‹ Philosophie du christianismeChapitre 16 sur 29 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

3o6 TBENTE-SEPTIEME USTTKE.

paroles. Il ne se connait point lui-même , il n'a point conscience de tout ce qu'il est ; il vit dans une complète ignorance de sa loi, de son devoir et de ses droits. La figure du monde Fenchante ; les plaisirs et les intérêts du moment absorbent son activité ; l'ensorcellement de la niaiserie l'entraîne. Il arrive au terme de la vie terrestre sans avoir connu Dieu , sinon par oui-dire ; et il ne l'a pas connu parce qu'il ne se connait pas, parce qu'il n'est jamais re^tré en lui; car c'est en nous, mon cher Eudore, dans notre conscience intime , dans le sanctuaire de notre âme que Dieu se manifeste de la manière la plus certaine pour nous , et c'est pourquoi il a été dit : c Le royaume du « Ciel est en vous. »

Préparé comme vous l'êtes , nous pouvons abords maintenant les questions les plus ardues de la métih physique, sans risquer de nous égarer en de vaines spéculations ou de nous perdre dans des abstractions creuses. Nous pouvons pénétrer plus avant dans les mystères de la créature intelligente et nous arrêta: à considérer ces grands faits que toutes les doctrines religieuses supposent , qu'elles proposent tout^ sous des formes plus ou moins symboliques , et que la spéculation scientifique rencontre nécessairement dans sa voie comme des points d'arrêt qu'elle ne peut éviter, comme des abîmes qu'elle ne peut franchir» Telles sont les grandes vérités que le Christianisme enseigne comme les points de départ de l'histoire du

TRENTE-SEPTIÈME LETTRE. Soy

monde et de Thumanité , mais sans en donner aucune explication philosophique , laissant à la méditation de l'homme de foi d'en tirer les conséquences , de les constater par les faits de la conscience , de les justifier par les phénomènes et les lois de la vie.

Yous demandez, cher ami, la raison du mal dans l'univers , de sa possibilité , de son commencement , de sa triste réalisation , de sa propagation dans le monde. Mes réponses seront sérieuses comme vos questions. Je vous engage donc à les méditer dans le recueillement et avec une certaine docilité de cœur; car elles se déduiront de vérités et de lois métaphyâques qu'il faut admettre comme prémisses, dont la raison ne peut juger, et qui ne s'accordent point avec des opinions qu'elle s'est faites, avec des préjugés qui nous sont innés pour ainsi dire et auxquels l'esprit ne renonce point sans effort. Mais vous en serez amplement dédommagé par les vues plus justes et plus vraies qu'elles vous donneront sur votre état présent et sur celui du monde. Elles dissiperont certaines erreurs qui obscurcissent à vos yeux les vérités de la foi chrétienne, qui affaiblissent ou ébranlent votre confiance, et trop souvent détournent de Dieu notre amour , en nous le montrant à travers tout Tarbitrme de la pensée et de l'imagination de l'homme, comime un maître exigeant et sévère, plus jaloux de sa gloire que du bonheur de sa créature. Enfin, je fespère , elles vous feront concevoir de Dieu des pen-

3o8 TRENTE-SEPTIÈME LETTRE,

sées plus dignes de Dieu; l'abîme sera comblé, et ne menacera plus d'engloutir votre foi.

Nous avons compris l'acte de la création comme la manifestation de l'Être trois fois Saint hors de lui, et la créature considérée dans l'universalité de son existence nous a apparu comme le produit de cet acte. L'acte de la création est parfaitement libre de la part de Dieu, et l'existence actuelle et réelle de l'univers n'implique en aucune manière la nécessité de l'être créé. Le Chrétien ne regarde pas le monde comme l'effet ou le résultat d'une loi nécessaire, pas plus qu'il n'y voit la modification de l'Être absolu ou la forme de sa substance. Il affirme d'après les principes de sa foi et la science qui en découle , que l'univers existe , parce que Dieu , le seul Être nécessaire, a voulu qu'il existât. Il affirme que TAuteur de toutes choses , en le créant , a voulu et agi librement ; qu'il a créé avec conscience de son acte, avec sagesse; qu'il a posé l'univers comme type de son vouloir, de son idée , de sa pensée , comme le non-moi en face du Moi nécessaire et absolu.

Vous demanderez peut-être comment l'idée ou la pensée du fini a pu naître et subsister dans la sagesse infinie. A quoi je réponds que l'idée de la créature, l'idéalité de l'univers a dû être présente avant le temps et les siècles , de toute éternité , dans la sagesse divine, par cela qu'il est impossible qu'une idée nouvelle , une nouvelle pensée puisse apparaître ou se

former spontanément dans FEsprit divin. Dieu est rinfini, l'Être nécessaire; il se connaît non-seulement dans son œuvre , dans sa pensée , mais encore en lui-même. II est la conscience infinie de Flnfini ; cette conscience embrasse le vouloir, la puissance et le pouvoir de se manifester au dehors. L'idée de la créature devait donc être présente dans la sagesse du Créateur comme reflet de son vouloir, de sa puissance et de son pouvoir, comme possibilité du noninoi , sans aucune nécessité de réaliser cette possibilité , de la poser en actualité d'existence.

Si vous demandez ce qui a pu porter le Moi absolu qui se suffit à lui-même, à vouloir le non-moi, à en réaliser ridée , je réponds que c'est l'amour et l'amour seul; et certes il est impossible a la spéculation la plus profonde de trouver aucun autre motif libre au fait universel de la création. Dieu est amour : sa loi est la loi d'amour ; elle commande d'aimer , et c'est par l'amour seul que la créature intelligente participe à la Tie , à la gloire , à la félicité de l'Infini. Vous comprenez aujourd'hui, que l'amour est le principe de tout ce qu'il y a de beau , de grand, de noble , de généreux dans le monde. Supposer en Dieu un motif raisonné, un jugement délibéré qui l'aurait décidé à sortir de lui-même pour faire l'univers d'après un plan combiné, suivant un système arrêté, c'est évidemment porter l'humain en Dieu, c'est prêter à la sagesse , à la puissance infinie la limitation de la

3 10 TRENTE-SEPTIÈME USTTRE.

créature; c'est supposer en Dieu le oui et le non, le contraire ou le négatif en face de Fabsolu et du positif; c'est le concevoir, non comme FÊtre immuable, absolument indépendant dans son vouloir, dans sa puissance , dans sa sagesse ; mais seulement comme le Maître et le Seigneur, comme le Souverain de la création, qui a fait des êtres intelligens pour son bon plaisir et pour sa gloire.

Or c'est de l'idée de Dieu ainsi restreinte et par conséquent faussée , que la raison déduit logiquement une multitude de conséquences absurdes, souvent impies , qui tendent à nous faire voir en Dieu , Bonté infinie, un maître sévère, inexorable dans sa justice, impitoyable dans ses vengeances , et qui exerce cette vengeance contre sa créature, parce qu'elle ne l'a pas aimé plus qu'elle-même , plus que toutes choses. Cependant c'est ce même Dieu qu'on nous représente ailleurs comme souverainement aimable, comme le seul objet digne de notre amour ! Il y a là une contra* diction qui révolte le cœur encore plus que la raison, et qui le fait hésiter entre une répugnance invincible et le plus sacré des devoirs; car, je le dis avec vous, comment aimer ce qui nous fait trembler ?

Dieu est amour, il m'est doux de le répéter. Il se connaît dans l'infinité de sa puissance: sa science, c'est lui-même ; sa gloire, c'est encore lui; rien ne peut l'augmenter ni la diminuer. La créature ne vit et n'existe que parce que Dieu l'a voulu et le veut;

T&EMTE-SEPTIÉME LETTRE. 3ll

eUe ne peut rendre à son Créateur que ce qu'elle tient de lui, ce qu'elle reçoit de lui à tout instant. Mais si ce n'est pas par nécessité ou fortuitement que Dieu a posé le monde, comme le veut le panthéiste; si ce n'est point non plus par un mouvement spontané d'abord , puis réfléchi et délibéré , ou par un choix de moyens raisonnablement combinés pour arriver à telle fin ; si l'Être trois fois Saint n'a pas procédé à la manière humaine en se manifestant hors de lui , en posant des êtres qui ne sont pas son Être, des substances qui ne sont pas sa Substance; s'il a créé en un mot, il ne reste comme motif déterminant de cet acte infiniment libre que l'amour. L'amour infini, l'amour pur et infiniment généreux , l'amour-Dieu a voulu des créatures capables de participer comme telles à sa vie, à sa science, à sa félicité. L'amour ! voilà le principe de la création , de la vivification , de la conservation de l'univers et de chaque créature de l'univers. C'est à l'amour de celui qui nous a aimés le premier que nous devons ce que nous sommes , et non au besoin qu'il aurait eu d'être glorifié par nous , d'augmenter ou de rehausser sa gloire par l'hommage de sa créature. Cet hommage rendu librement tourne à la gloire et à la félicité de la créature intelligente qui l'offre ; mais rendu ou refusé , il ne donne ni n'ôte rien à Dieu. > Voici donc deux vérités fondamentales qu'il ne faut pas perdre de vue dans les considérations qui vont suivre.

Zl2 TUNTE*SEPTlàME LSTTEE;

i? Dieu a créé Funivers librement , l'ayant voulu de sa volonté toute-puissante et dans ta sagesse , laquelle est absolue, positive et non incertaine, délibérante, hésitante comme la sagesse humaine.

2^" Dieu est amour, et c'est par amour qu'il a voulu l'univers : l'amour est le principe moteur de la créar tion , et le déploiement de la gloire du Créateur en est l'effet nécessaire.

Ceci posé, nous aurons plus de facilité pour répondre à vos questions sur la possibilité et l'origine du mal par l'abus de la liberté.

Et d'abord , il est clair que ce que nous allons en dire ne se rapporte point immédiatement à l'homme, puisque l'homme , comme vous l'avez remarqué dans votre dernière lettre , n'a pas la triste initiative du mal, et qu'ayant été tenté, séduit par le mensonge quand il a péché pour la première fois , c'est au tenr tateur, à l'auteur du mensonge qu'il faut remonta pour saisir dans son principe la déviation primitive de la liberté et la production originaire du mal. Or les traditions antiques des peuples parlent de créfttures spirituelles , de génies, d'intelligences pures appartenant au monde métaphysique, ou comme on dit communément, au Ciel, qui ont existé avant l'homme et qui tiennent le premier rang dans l'ordre hiérarchique des êtres créés. Je ne m'arrêterai pas à vous prouver la nécessité relative de ces êtres, ni par conséquent la vérité de leur existence. Vos livres

TBENTE-SBPTiéME LETTRE. 3l3

saintff^et les nôtres, Mdbe et les Prophètes, Jésus- Christ et les Apôtredeti parlent fréquemment sous le nom d'Anges bons et mauvais. L'Eglise chrétienne reconnaît leur existence et leur action sur l'homme et le monde; et la doctrine panthéistique elle-même est obligée d'admettre une distinction entre les êtres personneb qui sont doués de liberté, et les créatures purement physiques, soumises au destin ou à une loi de nécessité : elle est encore obligée d'admettre des degrés parmi les premières , suivant que leur consrcience est plus ou moins développée. Mais que sont ces créatures métaphysiques en elles-* mêmes ? Que scmt-elles par rapport à Dieu et au reste du monde ? Voilà une question importante , dont la réponse doit éclaircir le mystère de la liberté. Ici je réclame de vous un redoublement d'attention ; car l'objet dont nous allons parler étant tout métaphysique, les explications qui s'y rapportent pourront au premier abord paraître étranges ou difficiles à coitiprendre.

Les êtres que l'Écriture appelle Anges , et qui font suivant son langage, l'armée céleste, se conçoivent en eux-mêmes comme des formes pures , des existences substantielles douées d'activité et de causalité , des Monades ; et relativement à leur origine , comme des Idées divines vivifiées immédiatement par le Verbe. Distincte du Moi absolu, tant en idéalité qu'en réalité, la créature purement intelligente a pour caractère essentiel la puissance de se déterminer elle-même

3l4 TMSNTE-SBPTiiME LETTUS.

dans sa forme, de dédder aitisi du mode de son eiis* tence sous Tinfluence actuelle de la vie; elle a la puissance de répondre à Faction vitale , à l'excitation du dehors, puis celle de rentrer exi soi , de se comprendre elle-même dans sa détermination , d'avoir la conscience de sa puissance avec le pouvoir de se dire : Je suis et je sais que )o suis, je veux et je sais que je veux. Ce caractère essaitiel est la liberté pure, la liberté métaphysique.

Ici se présente une remarque importante : c'est que l'intelligence pure et l'intelligence humaine , bien qu'ayant la même nature et la même dignité , bien que soumises l'une et l'autre à la même loi vitale, ne se développent point sous les mêmes influences, sous les mêmes conditions. L'humanité , avons-nous dit , est une : c'est une unité générique , un grand organisme qui se déploie graduellement au sein du monde temporaire ; chaque individu humain participe, comme partie intégrante du genre, à l'état du genre; chaque homme, en faisant sa propre histoire par le développement de sa vie , par l'usage qu'il £adt de ses facultés , concourt pour sa part à l'hbtoire de sa famille, de la société, de toute l'humanité, histoire qui trouvera son terme dans la mort physique du der* nier descendant du premier homme. Mais aussi chaque individu humain , par cela qu'il est une indifidualité intelligente et libre , une personne dans le genre , cherche à s'y distinguer ; il tend à s'élever au-

TIENTE^SEPTIÂIOS UETTIE. 3l5

dessus des lois du corps qui entravent son développement intellectuel ; en sorte que la vie de l'individu dans le genre, et la vie du genre ou de Thumaiûté par rindividu est un effort , un progrès continuel , une tendance marquée vers la perfection, une véritable ascension ; et cela , remarquez-le bien , à cause de la double nature de l'homme, à cause des deux élémens constitutifs de sa personne , par suite de l'union in* time du principe spirituel avec la nature physique , et afin de rétablir entre ces deux termes le rapp(»*t Intime qui a été renversé.

Il n'en est pas ainsi des intelligences pures. Posées par la puissance créatrice en substances pures et vivifiées immédiatement par le Verbe , elles sont ce qu'elles sont par Dieu seul, sans le concours ou la médiation d'aucune créature. Il n'y a point là de développement successif par voie de génération ; il n'y a point de liens de famille {neque nubent, neque nubentur, S. Matt. , ch. 22, v. 3o), point de parens, point d'ancêtres , point de solidarité , et ainsi point d'histoire. Ce sont , suivant le texte sacré , des hiérarchies, des légions innombrables d'esprits purs, appelés à la vie par un seul acte vivificateur. Chaque esprit existe dans la forme personnelle qu'il s'est faite sous l'influence de la vie universelle , en réagissant vers elle avec harmonie ou en opposition. C'est dans cette réaction positive ou négative , et dans les suites nécessaires de l'une et de l'autre que nous de-

3 1 6 TUNTE-SBPTIÈia LETTRE.

vons chercher la solution de notre grand problème. Le don de la vie, fait par Dieu même à la créature céleste , devient dans toute la rigueur du mot la propriété de cette créature. C'est le don divin, le premier de tous les dons qui , parce qu'il est purement divin , ne lui est jamais retiré. La créature intelligente, angélique ou humaine, vit nécessairement dès que l'action du Verbe l'a pénétrée. Elle ne peut mourir, perdre la vie qu'elle tient de Dieu, retomber à l'état de substance non animée ; elle ne peut être dépouillée de la forme qu'elle s'est faite , privée de sa conscience, de sa personnalité. Une telle créature qui tient de Dieu seul, sans l'intervention d'aucun agent secondaire, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle possède, est sans contredit une créature divine au plus haut degré , une créature qui existera toujours eh personnalité , en moi vivant ; puisque le fondement subjectif de son existence est dans le foyer de s<Hi être, dans la volonté créée qui vit, qui veut vivre, agir , qui ne peut pas ne pas le vouloir ; et qu'elle a son fondement objectif dans la volonté absolue et immuable. Dieu ne pouvant changer de vouloir; car ce serait changer dans son fond, être contraire à luimême , se contredire dans son idée et dans ses œuvres : le non ou la négation ne se conçoit point en Dieu. Aussi , je le répète, le titre incontestable de votre noblesse, comme homme, c'est d'avoir été conçu en idée avec toute l'humanité dans la sagesse divine ; et

TRENTE-SEPTIÈME LETTBE. 3 1 7

la garantie de votre durée étemelle est dans l'immutabilité de la volonté de l'Être absolu.

Les conditions de la vie sont les mêmes pour toutes les existences, et le développement de la vie se fait en toutes les créatures intelligentes suivant les mêmes lois. Le mode du développement de l'esprit humain peut donc nous fournir des données pour induire celui de l'esprit pur, en tenant compte de l'immense différence des agens qui le provoquent et des influences sous lesquelles il s'opère , car aucune intelligence créée , l'ange pas plus que l'intelligence humaine , n'arrive à la vie toute formée , développée , parfaite. Libres qu'elles sont de leur nature, elles concourent avec leur principe vivificateur à faire leur forme , à se constituer pour ainsi dire , à faire leur état , leur manière d'exister , leur sort. Dès qu'elles ont conscience d'elles-mêmes , elles passent toutes «et nécessairement un point culminant de leur existence qui se décide par l'acte de la liberté, elles passent par une épreuve.

La créature céleste appelée à vivre par l'action pré-: venante de la vie , dut répondre aussitôt , et d'abord comme instinctivement à cet appel , elle dut réagir ; et c'est là le fait vraiment primitif de la créature , le premier acte de spontanéité par lequel elle complète à son insu le rapport entre elle et son principe vivificateur. Je dis à son insu ; car à cet instant elle n'avait ni vouloir motivé , ni idée , ni pensée ; elle n'a-

3l8 TSENTB-SBPTIÂMB LETTRE.

vait point la conscience d'elle-même; elle dut être plus passive qu'active sous Faction divine, comme nous voyons l'homme qui vient de naître , passif sous l'impression de ce qui l'entoure , bien qu'iF réagisse instinctivement et selon son pouvoir vers ce qui l'affecte.

La continuité de l'action objective qui stimule la vie subjective, produit dans le sujet le sentiment de sa vie , avec une sorte de pressentiment qu'il y a une dis* tinction entre lui et l'objet qui opère sur lui. De ce pressentiment vague nait l'attention , la direction vers l'agent excitateur, puis la conscience instinctive du sentiment de la vie, qui précède la conscience du moi ou de la personnalité. C'est ainsi que nous voyons dans l'homme-enfant poindre l'intelligence qui part du sentiment vague de la vitalité; bientôt l'enfant pressent la distinction entre lui et sa mère , il tend vers elle de toute sa force ; puis il se distingue des faits et des objets physiques qui l'environnent. La conscience se dégage et se forme peu à peu par l'action continuelle qu'il subit et par la réaction qu'il exerce. Le moi se pose et se réfléchit , la personnalité se dessine , se prononce : l'enfant la comprend ainsi que sa liberté , à l'instant où une parole impérative venant à poser une loi en opposition avec son vouloir, il dit : Oui^ je veux ; ou narij je ne veux pas ce que toi veux de moi.

Ainsi la créature céleste , au moment où elle reçut

TRENTK-SKPTIÉME USTTRE. "3 1 g

la vie par l'action du Verbe , dut avoir le sentiment de cette action vitale qui la pénétrait; elle dut se dire dans son langage : Je sens ! Le sentiment excite la spontanéité , provoque la réaction , d'où résulte la réflexion qui dit : Je sais que je sens ; et enfin la cens* cience instinctive, réfléchie ou élevée à puissance, s'affirme elle-même en disant : Je sens moi' l'action de ce qui n'est pas moL Le développement progressif de l'intelligence pure se conçoit donc comme se faisant en trois momens. Au premier, elle a le sentiment de la vie , en vertu de l'action vitale objective dont elle est le terme ; au second , elle a la conscience de son saitiment ; au troisième , la personnalité se pose , le moi est compris ; il va se prononcer par l'acte du libre arbitre , par l'exercice de la liberté.

Ainsi nous concevons la créature céleste dans sa pureté native, dans son état normal ou naturel, telle que Dieu l'a faite , et telle qu'elle doit exister quand sa volonté concourt avec l'action divine : substance pure et indestructible, ^animée par le Verbe, participant , autant que le peut la créature , à la vie , à l'amour, à la science et à la gloire de l'Infini, sentant l'action de Dieu en elle et le contemplant , voyant son prototype c(mime créature personnelle dans le miroir de la Sagesse divine , tout investie de lumière , brillapte de beauté , libre , immortelle en face de Dieu , de l'Être absolu.

Avec le don de la vie , elle a reçu le droit impres-

5âO TRENTE-SEPTIÈME LETTRE.

criptible à l'existence , à la conservation , par conséquent à l'alimentation ; et puisque c'est à l'action immédiate du Verbe qu'elle doit tous ces bienfaits, c'est aussi par la même yoie qu'elle se nourrit. La lumière pure n'est-elle pas l'aliment de l'intelligence ? L'intdligence a donc le pouvoir et l'obligation de se tenir ouverte à l'action du Verbe. Elle a le pouvoir et le devoir d'admettre à tout instant sa vertu vivifiante , et de réagir vers elle avec amour. Elle le peut, elle le doit; car telle est sa loi , sa loi principe , la condition à laquelle son bien-être et sa félicité sont attachés. Hais elle a aussi le pouvoir d'agir contre cette loi ; car elle est libre. Elle a le pouvoir de résister à Dieu , de se fermer à son influence, de s'isoler en se fermant, de renoncer ainsi à ce qui la soutient, à la lumière qui l'éclairé , à la chaleur qui la vivifie : elle peut vouloir se suffire à elle-même , vivre de son propre fond. Ne sait-elle pas qu'elle est immortelle? Elle peut donc refuser la grâce, le don, la nourriture qui lui est offerte ; elle peut en un mot opposer son voqloir au vouloir de Celui qui l'a créée et qui la conserve , et tout cela en vertu de sa liberté. Eh bien , ami I c'est dans ce droit sublime , inné à la créature intellij^nte, de participer à la vie de l'Infini ; c'est dans cette haute prérogative unie au pouvoir formidable de refuser le don de Dieu , de dédaigner l'amour suprême , que se montrait la grandeur, la dignité de cette créature. Ici parait dans toute son étendue la puissance de la li-

berté métaphysique, dont l'acte consiste uniquement dans le choix que fait la créature entre elle et Dieu , dans la préférence qu'elle donne à son Auteur en Faimant plus qu'elle-même, ou a elle-même en se préférant à Dieu.

L'acte de la liberté métaphysique, par lequel la créature intelligente décide si elle vivra de la vie divine ou de sa vie propre, pour Dieu ou pour ellemême, cet acte est nécessaire, inévitable; il est l'épreuve par où elle est obligée de passer, parce qu'elle est intelligente et libre. Acte infiniment grave, moment solemnel qui décide du sort de la créature, de son adoption comme Ange de lumière ou de sa d^adation , de sa réprobation ! Arrivée à la conscience d'elle-même , ne connaissant qu'elle et son Créateur, elle doit lui rendre foi et hommage, reconnaître sa dépendance, y consentir librement et sans réserve : elle se soumettra de toute sa volonté à Faction .divine, l'embrasseiaavec amour, vivra et voudra vivre par Dieu et pour lui ; ou bien elle usera du pouvoir qu'elle a de se fermer à cette action, elle repoussera le don divin , elle refusera Fhommage dû à son Auteur, elle prétendra se suffire à elle-même, vivre par elle et pour elle. Dans l'un et l'autre cas , Facte libre aura son eflfet nécessaire. Dans le premier; la vie de la créature , alimentée par sa source , harmonique avec la vie divine se développera avec énergie, et de là sa beauté, sa gloire, sa félicité. Dans le

TOBfE II. 2 \

3ââ TBENTE-^EPTIÈME LETTRE.

second , rétincélle sacrée de la vie divine deveiine la propriété de la créature , et ne pouvant mourir ou s'éteindre, deviendra un feu âpre, une faim brûlante, ou comme un ver rongeur qui se dévore lui-même et se reproduit sans cesse.

Si vous demandez comment on peut concevoir que la créature inteUigente et libre ait pu abuser à ce point de sa liberté , quel motif a pu la porter à exerce sa puissance d'une manière si contraire à son intérêt et à sa loi , je dirai que la possibilité de cet immense méfait se trouve dans sa liberté même; qull s'explique par la conscience profonde qu'elle dût avoir d'elle-même et de son pouvoir, par l'énergie de sa volonté, de sa spontanéité, de son activité, en un mot, comme le disent les auteurs sacrés, par l'exaltation du moi, par l'orgueil de la vie. Nageant pour ainsi dire dans l'océan de la gloire, ayant le sentiment de sa force , goûtant les délices de l'existence personnelle , se voyant dans toute sa beauté, dans tout son éclat, se complaisant dans la contem* plation d'elle-même, de sa puissance, de scm.moi, elle a pu oublier Dieu pour ellç. Elle a pu vouloir vivre, jouir, agir par elle seule et pour elle, se suffire à elle-même. La conscience du moi fortement déver loppée et prononcée , le sentiment vif de sa dignité et de sa liberté ne conduisent-ils pas trop souvent l'homme à l'oubli de Dieu , à la confiance en sa puissance propre, au dédain de l'autorité ^ à l'illusion de

rindépendance , à la prétention à l'autonomie? Eh bien ! c'est cette même illusion , cette même prétention , ce péché de l'esprit propre contre l'esjMÎt de vérité qui a fait la faute de Lucifer et qui l'a précipité.

Vous conceyez que plus la créature est noble par son origine, pure dans sa substance, actiye et puissante dans sa vie, plus aussi la conscience qu'elle aura d'elle-même sera profonde et lumineuse, plus le moi se prononcera; et ainsi le danger de se contempler, de s'admirer dans sa beauté et dans son excellence est vraiment en raison de son élévation , de sa vitalité et de sa perfection. Mais aussi mieux une telle créature se connaîtra elle-même dans sa puissance et dans sa dignité , plus l'acte libre par lequel elle rendra hommage à la souveraineté absolue de son principe créateur sera méritoire, digne de Dieu et glorieux pour elle. L'intelligence pure qui , à l'instant où elle se sent et se voit dans l'éclat de sa beauté, dans l'étendue de sa puissance, sait accomplir la loi éternelle de l'amour et de l'adoration , reconnaître et accepter le rapport cl^ subordination où elle est à l'égard de Dieu , cette intelligence passe en ce moment le point culminant de son existence. Elle subit alors la -jphis haute des épreuves ; elle pose l'acte le plus sublime qui soit au pouvoir de la créature; car elle s'oublie elle-même pour Dieu. Elle reconnaît, elle veut et embrasse avec amour la loi de l'ordre et de

3^4 TKKNTE-SKPTrtBIB LETTRE.

la justice, et ainsi elle se fixe dans Tordre, dans la justice, dans Tamour. Dès-lors il n'y a plus de danger, plus de dégradation possible pour eUe. Sa tolônté s'étant soumise par un acte parfait et sans réserve à la volonté absolue , son vouloir confondu avec le vouloir divin ne peut dévier ni déchoir. Substance pure , vivant de la vie divine , elle est dès ce moment confirmée dans son état originel ; elle est ange de lumière non plus seulement par nature, mais par choix. Elle Test par la bonté infinie qui Ta créée telle, et elle Test aussi par elle-même , par sa réaction légitime vers cette bonté, par sa fidélité à Dieu, par sa correspondance à l'action divine, par son mérite en un mot. Et telle l'intelligence pure sort de l'épreuve décisive , telle elle sera toujours.

Mais si , arrivée à la conscience d'elle-même , elle vient à se faire l'objet de son propre regard, à se contempler dans sa beauté ^ à s'admirer dans sa puissance , alors elle se prendra d'estime et d'amour pour elle : elle perdra la conscience de l'action divine, celle de sa dépendance et du besoin qu'elle a du don de Dieu ou de la grâce : elle se fermera à l'influence de la vie et de la pure lumière ; elle restera sans nourriture ; elle se fixera en elle-même, dans l'illusion de son acte inique et dans toutes les conséquences fatales qui en découleront. Elle posera son moi de toute sa force , avec toute son énergie , et déterminera ainsi elle-même le mode ou la forme sous laquelle elle de-

' TRENTE-SEPTIÈME LETIRE. 325

vra exister. Elle sera perpétuellement en opposition flagrante avec sa loi , avec la volonté du Législateur ; elle se montrera ennemie de Fautorité, adversaire de l'ordre, de la justice et du bien. Incorruptible dans sa substance , immortelle par la vie qu'elle a reçue et qui est devenue sa propriété , toujours intelligente et libre, mais faussée dans la réalité de son existence qui ne répond plus à son prototype , à Tidée divine , elle sera monstrueuse dans sa forme , perverse dans son activité; elle sera un esprit de ténèbres, d'illusion , de mensonge , toujours affamé parce que l'aliment vital lui manque, mourant toujours et ne pouvant périr! Tel est, mon cher Eudore, le mal métaphysique dont l'origine, la possibilité et la réalité vous paraissaient si inconcevables : il ne s'explique &k effet que par l'amour et l'immutabilité de la volonté créatrice d'un côté , et par la liberté de la créa-* tore de l'autre. L'acte mauvais parce qu'il est illégitime vient de celle-ci , de sa volonté pervertie , et il retombe sur elle : le désordre est dans la créature coupable et dans ce qui dépend d'elle ou relève d'elle; mais- il n'atteint point les lois de l'éternelle Sagesse qui gouverne le monde et l'univers , il ne change en rien ce qui est purement de Dieu. Sa parole créatrice et conservatrice , son idée , son vouloir, son amour et sa juiMice , les substances qu'il a créées et la vie qui anime ces substances, tout cela est resté pur en soi et daiis l'univers.

326 TIENTE-SEPTIÂME LETTEE. '

Voyons maintenant ce qui pourra être attribué à Dieu dans Tun et l'autre cas que nous venons d'exposer. L'intelligence qui a failli dans l'épreuve, comme celle qui s'est montrée fidèle , avait été créée par l'amour pur, par le vouloir positif de l'Être créateur et conformément à son idée. Toutes deux avment reçu la vie par l'action immédiate du Yerbe ; elles la possédaient toutes deux comme un don irrévocable; elles avaient la puissance et le droit de vivre en union et en harmonie avec la source de toute vie;

elles devaient coopérer librement avec Dieu à leur bonheur , en voulant être heureuses par lui ; car (et j'en viens ici aux paroles que vous dites avoir lues dans un auteur pieux et qui ont failli vous scandaliser) , il est certain que l'Être absolu qui a posé la créature intelligente par amour , et sans qu'elle y ait concouru puisqu'elle n'existait pas, ne peut cependant la rendre heureuse sans qu'elle le veuille , sans qu'elle y prenne part. A cette fin il ne suffit pas de la volonté de Dieu et de sa toute-puissance. Il a fait la créature intelligente tellement noble et libre, que son acquiescement, son consentement, sa coopération sont nécessaires; il faut qu'elle veuille être heureuse selon les conditions et par les moyens auxquels son bonheur est attaché.

Les deux créatures intelligentes , celle qui a usé légitimement de sa liberté et celle qui en a abusé, ont passé par l'épreuve : elles ont décidé par leur libre

arbitre de leur état futur, de la manière dont elles devront exister , et qui sera désormais telle que charcune l'aura Youlue. Dieu n'a point contrarié le voutloir de sa créature dans l'exercice de sa liberté , il ne la pas contrainte, il ne la contraint jamais. L'amour prévient , il invite , il sollicite et ne violente point. Mais par cela que Dieu est immuable dans sa volonté , qu'il maintient par sa puissance la créature telle que l'amour l'a faite, celle-ci reste libre après l'épreuve subie comme elle l'était avant : toujours sollicitée par l'amour, elle reste libre non plus de choisir, puisque son choix est fait, mais libre d'y persévérer et de s'y fixer. L'ange de lumière a voulu la vie offerte comme grâce , il Fa voulue et la voudra toujours à la même condition; car plusiLen jouit, plus il Faime. L'ange des ténèbres a préféré vivre de sa vie propre, et il préférera toujours l'indépendance à la subordination. Mous défions ici la raison la plus forte, la spéculation la plus subtile de trouver un motif quelconque, soit en Dieu, soit dans la créature, qui puisse nous autoriser à croire que le sort, que ceUe-ci s'est fait à elle-même, puisse jamais changer. La loi de l'amoyir n'est-elle pas éternelle , immuable comme Dieu ? Et qu'est-ce qui pourrait porter la créature qui a renié cette loi , qui s'y est opposée par orgueil , à désavouer son acte , à y renoncer et à se re-^ noncer elle-même , à s'humilier devant Dieu ? Si l'épreuve l'a trouvée fidèle , elle sera toujours une créa-

328 TRENTE-SBPTléUE LETTRE.

ture juste , sainte , heuileuse : son existence sera en harmonie avec Fidée divine , avec sa loi. Elle sera une démonstration vivante de Tamour de son Auteur, un instrument de sa bonté et de sa magnificence pour d'autres créatures moins élevées qu'elle. Elle participera selon sa nature et sa capacité à laction divine dans l'univers , à la félicité de Dieu. Elle en jouira en créature libre , avec la conscience intime qu'elle doit son bonheur à la grâce et à son mérite , à la grâce parce qu'encore une fois l'amour^Dieu l'a créée pour le bonheur , à son mérite parce qu'elle a acquiescé librement à la condition de sa félicité.

Mais si elle a été infidèle , si elle a opposé sa puissance à la souveraineté absolue de Dieu , si elle a refusé à son Créateur l'hommage de l'adoration, prétendant se suffire à elle-même, vivre indépendante; alors elle ne sera plus qu'une intelligence faussée , désordonnée , révoltée. Indestructible dans sa base , dans sa substance, immortelle comme réalisation de l'idéq divine , ne pouvant perdre la vie ni le sentiment de la vie , sa volonté ni la conscience de sa personnalité ; mais détournée de sa source , fermée à l'action divine à laquelle elle ne peut cependant se soustraire, posée dans son autonoime illusoire, toujours active et libre dans son fond , ayant à subir les conséquences de son choix , qu'est-ce qui pourrait la porter à renoncer â elle-même et à son illusion ? Il n'y a au-dessus d'dle que le vouloir de l'Infini dont elle récuse l'autorité,

que rinfluence du Verbe qu'dle repousse. Toute son existence ne sera donc qu'une contradiction perpétuelle entre sa volonté et le vouloir divin , entre ce qu'elle est au fond comme idée divine , et ce qui apparaît d'elle au dehors dans la réalité ou dans »a mamère d'exister. Cette existence ne sera qu'un mensonge se reproduisant perpétuellement sous de nouvelles formées , une métamorphose incessamment renouvelée. Furieuse dans son activité et avec sa faim brûlante, elle sera , suivant l'expression énergique de l'Apôtre S. Pierre , comme un lion rugissant , tournant autour d'autres créatures intelligentes et cherchant à les dévorer ; elle sera enfin un exemple terrible de l'amour méprisé, de l'orgueil humilié. Et c'est bien elle, elle seule qui a voulu cet état violent si contraire à sa nature , à sa loi. Si elle est dans le dénùment , dans la privation , c'est parce qu'elle a refusé le don qui lui était offert ; si elle est abattue , opprimée , c'est parce qu'elle s'est exaltée en elle-même , c'est parce qu'elle s'est mise en opposition avec le vouloir de Dieu , avec sa puissance. Elle est dans les tourmens; mais la cause de ses tourmens est en elle et non en Dieu , c'est l'énergie de son opposition, l'ardeur de son vouloir propre; et son tourment durera tant qu'elle voudra ce qui est contraire à sa loi; et elle le voudra toujours, puisque l'Amour infini n'a pu la porter à se renoncer dans son orgueil , à reconnaître ni à avouer sa dépendance. Elle ne veut point de l'amour ni de la lumière divine ,

330 TRENTE-SEPTIEMB LETTRE.

elle ne yeut point jouir de la vie par grâce; et puisqu'elle ne peut se détruire et ne peut vouloir se détruire parce qu'elle ne veut pas se renoncer ; puisqu'il faut qu'elle vive et subsiste , la volonté de son créateur étant immuable, toujours elle vivra ; et elle vivra dans Fégoisme, dans la haine et les ténèbres, dans l'illusion , le mensonge et la mort.

J'espère , mes amis , qu'après avoir lu et médité les lignes qui précèdent , vous comprendrez mieux le àr nistre problème du mal métaphysique et de son appar rition dans le monde. Ce triste fait n'est point le résultat de la limitation , de la restriction de la créature ; car dans ce cas il serait vrai de dire que Dieu n a pu faire le monde sans le mal, que tout est mal hors IKeu^ puisque tout ce qui n'est pas Dieu est limité , restreint. Le mal n'est point l'effet de la faiblesse, de l'imperfection de la créature , de son néant comme on dit; il est au contraire la preuve terrible de sa force , de sa puissance , de sa haute dignité comme créature libre; il est la négation actuelle et formelle du Bien; il est l'apostasie de la créature qui, ayant la conscience de sa dignité , prétend se suffire à elle-même et nie le besoin qu'elle a de Dieu.

Le fondement de la possibilité du mal n'est donc point dans l'Être créateur, mais dans la plus haute prérogative de la créature intelligente , dans son pouvoir d'admettre l'action du Bien ou de la refuser, dans sa liberté en un mot.

TRENTE-SEPTIÊBIE LETTRE, 33 1

Le commencement du mal est dans l'exaltation de l'esprit, dans l'orgueil de la vie,, dans l'admiration de la créature à la vue de sa propre excellence , dans la conscience réfléchie de sa puissance.

L'effet immédiat du mal conçu par la créature libre est le dédain , le mépris de la grâce , le reniement du don de la vie , la prétention à l'indépendance.

La conséquence infaillible du mal , c'est la dégradation de la créature dans sa forme essentielle, dan$ toutes ses qualités , dans toutes ses facultés.

La propagation du mal s'est faite dès l'origine et se fait encore dans le monde moral , par le mensonge, par l'illusion , par la séduction ; et son résultat définitif, c'est l'agonie éternelle de la créature pervertie et déchue.

Maintenant vous devez être en état de répondre vous-même aux sophismes et aux blasphèmes que la raison présomptueuse ne craint pas d'émettre contre la bonté et la sagesse de Dieu , l'accusant d'injustice , de tyrannie , de cruauté , ou bien niant son rapport avec la créature, niant le 'Créateur même. Si l'injustice pouvait se concevoir en Dieu , de qui toute justice dérive , il faudrait dire que l'amour l'a rendu injuste envers lui-même , tant il s'est montré magnifique dans la création et la vivification , soit de l'ange, soit de l'homme. En appelant la créature intelligente à l'existence , il a tellement voulu son bonheur , qu'il l'a fait participer à sa propre félicité , par la commu-

53â TRENTE-SEPTIÈME LETTRE.

nication de lamour , de la vie , de la science divine ; il la fait participer , selon son état de créature , à tout ce qui est de Dieu sans être la substance Dieu. Il a pour ainsi dire restreint en sa faveur sa toute-puissance ; il a comme renoncé à la souveraineté absolue, en lui donnant avec la liberté , le pouvoir de décider entre elle et Dieu , de déterminer elle-même le mode de son existence dans l'univers , s'en remettant à elle pour son avenir , la rendant ipaitresse de son sort. Il a voulu non-seulement qu'elle fût heureuse, mais qu'elle partageât avec lui la gloire de sa félicité, et qu'elle pût se dire : Si je suis heureuse , glorieuse , ce n'est pas seulement par la libéralité de mon Créateur , c'est aussi par moi ; ce n'est pas seulement une grâce , c'est encore une récompense de ma fidélité l

La raison demande comment il est possible que l'Être créateur ait posé dans sa bonté et dans sa sagesse des êtres libres, quoiqu'il sût que plusieurs de ces êtres abuseraient de leur liberté ; comment il a pu les faire peccables , tout en prévoyant leur péché et les suites affreuses qu'il aurait pour eux» Dieu n'aurait donc créé des intelligences aussi sublimes que pour les exposer à une chute plus profonde , aux chances terribles d'un malheur sans fin ; et cela dans le seul but de manifester par elles et à leurs .risques sa puissance, sa justice, sa gloire! Je vous l'ai déjà dit , et il est bon de le répéter , l'apparition de la gloire est l'effet de l'acte créateur ou de la manifes-

tation de Dieu hors de lui; mais elle n'en est ni le principe ni le but. Si vous substituez dans votre pensée l'effet de l'acte divin , qui est la gloire , au principe qui est l'amour, vous supposez à Dieu, au Bien souverain un motif d'intérêt , et dès-lors Dieu n'est plus jpour vous l'amour pur, l'amour n'est plus votre loi-principe , le précepte de l'amour n'a plus ni raison ni fondement dans la créature intelligente, il n'y a plus de motif qui puisse la porter à aimet* Dieu plus qu'elle-même ; vous affirmez en outre , du moins implicitement, qu'en créant des êtres libres. Dieu a acquis quelque chose qu'il n'avait pas auparavant ou dont il ne pouvait jouir, savoir sa gloire, d'où il résulterait que la création était nécessaire pour compléter la félicité divine. Il y a plus : c'est que si l'hommage de la créature est en effet le complément de la gloire et de la félicité du Créateur, cet hommage doit être exigé avec rigueur et d'une manière absolue. Dèslors, dira ici votre raison et à bon droit, il faut une loi pénale pour déterminer la volonté libre à rendre l'hommage de l'amour à qui de droit , et nous voilà dans l'arbitraire , dans la violence !

Non-seulement nous voilà dans l'arbitraire, nous sommes encore dans la contradiction ; car la créature libre ne serait plus libre dans ce cas , elle serait esclave« Ce ne serait plus de la part de Dieu l'amour sollicitant l'amour ; ce serait la justice l'exigeant comme tribut, l'imposant comme un joug. Ce ne serait plus

334 TRENTE-SEPTIÂME LETTRE.

de la part de la créature cette réaction spontanée qui fait dire avec délices : Auteur de ma vie et de mon existence, mon Dieu, je vous aimel Ce serait la crainte du châtiment qui la porterait , non pas à aimer, puisque l'amour ne se commande pas, mais à déplorer peut-être de ne pouvoir aimer celui qui exigerait lamour avec tant de rigueur.

Vous admettez que la créature intelligente se doit tout entière à son Principe créateur puisque c'est de lui qu'elle tient tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle possède. Vous êtes convaincu qu'elle est libre de sa nature, libre dans l'usage qu'elle fait de sa liberté: elle peut donc en abuser. Il y a de l'absurdité à vouloir qu'elle soit libre et à ne pas vouloir les suites nécessaires de l'exercice de la liberté. Quand elle se reconnaît devant Dieu, dans la vérité de son être, comme créature, par conséquent comme dépendante, quand elle confirme cette dépendance par un libre hommage de sa volonté, elle répond à l'amour par l'amour , elle rend gloire à Celui dont elle reçoit la gloire , elle accomplit la loi de l'étemelle justice qui la veut ainsi, non dans l'intérêt de Dieu, mais dans celui de la créature. Si exaltée par l'orgueil elle prétend être semblable à Dieu , être nonseulement libre mais indépendante, elle se fait son tourment à elle-même malgré la volonté de son Créateur, elle se perd dans son illusion.

Quant à cette objection : comment Dieu qui est

aaiour a-t-il pu créer des êtres libres, lui qui prévoyait qu'ils se rendraieat éteraellement malheureux? Je vous rappellerai ce qui a été dit et souvent répété, savoir, que la raison humaine, quand elle prétend juger les faits divins , porte nécessairement en Dieu la loi qui la régit, la loi du temps, de la succession, de la causalité , et elle tombe alors dans les absurdités les plus étranges , souvent dans l'impiété. C'est ainsi qu'en parlant de la prévoyance ou de la prévision divine, elle suppose un avenir là où il n'y a qu'un éternel présent. Dieu voit la créature céleste (car c'est toujours d'elle et du monde métaphysique qu'il est question ici) ; Dieu la voit dans son existence , en réalité comme il l'a vue en idéalité; il la voit telle qu'il l'a voulue, telle qu'il l'a faite, et il la conserve telle qu'il la veut, telle qu'il la voudra toujours. Il l'aime parce qu'elle est son œuvre, l'expression de son amour, de son vouloir, de son idée. Le mal métaphysique n'est qu'une négation , un immense mensonge, le produit faux et monstrueux de la créature libre ; mais il n'est pas lui-même créature , il vient d'une substance créée et n'a point de substance. Il n'est réel que pour la volonté désordonnée qui le veut, qui le commet ou le réalise en le voulant ; il n'a point d'<^jectivité devant Dieu qui ne le veut pas , qui ne peut le vouloir. Encore une fois Dieu qui est amour voit la créature métaphysique telle qu'il l'a vue en idée, telle qu'il l'a faite, et son r^ard toujours pa-

336 TR£NTE*SEPTiSinS LETTRE.

ternel l'attire continuellement à lui, la sollicite à réagir vers lui, à répondre à Tamour par l'amour. Dieu ne l'a point prévue dans le désordre^ dans l'opposition , dans le tourment , car il l'a faite conforme à son idée; et si cette idée avait pu être celle d'une créature rebelle, il faudrait dire que Dieu la conçue mauvaise , qu'il l'a créée dans le mal et pour le mal Si le Bien souverain pouvait poser des créatures qui lui fussent contraires dès leur origine, contraires par nature et avant tout acte de liberté, la contradiction serait en lui , dans son vouloir, dans son idée. Si Dieu pouvait créer des intelligences condamnées à la souffrance avant d'exister, ces êtres infortunés seraient sans doute en plein droit de maudire l'Auteur de leur existence, qui ne serait plus pour eux le Bien souverain puisqu'il n'aurait ni bonté, ni justice. C'etf ici, cher ami, qu'il faut vous attacher fortement aux vérités fondamentales , pour ne point vous égarer dans la vanité de la pensée humaine et ne pas donner à la prescience, divine une sorte de prédominance sur la bonté de Dieu , une sorte d'autorité par rapport à sa sagesse. Ces vérités fondamentales sont : i"* Que Dieu est amour, que l'amour de Dieu ou sa volonté est la loi absolue de l'univers; 2*" que Dieu est la conscience absolue, qu'il se connaît en lui-même, et cette cons- ' cience implique la science de tout ce qu'il a fait : il aime son œuvre , il connaît toutes ses créatures telles qu'il les a faites et non autrement ; 3** il a créé des

êtres libres, personnels, des intelligences pures; et la liberté qui s'exerce par le choix entre le moi et le nonmoi implique la possibilité de l'abus. Dieu a connu cette possibilité inhérente à la liberté , mais il ne suit pas de là qu'il ait dû en prévoir l'actualité ; et il est plus logique de dire que Dieu n'a point prévu l'acte inique et ses effets, par cela qu'il ne l'a point voulu, qu'il n'a pu le vouloir, et que ne le voulant pas il ne l'a pas conçu en idée dans sa sagesse. Le mal n'a donc point de fondement en Dieu , il n'a point d'idéalité , point de vérité. Est-ce impuissance, restriction, im-^ perfisction en Dieu de n'avoir point l'objectivité de la Q^fation, du mal? Non, c'est sainteté, pureté absolue. Est-ce indifférence pour sa créature ? Non , c'est amour, amour pur et sans bornes , qui exclut toute possibilité de haine.

Mais, direz-vouspeut^tre , comment accorder avec cela le dogme de ta Providence divine qui prévoit et r^le tout dans l'univers? A quoi je réponds que le mot de Providence exprime, d'une manière générale pour l'homme et dans son langage, l'idée de la science de Dieu él de l'amour qu'il porte à ses créatures. La Providence est pour l'être moral , pour l'homme , pour l'humanité qui vit et se développe dans le temps , qui y fait son histoire sous la conduite de la divine sagesse. L'épreuve de l'homme consiste, comme nous le verrons plus tard , dans l'adhésion libre à Dieu par la foi. C'est par la foi en la parole de vérité qu'il est élevé

Page 1