TOBIE II
4l8 QUARàNXE-DBtXlÉME UTTRE.
Yéritéa traditioniieUes , comme chez les hommes les phis éclairés d'entre les païens , il y a aussi une ten* dance au théisme ^ lequel ne se trouve pourtant dans toute sa pureté et sa sublimité que là où la parole divine est exclusivement reçue et respectée, chez le pra* pie Juif. La seulement dans le monde ancien, Tidée de Dieu s'est conservée pure, sans forme, sans image,
sans restriction ; c'est le monothéisme par exœlleoce; et la gloire de ce peuple devant Dieu et devant ki hommes, c'est d'avoir transmis aux nations de la terre cette lumière du Ciel, source de la science, garantie de la dignité de rhomme et de son bonheur.. Dan&le second cas vous ne trouvez qu'incertitude , contradictions, oppression, malheur. L'homme fait et dé* fait continuellement la science : les systèmes succèdent aux systèmes, et le& actions des individus comme la conduite des peuples sont aussi flottantes que leurs spéculations. A toute cette variété d'erreurs et d'illur sions dans la voie philosophique , correspond la multiplicité des formes de l'idolâtrie dans la religion. Lé paganisme épuisa les unes et les autres ; et quand il fut arrivé au dernier degré de dévergondage et d'aba^ mination, le mal avait atteint le maximum de son développement; comme aussi dans la voie du bieui la créature morale était arrivée au point cuhnkiMt qu'elle ne pouvait dépasser sans un secours supérieur. Les deux lignées se trouvaient au terme de leur voie : la liberté humaine s'était complètement manifestée
QUARANTE-DKinaÉtfS LETTBI. 4^9
dana les deux directions contraires : c'était donc une période finie. L'humanité ne pouvait plus avancer dam» la route de la science et de i'intdtîgence, comme ans» elle avait comblé la mesure du mal : il fallait qil'ttné nenvelle vme lui fût ouverte , qu\me nouvelle impulsion lui fût donnée, qu'un nouveau secours lui fât accordé ; il fallait une nouvelle manifestation de Dieu sur la terre, et c'est alonh que le Messie parut; Si donc nos amis demandaient encore pourquoi le Libérateur promis dès le ccmimencement , attendu et désiré avec tant d'ardeur parle peuple de Dieu , parut néanmoins si tard dans l'histoire du naondé ; pourquoi, puisque l'humanité devait être relevée , réhabilitée. Dieu laissa un libre cours à ce torrent d'iniqoifés et de crimes, de désordres^, de catastrophes, de malheurs de tous genres qui déborda sur la ferre ; viras pourriez répondre avec assurance qu'il n'en pourtàt être autrement , que les lois immuables de la vie , celle^de Tordre et de la justice le voulaient ainsi. Le g^nre humain tout entier était saisi d'une maladie mortelle ; les rapports naturels entre les élémens constitutifs de l'homme étaient bouleversés; et pour guérir ce grand organisme, pour y rétablir l'ordre, il ne suffisait pas d'entraver le développement du mal ou de Féloufl^ dans son germe : il fallait au contraire en provoquer l'éruption , le faire sortir , abonder au dehors pour ainsi dire, afin de diriger la malacfie dan» son eonrs, d'administrer le remède suivant les pé-
4aO QUARANTE-DEUXIEME LETTRE.
riodes et les crises , et d'amener ainsi le malade à laguérison.
Il faudra surtout leur montrer que dans ce cas la maladie étant morale autant que physique , et le malade étant une créature intelligente et libre, il fallait , pour obtenir une ^uérison radicale , son consentement et sa coopération. Il ne suffisait donc point au commencement, comme il ne suffit point encore aujourd'hui, que le remède et le traitement fussent offerts â rhomme : U fallait qu'il acceptât l'un et se soumit à l'autre , et pour cela il fallait qu'il en sentit le besoin^ qu'il se reconnût malade et coupable, qu'il désirât le secours comme une grâce. Ainsi quand tout .était accordé de la part de Dieu , quand le trésor de ses miséricordes était ouvert et prêt à se répandre, rien n'était fait de la part de l'homme ^ si ce n'est l'aveu et le désaveu de son péché; il ne désirait point la miséricorde , il ne réclamait point le remède ; il était incapable de le vouloir, de le demander, de le recevoir. Obscurci dans son intelligence, privé de la lumière. céleste, sans connaissance de son état nouveau, sans expérience des choses de la terre qui avaient changé pour lui et avec lui, le père de la race humaine n'était qu'un enfant robuste , tombé avec sa compagne dans un lieu d'exil et au milieu d'une nature devenue hostile où il avait à se débattre avec les lois du monde. Il lui fallait donc une éducation sévère, longue et laborieuse pour l'amener à se reconnaître lui-même et
à connaître son état, pour lui faire comprendre par le sentiment de sa misère et de sa faiblesse la nécessité de la grâce et le porter à la désirer. Il fallait que la concupiscence fût amortie, le corps maté par un travail rude et obligé. • Tu mangeras ton pain à la sueur € de ton front. » Il fallait que des expériences pénibles et sans cesse répétées lui fissent voir la malice du péché dans ses suites , et que la douleur le pénétrât de toutes parts , pour lui faire désirer le remède et invoquer le médecin. Il fallait que le spectacle de la mort s'offrit à chaque pas , afin qu'il n'oubliât pas que la mort est le terme de la voie qu'il avait choisie, et que lui-même retournera à la terre d'où son corps a été tiré. Il fallait que les ténèbres de l'esprit devinssent pour ainsi dire palpables par les désordres et les crimes , afin d'exciter dans l'homme le regret et le désir de la lumière dont il avait joui dans son état natif, et dont les vestiges subsistaient dans son esprit comme un vague souvenir. Et tout cela lui était imposé , non comme un châtiment arbitraire en compensation de son délit, et dont il eût été possible d'obtenir la rémisnon , mais comme la conséquence rigoureuse de l'acte libre par lequel il s'était dégradé, comme la condition nécessaire de sa réhabilitation. Il fallait en outre que la promesse du Libérateur fût renouvelée de période en période et toujours plus clairement , à mesure que les générations se succédaient et que la race humaine se développait et avançait en âge, afin
4aâ QUARAIiTI*DBVXlàlIB I£TTRE.
que sa loi fût entretenue , son espoir nourri , son courage soutenu à travers sa longue et douloureuse pas* Sion ; et quand la race d*Adam eut été ainsi préparée, exercée et instruite par une éducation de quarwate siècles; quand le peuple Juif, représentant de Thu*manité dans son progrès vers la justice et le bien , fut devenu capable d'un enseignement plus haut , capable de recevoir et de comprendre rÉyangUe du ialut, alors, et alors seulement le Libérateur put pa« raitre et la grande promesse s'accomplir !
Comment le Sauveur dut-il paraître ? Nous l'avons dit : comme fib de l'homme , puisque pour remplir sa mission, restituer l'humanité à Dieu, il devait appartenir à rhum'anité, être semblable en toutàceui qu'il venait sauver, le péché excepté. li dut être- conçu par la femme , ni^tre enfant, passer par les diverses phases du développement humain. Mais, s'il devait être homme, appartenir au genre humain pour le représenter, pour le restituer à Dieu dans sa personne, il devait aussi comme moyen terme, ou comme mé« diateur entre Dieu et l'homme , participer à la nature de l'autre extrême... Or, et c'est là le mystère delà Rédemption , le Verbe-Dieu est descendu en chair, la vie divine s'est incarnée dans la plastique humaine! Il fallait que cette plastique fût long-temps élaborée , purifiée par le développement de la lignée des justes pour pouvoir servir de forme à Celui qui a la vie en lui et de lui , à Celui qui est la Vie mêoie.
C'est ici que nous apercetons la nécessité de cette épuration du principe physique dans Tliomme , dont je vous parlais tout à l'heure. Puisque le Yerbe^Dieu devait revêtir la nature physique qui est un des élémens constitutifs de rhomiae, il fallait que raiguillon du péché fût amorti en elle , et que le venin dont la oencupiscence originelle Favait infectée / fût comme époiaé par le cours même de la maladie et par sa propre éruptiou. Or le Christ devant être vraiment homjne, dut naître d'une fille d'Eve , de la femme , maift de la femme la plus virginale , la plus pure qui eàl f amais paru sous le soleil. . • , d'une vierge qui fût ÎDi^as comme l'idéal de la forme humaine dans ce qu'elle a de plus heau , de plus céleste. Cette vierge innocente , pure , naïve , pleine de grâce , dut avoir une foi vive dans les promesse divines faites à ses pères ; elle dut désirer vivement la venue idu Messie , appeler de ses vœux le Libérateur de sa nation, et se disposer ainsi par l'ardeur même de son désir et à son insu , a le concevoir en elle. « Une vierge con^ « oevra ^ avait dit le Prophète , et elle enfantera un fils «à qui on donnera le nom d'Emmanuel^ c'est4-dire 1 Dieu avec nous. » Puis : c Un petit enfant tÈùVkê est «né, et un fils nous a été donné. Il portera sur son «épaule le signe de sa principauté, et il sera appelé « Admirable , Conseiller , Dieu , Fort , Père du diècle «ftitur, Prince de la paix. » (Isaie, chap. "j^, v. i4; cbap. 9, V. 6.)
4^4 QUâRàNTE-DEUXIÂME £ETTRB.
Comment cette conception virginale dut-elle s'opérer ? Sous l'action immédiate de Dieu et sans Tintervention de l'homme ; car c'était la Divinité ellemême qui devait s'incarner dans l'humanité. Si cette conception se fût faite suivant les lois de la nature , le péché d'origine aurait passé dans le fruit, puisque la concupiscence de la chair y eût dominé; et ainsi avec la vie transmise par l'homme eût été transmis le péché de l'homme ; à Jésus fils de David se se^ rait appliquée la parole de David : « J'ai été engendré « dans le péché et ma mère m'a conçu dans l'iniquité.» C'eût donc été un homme pécheur comme tous les hommes, naissant sous l'empire du mal, en portant le joug et les stigmates dès sa naissance , et par cela même incapable d'en affranchir ses frères : il eût eu besoin lui-même d'un Libérateur, bien loin de pouvoir libérer les autres. Ce n'eût pas été un nouvel homme , un second Adam ; mais encore un rejeton du vieil Adam, un fruit de l'ancienne dégradatimi. Il n'y a eu possibilité de régénération que parce qu'un nouveau générateur est intervenu , parce que le mode et la loi de la génération naturelle ont été arrêtés, et qu'un homme a été fait , dont la base ou la plastique a été prise dans la race humaine , mais dont la vie est venue directement et substantiellement du Principe de la vie.
Le fruit de cette conception devait donc être pur, sans aucune participation au péché originel , puisque
QUARANTB-DEUXIEHE LETTRE. ^2^
la concupiscence de la chair n'avait eu aucune part à sa formation , et qu'au lieu d'être le résultat de l'amour de la créature pour la créature, il était le produit pur de l'amour pur et de la soumission la plus entière , la plus parfaite de la volonté humaine à la parole divine. «Je suis la servante du Seigneur, » dit la jeune Yierge à l'Ange qui lui annonçait d'une manière si extraordinairela chose la plus mystérieuse; «je suis la aervante du Seigneur, qu'il me soit fait « selon votre parole ! » Acte de foi simple, aveu de sa dépendance de Dieu, consentement libre et parfait de la Vierge à ce qui lui est proposé de la part du Seigneur : voilà ce qui mit pour ainsi dire le sceau de la liberté humaine à la promesse divine ; et le Verbe s'incarna dans le sein de Marie.
Cette disposition de la Viei^e était directement opposée à celle où s'était trouvée la mère des vivans au moment de l'épreuve et après y avoir succombé. Aussi sa race enfantée dans la douleur porta- t-elle le caractère de l'orgueil, de l'égoïsme, de l'indépendance ; tandis que le fils de Marie s'est montré , comme homme, le modèle de la douceur, de l'humilité, du dévoûment, de l'obéissance; et voilà comment nous trouvons en Marie et dans son acte libre , dans la soumission et la démission de la plus pure des vierges , de la Vierge pleine de grâce , bénie entre toutes les femmes , l'humanité à l'état de pureté de ccHrps , d'esprit et de volonté où elle dut être pour
4^6 QUARANTB-DBUXIÉIIS LETTRE.
ne plus présenter d'obstacles à sa restauration. C'est donc à bien j^uste titre que Marie est l'objet de notre affection , de notre hommage, àe notre vénération; et certes il n'y a point de formule plus juste, plus simple et plus sublime à la fois pour exprimer la âÎB» position où l'homme doit être à l'égard de Dieu , qùé la réponse faite à l'Ange par la Yiei^.
Le Christ venait en ce monde pour reproduire en sa personne et dans sa vie l'idée pure de l'humanité qui avait été faussée par le péché. Il dut donc se montrer à ses frères comme modèle , avant de leur parler en maître et avec autorité. Comme modèle û dut, tout en portant les misères de l'humanité, se montrer au-dessus de ces misères , indépendant dé ce qui sert à les masquer ou à les soulager. Il dut naître pauvre, appartenir à une famille pauvre; il dut ne rien posséder, n'avoir pas où poser sa tète. Dans ce dénùment complet des biens terrestres^ quels pouvaient être ses moyens pour attirer les hommes et agir sur eux? La parole d'abord; car il devait rappeler à la Vérité des êtres intelUgaM et libres qui l'avaient quittée ; puis il devait exercer au milieu de ceux qui l'écoutaient , un pouvoir extraordinaire sur la nature, sur les élémens, sur le prince du mal , et justifier sûnsi sa mission par des œuvres merveilleuses. Puissant en œuvres comme en paroles , le Libérateur devait instruire et guérir ; im* truire ceux qui désiraient la lumière et la vérité,
QUARANTE-DBDXISME LETTR£. 4^7
guérir ceux qui affligés et malades lui demandaient avec foi le soulagement de leurs douleurs , la déli'* vrance de leurs maux. Quelle dut être sa doctrine? Une doctrine toute spirituelle , toute morale , s'adres* sant à rintelligence et au cœur ; une doctrine d'huinî* lité, d'abnégation et de charité; une doctrine toute métaphysique et réclamant la foi , parce que Thomme avait douté de la parole de Dieu, parce qu'il en ayait suspecté la vérité , lui avait préféré la parole du mèor songe , et qu'entrsuné par les objets sensibles , tombé dans les ténèbres et dans l'aveuglement spiritud, il ne pouvait être relevé et éclairé que par la vçrtu de cette même parole, qu'en écoutant avec confiance celui qui la lui annoncerait de nouveau. Pouvez^ous croire? Telle est la condition évangélique pour la guérison des maux de l'esprit et du corps. Sa doctrine devait être toute de charité et de dévoùment , parce que l'homme avait été détourné de sa voie par l'égoïsme , par l'amour désordonné de lui-même , el qu'il ne pouvait être ramené à l'amour de Dieu que par la charité envers ses frères. Enfin elle devait prêcher le détachement des biens de la terre > le renoncetnent à la concupiscence et à la cupidité timjouTS excitées par le principe physique qui domine l'homme animal , afin de reporter son cœur el ses désirs vers les b^s célestes, vers ces mêmes biens qu'il avait possédés dans l'origine et que le péché lai avait ravis, savoir: la vie de l'âme, la lu-
4^8 QUARANTS-DBUXIE«fl LETTRE.
mière de l'esprit, la vision claire de la vérité, rim^ mortalité.
Hais il fallait à rhomme déchu plus qu*un modèle pour lui montrer ce qu'il doit être et ce qu'il doit redevenir, plus qu'un maître qui vint l'éclairer sur son état et lui rappeler ses devoirs , plus qu'un m^ decin pour lui prescrire un traitement. La maladie étant toute interne, ayant son siège dans la volonté^ infectant toute la personnalité humaine , ne pouvait être guérie par le dehors ni par des moyens extérieurs. Il fallait le remède le plus énergique et le plus pénétrant; il fallait que le modèle, le maître, le médecin se donnât lui-même en remède ! Voyons donc à quelles conditions et à quel prix le second Adam put devenir le remède et le sauveur du premier.
Le péché d'Adam avait été la réahsatîon d'uni acte libre de sa volonté, posé contradictoirement au coni' mandement divin qu'il connaissait. Cet acte subsistait dans ses effets et dans ses conséquences. L'homme, pour s'être opposé à Dieu , se trouvait sous le poids terrible de la justice divine qui réclamait la soumission, la restitution libre de la créature révoltée. Le fils de l'homme qui dut faire cette restitution au nom de ses frères , en revêtant l'humanité , prit par le fait l'apparence du pécheur et tomba sous l'anathème. Le second Adam prenant la nature et le rang du premier dut porter volontairement les péchés du monde, con^me le premier Adam portait nécessaire-
ment. les suites de son propre péché en lui-même et dans sa postérité ; il dut consentir à subir innocent toute la peine du crime. Devant satisfaire à la justice divine , c'est-à-<iire restituer à Dieu dans sa personne tout le genre humain, et cette restitution ne pouvant s'opérer sans déchirement et sans violence , sans renoncement et sans souffrance , il dut souffrir pour tous et dans toute sa personne; souffrir dans son corps, dans son esprit et dans son âme; souffrir par amour, par dévoûment pour ses frères, par pure soumission à la loi de justice; souffrir tout ce qu'Adam coupable eût souffert en lui-même et dans tous ses descendans , pendant le coujrs des siècles et au-delà, sans espoir, sans soulagement, puisque étant en contradiction avec la vplonté absolue , hors de l'ordre et de sa loi , Adam n'eût point souffert volontairement, mais par force, en esclave, gémissant sous la dure loi de la nécessité et maudissant le joug. La victime innocente se dévouant pour le coupable dut consentir à passer par la mort, puisque toute la race humaine était tombée sous l'empire de la mort qui était entrée dans le monde par le péché ; et elle dut consentir non-seulement à la mort naturelle,.terme inévitable de toute chair, mais encore à une niort violente, sanglante , à la mort des criminels; elle dut être immolée comme une victime qui n'est ofiêrte que par l'effusion du sang; et cela à l'époque où la vie physique a atteint le plus haut point
430 QUARANTB-DBUXIKME LETTRE.
de son développement, dans la force de Tâge, afin que le sacrifice de cette vie fût aussi plein , aussi cooiplet qu'il était possible.
Celui qui s'offrait ainsi pour Thumanité coupablB dut soufirir les angoisses les plus cruelles dans son esprit , passer avant de mourir par l'agonie la plus terrible ; car l'agonie est la lutte entre le corps qn veut retenir l'esprit et l'esprit qui travaille à s'affimh chir des liens du corps, c'est le combat de ta vie et de la mort, et ici il y avait d'un côté la vie de l'esprit dans toute sa pureté , dans toute son énergie, dans la pleine conscience d'elle-même ; et de l'autre la mort avec toutes ses horreurs, la mort reconnue, vue, envisagée dans ce qu'elle a de plus affreux et qu'il fallait accepter avec amour , parce que l'amour seul est ptus fort que la mort. Il dut éprouver dans son âme le sentiment le plus amer , le plus désolant , le plus accablant, celui de l'abandon de Dieu avec un immeme amour pour Lui; et il dut éprouver ce sentiment dans toute son horreur à l'instant même oà le sacrifice allait être consommé. L'homme n'avait-il pat abandonné son Créateur, dédaigné son amour, repoussé son secours et sa sollicitude? N'était-il pas tellement perverti, aveuglé, endurci, qu'O n'avait plus même la conscience de cet abandon? La victime au milieu du délaissement de la nature entière dut donc sentir et reconnaître cet abandon de Dieu par l'homme , et exprimer par un cri du cœur 1» véhé-
mence de sa douleur , puisque l'homme qui viTatt dans cet état d'abandonnement , dans cette privation de la vie et de la lumière divine n'en avait pas le sen* timènt* Enfin le Christ devait s!offrir en holocauste dans tous les instans de sa vie sur la terre , restituer dans sa personne l'homme à Dieu, par l'obéissance la plus parfaite jusqu'à la mort , pour vaincre la mort qui tenait son empire de la désobéissance et afin qu'il fût ainsi non-^seulement modèle, règle ou voie de rhomme par sa vie, maître et vérité pour l'homme par sa doctrine, mais encore sauveur, restaurateur de l'humanité , vainqueur de la mort , F'ie pour tous ^ en donnant sa vie pour le salut de tous.
Voilà, mon cher ami, quelques aperçus en réponse aux questions de nos catéchumènes qui semblent encore étonnés du grand appareil de la rédemption , et que la mort du Christ , qu'ils appellent un drame sanglant, parait avoir scandalisés. Oh! oui, ce fut vraiment la mort la plus cruelle , le supplice le plus épouvantable qui fût jamais ; mais (puissent-ils comprendre cette vérité profonde!) ce supplice d'un homme était devenu nécessaire dans toutes ses parties à cause du péché de la créature libre envers Dieu. L'humanité s'était soustraite à Dieu dans un seul : l'humanité a été restituée à Dieu par un seul. Le supplice que le péché avait rendu nécessaire était prévu , prédit dans tous ses détails par les Prophètes ; il a été accepté avec amour, soufiert par amour, pour
nous rendre , vous et moi et tout le genre humain , a Famour , à la vie , à Dieu , au bonheur. — C'était l'humanité déifiée dans le Christ et luttant contre la puissance de Tenfer pour lui arracher sa proie. Yoilà le myst^ de Jésus crucifié , scandale aux Juifs, folie aux gentils ; mais qui est la manifestation de la force, de la sagesse et de l'amour de Dieu pour ceux qui sont appelés d'entre les Juifs ou d'entre les gentils. (P'' Corinth. , ch. i'% y. 23 et 24.) Oh ! puissent nos amis être appelés d'entre les Juifs, conoune celui qui écrit ces feuilles a été appelé d'entre les gentils ! Puissent-ils comprendre la profondeur de la parole de la croix et en éprouver toute la vertu !
LE MÊME AU MÊME
: Nous voici bientôt arrivés , mon cher ami, au terme de cette longue correspondance ; car au point où nos catéchumènes en sont venus ils ne peuvent plus rester stationnaires ; il faut qu'ils passent outre ou qu'ils rétrogradent , il faut qu'ils entrent franchement dans le camp, du Christianisme , ou qu'ils retournent au judaïsme ou à ce vague déisme dont ils sont partis. Dieu seul dispose des cœurs , et les résolutions de ce genre ne sont fermes que quand elles sont inspirées par son esprit. A lui donc et à lui seul de toucher leurs âmes , de solliciter et de fortifier leur volonté. A lui seul la gloire de les conquérir à la sainte cause de l'Évangile , et de les faire participer au bienfait immense de la Rédemption. Ce qui nous reste à faire, à nous qui avons eu le bonheur d'être employé comme instrument de la grâce , comme apôtre de sa vérité pour quelques-uns de nos frères , c'est de leur annoncer ouvertement, complètement, ce qu'il faut