‹ Philosophie du christianismeChapitre 7 sur 29 · ADOLPHE AU MAITRE · texte numérisé non relu

ADOLPHE AU MAITRE

J'ai lu avec toute l'attention dont je suis capable la suite des lettres que vous avez bien youlu. m'adresser, en réponse à l'importante question que j'ai pris dernièrement la liberté de yous soumettre. Elles ont résolu toutes mes difficultés, et je vois maintenant clairement ce qui naguère m'était si obscur. A mesure que je tes lisais, la lumière pénétrait si doucement dans mon intelligence, que je fus étonné en finissant de n'avoir pas compris plus tôt les causes de ce grand antagonisme de la philosophie et de la théologie, et il me fallut presque un effort de réflexion pour me rappeler les doutes que j'avais eus précédemment sur ce point. Combien cette lecture m'a confirmé dans ma foi en la révélation 4ivine! Comme je sens mieux la nécessité de cette révélation ^ comme j'en apprécie mieux les bienfaits, depuis qu'il m'est devenu évident qu'elle a été dans tous les temps la source de la science véritable , et que la philosophie

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n*a été ce qu'elle doit être , c'est-d-dîre amonr et doctrine de la sagesse, qu'autant qu'elle s'est laissée con* duire par elle , s'appuyant sur sa parole et suivant ses sublimes inspirations. Et , au contraire , comme la raison de l'homme s'est égarée , obscurcie , embarrassée dans ses propres y oies , toutes les fois qu'elle a fait scission ayec la parole révélée , avec la tradition qui la propage , pour se créer une science propre et purement humaine! Ainsi s'explique, comme vous nous Tavez si bien mon^ , la vraie et la fausse philcH sophie dont les doctrines se combattent dans le monde à toutes les époques.

Après avoir long-temps médité , et )e puis dire savouré vos lettres, je les ai communiquées successivement à mes amis, et j'ai vu avec joie qu'elles produisaient en eux les mêmes effets que j'en avais éprouvés. L'impuissance de la raison à fonder par ses seules lumières naturelles une doctrine métaphysique leur a été démontrée, et ils ont compris, comme conséquence de cette première vérité , la nécessité de puiser dans la révélation les principes immuables de la science. L'alliance de la philosophie et de la théologie leur a donc paru io^spensable , pour avoir d'un côté une philôsopHie véritable et solidement fondée , et de l'autre xine théologie scientifique et bien développée. Cette vue a singulièrement corroboré l'impression qu'avaient faite sur leur esprit vos précédentes lettres sur l'Église, et leur coutome II. 7

gS VINGT-NEUVIÂMl l£Tm.

fiance en son institution divine s'est augmentée en reconnaissant que tout ce qu'il y a eu de yérité , de sagesse et de vertu parmi les hommes depuis Tongine du monde , est sorti de la source sacrée de la révélation, laqudUe s'est répandue par la tradition dans toutes les parties de la tene. Ils n'ont plus été surpris des écarts où tombe la raison humaine, tout^. les fois ^'elle veut avance dans les ténèbres du monde sans ce divin flambeau; et la dissidence des doctrines ratioiiaUsfes , qui se sont parées faussement du beau nom de philosophie et qui ont àbmé tant d'hommes par ce titre menteur, s'est expliquée à leurs yeux dans son principe comme dans ses déplorables conséquences.

Nous eûmes plusieurs entretiens sur ce su|el ^ et chaque fois nous y revenions avec un nouveau pliadsir, nous communiquant , avec tout l'empressement que donne une vérité. récemment aperçue, les vnes et les réflexions qui nous étaient venues dans Tinlervalle. Cependant notre joie fut un infant trouidée par une remarque que fit Eudore, celui de nos amis qui a le plus de sagacité philosophique. Gommait se fait-U , im demanda timidement Eud<>re et d'un air qui trahisssûit na^ certaine inquiétude, qyte l'E-* glise instituée divinement pour conserver le dépôt de la parole sacrée et de la foi , et qui à cette fin a reçu la promesse de l'assistance perpétuelle de l'Esprit-^ Saint qui doit l'éclairer et la diriger jusqu'à laconr

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aommatioti des temps ; comment se fait-il qu'elle ait admis dans ses écoles, et laissé prévaloir dans son enseignement théologique et philosophique une métiKode toute païenne comme celle d'Aristote, une mâhode pleine de Tesprit propre de Fhomme et qui est en opposition formelte avec les voies de Fesr* prit de Dieu? Comment se fait-il que la dialectique, la syUogistique , le rationalisme, en un mot, dont Botre DQtaitre nous a montré si énergiquement les tristes fruits , ait pris tellement possession à certaixies époques des écoles ecclésiastiques, que toute autre méthode en a été bannie,, qu'aujourd'hui encore il y riffDe exclusivement et y dogmatise avec autorité, malgré ses formes décrépites, ses ridicules procédés et floa barbare langage ? Comment FEgltôe n'a-t-elle pas ini qu'elle admettait dans son camp son plus cruel ennencii, celui qui l'a de tout temps combattue , sourdement ou ouvertement y qui lui a porté les plus terribles coups et auquel elle dcdt ses plus grandes douleurs et ses déchiremens les plus profonds? Ea tolérant le rationalisme dans son enseignement, n'a~tdle pafr mêlé le poison au ^in pur de la vérité ? Si l'Eglise était l'œuirre des hommes ,|,j['oserâis dire qa'eHe a ccimmis une grande imprudence. Conyaincu qu'èUb est d'institution divine et que l'esprit de Dieu la cttftduit, je ne puis me permettre un tel jugement. Mais il me reste à comprendre commenit elle a pu se kàaser envahir par la philosophie rationnelle ; com-

lOO YINGT-NEUYIÂME LETTRE.

méat elle n'en n'a pas toujours repoussé l'esprit et la méthode.

Je vous avoue, mon cher maitre, que je suis resté un instant comme stupéfait devant cette difficulté i laquelle je ne m'attendais pas; je ne savais que répondre , apercevant quelque chose de vrai dans ce qui m'était opposé , et n'y distinguant pas au premier abord le faux qui y était mêlé. Cependant je sentais au dedans, sans doute par l'effet de mon instinct car tholique, qu'il n'en pouvait être ainsi, que cela n'était pas. Bientôt quelques vagues souvenirs , quelques ré- -miniscences d'anciennes lectures me revinrent , et yea retrouvai assez pour pouv<»r affirmer avec assurance, que l'Église avait dans tous les temps combattu la raison quand elle tendait à outrepasser ses limites naturelles, et que si le rationalisme s'était glissé dans ses écoles et avait quelquefois envahi son enseigne^ ment, c'était par abus et malgré ses défenses les plus formelles. Mais, dis^je alors à mes amis, conmieles preuves de cette assertion sont dans l'histoire, il me faut le temps de les recueillir, et je vous daaoande huit jours pour compulser bon nombre d'in-folio elt d'in-quarto qiâ. doivent me fournir les documens nécessaires. Je me mis aussitôt à l'œuvre, et après avoir pris force notes et fait de nombreux extraits pendant plusieurs jours, j'ai cru pouvoir établir solidement les trois points suivans :

i"" La tradition des Pères de l'Église jusqu'à S. Ber-

nard , le dernier des Pères , est contraire à la doctrine rationaliste , à la méthode aristotélique ou scolastique;

2"* Cette méthode s'est introduite dans les écoles de rOccident sous une influence à la fois musulmane , judaïque et hérétique ;

3" Elle ne s'est définitivement établie qu'à la fin du onzième siècle et au milieu des plus fortes oppositions , condamnée par les conciles ^ réprouvée par les souverains Pontifes , proscrite par les académies et les universités , flétrie par les docteurs et les théologiens les plus célèbres.

Fermettez-moi , mon cher maître, de vous sou-, mettre le résultat de mes recherches. J'y ai peu mis du mien ; car )e n'ai eu qu'à classer et ordonner des dociunens fournis par les auteurs ecclésiastiques et les historiens de la philosophie. Je n'y ai point ajouté de réflexions : vos lettres les ont rendues inutiles.

C'est un simple travail d'érudition. Je remettrai ces feuilles à mes amis si vous les approuvez. Je m'a-

dresse à eux directement et sans préambule.

1* La tradition des Pères de l'Église jusqu'à S. Bernard, le dernier des Pères, est contilkire à la doctrine et à la ^méthode aristotélique ou scolastiqne.

Tous les historiens sont d'accord sur ce sujet et

les œuvres des Pères le prouvent : « Les Pères , soit

« grecs , soit latins , des six premiers siècles de notre

« Église 9 dit un professeur de théologie de nos jours ,

«ceux-là que nous avons appelés pères dogmatiques, «puisèrent à Tunique source de la vérité et de notre «éloquence chrétienne, à savoir la parole de Dieu, «la connaissance de ce qu'ils ont enseigné comme « devant être cru et pratiqué. Ils étudiaient rÉcriture* « Sainte immédiatement. Les prophéties et leur acr « complissement , Tautorité de l'Évangile et des mira- «cles, les actes des Martyrs et le témoignage de «leur généreuse confession, le consentement una- «nime de toutes les Ëglises à une même croyance « leur fournissaient les argumens invincibles dont 3s « foudroyaient le paganisme et l'hérésie. » ( BiblioUù choU. des pères de l'Église, par M. N« S. GoiUon;

t. XXIV, p. 354.)

«Alors, dit un historien, les évéques et les prêtres, «^soigneux de défendre l'Eglise et contre les raiUe* «ries des pmens et contre les artifices des héréti- « ques , ne songeaient point à entrer dans des détails «superflus et qui attisent Toi^eil en éteignant la «piété. — S'ils écrivaient, remarque S. Augustin, ce «n'était que pour le besoin d'écrire et nullement «pour remuer des questions vaines et subtiles. Aris- «tote était baéni de toutes les écoles chrétiennes, et «la foi plus agissante que curieuse, dédaignait Tap- «pui fragile du syllogisme. » (Deslandes, Crit. de la philosophie; t. III, p. 273 et 274.)

Ce besoin de foi réveillé dans toutes les âmes généreuses du paganisme par la prédication simple et

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p|ire de rÉvangile , avait poussé le philosophe Justin à paix?ûurir les diverses èéctes de philesophile afin de trouver robfet de sa foi et la vérité que son intelligenoè réclamait. Il alla d'^école en école : nulle ne put le satisfeire^ Mais aucune ne lui inspira plus de mépris que cette des péripatéticierxs ^ et il s'en éloigna bientôt, déclarant le maître qui y enseignait indigne du nom de philosophe : ne fihiiosophufn guident otnnmo essê apinaîus. {DialogkXum Tryph.)

Le platonisme de Clémétit d'Ale^Candrie et d'Orir gène est assez connu pour qu'il soit inutile de citer des passages de leurs buvts^s, qui témoignent de leur éloignemeilt pour la doctrine «t la méthode péripaléticienne. L'Africaiil TertuUien |^rt^e Tindignation de S. Justin, quand il stigmatise avec son énergie ordinaire Aristote et ses partisans par les pa-* rôles suivantes : ^ C'est la philosophie ((ai fournît des

< armes aux hérésies. • . . Malheureux Aristote ! qui a, c inventé pour eux la dialectique , cette capricieute «ouvrière de destruction comme de construction j^

< guindée dans seapropos , raide dans ses affirmations ^ «contentieuse dans ses l£d>orieux argumens, fàcheuisô €à ellenoiéme et revenant toujours su^ ses pas pour « qu'il tie soit point dit qu^^ie en ait fait un de défini-^ «tif. De là toutes ces fables, ces intierminables gé- • néalogies , ces questions oiseuses , ces subtilités qui «rampent comme le serpent, qui rongent comme « le cancer , toutes choses contre lesquelles l'Apôtre

1 04 VINGT*N£UVI£M£ LETTRE.

«nous met en garde dans son épttre aux Colos- «siens: Prenez garde, dit-il , qu'on ne vous séduise «rpar la philosophie et de Tains argumens pour tous « livrer à la tradition des hommes et tous soustraire «à la direction de l'esprit de Dieu. S. Paul Tenait c d'Athènes, et aTait appris à y connaître par expécrience cette sagesse humaine qui parodie la Térité, «l'altère en s'y mêbnt, et se divise d'ailleurs ell^* « même en des milliers de sectes et d'hérésieB con-* < tradictoires. Qu'y a-t-il donc de commun eatce 4 Athènes et Jérusalem, entre l'Église et l'Académie, «entre les hérétiques et lés Chrétiens? Notre écde t est du portique de Salomon , qui nous apprend «qu'on cherche Dieu par la simplicité du cœur^^»

^ « Ipss deniqoè hœreses à philosophift 8abornantar...Mi8eram « Aristotelem , qui ilUs dialecticam iosUtoit , artificem itramidi « et destruendi vereipellem , in sententiis coactam , ia conjec- « tons duram, in argamentis operariam cootentionom , moles- « tam etîam sibi ipsi , omoia retractaotem ne qoid omninètrac*- « tayeril! Hioc illae fabulas et genealogiœ interminabllesi et « quaestiones înfractaosœ , et sermooes serpentes velat cancer , « à quibas nos Apostolas refrenans nominatim philosophiam « contestatnr caveri oportere, scrîbens ad Colossenses : Y idete « ne qois vos circumveniat per philosophiam et inanem seduc- « tionem secandîim traditiooem hominum , praeter providen* « tiam Spirîtûs sancti. Faerat Athenis , et istam sapientiam hn- « manam afTectatricem et interpolatrîcem Yeritatis de congres- « sibas noverat, ipsam quoqae in saas haereses mnltipartitam « Yarietate sectarnm invîcem repugnantium. Qaid ergè Atheois « et Hierosolymis? Quid Academiae et Ecclesiœ? Qoid bsereticis «et Christianis? Nostra institalio de porticû Salomonis est, qui « et ipse tradiderat Domiuam in simplicitate cordis esse qoae- « rendnm. » (Tertol. , lib. de Pnes. hœrtt* , c. YU. )

Comme Tertullien , S. Épiphane attribue les hérésies contre lesquelles il avait à combattre à cet esprit aristotélique qui se glissait parmi les Chrétiens et les détournait de la simplicité de la foi et de l'innocence de la doctrine : « Ils se sont imprégnés du Tiras que distille le philosophe de Stagyre , et ont obandonné Tinnocence, la simplicité et la vertu dé la doctrine de TEsprit-Saint. Ils ont quitté la dou* cenr pour la ruse et le mensonge , aimant mieux s'allier à Aristote et aux dialecticiens du siècle pour produire des fruits de Tesprit du monde ,. que de rester unis à FEisprit-Saint pour portar des fruits de justice et de vertu. . • Non ! s'écrie-t-il en s'adressant au partisan de la doctrine qu'il combat, tu ne parviendras pas à nous rendre les disciples d* Aristote tçn maître, et à nous faire quitter la doctrine des pécheurs que l'esprit de Dieu a éclairés; car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les syllo^ gismes et les argumens , ni dans les discours ambitieux de l'orgueil humain , mais bien dans la vertu et dans la vérité ^. »

^ « Hnic argumento dod dissimile est aliud ab novis illis aristolelicis ioTentam. Nam hujas phtlosophi virus omne in se ipsis expresseruDt et ioDOcentem Spiritùs saocti simplicitatem benigDitatemque reliqueraot. Illi , mansuetadioe relictà , calliditatem potiùs amplexi sunt , seque ad Aristotelem et caeteros liujiis mundi dialecticos accommodare malaeruot; îpsorum « fmctus ità coDsectantur, nullam ut jostitiae frogem proférant , « Dec ullam Spiritùs saneti beneficium , ut potè contentionis plus « aequo cupidî, impetrare meruerint... Neque id hortatione ullà

106 VUIGT*NEUVIÈME LETTRE.

Plus tard S. Chrysostôme lutte avec plus d'énergie

encore contre les prétentions du rationalisme. S'afH

puyant toujours sur le roc inébranlable de la foi , il

rejette les inquisitions de la raison pour tout ce qui

dépasse sa sphère, c'est-à-dire pour tout ce qui est

Spirituel , religieux , divin , depuis la question de

l'existence de Dieu et de ses perfections^ jusqu'aux

mystères les plus profonds de la doctrine chrétieniiè s

« Rien de plus dangereux que de soumettre les cboses

«spirituelles et intelligibles aux raisonnemens hu-

«mains. C'est là ce qui arrête l'homme, l'empêche

« de contempler ce qui est élevé et profond. Aussi

«nous nous appelons Fidèles, afin qu'outrepassant

«les vérités fugitives des pensées humaines, nous

«nous élevions jusqu'à la hauteur de la foi^. »

Pour le Juif comme pour le Chrétien qui n'est pas animé de cette foi , dit-il , il n'y a qu'incertitude , agitation d'esprit. David peint bien cette situation s .

« Mes pieds, dit-^il, ont été presque â^ranléa^ j'ai

« perficere potes , ut Aristotelis praeceptorift tuî dfscipilU esse « velimus , aut piscatorum qui Dei Spiritû collnstrati sunt doc- « trinam reliaqUere.... Noo eoiin io syllogîsmis argumelitift<}ae « regnum cœleste positum e^t, ueque iti arroganitinflâlofiDe « sermone , sed in irirtute ac verilate. » (S. Epiph. , lib. H , Hof* res. LXIX ; lib. IH , Uem , LXXVI. )

^ « Nil pejns est quam humanis ratioùibus spiritalia sal^îCfhre. « Hoc illum (Nicôdemum) impedivit nequid magoam % ne qoid « profunduni cootemplaretur ; ideô nos fidèles appellamor ot « bumanarum cogitationum veritaté contempla ad fidei altitu- « dinem evadakiius. » (S. Cbrysost. , Hom. XXIV , in Joan.)

été près de tomber! parlant non de nos pieds et de notre marche, mais de ce qu'il y a de boiteux dans les raisonnemens humains. Comme s'il disait: Je mé tourmentais et me troublais dans mes rai^*sonn^nens; puis j'm pensé que )e faisais un tra^ vail stérile; car, par toutes ces recherches, je ne pourrai trouver rien de cai;ain. Oh ! que de risques à courir, quand on veut expliquer les choses par les seules lumières de la raison humaine , plutôt que de se laisser conduire par la foi ! Avec une foi ferme et constatée , on ne tiendrait pas un pareil langage , on ne serait point exposé à ces tergiversations , la démarche ne serait pas chancelante tû la chute toujours imminente. Yoici ce qu'est la foi : une ancre sacrée qui maintient en tous sens l'âme qui s'y attache. Et c'est alors surtout qu'dle se montre, quand au moment le plus difficile elle rem^ plit l'homme d'une ferme espérance, en dissipant toute la multitude des pensées ^ »

^ « Meî autem penè moti suât pedes , penè effusi sunt gressas meî. NoD loqueos de pedibus et gressibus , sed de ratîûdnatio- Dibus claadicaotibus. . Quod autem dicit est ejusdem raodi: Vexabar, aflfligebar io ratiocina liooibus. Taie quid eoiin est ratiocinatio. Deindè cogitavî me facere rem laboriosam. Dé iis enim inquirens aihil potero certî scire. Vides quantum sk periculum res fidei permittere humanis rattonibus et non fidei? Si ille enim fiiisset firmus et constans in fide, non haec ftiiisetlocutus, non fnisset perturbatus, non comrooti essent

ejut pedes, non essent propèmodùm effusi gressns ejns

« Ejusmodi enim res est fides: est qusedam sacra anchora, quœ « nndîquè sustentât mentem quœ ei adhseret : et tune maxime

I08 TIN6T-NEUTIÈME LETTRE.

S« Ghrysostôme ne se contente pas d^eiposer ainsi en général Fétat d'incertitude , de trouble et d'ignorance où tombe l'homme qui veut fonder la science uniquement sur la raison ; il entre dans les détails et pi^ouve nettement que la raison humaine ne peut rien concevoir aux attributs, aux perfections de Dieu, ç Voyez l Ce que nous avons de plus grand et de plus f grave , ne s'appuie sur aucun raisonnement et n'est «reçu que par la foi. Dieu est partout et nulle part. f Qu'y a-t-il de plus contraire à la raison ? Il en est de « même des autres attributs. . • Dieu n'a pas été engen^ « dré , il ne s'est pas fait lui-même et n'a pas de com- « mencement Quelle raison peut recevoir ces choses « sans la foi? Ne semblent-elles pas ridicules et comme «des énigmes? Son éternité, son immensité, son in- « finité ne sont pas moins énigmatiques. Quant à sa « spiritualité , il n'est {>as plus possible d'y arriver par «la raison. Dieu est incorporel, diteshvous; qu'est-ce «qu'incorporel? C'est un mot vide de sens; l'esprit « ne saisit rien et ne peut rien se figurer. Ainsi Dieu « n'a pas de figure , pas de forme , pas de lieu ! Re^ « connaissez dans quelles ténèbres nous sommes ! Par- « tout d'inévitables contradictions ; partout la foi est « nécessaire , elle seule est ferme et solide. ^ »

« oslendîtor quaodô ia maximà reram difficultate ei persuadât, n qui illà est prsedilas, ut bonam spem habeat, expulsa torbà « ratiocioatioDuni. » {Exp. in psai. CXV. Beaed.; t. Y, p. 811 et 812.) 1 « £cce enim quae graviora et majora sunt apud nos, ratîoci-

VINGT-NEUVIÊlfE LETTRE. IO9

Ce que S. Ghrysostôme affirmait avec tant de force et de clarté au cinquième siècle, S. Bernard au douzième, récrivait avec non moins d'énergie et de précision , et dans des circonstances d'autant plus graves qu'il dénonçait un docteur fameux au Souverain Pontife , en invoquant l'autorité de la parole du Père dès Fidèles contre les progrès d'un rationalisme de plus en plus envahissant.

«Frère Bernard, abbé de Clairvaux, offre ses très «humbles services au pape Innocent , son très aima- • ble Père. .

« C'est â votre sainteté qu'on doit s'adresser quand «le royaume de Dieu est en péril ou souffre quelque « scandale , principalement en ce qui r^arde la foi. «C'est aujourd'hui. Très Saint-Père, qu'il est temps «d'exercer votre primauté, de signaler votre zèle, « d'honorer votre ministère et de remplir les devoirs

« niis Tacaa, soH adbœrentfideî. Nusquam est Deus et ubiqoe. « Qaid est hoc magîs à ratîone alienum. Unumquodque per se « est perplexum et refertum baesitatione. Non est enim in loco; « Deque est ullus in quo sit locus. — T^on est genitus , non seip- « soin fecit, non cœpit esse. Quaenam ratio hœc susceperit si « non sit fides? Annon videtnr esse ridiculum et nullum habere « finem magis quam énigma? Atque quèd sit sine principio et « iogeoitns et incircainscriptas et infinitas, ità est dubium et « perplexum. Quèd sit autem incorporeus : quid est incorpo» « reas? Solùm verbum nudum: mensenimnihil suscepit ; neqae a sibi figuram impressit... Non habetfiguram, non formam , non « loctini. Vides quomodonienscaligat...ubiqueoportet daricon- « traria. Vides quanta sit caligo et quèd ubique opus sit fide. Ipsa « est firma ac solida. » {HomiL V, in Ëpist. ad Coll. ; t. XI, p. 362

etses.)

1 1 0 VIN61VNEU YIKME I£TTRE.

de Celui dont tous occupez la place, en aSmnissant la foi cbancdante des Fidèles , en exterminant les corrupteurs de cette foi. Il s'est âeré en France un homme qui, d'ancien docteur, est devenu thé<dogien moderne, qui , après s'être joué dès sa jeunesse dans l'art de la dialectique , sur ses yieux jours nous débite ses rôTcries sur l'Écriture-Sainte , qui réveille des erreurs déjà condamnées et qui en enfante de nouTeUes..*. Yoici le sens qu'il donne à ces paroles du Sage : Celui qui croit l^;èrement est un téméraire. — Il dit que croire légèrement ^ c'est fiûre marcher la foi avant la raison, quoique le Sage ne parle point de la foi que nous devons à Dieu, mais seulement d'une trop grande £aicilité à croire ce que les hommes nous affirment. Car le pape Grégoiie dit : Que la foi divine est sans mérite dès que la raison lui fournit des preuves ; et il loue les Apotrea d avoir suivi le Sauveur dès le premier commandement qull leur en fit, persuadé qu'il est louable d'obéir à Dieu avec promptitude , au lieu que les Disciples furent blâmés d'avoir été tardifs et lents à croire. Enfin Marie est louée d'avoir prévenu la raison par la foi ; Zacharie est puni d'avoir cherché par la raison des motifs à sa foi ; Abraham est estimé d^avoir cm ce qu'on lui faisait espérer, contre toute espérance... • • Mais notre théologien définit la foi une opiniott^ comme s'il était libre à chacun de dire et de penser ce qui lui plait. Cependant S. Augustin dit : La foi

VINGT-NEUTIBBIB LETTBE. 1 1 1

«n'est point une conjecture ou une opinion qui naisse 1 dans nos cœurs par la force de nos réflexions ; elle « est une conviction intérieure et une démonstration « okâre et évidente. La foi , dit S. Paul , est le fonde*- * ment des choses que l'on espère et une preuve cer* «faine de ce qui ne se voit pas. Elle est donc un fon- « dément et non pas une chimère et l'effet d'une vaine «imagination. Et si elle est le fondement, il ne vous « est plus permis de penser et de disputer de la foi t selon votre caprice, d'errer çà et là au gré des illu* «sions de votre esprit. Le mot de fondement vous « marque quelque chose de fixe et de certain , il res- « serre votre esprit, il lui présente des limites ; ainsi « la foi est une certitude et non pas une opinion. ^ »

Le même Père, en i i4o, écrivait encore au Chancelier Haimeric , contre le rationaliste Abailard , en

1 « iliDaDtiuîino Patri Domino Innocentio summo pontifici « û^ter B. CUr«e-va]lis vocatus abbas, modicum id quod eat.

«« Oporlet ad veatrum referri apostolatum pericula quœque «et scandala emergentia in regno Del, ea prœsertim quœ de « Fide qoDtiagunt.... Tempus est ut vestrum aguoscatis, Pater « aiMiitiasiiiie, prinoipatum, probetis zeium» mioislerium ho- « noretîs. In eo plané Pétri impletis \icem, cujus tenetis et se* « deip, si veslrà auotoritate conteritis fidei corrâptores.

^ Habemua ïu Francià novum de veleri niagistro tbeologum , « qui^ab ineunte œtate suà in arte dialectic lusit, et nuoc ia « aeripturifl aacris insanit. Olimdamnataet sopitadogmata^ tam « aoa videlieet quàm aliéna, suscitare oooaiiir, insuper et nova « addit

«... Denique ezponere voleos illad sapientis, qui crédit cita, « lepis est corde, citô credere est> inquit, adhibere fldem an te « mlÎQBem. Cum boc Salomon non de fide in Deooa, aed de

1 1 2 VINGT-NEUVIÉMB LETTRE.

ces termes : « Cet homme a souillé l'Église; ila infecté • de son poison les âmes simples, en s'efforçant de «scruter par la raison , ce qui ne peut être saisi que ^par une foi vive, mais ce docteur tenant Dieu pour «suspect, ne veut rien croire ayant que sa raison ne « Fait discuté. Le vrai Fidèle croit et ne discute pa&> «Au lieu que le Prophète dit : Vous ne comprendrez «rien si vous ne croyez; notre docteur accuse de Je» «gèreté la foi qui part du cœur, abusant de ce pas** «sage de Salomon : Celui qui croit promptement est « un esprit léger et volage , etc. ^ »

« mutuà inter nos credulitate loquatur. Nam îllam^usein Deum « est fidem et papa Gregorius negat plané haberé merilam, si « ei humana ralio prœbeat experimentum. Laudat aatemapos- « tolos, quôd ad unius jussionis vocem seciitî sunt redempto- « rem. Scît nimirùm pro laude dictum in auditu auris obedivit « miài: increpatos è regione discipulos,x|uôd tardius eredidîs- « sent. Denique laudalur Maria, quod rationem fide prœvenit; « et punitur Zacharias quôd fidem ratione tentavit; et rorsùm « Abraham commendatur quôd contra spem in spem ^»*ediditk.. « At contra theologus noster:... fidem définît seslîmatiooem. « Quasi cuique in eâ sentire et loqui quœ libeat liceat... Sed An* « gusiinus aliter: fides, ait, non consectando vel opinando ha- « betnr in corde in quo est, ab eo cujus est; sed certa scientia, (c acclamante conscientiâ... fides est, ait Apostolus, substantia « rerum sperandarum, argumentum nonapparentium.'SvihsVànXvaL « inquit rerum sperandarum , non inanium phantasia coojectu* « rarum. Audis substantiam; non licettibi in fide putare vel dis* « putare pro libitu; non hâc illàcque vagari per inania oplnio^ « num, per dévia errorum. Substantiae nomine aliqaid tibicer'» « tum fixumque prœfigitur: certis clauderis finibus, certis lîroi- « tibus coarctaris. Non est «nim fides œstimatio , sed certitndo. » {Epist, CXC. Parisiis , 1719 ; t. II , p. 650.) ^ « Macolavit Ecclesiam homo ille, rubiginem suam sîmpli-

« Pierre Abailard , écrîvait-îl encore la même an- <née au pape Innocent, travaille à détruire le mérite € de la foi , et se met en tête qu'il peut comprendre «parla raison tout ce que Dieu est. Il monte jus- « qu'aux cieux; il descend dans les abîmes; il nest «rien d'élevé ou de profond qui se dérobe à sa cou- «naissance. C'est un homme grand à ses propres «yeux» disputant de la foi contre la foi même , enflé «de son mérite, s'ingérant dans les secrets de Dieu « et nous fabriquant ainsi des hérésies ^ . »

J'aurais pu sans doute multiplier ces citations, en appeler au témoignage de S. Jérôme, qui nous supplie «de déposer les raisonnemehs et l'argumenta- « tion des philosophes , pour parler avec la simplicité «chrétienne, comme il convient à celui qui est di&- «dple des pêcheurs et non sectateur des dialecti-

« ciom mentibus affricuit; cufn ea ratîone nitîtur explorare, « qaae pla mens fideî vivacitate apprehendit. Fides piorum cre- « dit non discutit. Sed iste Deum habens suspectum, credere « DOD valt nisi quod priùs ratione discusserit. Cumque propheta « dicat, nisi credideritis non intelligetis ; îlle fîdem voluntariam « Domine redarguit levitatis, abutens illo SalomoDis testimonîo : « qui crédit dtb levis est corde, y> {Epist, CCCXXXVIII, idem, t. !•', p. 312.)

< « Petrtis Abelardus christianae fidei meritum eTacnare niti- « tur, dùm totum quod Deus est humanâ ratione arbitretur se « poMe comprebendere. Ascendit usque ad cœlos et descendit « U8q«e ad abyssos. Nihil est quod lateat eum , sive in profun- « dum inferni, sive inexcelsum suprà. Homo estmagnusin ocu- « lis suis , de fide contra fîdem disputans , ambulans in magnis « et io mirabilibus super se, scrutator majestatis, haeresium fa- « bricator. » {Epist. CXCI, idem y t. P% p. 184.)

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