‹ Philosophie du droit civilChapitre 10 sur 52 · L'AMOUR D'APRÈS MICHEI.KT · texte numérisé non relu

L'AMOUR D'APRÈS MICHEI.KT

forme aux intentions, ou, pour parler plus clairement, la manière dont Michelet comprend et définit l'amour est-elle d'accord avec les salutaires effets qu'il attend de ce sentiment, avec la mission régénératrice qu'il lui confie et avec la réhabilitation future, si toutefois elle était nécessaire, avec la dignité actuelle du mariage ? Il est de toute impossibilité de le croire.

L'amour, tel que le comprend Michelet et tel qu'il le décrit dans son livre, est sans doute un sentiment noble et généreux, durable, désintéressé, propre à attendrir les cœurs les plus endurcis, à répandre dans la vie , même la plus simple, un certain reflet de vague poésie, une certaine harmonie pleine de douceur. Mais, quand on remonte à son principe, quand on le suit dans ses effets les plus puissants , quand on l'analyse dans ses formes les plus séduisantes, on n'y trouve pas autre chose que la pitié. La pitié pour qui? la pitié de l'homme pour la femme ; car Michelet n'insiste guère qU3 sur ce point, laissant aux femmes toute liberté de nous donner ce qu'elles veulent ou ce qu'elles peuvent. Or, pourquoi l'homme doit-il être pénétré de pitié pour la femme, d'une pitié immense, ardente, sans relâche, sans interruption et sans bornes? Michelet nous le dit avec une liberté que je n'oserais pas imiter et nous l'explique par des causes que je n'oserais pas reproduire : parce que la femme est une malade. « La femme est une blessée », ce sont les termes mêmes dont il se sert.

Entendons-nous bien. La femme est digne de notre pitié, d'une pitié qui va, si on veut, jusqu'à l'émotion la plus vive et à l'attendrissement le plus profond, non parce qu'elle est, comme un enfant, confiée à une raison insuffisante, emportée par une imagination Franck. — Droit civil. 3

mobile , par un cœur prompt à se troubler, par une âme ouverte à toutes les passions; non, rien de tout cela, ou tout cela ne vient qu'en seconde ligne, comme la conséquence vient après le principe. La femme est digne de notre pitié parce qu'elle est réellement malade, parce qu'elle est réellement blessée, malade et blessée physiquement.

La première conséquence de cette étrange proposition, mais une conséquence devant laquelle ÎNIichelet ne recule pas, qu'il accepte, au contraire, avec une prédilection marquée , c'est une manière de parler de l'amour qui, parmi des flots de poésie et des élévations tout à fait mystiques dans la forme, fait intervenir à chaque instant tout l'arsenal de la médecine et de la chirurgie , la langue de l'obstétrique et de la clinique, les planches sanglantes et horribles à regarder qui garnissent les amphithéâtres d'anatomie, tous les appareils de la pharmacie et de l'hôpital. Pas un seul de ces détails n'est assez humble pour mériter son indifférence et à plus forte raison son dédain. La souffrance, la maladie ne veulent-elles pas avant tout être soulagées ? Aussi toute sa morale conjugale semble-t-elle se résumer dans ce précepte que je cite textuellement : « AimxCz-la et soignez-la ». Pour la soigner, il faut l'aimer, et pour l'aimer, il suffit de savoir ce qu'elle souffre depuis qu'elle devient femme jusqu'au moment où elle cesse de l'être. C'est dans ce but que l'auteur nous fait assister au drame terrible de l'accouchement qu'il décrit, qu'il raconte, ou plutôt dont il nous donne le spectacle avec un incomparable, et je ne crains pas de le dire, avec un regrettable talent. C'est dans le même dessein qu'il étale devant nos yeux les planches du docteur Gerbes, comme la peinture la plus propre à nous faire

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comprendre ce que nos mères ont enduré do tortures pour nous mettre au monde. Il les appelle dans son lyrisme étrange « un temple de l'avenir qui, plus tard, dans un temps meilleur, remplira tous les cœurs de religion » (1).

Je ne nie pas que ces élans de pitié, que ces tableaux énergiques de la faiblesse et de la douleur ne soient propres à briser dans le cœur de l'homme les instincts pervers, les passions brutales, les exigences féroces ; qu'ils n'aient pour effet de le rendre dans son intérieur plus humain , plus patient et plus doux et ne puissent contribuer, de concert avec un principe plus élevé, à corriger la licence des mœurs. Mais nous font-ils aimer la femme comme elle est digne, comme elle a certainement l'ambition d'être aimée, comme on aime une personne humaine, une âme, un être moral, une volonté libre qui donne autant qu'elle reçoit et bien au delà, qui donne parce qu'elle y trouve son bonheur, sa dignité, son droit, le charme de son existence, qui partage avec nous et allège pour nous les obligations de la société et de la vie ? Nous font-ils estimer, respecter la femme en même temps qu'ils nous la font aimer ? Lui font-ils accorder la place qu'elle est si digne d'occuper non seulement dans nos affections, mais dans nos pensées, dans notre tâche de chaque jour, dans l'œuvre de notre vie entière? Cela, je le nie, je dirai môme que c'est aux effets contraires qu'il faudra s'attendre, et en soutenant cette accusation contre Michelet, je n'aurai pas de peine à la justifier ; car il y entre, pour ainsi dire, enseignes déployées comme un homme qui en serait fier.

D'abord il livre entièrement à notre discrétion, à la

discrétion de l'iiomme , à la discrétion du mari la personne morale de la femme. C'est le mari qui est son législateur, son grand-prêtre, son prophète, sa religion, cfue dis-je?il fait plus pour elle que n'avait fait avant lui Dieu lui-même, il est son créateur, le créateur de sa beauté par l'amour qu'il lui inspire, par la protection dont il l'enveloppe, le créateur de son intelligence qui n'existait pas avant qu'il en eût pris les rênes, avant qu'il l'eût initiée à la science et à l'expérience.de la vie, le créateur de son cœur et de son âme. Tout ce qu'il veut qu'elle soit, elle l'est; elle n'est jamais autre chose. Et encore quels moments doit-il choisir pour accomplir en elle cette œuvre de transformation, de régénération, d'initiation complète ? Ceux où le cours de la maladie se prête parfaitement au cours des idées et des sentiments qu'on veut lui inculquer, ceux où son imagination et sa sensibilité se prêtent le mieux à notre influence ; il faut choisir le jour, l'heure, la température, la situation, le meuble convenables, car on aura beau l'instruire, la former, la pénétrer des principes de notre être, elle ne sera jamais une créature semblable à nous ; elle sera toujours livrée aux caprices, aux contradictions, aux soubresauts, aux mouvements désordonnés qui tiennent au cours des humeurs et du sang et à la pression des objets extérieurs les plus indifférents en apparence. Je voudrais citer bien des passages qui me sont restés dans la mémoire, mais il n'y a que le latin et la langue de Michelet qui puissent dans les mots braver l'honnêteté. Au reste, à quoi serviraient les citations quand les conséquences se pressent devant nous ?

D'abord, puisque la femme est si faible, si mobile, si accessible à toutes les influences, si ouverte à toutes

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les impressions, si prompte à Atre entraîn(''0 par tous les vents, il faut que le mari, pour la faire véritablement sienne et pour la- garder, après l'avoir créée à son image, vive avec elle dans un isolement complet, à la campagne, s'il le peut, dans une maison solitaire, dans la maison du berger. Il faut ({u'il l'enlève et la séquestre avec une précaution jalouse de son père et de sa mère, de son frère et de ses sœurs, de ses compagnes et surtout de la femme de chambre dévouée, de la nourrice qui l'a servie dans sou enfance. Qu'a,-t-ello besoin d'être ainsi entourée ? Lui-même ne sera-t-il pas là? Ne sera-t-il pas tout pour elle? Ne doit-elle pas lui dire, comme Andromaque à Hector : « Tu es mon père et ma mère, mes frères et mes sœurs ? » C'est la réalisation la plus complète de ce que l'on a appelé l'égoïsme à deux. Il est même permis de dire que c'est l'égoïsme à un, puisque la femme n'est en quelque sorte qu'une émanation du mari, l'écho de sa voix, la respiration de son esprit et de son cœur. « Que peut-on sur la femme dans la société? rien; dans la solitude? tout. » Telles sont les propres paroles de Michelet et cette maxime ne reste pas sous sa plume à l'état d'abstraction, il en fait la base même de son code conjugal. En vain nous dit-il qu'il n'en agit aiinsi que dans la société actuelle, mais qu'il en sera autrement dans le société à venir où la femme, couronnée de roses, tiendra partout le premier rang. Je ne sais si cette société idéale, cette république de Platon, se réalisera jamais ; je sais seulement qu'on veut séquestrer les femmes comme dans les affreux harems de l'Orient.

A l'isolement , c'est-à-dire à l'égoïsme , vient se joindre une autre conséquence non moins énervante, non moins funeste pour l'âme des femmes : je veux

parler de l'oisiveté. Michelet ne veut pas que la femme travaille, ou, si elle le fait, que ce soit à ces petits ouvrages qui font valoir sa grâce et ses charmes et encore aux heures et aux jours qu'elle voudra choisir. Et cependant il ne veut pas qu'elle s'ennuie ; il pense avec raison que l'ennui est l'ennemi le plus redoutable de la paix de l'âme et de la maison. Mais il s'agit bien d'exiler l'ennui. 11 faut trouver une société qui puisse dispenser la femme de payer son tribut aux impérieux besoins de la vie. Il faut nous créer des maisons de commerce , de petites boutiques comme de grands magasins où la femme n'ait absolument rien à faire pour aider son mari. Il faut nous créer des ménages d'ouvriers où le travail du mari suffise toujours pour deux et ne réclame pas le supplément du travail de la femme. Il faut nous créer des campagnes où la main d'une femme n'ait jamais besoin de tenir le râteau de la faneuse ou la faucille du moissonneur. Tout cela existe dès aujourd'hui, mais en quel pays ? En Orient, au détriment de la femme, au détriment de sa liberté et de ses facultés morales, au détriment de son mari, de ses enfants et de la société tout entière.

Mais voici une nouvelle application du même principe devant laquelle doit s'effacer tout ce que j'ai dit. La femme, même après avoir été régénérée par le nouveau système que Michelet nous propose, restera toujours exposée au souffle impur, aux ruses et aux violences, aux nécessités implacables de la société. Elle est la mouche; la société, surtout celle des hommes, est l'araignée qui l'enveloppe de ses toiles. Un jour ou l'autre elle finira par faillir. Si son mari est puissant, elle a une cour de jeunes protégés, et l'un d'entre eux, vanté, exalté par tous , saura tirer parti de sa beauté

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