sa volonté , il ne les retire jamab. {Ram. XI, ▼. 2g.) Si donc la créature humaine a abusé' de sa liberté en enfreignant la loi, elle a agri contrairement à la volonté de Celui qui Ta créée et qui la conserve; et par cet acte, par le fait même de Fopposition à sa loi véritable, et comme suite du désordre où elle s'est engagée, elle a renoncé à son bien-être, à sa vie foncière, à ses droits célestes, à son rang dans Tordre de la création; elle a abjuré sa dignité, wm bonheur.
Fallait-il , après cette infraction de la loi , et à cause
de l'espèce de guerre que la créature libre avait'dé-
clarée à Dieu, fallait-il que le souverain Législateur
changeât de volonté au gré de Thomme? Et devàit41
modifier on retirer la loi , parce qu'il avait plii à be-
lui-ci de la violer? Alors Dieu ne serait pas Dieu, il ne
serait pas la volonté absolue, le maître souverain; la
volonté humaine l'emporterait sur la volonté divine.
Fallait-il forcer la créature à observer sa loi , en la
mettant dans l'impossibilité de l'enfreindre? Alors
l'homme ne serait pas homme ; il ne serait plus libre,
ni intelligent. Fallait-il abandonner l'homme infidèle,
et sa destruction devait-elle suivre sa prévarication?
Cela est impossible , puisque Dieu est amour, qu'il ne
peut haïr ce qu'il a fait, et qu'il ne retire jamais ses
dons. Il a voulu que l'homme soit ; il veut qu'il existe et qu'il vive. Dieu ne veut point la mort du pécheur ; U veut qu'il se détourne du mal pour revenir au bien, qu'il se convertisse. C'est pour cela qu'il fait luire son soleil en ce monde sur les bons et sur les méchans. Si la créature intelligente et libre était restée fidèle dans réjwreuve qu'elle devait subir, elle aurait conservé son rang et ses droits, elle aurait joui de toute la gloire, de toute la félicité que comporte sa nature. Si, déchue et égarée, elle accepte le secours qui lui est offert; si elle vient à se reconnaître, à vouloir rentrer dans l'ordre , à y rentrer en eflFet , elle recouvre ce qu'elle a perdu; si elle persiste dans le désordre en c(»itinuant à violer sa loi, elle porte nécessairement les conséquences de l'abus qu'elle fait de sa liberté. Ainsi le veulent la bonté, la sagesse et la justice de Dieu.
Mais cette dégradation de toute l'espèce, cette transmission du mal, du vice originel à travers toutes les générations, cette maladie chronique qui affecte la v<donté et l'esprit comme le corps de la race entière , et cela pour une faute d'enfant commise par le premier homme , pour avoir mangé d'un fruit défendu , quoique créé par Dieu comme tout autre fruit ! — Oui sans doute, voilà un fait qui parait en soi peu impcNrtant. Mais cette action n'était-elle pas en opposition flagrante avec la volonté du Législateur, et par là même avec le bien-être de l'homme? La loi vitale
de celui-ci ne s'exprime-t-élle pas par le besoin d'aUmens analogues à sa nature , à son degré ; et n'est-ce pas par la manducation et l'assimilation qu'il accom* plit cette loi? Si donc le fruit de l'arbre de la science, interdit à l'homme, se trouvait vicié, s'il renfermait des propriétés contraires à sa nature, l'homme ne pouvait l'admettre en lui sans que ses facultés n'en fussent troublées^ sans que toute l'économie vivante ne fût dérangée , bouleversée en sa personne. Et n le principe du mal existait antérieurement à Tordre actuel des choses; si l'homme avait été placé en ce monde pour être le réparateur d'un grand désordre, comme au lendemain d'une terrible catastrophe; tsi c'est par la perfide insinuation d'une puissance ennemie qu'il a été séduit, et par l'absorption d'une substance viciée que le germe de la corruption a âé implanté dans son corps , comme la parole du mensonge avait déjà faussé son esprit, est-il étonnant que le double venin, spirituel et physique, se soit développé par les actes mêmes de la vie en lutte avec la mort, et qu'il se soit reproduit en tout ce qui est sorti de lui? Ne voyons-nous pas dans l'ordre physique les vices qui ont entaché le sang des parens se communiquer au sang des enfans, et propager à tra-> vers plusieurs générations la honte ou la misère des familles'? Les défauts de caractère, les travers de l'esprit, les inclinations vicieuses de la volonté ne se transmettent-elles pas souvent comme un funeste hé-
TRENTE ET UNIÈME LEriEE. 2 1 5
ritage? Les lois de la nature ne sont-elles pas cens* tantes ; et dès-lors pourquoi n'auraient-elles pas eu leur effet au commencement comme elles Tout aujourd'hui? Pourquoi sommes-nous fiers de porter un nom sans tache, d'appartenir à une famille irréprochable ou honorée? Pourquoi, chez tous les peuples civilisés, la gloire des ancêtres rejaillit-elle sur leur race? Pourquoi le crime ou la honte d'un homme de notre sang nous fait-il rougir? Demander pourquoi nous par- Uçipons aux misères de l'humanité , c'est demander pourquoi nous sommes les fils de nos p^es , les desoendans du premier homme pécheur; c'est demander pourquoi les effets ressortent de leur cause, pourqu<M les conséquences sont en raison du principe. Le monde spirituel , aussi bien que le monde matériel , rend témoignage à la vérité profonde que l'Église enmgae sous le nom de péché originel ; et si la rai3on naturelle s'appliquait plus sérieusement à étudier les existences et leurs lois, si elle construisait ses systèmes d'après les faits de la nature et non sur des plans imaginaires ; si elle pensait en un mot plus solidement , . plus en conformité avec la réalité , elle serait moins prompte à taxer d'absurdité les dogmes et les mystères de la religion. D'ailleurs si la transmission des qualités de la cause dans les effets , du principe dan3 les conséquences , si la loi de l'identité n'était qu'une < chimère, que serait-ce donc que la lexique et ses axiomes ? Où la raison prendrait-elle son appui dans
SCS démonstrations? Sur quoi porterait le raisonnement , et où mènerait-il ? Toutes les discussions seraient donc arbitraires , toutes les inductions aycnturées. S'il n'y a point de liaison nécessaire , point de rapport vivant entre les existences, la raison n'a plus aucim moyen de justifier ses théories et ses systèmes. Inconséquence singulière de l'esprit humain , qui rejette avec mépris sous une forme ce qu'il affirme hardiment sous une autre !
Mais enfin pourquoi faut-il que je souffre, moi, pour le méfait d'autrui? Pourquoi me faire port^ la peine d'une faute que je n'ai point commise ? OA est dans ce cas la justice , l'équité? — Demandez d<Mic aussi pourquoi l'affection douloureuse d'un organe retentit dans tout l'organisme ; pourquoi , quand le cœur est malade , tout le corps est en souffrance. Le cœur envoie à tout instant la vie avec le sang dans tous les organes ; le sang va porter jusqu'aux extrémités le venin dont le cœur peut être infecté : les membres se plaindront-ils ? Les organes diront-ils au cœur : Pourquoi nous envoyez-vous avec la vie des germes de corruption et de mort?
C'est par sa volonté , par l'usage que la créature morale fait de sa liberté, qu'elle est juste ou injuste, innocente ou coupable, et l'état de la volonté se mianifeste par les actes libres de l'homme. Si la volonté est donnée au mal , elle communiquera sa maUce à toutes les facultés qui dépendent d'elle et à leurs produits ;
elle enfantera de mauvais désirs , qui exciteront dans Tesprit de mauvaises pensées , lesquelles se transformeront en mauvais discours, qui seront réalisés par de mauvaises actions. La bouche , les membres , le corps paraisstot innocens du crime de la volonté, et étendant c'est dans son corps que le malfaiteur est puni , c'est le corps et non la volonté qui est atteint par la justice humaine.
Supposez que le soleil qui nous éclaire vienne à s'obscurcir , ou que la terre qui nous porte, rebelle aux lois du mouvement et de l'équilibre , sorte de sa route et aille s'égarer dans l'immensité de l'espace : le monde en serait ébranlé, notre système solaire bouleversé , la face de la terre changée ; et innocentes de ce désordre, toutes les existences qui vivent sous le soleU seraient enveloppées dans la catastrophe générale. Si vous étiez admis à demander la raison de la ruine de tant de créatures, on vous la montrerait sans doute dans la déviation d'une existence générale, de laquelle dépendaient le sort et la vie de beaucoup d'autres , en sorte que leur perte a été la suite inévitable de son désordre. Si vous demandiez où est la justice dans ce cas , on vous répondrait qu'elle est dans la loi et dans la conséquence nécessaire de l'observation et de l'infraction de la loi. La loi veut l'ordre , elle garantit et protège le bien-être de tous. La violation de la loi , et l'homme seul a le pouvoir de Tenfreindre avec conscience , amène nécessairement le
trouble , la lutte , le bouleversement , la dissolution , le cahos. Après cela il ne resterait plus qu'à demander pourquoi de l'ordre et de la sagesse , pourquoi des êtres intelligens et libres , pourquoi le monde et dei lois, pourquoi Dieu..., ? L'humanité est une> voilà, mon cher Eudore, la vraie clé du mystère. L'humanité est une unité générique dont chaque homme est une partie intégrante. Nous sommes tous frères issus d'un même père ; nous avons tous été compris dans nos premiers parens. Comme eux nous portons le cachet divin , l'imi^ de notre Auteur, la ressenn blance avec Dieu ; mais aussi nous avons péché en eux, nous sommes déchus avec eux. «Le péché est «entré dans le monde par un seul homme , et la mort « par le péché. Ainsi la mort est passée dans tous ki « hommes par un seul homme , en qui tous ont pé- «ché....» {Rom. Y, v. 12.) Yoîlà le fait et sa consé^ qùence clairement énoncés.
Si après cela vous demandiez encore où sont les preuves de la miséricorde divine à l'égard de l'humanité , je répondrais : Dans le fait de son existence sur la terre , dans le fait de notre conservation , quoique nous naissions tous coupables et pécheurs , dans ks prérogatives si précieuses qui nous ont été laissées malgré notre dégradation , dans tous les bienfaits dont nous jouissons malgré notre ingratitude, dans tous les soins providentiels dont nous sommes l'objet malgré notre infidélité , dans tous les moyens ofierts à
rhomme pour son développement intelleetuel et moral , et enfin par-dessus tout , dans la rédemption par Jésus-Christ , à qui Thumanité doit tout , la possibilité de sa conversion, de sa réhabilitation , dé ses progrès vers la justice et le bien, la vie divine, le salut, la béatitude , Dieu même qui nous a été rendu par le Fils, comme le Fils nous a restitués au Père : car, encore une fois : « Tous les hommes sont tombés dans «la condamnation par le péché d'un seul.... Mais «comme c'est par le péché d'un seul que tous les ^hommes sont tombés dans la condamnation, que lia mort est entrée dans le monde par le péché et y «a régné , c'est aussi par la justice d'un seul que tous «les hommes de foi reçoivent la justification, l'abon- « dance de la grâce : car là où il y a eu abondance de «péché , Dieu a répandu une surabondance de grâce , «afin que, comme le péché avait régné en donnant «la mort, la grâce de même règne par la justice, en « donnant la vie éternelle par Jésus-Christ notre Seicgneur. » {Rom. \.) Yoilà l'histoire de l'humanité et de la religion exposée a grands traits par l'Apôtre phi^ losophe. Puissiez-vous, mon cher Eudore, sinon com*prendre, du moins pressentir toute la profondeur de ces paroles et tous les trésors de miséricorde qu'elles renfierment !
Je crois vous avoir prouvé rationnellement que la croyance au dogme du péché originel , loin d'être une absurdité, est au contraire la condition nécessaire
pour acquérir la science de l'homine, comme j'ai cherché à montrer à vos amis que la foi en la Trinité sacrée est la condition absolue pour nous ^ever à la science de Dieu et à Torigine de l'univers. La phi* losophie païenne, ancienne ou moderne, faitFhomme ^al à Dieu , si elle ne le fait Dieu ; ou bien elle n'y voit qu'une masse organisée pour vivre et se mouvoir, tout au plus un animal raisonnant et pensant. La philosophie chrétienne voit dans l'homme une créature sublime , image de son divin Auteur, bien que ternie et défigurée. Elle lui prouve sa dignité originelle par sa misère présente , et sa dégradation par les caractères de grandeur qui brillent encore dans sa personne. Elle lui dit : Tu ne chercherais point constamment , comme tu le fais , la gloire et l'élévation , si tu ne te sentais déchu et misérable ; et tu ne sentirais point ta misère , si jamais tu n'avais été riche et puissant. Oui , tu as été à ton origine puissant et noble , tu Tes encore dans ton fond , dans ta vraie nature, et tu n'es placé dans ce monde que pour y reconquérir tes droits et ta dignité. Tu n'es pas de ce monde , ton corps seulement lui appartient. Ton âme est fille du Ciel et de l'éternité ; elle communique par son intelligence avec la région de la lumière où régnent le bien, la vérité, la beauté. Tu peux élever ton regard vers ta vraie patrie , tu peux diriger vers elle ton désir et ta vie ; tu peux aussi te dégrader davantage , tomber plus bas , te précipiter dans l'abîme ; car tu es
libre , rien ne peut faire violence à ta volonté. Ton sbrt futur dépend de toi , de la voie que tu suivras en cette vie , du maître que tu choisiras , de la loi que tu accompliras : car toujours tu seras sous la loi , bien que tu sois libre , parce que tu es créature et non Dieu. Le bien et le mal sont devant toi , la vie et la mort te sollicitent : obligé de choisir, tu es le maître du choix. Tu seras esclave du mal , victime de la mort , si tu te livres à la mort et au mal ; tu triompheras de Fun et de l'autre , si , reconnaissant ta misère et l'avouant , tu acceptes la grâce avec humilité et amour*
Puissiez- vous 9 ô mes amis! entrer dans le sens profond de ces vérités qui se présentent à la fois avec toute la rigueur de la doctrine et toute l'autorité des faits! Puissiez -vous accepter le secours qui vous est offert par Celui qui a accepté la mort afin de vous soustraire à l'empire de la mort ! C'est alors que l'Évangile , qui vous présente le remède en même temps qu'il vous fait connaître la maladie, sera vraiment Évangile , bonne nouvelle pour vous comme il l'a été pour moi, comme il l'est pour tout croyant, comme il devrait l'être pour l'humanité entière.
222 TRENTE-DEUXiéSIE LETTRE.
EUDORE AU MAITRE
Oui, mon cher maître, FEvangile me sera une bonne nouvelle, j'en ai l'espoir et comme un heureux pressentiment. Votre lettre, à la fois si douce et si sérieuse, a calmé mes agitations. Comme Tare céleste après l'orage, elle m'a réconcilié avec le Ciel; elle a dissipé les nuages qui obscurcissaient mon esprit; et de même qu'au fracas des élémens qui se combattent et à l'agitation de l'atmosphère bouleversée , succède , après la tempête , le travail sourd et fécond de la vie dans le sein de la terre , ainsi à la confusion de mes pensées, au choc des argumens dans ma tête , a succédé le silence de la raison ; et le sentiment de la vérité a été réveillé de nouveau dans mon âme par l'influence vivifiante de votre parole.
Pour la première fois peut-être depuis que j'existe et me connais , je suis rentré sérieusement en moi-même; et là, dans mon for intérieur, par le témoignage irrécusable de ma conscience, j'ai trouvé la confir-
TRENTE-DEUXIÈME LETTBE^ 225
mation de ce que votre lettre m'a révélé dur ma double nature et sur les sollicitations contraires auxquelles je suis exposé. Le mystère de la vie humaine commence à se dévoiler à mes yeux; et la division de rhomme en lui-même m'explique les contradictions de sa conduite, l'inconstance de ses désirs, l'incohérence de ses pensées, le changement journalier et presque instantané de ses opinions , de ses goûts , de ses penchans, de ses vouloirs, de ses affections. Je reconnais aujourd'hui que, depuis que ) 'ai conscience de moi-même, ma vie n'a été qu'une lutte perpétuelle entre deux volontés contraires. Deux puissances se disputent , depuis que je suis au monde, ma chétive existence; et dans mes rêves orgueilleux de liberté et d'indépendance , je n'ai fait qu'obéir, et le plus sou-*' vent j'ai obéi en esclave. Que de fois, dans ma su-^ përbe ignorance, je m'en suis pris à Dieu lui-même, l'accusant de m'avoir créé pour moi) supplice, avec les désirs les plus contradictoires et les penchans les plus inconciliables ! Je demandais , et ce sont vos leçons, mon cher maître, qui ont fait surgir toutes ces questions, je demandais pourquoi dans le même être, dans lamêine personne, l'amour de la vertu et l'instinct du vice , le goût des choses célestes et la concupiscence des choses de la terre ; pourquoi tant de hardiesse, d'activité, de promptitude dans l'esprit, avec tant de mollesse et d'indolence dans la volonté, tant de pesanteur et d'inertie dans le corps ; comment je
22^ TBENTE-DEUXIÉME LETTRE.
pouvais être irausporté d'admiration à la vue d'une action noble, généreuse, et me sentir si faible pour agir, si peu capable d'imiter ce que ) admire, et de réaliser le bien que je reconnais. Combien de fois je me suis indigné contre moi-même de ne point suivie fidèlement vos conseils , que je suis cependant si heoh reux de recevoir, parce qu'ils me font connaître le devoir et le bien ! Oh ! je l'avoue , au milieu de t:ette guerre intestine et des peines cruelles que j'en resip sentais, plus d'une fois la vie m'a été à dégoût, mon existence me paraissait une amère dérision, ma raison un don fatal; et j'aurais peut-être maudit le Donateur, si lui-même n'avait eu enfin pitiè'de moL Je vous devais cet aveu, mon cher maître, à vous qui m'avez pénétré jusqu'au fond, lorsque je ne me connaissais pas moi-même , et devant qui , comipe un insensé , je me glorifiais de mon indépendance et de ma liberté, quand j'étais plus esclave que jamais.
Aujourd'hui le terrible problème de mon existence me parait moins obscur ; mais loin que cette connaissance serve à me relever et me donne du courage, elle m'abat au contraire et me désole par la réflexion, car ma vie pratique ne répond point à ce que j'ai appris. Le devoir, tel que vous me le montrez, surpasse ma force ou mon pouvoir. Ma vertu, si )'ose donner ce nom à quelques actes de ma vie , esfr bien au-dessous de l'idéal que je conçois. Je l'entrevois cet idéal de la perfection humaine ; il plane devant
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moi ; je le poursuis , et nie puis Tatteindre i J'admire ce qui est beau, j'aime ce qui est vrai, et à tout instant je tombe dans l'ignoble et dans le faux ! J'in-* yoque la sagesse, et ne puis m'élever jusqu'à elle! Dans mes efforts impuissans , je me dis avec dépit : Si cette perfection est au-dessus de ma nature , c'est folie, c'est présomption que de m''obstiner à la poursuivre; contentons-nous de l'admirer sans prétendre la réaliser, et nous serons plus tranquilles. Mais si c'est en effet 1q modèle d'après lequel je dois me former, le terme auquel il faut aspirer; si c'est ma destination ici bas de marcher vers ce but et d'y arriver; si, ne l'atteignant pas, je cours le risque de tomber dans un état pire que mon état actuel , comment suis-je assez lâche , assez insensé pour n'y pas tendre de toutes, mes forces et par tous les actes de ma vie? J'abjure donc volontairement la dignité de ma nature ; je consens , pour de misérables satisfactions d'un instant, à me dégrader davantage, à me traîner dans la fanjge , quand mon esprit devrait prendre son essor vers le Ciel ; et voilà comme je reste dégradé, avec la triste conscience de ma d^adation , et sans espoir d^n dortir, à moins qu'un secours extraordinaire ne m'arrive, je ne sais d'où ni comment! C'est donc là tout ce que m'a valu ma science l Autant vaudrait l'ignorance; j'y gagnerais au moins plus de i^poi. Oh oui ! la grandepr de l'homme me démontre sa misère ; et en vérité je ne sais plus que faire de
TOHIS II- i5
236 TRENTE-DEUUÉlfE UETTIIV
mes vertus de spéculaticm et de mes vices trop vèds. Le voilà donc cet homme , tout à Theure si fier de sa liberté, si certain de lui-même et de soq indépentdance, le voilà désabusé, dépouillé de ses illusions , obligé de reconnaître son état véritable , et de Vor vouer en dépit de l'amour^propre qui se révoltel Voué seul , mon cher maître, pouviez me présenter ainsi le miroir de la vérités m'encourager à y porter lerorgard, à envisager toute la laideur du moi et à Tavou^. D'un autre côté, j'ai trouvé quelque dédommagement dans votre parole, qui, enm'élevant au-deastts de la sphère du monde sensible, a élargi omm» hsmr son intellectuel et ma donné des vues consolmoites. L'humanité, dites-vous, est une, c'est-à-dire si )*ai bien compris , elle forme une seule et même faimlle sortie d'une même souche; elle fait un seul corps, un seul organisme , dont les nations et les peuples seraient comme les membres et les organes animés d'une mèoie vie, solidaires entre eux et agissant même à leur insu dan& un but commun , pour le bien^^^ttre de tout le corps , pour la perfection de l'espèce. Cette idée est belle, grande , riche en conséquences. Si Vhu* manité est une, je ne suis donc pas seulàporter mamisère, mes semblables la portent avec moi conune jfth porte avec eux, et nous nous soutenons réciprcHjpie* ment. Sil'humanité 'est une, la société n'est point une aggrégation fortuite d'individus nés à l'aventure et réunis par convention. Elle a une base natuselle, une
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loi nécessaire et un instinet de conservation comme tout corps vivant. Si Thumanité est une , me coimaitre moi-même ou connaître l'homme individuel , c'est eonnattre Tespèce et le genre ; et si die est comme un seul homme 9 je dois retrouver dans son histoire, dans celle des nations et des peuples, Foppoâtion, la lutte qui me déchire. Deux hommes ou deux races d^hommes doivent se faire dans le monde, comme en moi, une guerre à mort; et bien que je n'aie pas le goût des allégories bibliques, je ne puis m'empécher de voir dans les victoires alternatives de la chair sur mon esprit et de mon esjurit sur la chair, quelque chose d'analogue à l'opposition primitive de Gain , l'homme de la t^re , et d'Abel , l'homme agréable à Dieu. Je vois cette même analogie dans la lutte d'Ésaù et de Jaoob , qui a commencé dans le sein de leur mère; je la vois dans la servitude des enfans d'Israël sous les Pharaon , dans leur délivrance sous la conduite de MmaOt ^ dans les r^rets des. avantages matériels at-* tachés à leur état d'esclaves , après avoir obtenu la li* berté. Gomme eux j'ai été asservi par la chair et le monde; comme eux j'ai été affranchi depuis que je marche sous votre conduite. Mais trop souvent aussi je regarde en arrière, je regrette instinctivement les douceurs du monde ; le souvenir dés viandes de l'Egypte m^ fait trouver insipide la manne du désert. C'est aussi pour cela sans doute que le peuple de Dieu persécutait les justes, quand il devenait hii^-méme
aaS TRENTE-DEUXlilfS LETTRE.
infidèle , jet qu'il demandait le sang des Prophètes quand il s'abandonnait au culte des faux dieux. De U encore la persécution qu'a subie dès son origine cette Église que vous nous avez fait connaître, dont les fon* démens ont été cimentés par le sang des Apôtres et des Martyrs. 11 m'est clair maintenant qu'il en devait être ainsi , et qu'il en sera de même partout où Tes* prit du monde se trouvera en face d'un homme de Dieu, c Si vous étiez du monde, le monde vous aime- «rait; mais puisque vous n'êtes pas des siens, k « monde vous hait et vous persécute. » Je comprends cela très bien. Ainsi , que l'impie triomphe sur la terre et que le îuste paraisse succomber $ que la foi soit une risée et l'incrédulité une gloire; que les hommes du siècle bafouent et persécutent les justes, dont la parole leur est une critique, un scandale, le dévoùment une folie : je n'en suis plus surpris. Il n'y a point de paix à attendre sur la terre , pour ceux qui s'en détachent et portent au-delà leur regard et leurs vœux.
Tout cela me parait évident comme faits , comme conséquences. Mais, mon cher maître, que d'obscurités dans les prémisses que ces conséquences supposent l Que de choses inconcevables, contradictoires dans la théorie! Le péché, dit l'Apôtre, est entré dans le monde par un seul homme et la mort par le péché. Qu'est-ce que le péché? D'où est-il venu? Commeat l'homme lui a-t-il servi d'instrument pour entrer
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dans le inonde? Fojurquoi Im mort a-t-dle suivi le péché?
Le même Apôtre dit aussi que tout est de Dieuj par Dieu ^ en Dieu. Le péché, la mort auraient donc leur raison en Dieu ! Ou si Ton me désigne le mal comme la cause du péché et de la mort, }e demande ce que c'est que le mal dans un monde qui vient de Dieu , qui a sa raison et son fondement dans le Bien souverain.
Une puissance ennemie agit dans le monde phy* sique et dans le monde moral , je ne puis le nier. Quelle est cette puissance antagoniste du bien ? Estelle nécessaire, en tant qu'opjposition , afin qu'il y ait vie et mouvement dans le monde? Le mal est-il éternd, absolu comme le bien?
L'expérience m'a appris que l'homme est soumis à l'influence de cette action maligiïe, qu'il né peut se soustraire à la sollicitation du mal , à la tentation. Le premier homme a dû subir cette épreuve fatale; il a été tenté, et il a succombé. Je la subis aussi, et )e cède le plus souv€;pt, tout en rougissant de ma faiblesse. Qu'est-ce donc .que ma liberté? Qu'est-ce que la culpabilité?
Le péché est sans doute dans Finfraction de la loi que Yèus appelez la loi principe j à l'observation de laqueDe était attaché le bonheur de l'homme, et dont la violation, en amenant^ sa chute, :a introduit la mort dans da personne et dans son empire. Quelle
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est cette loi? C'est ici, œ me semble, qu'est le fond de la question. Si elle a été loi principe pour le pre* mier homme, elle doit l'être pour chaque homme; elle doit se révéler à chacun , puisqu'ils sortent tous de la même souche. Cependant j'interroge ma cous* ci^nce, )e sonde mon cœur, et je n'entends point de réponse claire et péremptoire sur cette loi , conditi(Hi de mon bien-être, garantie de mon perfectionnement Je ne puis discerner ce qu'elle me défend ni ce qu'die me prescrit par rapport à moi, et pourtant c'est à moi qu'elle doit se rapporter, puisqu'elle est la loi de ma nature. Ce que l'exprime ici, mes amis le sentent et le disent cèmme moi. Ds ne savent pas davantage ce que c'est que la loi naturelle de l'homme, ni ce qu'elle exige de lui. Sommes-nous les seuls à ignorar ce qu'il nous importe tant de connaître? £n vérité, je ne vois pas que les philosophes les plus éclairés de l'antiquité en aient su beaucoup plus que nous en cette matière. Ils ont tous disserté plus ou moins savamment et longuement sur la vertu et le bonheur. Quel est celui d'entre eux qui ait enseigné avec auto* rite aux hommes ce qu'il faut feire et ce qu'il fiiut éviter pour être vraiment et parfaitement heureux? J'écoute Platon : Aimer la vérité et la contempler, c'est ta loi ; te ^dégager des illusions des sens et de h matière , c'est le moyen de l'accomplir. . . Et , courtisan du tyran de Syracuse, esclave des courtisanes d'Âr thènes , le philosophe vit dans la lûoUesse et dément
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sa doctrine par sa vie. Je consulte Aristote : Vis comme il cmiyient à un être raisonnable, en satisfaisant à la fob aux besoins de ton esprit et aux exigences du corps, voilà ta loi* Je nde mets à la pratique, et quand je donne à mes sens les puissances qulh demandent, mon esprit se trouble, ma raison me (Condamne; et si )e suis les (fictées sévère de ma conscience morale, mes sens murmurent ou se révcdtent. Méprise les joies et ies douceurs de la terre, me dit Zenon; renferme* toi idans ton intérieur où les choses variables ne peuvent t atteindre, et tu seras heureux dans ton impntorbabiiité. Non , s'écrie Epicure , laisse-toi aller à œdottx penchant qui t'entraîne à la jouissance; le plaisir est la destination de ton existence; jouir est ta loi. A^BÛ les hommes d'autrefois ont été ballotés entre des «jrstèmes contradictoires, et je me trouve dans It mi&Die incertitude. Je ne vois pas mieux qu'eux ce fn'esl; Dette loi principe, et si les hommes qui m'ont prêché l'ont ignoré comme moi , je suppose que le premier homme, qui nous a précédé tous, n'en savait pas plus que nous.
Le premier homme, dit-on, a été créé pur, juste, snnt, innocent. J'en conclus qu'il ne connaissait au-^ cune loi. S. Paul ne dit-iLpas que Thomme n'aurait point connu la concupiscence, si la loi ne lui avait dit: Th n'auras pas de mauvais désirs? Ce serait donc m définitive le Législateur qui aurait provoqué la dé-^ sdbéissance de l'homme ! Ce serait Dieu même qui , en
23a TRENT£*D£1}XI£M£ LETTRB.
posant une défense, et entrayant ainsi le libre exercice de la volonté humaine et de ses facultés , aurait excité la résistance et l'infraction ! Si le premier homme a ignoré sa loi , il n'a pu se rendre coupable en la Yiolant; il ne devait pas être plus responsable de son acte que l'enfant qui agit sans discernement; et s'il faut croire qu'il a connu la loi 'et toute son importance, et que néanmoins il l'a enfreinte yolontaver ment, avec la conscience de ce qu'il faisait et de ce à quoi il s'exposait, alors se présentent une foule de réflexions et de questions , que )e n'oserais éncmcer crainte de blasphème. Ce que je ne puis m'empécher de dire, et cet aveu, mon cher maître, vousmontrera où j'en suis sous ce rapport, c'est que le rëdt de Moïse me parait une mythologie d'un autre genre que celle du paganisme, mais tout aussi fabuleuse: cette prétendue histoire de l'homme primitif me parait indigne de Dieu comme de l'homme. Cependant je vous ai entendu citer ces paroles avec respect, et vous nous avez affirmé plusieurs fois qu'elles contenaient les principes nécessaires de toute science. Cette assertion m'a toujours étonné, et il fallait qu'elle sortit de votre bouche, pour ne pas la repousser tout d'abord, tant eUe me paraissait smgulière. J'en ai conclu qu'il devait y avoir dans ces paroles un sens symbolique que je n'apercevais pas, et. qu'en ce cas, comme en beaucoup d'autres , il fallait dégager l'esprit de la forme littérale. C'est ce dont je me sens
incapable sans votre secours, et j'attends de votre bonté Texplication de ces symboles. Déjà vous m'avez convaincu que je ne suis point ce que je devrais, ce que je pourrais être; je ne doute plus que je ne sois arrivé malade en ce monde, car je sens mon mal. Hais la cause, la raison, la justice de cet état de choses, le mystère de l'iniquité, comme vous l'appelez, voilà l'abîme devant lequel je suis arrêté et qu'il me parait impossible de franchir.
Mon cher maître, j'ai besoin de toute votre charité irt.de vos lumières, pour être affermi dans la voie nouvdUe où vous m'avez introduit et où je marche en- CQire si timidement. Le désir d'entrer dans la communion de l'Eglise chrétienne est au fond démon âme; mm je ne veux y entrer qu'avec.une pleine conviction de la vérité de sa doctrine sur tous les points, convic^on que je regarderai comme inébranlable, quand die ressortira de la science des lois de ma nature et des taits de ma conscience , et qu'elle ne sera pas seukment un produit de ma raison et de quelques argumens rationnels. Je veux croire au Christianisme, comme je crois maintenant à l'antagonisme qui divisç mon existence , aux deux hommes qui sont en moi et qui constituent ma perstonne actuelle. Je veux crpire au Christianisme en esprit et en vérité , par le fond même de mon âme. Sinon je me résignerai , quoique avec douleur, à être, spns le rapport religieuXy plus sceptique pu plus indifférent que jamais.
â34 TRENTE-TEOISIÈHS LETTREi
LE MAITRE A EUDORE
Grâce à la lamière qui a percé vos ténèbres , mon cher Eudore, et qui en vous éclairant, vousja fiait voir l'état actuel de Thumanité et la condition de rhomme sur la terre, vous commencez à vous mieux connaître^ à sentir plus vivement ce qui est en vous ; et le sen* liment de votre mal , gage de votre prochaine guérison , doit vous rendre Tempérance. Celui qui ne sent pas le mal qui le mine , ne songe point à le combattre. La maladie se développe sourdement, à son insu; et quand elle se déclarera , elle sera déjà si forte , que l'existence en sera menacée. Ce n'est pas que le malade n'éprouve au fend quelques douleurs secrètes , un malaise, de la pesanteur, des dégoûts, indices obscurs d'un désordre caché. Mais on ne veut pas le voir ; on s'agite , on se secoue pour ne pas le sentir , et la peurs du médecin ou du traitement fait qu'on dissimule le mal ou qu'on le n^lige. Fatale sécurité qu'on déplorera plus tard 1 Ainsi en va-t*il avec les maladies
TRENTE-TROISIÈME LETTRE. â35
de raine. Il en coûte de les reconnaître, plus encore de les ayouer ; et le plus dur , c'est d'accepter le remède ^qu'elles ont rendu nécessaire ; et cependant sans Taccomplissement de ces conditions, la guérison est impossible. C'est ramour-propré et Foi^ueU qui suscitent tant de difficultés. Nous n'aimons à voir la laideur nulle part, en nous-mêmes bien moins qu'ailleurs, et quand elle se montre au dehors m^gré nous , quand le mal perce et transpire , nous em* ployons toutes sortes de moyens pour en étouffer les mgneSf pour en cacher les symptômes. Nous nous enveloppons le mieux qu'il nous est possible ; nous re- Têtons tour à tour les formes qui nous paraissent le mjeox répondre aux rôles que nous voulons jouer, à l'effet que nous voulons produire. Notre vie se passe à nous d^uiser , pour dérober aux yeux des autres ce que nous sommes , à nous draper pour voiler nos difformités, ànous masquer pour couvrir la lèpre qui nous ronge; semblables à ces hommes qui, par suite de leurs désordres et de leurs vices , portant déjà la corruption dans leurs entrailles et l'exhalant par leur souffle, s'arrosent de parfums pour en neutraliser l'odeur infecte , et créer autour d'eux une atmosphère factice qui n'abuse qu'eux-mêmes. Vous renoncez à ces ruses et à ces illusions , mon cher Eudore. Vous consentez à jeter le masque, à déposer le manteau, pour TOUS regarder à nu dans le miroir de la vérité : c'est la première condition de votre part pour recevoir
336 TKENTE-TROISIÉME LETTRE.
sa lumière et vous reconnaître en elle. Cher ami, pei> sistez dans cette disposition; ne vous laissez peint efirayer ni abattre en voyant la triste image tjue le miroir tous présente* Ayez le courage de regarderie mal en fieice, et considérez-4e attaché à votre nature, mêlé à votre substance, identifié avec toute Totre personne. Cette vue vous convaincra plus que toiis les raisonnemens, de la nécessité du médecin* et d'un remède approprié à vôtre état , et quand tous connaîtrez ce remède , tous l'en apprécierez davantage. Non, mon ami, tous ne deviendrez point sc^ tique, comme vous paraissez le craindre, pas jSas que vous ne pouvez tomber dans Tapathie morale, dans l'indifférence religieuse. Tous avez trop de lumières , trop de connaissances ; la conscience que vous avez de vous-même est déjà trop intime , trop claire, trop philosophique, pour que vous puissiez douter de bonne foi et avec sécurité. Si donc, comme il le parait, vous êtes appelé à être Chrétien un jour, j'ai l'espoir que vous le serez, non pas seulement de nom et en vertu du signe sacré par lequel vous serez incorporé à la grande famille des fidèles, mais comme vous le désirez , du fond de votre âme , par ce qu'il y a de plus intime, de plus vivant dans votre être. Je me flatte que tous serez un de ces adorateurs en esprit et en vérité que le Père veut et cherche, que vous i^rez Chrétien par la foi comme par la science, et d'une telle conviction, que vous serez prêt à rendre
TRKNTE-TKOISIÈME LETTRE. â 37
témoignage à rÉvangile, même aux dépens de votre vie, car vous avez rame généreuse et vous aimez la vérité. Dieu, seul peut donner cet amour, cette conviction, ce courage; mais il appartient à l'homme, créature intelligente et libre , . de se disposer à recevoir ces dons , de seconder Faction prévenante de la grâce en l'attirant par. son désir, en la recevant avec humilité et réconnaissance. Ce que nous avons à faire en ce moment, c'est d'écarter, autant qu'il dépend de nous, les nuages qui offusquent votre esprit, les préjugés .qui l'entravent, les opinions contradictoires qui le divisent, afin qu'il puisse sortir de l'incertitude où il est si péniblement agité , et trouver , avec la lumière du Ciel et par elle, cette voie droite qu'il cherche depuis long-temps.
Dans mes lettres à vos amis, je leur ai parlé du dogme de la Trinité saprée , qui affirme trol& Personnes distinctes dans Tunité delà nature ou de la substance de Dieu, et je crois leur avoir montré que cette vérité première, fondement de la doctrme chrétienne, est encore le principe nécessaire de la science métaphysique véritable. Il ne sera pas inutile de vous faire Voir aussi comment, de l'ignorance ou du dédain de cette vérité éternelle, ressortent les systèmes de la fausse métaphysique. Or ce que j'appelle métaphysique fausse, est une immense erreur qui a séduit dans tous les temps les esprits les plus forts et Jes plus subtils, qui se sont ifûs à rechercher l'origine des choses ,
238 TBENTE-TROISIEME LETTRE.
erreur qui les égare â leur insu , et que la spéculation philosophique oe peut éviter, lorsque dédaignant les principes révélés, elle prétend découvrir ce quefle appelle la cause première j soit dans les phénomènes de la nature physique , soit dans Tesprit de rhomme, par les seules lumières de la raison. Cette erreur^ dans son fond et son développement, dans son point de départ et sa doctrine,' c'est le panthéisme; le panthéisme à qui il ne suffit pas de reconnaître l'action de la vie dans les faits de la nature, mais quv prétend voir Fauteur de la vie. Dieu même, dans ht nature, et qui transfère ainsi dans toute la vérifeé du terme, l'honneur qui n'est dû qu'au Dieu incorruptible , à l'image corruptible d'un homme ou à des figures d'animaux. Ces paroles, direz^vous, s'appliquent à l'idolâtrie matérielle, et grâce à Dieu^ elle n'existe pl^s parmi nous. J'en conviens, nous n'ad<^ rons plus le bois et la pierre, l'œuvre de nos masos; mais nous adorons l'œuvre de notre esprit, le produit de notre raison ; et l'idolâtrie pour être devenue rationnelle , idéelle , n'en est que plus séduisante et plus dangereuse. Je l'ai déjà dit et je le répète : cette moderne idolâtrie est le plus terrible obstacle, nonseulement au progrès de la foi, mais encore à Taran* cernent de la science, de la véritable philosophie, de la vraie métaphysique ; car, remarques-le bien , le but de la métaphysique, c'est d'arriver à une théodicée, c'est de constater et de détenniner le rappMt entre
TUNTE-TROISliBIE LETTRE. 25q
IHea et Thomme. Toute la question entre le tkéîste et le panthéiste 9 c'est de savoir où et comment Dieu codstepour Thomme^ sous qudle forme Dieu se ro»uifi^te à lui. Tous tenez du panthéisme , mon cher Eudore, comme presque toute la jeunesse savante de notre siècle ; et cela n'est pas étonnant , puisque tous les philosophes du siècfe tous y poussent, sciemment ou sans conscience, et que plusieurs de ceuxt-là même qui veulent être Chrétiens, croient le retrouver dans rÉvangile» Ils s'appuient surtout sur le passage de Sw Paul que vous avez cité, et dont nous allons ^kher de déterminer le sens.
Oui tout ce qui estj tout ce qui a de Tétre, est de ûieii, par Dieu, en Dieu. L'expression de cette éternelle vérité a jailli de l'âme de l'Apôtre, pendant qu'il contemplait la profondeur de la sagesse et de la science de Dieu, l'immensité de sa miséricorde envers la race d'Adam« Faut-il en conclure que tout ce qui «flMtf^ te][ qu'il existe , soit divin, purement de Dieu, Dieu même? Non certes , car le mal existe aussi dans le noMmde à côté du bien, le monde est dans le mal, et le mal n'est ni de Dieu, ni par lui, ni en lui. Je vous ramène ici au premier de tou» les dogmes rêvélés, à relui qui déclare au monde que Jéhovah , l'E* teniel, est le Dieu un , unique , un dans sa substance , un dans son essence, un dans sa vie qu'il a en loi, de hn-méme, un dans son incommunicable gloire. Or, la première conséquence de cette vérité, à la-
quelle il faut vous attacher de toute la force de votre esprit, c'est que rien de ce qui existe formellemait, individuellement , personnellement, dans le Ciel et sur la terre, aucune créature , en un mot, n'est identique en substance avec l'Être créateur. Rien de créé n'est égal à l'incréé ; rien n'est consubstantiel avec Dieu. Mon, ami, le monde n'est point sorti de l'Être absolu par déploiement ou par évolution , comme un organisme se développe hors du germe qui le contenait. Le monde n'est point sorti de Dieu par un îaitlissement comme le ruisseau de sa source, ni par un rayonnement , par une centrifugatian du foyer se )>o* sant au dehors en cercle , en sphère, sous telle forme que ce soit, ni par une fulguration comme l'édair s'échappe de la nue, ni par émanation ou effusion comme la lumière efilue du soleil, etc. Toutes ces explications ne sont que des hypothèses basées sur des notions empiriques , prises elles-mêmes dans le monde phénoménique , et développées dans l'esprit suivant la loi de causalité ou du temps. Elles impliquent toutes l'identité de l'Être absolu avec la forme du monde, dont Dieu serait l'âme ou l'esprit; ou plutôt elles posent le principe créateur comme une force aveugle , qui se jette fatalement au dehors et se meut fortuitement. C'est un Dieu sans idée et sans intelligence , sans sagesse ni providence , sans liberté, sans conscience de lui-même ni de ses actes; un Dieu impersonnel, qui ne se connaît pas lui-même, qui
ne sait ni qu'il est , ni ce qu'il est , qui n'existe qu'en se faisant et se défaisant , en se posant et se déposant , en naissant et mourant sans cesse; un Dieu qui se crée lui-même, qui, étant créateur en acte et intrà se s devient créât litçi au dehors; un Dieu incorruptible dans son essence et corruptible dans toutes les formes de son existence ! Voilà le dieu-monde ou le monde-dieu du panthéiste, du déiste et du rationaliste qui veut être d'accord avec lui-même, conséquent à ses prémisses. Voilà le dieu de la spéculation logique , qui ne pouvant s'élever au-dessus de la ré-; gion du temps et de l'espace , veut cependant arriver aux principes sans le secours des données supérieures. Si ces absurdités répugnent à votre esprit droit, et si la nature physique avec tous ses phénomènes , pas plus que la raison avec sa lumière naturelle, ne peuvent nous apprendre ce qu'il nous importe tant de connaître, savoir notre origine et celle de l'univers, illautbien en revenir aux données supérieures, les accepter et écouter la parole qui nous dit comment Dieu a créé , ou comment l'Être des êtres s'est manifesté hors de lui. Or, au début de sa sublime cosmogonie, Moïse annonce que, dans le principe ^ Dieu créa le Ciel et la terre. Quel peut être ce principe dans lequel Dieu créa, sinon son vouloir réfléchi en idée dans sa divine sagesse ? Dieu a voulu la création universelle; et en la voulant, il l'a vue telle qu'il la voulait, il l'a prévue avant qu'elle n'existât, il l'a créée TOUS lî. 16
avant cju'ellc ne fût faîte. Qu'est-ce que créer? C'est l'acte de la toute-puissance, Facte purement (fiVÎQ, par lequel le Créateur pose son vouloir et son idée, ou si vous voulez sa pensée , hors de lui, en type vi*** vant de ce vouloir, de cette idéo^. de cette pensée. C'est tout ce que nous pouvons comprendre d'un tel acte, dont nous sommes les effets ou les produits^ sans que nous en soyons jamais les coopérateurs ni les témoins. Si nous étions capables de comprendre la création , si nous pouvions savoir ou concevoir le comment de l'acte divin, nous serions créateurs an moins en puissance, nous serions Dieu. Mais Toidl ce que nous pouvons déduire de la parole révélée , et ce qui s'accorde parfaitement avec la loi de notre raison et de notre intelligence. Dieu se sait , il se connaît : il a science et conscience de son être , science et con»* cience de son verbe, du caractère de sa substance ^ science et conscience de sa vie , trinité de consciences ou de personnes dans l'unité de la substance. Mais si Dieu se sait , s'il se connaît lui-même en lai-même^ c'est-à-dire immédiatement , si par l'acte éternel de sa connaissance, il se pose lui-même en objet de kû, il connaît aussi son vouloir, il sait qu'il veut, ce qu'il veut, pourquoi il veut. Il a science de son idée ^ et il exprime cette idée par son verbe, par qui Unîtes choses sont faites. Eh bien ! c'est cette expression de l'idée et du vouloir de Dieu , c'est cet impératif divin, formulé pour ainsi dire dans le fiât, que nous regain
TBSNTE'-TlOiSliMX EETTBE» 243
éoû8 comme la réalisation de l'acte créateur, en sorte qu'en disMtt que Dieu a créé l'univers , nous entendons dire qu'il a divinement exprimé son idée , qu'il a parlé Funivers. C'est ainsi que l'homme , qui ne se connaît point immédiatement ou dans son fond , ce qui encore une fois n'appartient qu'à l'Être qui est de Iiii-mëme , sait cependant ce qu'il veut , connaît son idée 9 réfléchit sa pensée, acqufert l'évidence intuitive de la modification actuelle de son esprit, ce qui fait proprement la conscience du moi; et lorsqu'il ex-* prime sa pensée par la parole , celle-ci va poser le ^fpe de celle-là, dans Fesprit de quiconque écoute h parole et la reçoit : c'est une sorte de création idéelle.
Moïse nomme deux substances hiérarchiquement dbttncles, le Ciel et la terre, la nature ou la subs* tance q^irituelle, et la nature ou la substance corporelle qui doit servir de récipient et d'organe à la pre- BBière. Esprit et forme , actif et passif, voilà les deux âémens constitutifs de l'univers, et qui étant l'un et Fàutre expression de l'idée divine, sont impérissables en tant que substances , et portent en eux la capacité d'être fécondés par la vie , et la puissance de réi^ vers elle. Or c'est de Faction et de la réaction de ees deux élémens, excitées et continuellement entretaMiea par la vie divine , que résulte l'existence vivante, spinttt^te et formeUe de l'univers. Remarquez bien qmt la ¥ie divine est objective à l'univers, et qvte son
â44 TBENTE^TROISIÂITE fJ^TTRE/
concours petpétuel est nécessaire pour provoquer Tact ion de la nature sjMrituelle, comme celle-ci excite la réaction de la nature terrestre. C'est cette vie supérieure qui établit et maintient le rapport entre le Ciel et la terre, entre l'actif et le passif, entre l'esprit et la forme; et elle-même, condition absolue de toutes les existences , n'est dans son actualité la propriété d'aucune.' La vie n'appartient qu'au Dieu vivant qui la répand sans cesse avec la lumière sur toutes ses créatures. La vie , voilà le lien mystérieux qui unit là nature physique à la nature spirituelle , à l'intettigence pure, à Dieu. C'est en vous, mon cher Eu-> dore, dans votre sentiment intérieur, dans le fond lé plus intime de votre être que vous trouverez le rapport vrai , nécessaire et actif entre le fini et l'infini , le créé et l'incréé , entre vous et Dieu. C'est en vain que la spéculation cherche ce rapport au dehors; Dieu ne se manifeste immédiatement ni aux sens, ni à l'imagination, ni à la raison; il parle surtout dans le sanctuaire de Tàme. C'est par la vie et l'esprit que Dieu agit en vous , et c'est par votre esprit et par toute vôtre vie que vous devez réagir vers lui.
Encore une fois, la nature spirituelle, libre ou ce" leste, la nature corporelle^ non libfe ou terrestre, plus la vie , voilà les trois termes qui constituent l'univers. Les dèiix premiers sont créés par Dieu, posés en substances distinctes Tune de l'autre, et distinctes toutes deux absolument de la substance divine; pre-
TKBNTE-TROIâlÈME LETTRE. .245
fflière vérité de foi , annoncée par le texte de Moïse , et qui , comme vous le voyez , ne répugne en aucune manière aux lois de votre raison^ Une seconde vérité du .même genre , c'est que la vie , condition de Texis^ tence déterminée ou individuelle, est un don continuel accordé à toutes les créatures. En effet, la substance créée, la créature si pure, si noble que vous la supposiez, n'a poiot l'initiative de son développement. Elle ne peut passer de la puissance d'exister à l'existence actuelle , sans l'action prévenante et fécon^ dante de la . vie qui lui arrive , suivant son degré plus ou moins médiatement, de la source unique dé toute vie. La substance est posées la vie s'impose à ia substance, et cette action imposante de la vie provoque l'action exposante de la substance, qui passé ainsi de la puissance d'exister formellement ou in-* dividuellement à l'existence actuelle. Telle est la loi universelle de l'animation de la créature, la loi vitale de tout ce qui existe dans le Ciel et sur la terre. Remarquons que tout ce qui est substance ou nature, 6oit céleste , soit terrestre , soit spirituelle , soit corporelle , est indestructible , parce que la substance a s^ raison dans le vouloir et dans l'idée de Dieu : elle est le résultat d'une parole divine ; tandis que ce qui est mode, accident, apparence ou phénomène est variable, transitoire, périssable; c'est la figure du monde qui passe et qui sera changée comme un vêtement. Nous verrons plus tard comment, l'homme ,
^6 IBENXB-T&OttlillB LETIBE.
qui réunit tes deux substances dans ronité de sa peplonne, se trouTe, par le fond de sa nature spirituelte^ en rapport a^ec TAuteur de la vie et soumis à sa loL Par la fie spirituelle, il communique avec le Ciel ou le monde des intell%ences , et par sa nature et sa fk physiques , il est en rdatk» avec la terre. La subi» tance, disons-nous, est impérissable, parce qu'dle est voulue par JHeu , qm Fa créée pour recevok et soutenir la vie; et la vie de l'âme et de l'esprit est a»* surée à l'homme « puisqu'il la tient immédiatement de Dieu qui ne retire î^suanais ses dons. La créature humaine n'est donc pas seulement îmmorieUe dans son âme, dans son esprit , dans son moi ou sa personnalité ; elle est aussi indestructible dans sa plastique corporelle , dans sa forme physique qu'elfe doit revêtir de nouveau , quand elle aura été épurée dans le champ de Dieu , où elle devra être semée pour y attendre la résurrection des morts.
Maintenant nous pouvons affirma avec S. Paul » sans crainte de panthéisme, que tout ce qui a de l'être, de la substance, tout ce qui est s est de Dieu, comme ayant été voulu , conçu en prindpe et en idée dans la sagesse divine. JNous pouvons dire que tout ce qui existe dans sa pureté native est par IHeu^ par le Verbe et l'Esprit qui a formulé , réalisé lldée <y^ vine, animé la substance. Nous pouvons affirmer que tout a été , est et sera éternellement en idée ou idéalement en Dieu, en qui rien ne change, ne se
perd ou ne s'efface. L'idée, le prototype, le plan dii monde est en Dieu, dans sa sagesse, comme la pensée est dans notre entendement; la réalité du monde est devant Dieu, en face de lui, non comme objet identique au sujet, non comme corps ou forme divine » de la même nature que le principe; mais comme expression de l'idée divine, comme non-moi distinct â toujours du moi absolu, comme type du prototype, comme réalisation du plan, comme mi* roir posé par l'infini en face de lui-même pour réflé^ chir sa gldire.
Le fondement de la possibilité du monde et de l'u* Divers est donc dans l'idée divine, et le fondement de fia réalité, de son existence, est dans l'expression de cette idée par le Verbe. Ce que l'univers considéré dans son unité , dans ses diversités et dans son ensemble, a de fixe et de stable, d'incorruptible ou de substantiel, lui vient de la vérité de l'idée, de la vertu de son expression. Cette substance créée ou posée par Dieu, porte en elle le caractère divin, comme la parole humaine porte le caractère humain ; mai« c'est le caractère du vouloir et de l'idée de Dieu , et non celui de la nature, de la substance de Dieu. Il n'y a que le Fils, par qui Dieu a parlé aux hommes après les avoir instruits par les Prophètes, qui soit le caractère de la substance du Père; et c'est encore à S. Paul que nous devons cette proposition profondément philosophique. Du reste , je le répète et ne
saurais trop le redire , c'est le dogme de la Trïnité qui sépare d'une manière absolue le Christianisme du panthéisme; c'est la foi vivante en ce dogme qui élève le Chrétien au-desâus du Juif et du païen.
Méfiez-vous donc de tous ces systèmes brillant d'identité absolue, qui Confondent tout, la forme avec l'esprit , l'esprit avec l'idée , l'univers avec l'homme, l'homme avec Dieu ; systèmes prônés par k philosophie moderne comme le point culminant de la science, et qui ne sont cependant que le vieux panthéisme grec rajeuni , ou le gnosticisme renouvelé et remis en œuvre. Aujourd'hui comme alors, les mêmes conséquences en sortent, ils produisent les mêmes fruits; car pour celui qui prétend que tout est Dieu, il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus ni loi , ni devoir, ni bien, ni mal , ni liberté, ni conscience , ni science; il n'y a plus que fatalité, nécessité, indifférence absolue.
Si vous voulez une science métaphysique véritable, il faut admettre les prémisses ou les vérités fondai mentales énoncées dans les propositions suivantes :
i"" Dieu seul est absolument un^ simple dans sa substance, et trois dans sa manifestation en lui-même. L'infini a été Lui , infini , complet , parfait avant toute création.
2"" Dieu voulant se manifester hors de lui comme créateur, a agi librement, sans aucune nécessité, et avec une infinie sagesse , comme ayant pleine conscience de son vouloir et de son idée.
TRENTE-TKOISIÉME LETTRE. Si^Q
5^ Le fondement du possible est dans l'idée dtyine, et le fondement du réel dans l'expression de cette idée.
4* L'expression de l'idée divine par le Yerbe , fait , à proprement dire^ l'œuvré de la création.
5* Si l'univers est l'idée divine objectivée ^ exprimée au dehors par le Yerbe-, il ne peut être que bon dans son essence et dans sa substance^. Dieu, dit Moïse, vit toutes les choses qu'il avait faites , et elles étaient bonnes.
&" Si tout ce que le Bien souverain a voulu, prévu, conçu en idée, exprimé, parlé ou fait, était bon, le mal n'est point de lui : ce n'est point Dieu qui a fait le mal, qui a créé la mort.
7'' Si le fondement du mal ne peut se concevoir comme étant dans le vouloir ni dans l'idée de Dieu, si ce n'est point Dieu qui a fait le mal ni la mort , la mort et le mal ne sont point des créatures de Dieu ; ik sont donc l'un et l'autre sans vérité, sans substance, quoiqu'ils apparaissent bien réellement dans le monde , le mal comme la négation que la créature libre et intelligente a faite du bien, le péché comme effet du mal, comme infraction libre de la loi de justice imposée à la créature avec la vie , la mort conséquence nécessaire du péché comme privation de la vie par suite du refus libre que la créature en a fait. Abus de la liberté, voilà le mot de l'énigme , l'explication du mystère ; car c'est là le principe du mal et la cause de tous les maux.
a5o TlBBITE^ROIfllÂMB USTTU.
Voilà, cher ami, ce que je aentais le besoin de vous dire aujourd'liui, pour disculper à vos yeux S. Paul de panthéisme , et pour vous mettre en garde contre cette erreur à laquelle vous êtes attaché sans le savoir. Je me réserve de répondre plus tard a vos autres questions sur l'origine du mal , ainsi que #ur la loi primitive et la liberté.
XREtm^QOAniSMK USTT&Ei. 25 1
TBENTE-QUATRIÈME LETTRE^
EUDORE AU MAITRE
Cb n'est jamab ^asts émotion c^ae j'ouvre et lis vos lettres , mon cher maître. Comme le malade qui désire le médecin , et craint ses décisions et ses ordonnances, î'aime et je redoute votre parole : je la redoute parce qu'elte me révèle les faiblesses de mon ccxur et l'ignoranœ de mon esprit , et que l'amourpropre a peur de ce qui le blesse ; mais je l'aime aussi c^te parole, oui je l'aime bi^n plus que je ne ki crains , parce qu'elle met un baume sur les blessures qu'elle me fait, et me montre toujours le r^nède à côté du mal.
C'est ainsi que votre dernière lettre m'a découvert one^^ande erreur, à laquelle mon esprit était depuis long-temps attaché S2uis que l'en eusse conscience. Elle m'a £adt reconnaître une singulière contradiction &ïtpe mes croyances ocMOime Juif, «et mes opinions comme philosophe.
Gomme Juif, participant a cette foi antique qui
â52 TRENTE-QUATRIÂME LETTBE.
semble se transmettre avec le sang aux enfans disraêl , héritier des traditions mosaïques qui ont imprimé profondément dans l'esprit des Hébreux l'idée du Dieu-un , manifesté au Sinaï , et dont le nom fait en quelque sorte toute leur science, toute leur richesse intellectuelle , j'étais théiste , monothéiste ; je croyais en un seul Dieu , créateur du Ciel et de la terre , législateur de l'homme et du monde , ^uvernant l'un et l'autre par sa puissance et par sa sagesse.
L'affirmation du Dieu unique avait, dès ma plus tendre enfance , retenti à mes oreilles , et le précepte de l'amour s'était conservé dans ma mémoire conmie le sommaire de la loi et des Prophètes. Au milieu des tristes cérémonies de la Synagogue moderne , une chose m'a surtout frappé , et l'impression en est encore toute vive dans mon souvenir , c'est le moment solemnel où le peuple assemblé s'écrie énergiquement et comme d'une seule voix : « Ecoute Israël ! le Sei* « gneur ton Dieu est éternellement unique, ji
Mais le Juif ignore le mystère de l'Être dont il proclame l'unité , il ne connaît point celui dont il adore le nom : il le craint , il le révère , mais il n'en peut avoir l'idée à cause du voile qui pèse sur son cœur. Ses préjugés ne lui permettent pas de chercher la science de l'Être , il n'ose pas même prononce* le nom sacré de celui qu'il invoque. Je me suis de bonne heure affranchi de ces entraves. . Désirant connaître scientifiquement ce que j'avais admis de confiance ,
j'ai cherché avec les philosophes à m'expliquer Dîeii , l'univers et leurs rapports ; j aï cherché à l'aide de la spéculation et des livres , à savoir ce que l'homme et le monde sont par rapport à Dieu, comment s'est opérée la création , cette grande énigme de la Genèse , dont on m'avait transmis la lettre sans m'en donner l'ex-; plication; et toutes mes recherches et mes travaux^ m'ont conduit logiquement à cette conclusion : Que le monde et l'homme étant de Dieu , doivent être de la même nature que l'Être dont ils sont sortis.
J'étais donc devenu panthéiste logiquement, je l'étais à mon insu , et sans me douter des conséquences absurdes et désastreuses qui découlent de ce système si rigoureux et si simple en apparence. Ce que ma propre raison , aidée des théories philosophiques anciennes et modernes, m'avait fait conclure, il me semblait le voir justifié par l'exposition de votre doc-
trine et par le peu que je connaissais de celle de l'Evangile. Tout contribuait à me confirmer dans mes opmions panthéistiques : les belles analogies qui expliquent les choses invisibles par les choses visibles; la- vie répandue dans la nature , une dans son principe , multiple dans ses formes ; ces lois constantes et universelles qui régissent }e développement de toutes les existences, et enfin la parole grave et si pleine de sens de l'Apôtre philosophe. Quand Paul annonçait àFAréopage, qu'en Dieu nous sommes, nous vivons et noii» nous mouvons ; quand il écrivait que tout est de
s54 TRENTE-QUATRIÈME LETTllE.
Dieu , par Dieu et en Dieu, |e croyais Toir dam ses^pa* rôles raffirmation de Fidentité de l'Être et de la TÎe du monde avec la rie et l'être du Dieu un ; et quoique ]e pressentisse vaguement que cette confunon, cette identification du Divin avec le naturel et Phu^ main , pouvait entraîner à des conséquences fâcheuses, quoiqu'elle répugnât à ma foi première, je passais par -dessus ce scrupule , m'imaginant être d^antant plus philosophe que je m'éloignais davantage des pré» jugés judaïques. Aussi avons-nous été bien soulagés quand nous avons vu, par l'explication que vous nous avez donnée du passage de S. Paul , que la science de l'univers peut s'accorder avec la foi au Dieu unique, distinct de l'univers ; et maintenant nous sommes hën^ reux de trouver, dans la science humaine , la confii^ mation des traditions antiques et dé ta foi de nos pères^ De toutes les preuves par lesquelles vous justifies cens» tamment le texte sacré , aucune ne me frappe davantage et me convainct mieux que celles que vous tirez de la nature de l'homme , de sa loi et de ses besdins. Cette fois encore , c'est en me rendant attentif à ce qui se passe en moi , que vous m'avez fait pressentir quel doit être le rapport de la créature au Créateur, ce qui le» unit et ce qui les distingue ; et c'est cette considération qui a commencé à me désabuser du panthéisoie. J'ai compris la distinction que vous avez établie entre l'idée divine et la réalisation de cette idée par le V«be ou la Parole ; je l'ai comprise en examinant ce qui se
{ms^ ett moi , alors que je pense mon idée et que )e parle ma pensée. Il y a en effet dans cette manifesta-t tion une espèce dé création par Thomme , qui repré^ sente imparfaitement ce que doit être la création di-^ vine : l'homme n^est-^il pas fait à l'image de son Au-* tedr ? Je me suis rappelé à cette occasion ce que tous nous avez dit dans vos leçons de psychologie sur l'en^ tendement humain , sphère spirituelle dont l'âme est le centre , où les idées naissent , se développent et vivent, où les sentimens et les désirs se réfléchis^ sent. Je veux , et mon vouloir se détermine dans mon entendement, il se refrange en pensées multiples, qui deviennent autant d'objets pour mon odl psychique ; puis j'expose ma pensée , je l'exprime par le discours* Ma parole posée hors de moi est le type vivant et sen* sible de la pensée qui est en moi : mon esprit lui imprime son cachet , sa forme ; il y vit , il en fait le sens ^ la vertu ; et cependant ma parole est distincte de ma pensée , de mon esprit , de ma volonté. Tout cela est de moi, par moi , et n'est pas moi.
Alnd la parole du maître , reçue par le disciple , peut f;ûre naître dans son entendement un monde d'idées nouvelles, et ce monde nouveaa est et reste distinct de la parole viyante qui l'a créé.
Aimi le poète, l'artiste, avant de réaliser son ceuvre^ la voit en idée : cette idée est fille de son génie , création de son intelligence. Le voilà qui l'exprime en str<qphes sublimes ^ en accords ravissans, ou bien il
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la revêt de couleurs brillantes , il Fimprime sur le marbre : elle yit dans ce marbre, elle respire sur la toile, et cependant elle n'est ni l'un ni l'autre ; elle est et reste toujours distincte de son expression , comme elle est distincte du génie qui l'a créée.
De même, si toutefois il est permis de compara les faits divins avec les faits humains , la Parole créa? trice a posé le monde , Fa vivifié sans se faire monde; elle a fait l'honmie, elle l'a animé, et n'est pas l'homme. Dieu dit : Que la lumière soit 1 Et la lumière fut. Et cette lumière, réalisation de l'idée divine par le Verbe, n'est point la Lumière-dieu, mais la lumière voulue et créée par Dieu, par sa parole. Voilà sans doute pourquoi la Genèse, en nous racontant la création du monde, nous la montre toujours comme opérée graduellement par la parole; voilà pourquoi k Prophète royal revient si souvent sur la puissance de la parole divine, expression de Fidée et de la volonté divine: Dixit et facta sunt : mandavit et creata sunt... Et en ce moment même, et par la même raison, j'eiH trevois le sens profond du commencement de l'Évangile de S. Jean , que vous m'avez permis de lire et qui m'était resté comme une énigme jusqu'à ce jour. Je pressens ce que veulent dire ces paroles sublimes que j'ai admirées avant de les comprendre, savoir: Que toutes choses ont été faites par le Verbe, que rien ^e ce qui a été fait n'a été fait sans lui , qu'en lui est la vie , et que la vie est la lumière des hommes.
U est donc vrai que le Christianisme seul explique ridée du Dieu-un, annoncé par le judaïsme; que la doctrine chrétienne seule évite les deux excès contraires où sont tombés d'un côté les polythéistes, qui ont brisé l'unité et Font comme éparpillée dans les formes de la nature , et de l'autre les panthéistes qui l'ont confondue avec l'univers. Le Dieu des Chrétiens que vous m'avez appris à connaître et à invoquer , est le Dieu éternellement unique , unique dans sa substance , triple dans sa manifestation en lui-même , Dieu-un en trois personnes, à qui soit à jamais honneur et gloire. Le monde et Fhommé ont été posés par Dieu en substances distinctes de la sienne; et bien que l'homme soit animé par le soufQe de Jéhovah, bien que sa loi essentielle soit de vivre conformément à la volonté divine, cette conformité n'est point, une confjusion, une absorption, une identification. L'âme humaine subsistera toujours dans son individualité, elle aura toujours le sentiment et la conscience de son existence personnelle : le moi humain n'ira pas se perdre en Dieu comme une goutte d'eau dans l'Océan, comme une vapeur dans l'immensité de l'espace.
YoUà, mon cher maître, les convictions que je dois à . vos leçons et surtout à votre dernière lettre. Elles viennent de naître en moi , et je m'empresse de vous les exposer, au moment même où j'en acquiers la conscience. Devant elles se sont évanouies , comme TOME H. 1 7
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par enchantement, les théories spécieuses de la philosophie humaine, qui vont toutes s'abimer dans le panthéisme; et je comprends aujourd'hui ce que tous nous avez dit autrefois , qu'il est leur aboutissant nécessaire, la raison humaine ne pouvant s'expliquer autrement le passage de l'infini au fini , du Un au multiple.
En effet, dans l'Inde comme en Grèce, dans les sanctuaires de Thèbes et de Memphis comme dans les temples de Delphes et d'Athènes , chez les gnostiques d'Alexandrie comme chez les philosophes de la nature en Allemagne, c'est toujours le panthéisme que j'aperçois au fond des doctrines.
Tantôt Dieu, élément de toutes choses, immuable en lui-même, variable dans sa manifestation, agit BOUS la forme de l'eau, de l'air, de la terre ou d'un feu toujours vivant, mais s'allumant et s'éteignant tour à tour, pour former et dissoudre les existences: c'est l'école Ionique.
Tantôt l'unité de Dieu se brise en nombres , en fractions diverses, et l'harmonie de ces nombres fait l'unie vers: c'est l'école Italique. Suivant les Éléates, Dieu est l'être; mais toute chose est l'être, car toute chose est une et identique ; Dieu est étemel , et toute chose est étemelle, par cela que rien ne provient de rien, et que rien ne peut devenir quelque chose. Suivant les Stoïciens, Dieu est la raison séminale des germes ré* pandus dans la matière éternelle. Il les anime, les dé-
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veloppe , les conserve ; il pénètre toutes les existences et s'enveloppe dans toutes, prenant des noms divers en raison des effets qu'il produit dans chacune. Il est Jupiter en tant que source de vie , Minerve comme principe d'action, Junon dans l'air, Neptune dans la mar, Yulcain dans le feu, Gérés dans la terre. Un et multiple, il est en tout, partout; le Ciel et la terre, le monde entier, c'est lui dans sa substance et sa forme. Le Dieu-monde ( To nuv ) est aussi le Dieu de Platon , quand on regarde au fond de ses paroles.
Pour le philosophe de Stagire , Dieu est disséminé dans la matière qu'il anime ; et toute manière de se le représenter en personne est une pure abstraction de l'esprit, un être de raison. Je reconnais encore le panthéisme dans l'émanation des philosophes alexan^ drins; puis, quoique plus ou moins déguisé, dans les doctrines cabalistiques , gnostiques , théosophiques , alchimiques , qui se sont succédées durant la longue période du moyen âge, depuis Marcel Firmin qui a traduit et propagé les ouvrages de Platon et des néoplatoniciens, jusqu'à S. Martin le théosophe. Avant lui , le plus fameux de tous les panthéistes modernes , celui qui a eu le triste honneur d'attacher son nom à ce fffrtème , Spinosa , n'a pas déguisé sa pensée , il a professé ouvertement le panthéisme dans les trois fa<meuses propositions qui résument son système , savoir :
260 TRENTE-QrATRIÊME LETTRE.
Dieu est la substance infinie et nécessaire, et il n'y a pas d'autre substance que lui.
La pensée absolue , l'étendue infime sont les attributs de cette substance unique.
Les âmes sont des modifications de la pensée divine, comme les corps sont des modifications de l'étendue universelle.
Ces propositions sont restées comme les axiomes du panthéisme, et je les retrouve en effet, mais revêtues d'un grand luxe de science et d'imagination, dans la philosophie de la nature, dans l'idéalisme transcendental , dans le système de l'identité absolue.
Mon cher maître, ne serait-ce pas le cas de répéter la parole du sage d'Israël qui s'écriait, il y a trois mille ans : « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.» Nous redisons aujourd'hui ce qui a été dit de son temps et depuis. Dans le cours des siècles l'esprit homain reproduit à peu près les mêmes pensées, renouvelle les mêmes systèmes : les assertions de la philosophie moderne ne sont au fond que les vieilles formules des philosophes anciens : il n'y a de changé que la manière de construire les mots. Aujourd'hui, comme au temps de Thaïes , de Pythagore , de Zenon , les hommes qui parlent savamment de Dieu et du monde ne voient en Dieu que la cause immanente de toutes choses , cause identique avec les effets qu'elle produit ; et l'homme et la nature ne sont encore , à leurs yeux , que des modes ou des phénomènes de la
substance universelle. Grâces vous soient rendues, mon cher msdtre , de m'avoir retiré de cette voie d'erreur où j'étais engagé sans m'en douter, de m'avoir désabusé de cette fausse science qui confond tout sous prétexte de tout expliquer, suivant laquelle il n'y a ni vérité, ni erreur, ni justice, ni injustice, ni bien , ni mal moral , et qui , en paraissant exalter l'homme au-dessus de lui-même pour le faire Dieu , le dégrade en effet en l'identifiant avec le monde physique , en le confondant avec la nature.
Toutefois , mon cher maître , il faut bien vous le dire, quoique je voie aujourd'hui tout-à-fait à découvert la grande erreur du panthéisme, je suis loin d'être satisfait en ce qui concerne les diverses questions que je vous ai proposées et qui s'y rattachent. Ces questions se présentent en ce moment à mon esprit avec une vivacité toute nouvelle, et elles le poursuivent , le harcellent pour ainsi dire par une multitude de difficultés.
Dans le panthéisme où Dieu , l'homme et le monde sont identiques, le mal disparait, et avec lui s'évanouit le problème le plus difficile à résoudre. Si tout est Dieu et si Dieu est le bien, il n'y a plus de mal pour la spéculation. Mais l'unité panthéistique ne peut-pas tenir devant l'antagonisme constant et trop réel dont la nature et le cœur de l'homme sont le théâtre. En moi, comme hors de moi, il y a opposition, division, lutte, guerre et mort; toute la vie
262 TRENTE-QUATRIÈfllE LETTRE.
n'est qu'un combat entre deux puissances ennemies.
Le mal me poursuit partout , et je lui dois toutes mes souffrances , les infirmités de mon corps , Tigno* rance de mon esprit , les incertitudes de ma raison , les fluctuations de ma volonté , les remords de ma conscience. Où est ici-bas la lumière sans ombre, k gloire sans vicissitude , le bonheur sans revers P La nature comme notre cœur est sans cesse en tourmente. Les élémens se déchaînent parfois et se heurtent. La fureur des flots, les tempêtes de Tair, les tremblemens de la terre et ses volcans , les rigueurs des saisons et les calamités qu'elles entraînent, les maladies, les épidémies, les fléaux de tous genres, et enfin la mort ; voilà de tristes démonstrations de la réalité du mal dans le monde.
Mais ce mal, que je ne saurais nier sans renier ma conscience et mon expérience, d'où vient-il? Gomment se trouve*t-il dans l'univers, pourquoi existent-!!? Est-il de Dieu , en Dieu ? Gela nous ramènerait inévitablement au panthéisme , à l'identité absolue. Est-il hors de Dieu , indépendant de Dieu ? Voilà les deux principes du manichéisme. Est-il purement subjectif? N'existe-t-il que dans la créature? Le mystère, pour être plus près de moi , ne m'en est pas moins obsour. Gomment la créature faite par Dieu porte-t-elle en dk un germe ou un principe contraire à Dieu ? Vous dites , mon cher maître , que le mal est résulté de l'abus que la créature libre a fait de sa liberté. Je conçois la possi-
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bilité de l'abus de la liberté dans Thomme, dans Fétre moral qui choisit entre deux termes contraires; mais ce choix suppose la préexistence des deux termes , et c'est justement ce' qui est en question. Gomment, avant que le mal n'existât, la créature libre a-t-elle pu abuser de sa liberté? Et cette liberté qui doit résoudre l'énigme n'est-elle pas elle-même la plus mystérieuse de toutes?
La liberté est ce qu'il y a de plus excellent dans l'homme; sa moralité, sa dignité, sa vraie grandeur en dérivent : c'est par elle qu'il est homme. Comment se fait-il que ce soit précisément cette prérogative sublime qui devienne la cause de tous ses maux? Oh! mon cher maître, pardonnez la témérité de mes questions , pardonnez à mon ignorance qui se heurte contre des contradictions qu'elle ne peut résoudre, qui ne sait comment concilier ce qu'on lui dit de la sagesse , de )a justice, de la miséricorde du Créateur, d'un côté ; et de l'autre , de la loi , du devoir, de la culpabilité de la créature. Y aurait-il de la sagesse dans l'Être qui a créé l'homme libre, tout en prévoyant qu'il abuserait de sa liberté ? Y a-t-il de la bonté de l'avoir soumis à une épreuve dont Dieu devait prévoir l'issue fatale ? Etait-ce justice de le punir de sa faiblesse, de l'essai ou de l'abus qu'il a fait de sa liberté? Si Dieu ignorait que la créature libre devait faillir, il n'est plus Dieu. S'il le savait, est-il Dieu encore , l'Être cruel qui a mis la faiblesse de la volonté humaine dans cette terrible al-
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temative? Enfin, comment parler de la miséricorde de l'Être qui punit la créature pour avoir enfreint sa loi , quand il Fa exposée lui-même au danger de Finfraction? N'est-ce pas la loi qui a fait naître et abonder le péché? N'est-ce pas la défense qui a provoqué la violation ? Sans la loi , point d'infraction de la Iqî , point d'abus de la liberté , point de mal possible. Le Législateur a posé la loi , et avec elle la possibilité de ne pas l'observer, puisqu'il m'a fait libre. Il a pré?u la prévarication et ses suites terribles; il Fa donc voulue. Il a voulu mon malheur , puisqu'il a voulu ma faiblesse. Ma raison ne peut sortir d^ ce cercle, et je ne sais plus ce que je suis, où j'en suis, ni ce que je deviendrai. Mon avenir, ma destinée éternelle m'est redevenue un problème, et la doctrine chrétienne me parait un non-séns. Cette doctrine se fonde sur la Rédemption ; mais qu'est-ce que la Rédemption pour celui qui ne sait ce que c'est que le mal, la liberté, le péché? Si l'humanité est libre, il n'y avait pas lieu à la racheter. Si elle est esclave, il y a une puissance du mal à côté du bien. Mais si je doute de la réalité de la Rédemption, je doute de la vérité de la parole chrétienne en laquelle il m'était si doux de me confier; je doute de votre enseignement qui en est le commentaire; je doute de Futilité de mes rapports avec vous, qui cependant m'ont déjà fait tant de bien; enfin, je doute de ma voie, de ma vie présente , de tout ce qui fait en ce moment ma
force, ma consolation, mon espérance, et la fin à laquelle j'aspirais est de nouveau mise en question. Ëh quoi! n'ai-je entrevu un instant la lumière de rËvangile que pour la perdre aussitôt et retomber dans de plus épaisses ténèbres ? Mes convictions religieuses s'ébranleront-elles toujours à mesure que j'en veux fouiller les fondemens ? Serai-)e donc sans cesse partagé entre le désir de croire et le besoin de savoir, entraîné par mes pressentimens chrétiens et entravé par les difficultés qu'ils soulèvent? Si c'est un devoir pour tout homme sensé de chercher à se rendre compte de sa foi, règle de sa conduite et fondement de ses espérances , ce devoir n'est-il point encore plus impérieux pour celui qui se trouvant en dehors de la société chrétienne , mais attiré vers elle et désirant y entrer, se trouve par cela même dans le cas de rompre les liens les plus chers, de contrister ceux qui lui sont le plus attachés, de sortir peut-être comme Abraham de sa parenté, de la maison de son père , de tout sacrifier enfin pour suivre la voix de la vérité ?
Oui, ô vérité sainte! je suis prêt à vous consacrer ma vie, à vous immoler mes affections les plus tendres. Si c'est vous qui m'appelez, qui m'attirez, vous me donnerez aussi la force de vous suivre. Mais , ô étemelle vérité! puisque je veux être à vous, faites que je vous connaisse telle que vous êtes, pure et sans nuage ! Déchirez le voile qui pèse sur mon cœur.
et que je voie clairement pourquoi je dois devenir Chrétien, disciple de celui qu'on appelle Rédempteur des hommes, de celui pour lequel jusqu'à présent je n'avais senti que de l'aversion ou de l'indifférence, et qui m'attire maintenant, par sa doctrine, d'une manière si puissante et si extraordinaire. Donnez au maître que je révère, et qui est votre organe pour moi , la charité , la lumière , la science que je réclame de lui; qu'il me la transmette comme il convient à ma faiblesse et à mon ignorance ; qu'il ne refuse pas de scruter avec moi les mystères de ma nature pour y découvrir la raison de ma loi, de ma liberté et de mon devoir.
TRENIB-CINQUIÈME LETTRE. 267
LE MAITRE A EUDORE
Non 5 mon cher Eudore , je ne refuserai point de descendre avec vous dans les profondeurs du moi humain , pour y reconnaître les faits primitifs de votre conscience , pour y découvrir le principe de ces faits et les conditions sous lesquelles ils se manifestent , pour y trouver , comme vous dites , la raison de votre loi , de votre liberté et de votre devoir.
Les questions qui vous agitent ont été dans tous les temps l'objet de la méditation des hommes sérieux , de tous ceux qui ont cherché sincèrement la solution des grands problèmes de Fhomme et du monde , et qui ont voulu savoir d'où ils sont, pourquoi ils existent et où ils vont. Ces esprits méditatifs , qui savent rentrer en eux-mêmes et chercher la vérité au dedans, sont rares. Aussi l'ardeur et la constance que vous mettez à cette investigation , redoublent mon intérêt pour vous. Nous allons donc traiter ces questions avec l'étendue que notre correspondance comportera, et
nous le ferons non pas tant pour satisfaire le désir de science qui vous possède, que dans l'espoir de consolider votre foi naissante , surtout en ce qui se rapporte au grand fait de la Rédemption ; car c'est ea effet à ce mystère que toutes vos questions vont aboutir, c'est en lui seulement qu'elles trouveront leur solution parfaite. Nous le ferons encore , afin de vous soustraire au danger du manichéisme qui est imminent dans ces questions , non-seulement pour le panthéiste déclaré, mais encore pour le rationaliste, fût-il croyant et religieux d'ailleurs.
Qu'est-ce que le mal? Pourquoi y a-t-il du mal et des maux? D'où vient l'antagonisme entre les existences , tous les désordres qu'il entraine , et ces affreuses anomalies qui apparaissent dans un monde créé , dit-on , par le Bien souverain , par la puissance absolue, gouverné par la sagesse suprême? Nous répondons : Tous les maux qui affligent l'humanité dans son état présent, quelle qu'en soit la forme, mal de l'âme , maux de l'esprit, afflictions du corps, crimes, ignorance , erreurs , maladies et mort , sont les tristes résultats d'un premier acte , de l'acte d'une créature intelligente et libre , qui s'est mise en opposition avec sa loi , qui a posé son vouloir contre le vouloir de son Créateur. Je vous l'ai dit et je le répète: Le mal n*apas été créé par Dieu; le mal n'a point de substance, point d'être; il n'est qu'une négation , ou le refus que fait la créature d'admettre la vérité et la vertu de
rÊtre. Le mal est un immense mensonge , un reniement de Téternelle vérité. Il est le triste produit de l'exaltation d'une existence puissante et personnelle, d'une créature intelligente , qui ne voulant point reconnaître sa dépendance de TAuteur de sa vie , s'est fermée à son action , a repoussé son influence , prétendant se suffire à elle-même , vivre par elle et pour elle. La prétention à l'indépendance ou à \ autonomie^ voilà ce qui a produit le mal et ce qui le perpétue.
Je n'ignore pas toutes les propositions captieuses , tous les systèmes et les hypothèses que la raison panthéiste a produits, pour contester cette déplorable réalité, pour la nier et en effacer le souvenir dans l'esprit des peuples. Je sais tous les efforts qu'elle a faits pour porter en Dieu sinon le mal même , du moins le fondement de sa possibilité. Laissons-la soutenir, que le mal n'étant que l'opposé du bien , et le monde et toutes les créatures du monde n'existant et ne vivant que par l'opposition , les deux termes de cette opposition , le mal et le bien , sont également nécessaires ; que Dieu voulant faire le monde , ne pouvait le faire sans le mal , comme il ne pouvait faire un bâton sans deux bouts , comme le peintre ne saurait faire un tableau sans ombre; que le mal n'est que l'ombre de Dieu tombée dans la région du temps et de l'es-^ p^ce; qu'il n'est que la restriction de la créature, sa non-infinité, etc. Pour nous qui nions absolument la coexistence de deux principes éternels et con-
2'JO TRENTE-CINQUlilfE LETTBE.
traires , qui n'admettons pas davantage la possibilité
de deux vouloirs opposés en Dieu , de deux idées oon*
* tradictoires dans la sagesse divine , et qui ne confon-
dons point lopposition de deux termes distincts en face l'un de l'autre et vivant d'une seule et même vie, avec la contre-position ou la contradiction d'une volonté à l'égard d'une autre volonté, nous nous en ti&nons au texte de Moïse qui affirme que tout ce que Dieu a fait était bon , très bon. Dieu est amour dit S. Jean ; il est le Bien souverain , la Sagesse infinie. La malveillance ou le vouloir du mal ne peut naitre de l'amour, le Bien absolu ne peut produire le mal; la Sagesse infinie ne peut concevoir' la négation, le mensonge. La possibilité du mal n'est donc point fondée dans la puissance infinie : elle est dans la puissance de la créature libre, dans le pouvoir qu'elle a d'abuser de cette puissance précisément parce qu'elle est libre ; et la cause de tous les maux est dans l'abus réel qu'elle a fait de sa liberté.
Qu'est-ce donc que cette prérogative si sublime, mais si dangereuse? Qu'est-ce que cette puissance accordée à la créature intelligente et qu'elle peut tourner contre celui-là même dont elle la tient? Qu'est-ce que la liberté? Comment la créature libre peut-elle en abuser librement? Questions graves qui renferment le mystère du monde, de l'homme et de leur histoire.
Si nous considérons la liberté dans sa racine ou
TBENTE-GINQUIÂBfE LETTRE. 27 1
dans ses élémens, nous trouvons qu'elle est la capacité de la vie et la puissance de réagir vers la vie, puissance accordée à toute créature suivant son degré. Il y a donc une sorte de liberté physique puisqu'il y a des créatures physiques ; il y a liberté morale puisqu'il y a des créatures morales , liberté métaphysique puisqu'il y a des créatures métaphysiques. Dans les premières, l'espèce de liberté dont elles sont caparbles s'exprime par l'admission de l'action naturelle objective , qui après avoir donné la vie , la stimule et l'alimente; puis par la réaction spontanée du sujet, et par le développement progressif et plus ou moins régulier de la forme. Ici le développement se fait tout au dehors ; il y a individualité , mais point de moi personnel.
Dans la créature morale ou dans l'homme , la liberté est la puissance de vivre simultanément de la vie naturelle et de la vie spirituelle par l'esprit et par le corps. Elle s'exprime d'abord et principalement par la réaction, soit positive soit négative, vers l'action de la parole qui réveille l'esprit, le nourrit et le stimule, par l'admission ou le refus de cette parde, puis par le développement plus ou moins légitime et harmonique de l'esprit. Ici il y a sentiment de l'action subie et de la réaction exercée; il y a ré- Qexion, vouloir motivé; il y a conscience du moi personnel.
Dans la créature métaphysique ou dans les pures
272 TBENTE-CINQCIÉME LETTRE.
intelligences, la liberté est la puissance de vivre de la vie pure, de la recevoir immédiatement de sa source, et de réagir immédiatement vers elle. La liberté se manifeste ici par l'adhésion à la lumière pure qui se^ donne en aliment , ou par le refus de la créature , par le repoussement du don, puis par la forme qu'elle se fait à elle-même suivant qu'elle a admis ou repoussé la vie.
La liberté à tous les degrés suppose donc :
1* La vie objective qui sollicite le sujet;
2"" La capacité du sujet de recevoir la vie , de la saisir, de la retenir ;
S"" La puissance de réagir soit positivement, soit négativement vers la vie.
Capacité ou réceptivité du sujet à Tégard de Faction extérieure , et puissance de réaction ou spontanéité , voilà Fessence et la condition de la liberté qui est exercée par l'être moral avant toute réflexion, avant tout jugement , et dont les élémens siègent dans le plus intime de notre existence, dans notre âme, substratum de nos facultés qui portent toutes, suivant leur degré dans l'ordre hiérarchique , le cachet sacré de la liberté.
Les types ou les reflets de ces élémens de la liberté, de cette double force radicale de l'âme humaine, se montrent en tout ce qui constitue notre personne comme en tout ce qui existe hors de nous. Dans le monde physique, c'est l'attraction et l'expan-
sion; dans les individus organisés, c'est la contraction et la dilatation , l^sorptibn et l'exhalation, l'aspiration et la respiration. Dans l'esprit , c'est le besoin de recevoir la lumière et de la manifester, de connaître la vérité et de la parler. Partout et toujours, c'est la capacité de recevoir et le pouvoir de restituer, le besoin de se nourrir ou de sub)ectiver ce qui vient du dehors, et la faculté d'objectiver bu d'exposer ce qui est au dedans.
L'Être créateur a en lui-même le principe de son activité, puisqu'il a la vie en lui, de lui. Aucune excitation objective n'est nécessaire pour le porter à se manifester hors de lui ; et on doit dire qu'en toute rigueur ou plutôt en toute vérité Yà priori n'appartient qu'à Dieu. La créature à tous les degrés ne comjnence à vivre qu'à la suite d'une action excitatrice, qui lui donne la vie et qui provoque sa réaction* Sa spontanéité n'est jamais que relative, condir tionnelle, supposant une action préalable et prévenante , une action analogue à la nature du sujet qu'elle atteint et qui en est affecté. Le premier mouvement spontané de celui-ci est la sortie de lui-même, la position de sa substance au dehors; et l'effet de ce premier mouvement devient comme la ligne fondamentale de la forme, sous laquelle la créature va paraître, et que chaque réaction positive et subséquente va modifier, parfaire, consolider. Il est donc encore vrai de dire que c'est le foyer subjectif, soit physique,