‹ Philosophie du droit civilChapitre 11 sur 52 · I/AMOUR D'APRÈS MICIIEI.ET · texte numérisé non relu

I/AMOUR D'APRÈS MICIIEI.ET

et de sa protection même. Si son mari appartient à une condition modeste, s'il a lui-même besoin d'appui, de crédit, d'influence , elle sera exposée aux obsessions des protecteurs. Ceux-ci qui, naturellement, sont tous dépourvus des plus vulgaires sentiments d'honneur, useront pour la souiller, non seulement de ruses et de séductions, mais de violences. Elle succombera par excès même d'amour conjugal. L'amour conjugal lui persuadera de taire sa honte et alors elle sera au pouvoir de son bourreau. Ce premier liourreau la livrera à un autre et celui-ci à un troisième, sans que désormais la violence soit nécessaire et qu'elle cesse, en se laissant entraîner par le torrent d'infamie , d'être un seul instant innocente et pure. Que vous semble de cette innocence ?

Ici du moins, au début, il y a une certaine excuse à la faiblesse, dans la force et dans la ruse par lesquelles elle se trouve assaillie. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi, selon Michelet. Une femme tendre et dévouée, comme il l'a formée pour nous, attend sou mari absent. Elle lui a préparé un bon feu et un déUcat festin. Le mari ne vient pas, il est retenu par un obstacle imprévu , mais il envoie un de ses amis rassurer la tendre reine de son foyer. L'ami est beau , il est aimable, il a de l'esprit, on le réconforte avec le vin, avec les mets préparés pour le mari, on le réchauffe à son feu. Enfin, que dirai-je ? Dans cette substitution imprévue, une seule limite subsiste encore entre l'ami et le mari, et elle finit par être franchie. Cette femme est-elle coupable dans l'opinion de Michelet? Non, la femme n'est jamais coupable ; et comment le serait-elle? Elle n'est pas une personne, ou du moins une personne saine, une personne valide et adulte ; elle

est une blessée, une malade, abandonnée au cours fatal, aux mouvements déréglés de la maladie. Aucun tribunal n'est compétent pour la juger, elle relève uniquement , selon l'expression de Michelet , d'un jury médical.

Maintenant je demande, non pas quelle est la société qui puisse accepter de telles maximes, non pas quel est l'homme un peu jaloux de son repos et de sa dignité qui puisse se confier aune telle compagne et qui se sente capable de l'aimer, mais quelle est la femme de cœur qui, au prix de l'indulgence et de l'impunité qu'on lui promet, consentirait à descendre à ce degré d'avilissement? Quelle est la femme de cœur qui n'aimerait pas mieux être notre égale, sauf à partager nos labeurs et nos périls, sauf à subir la rigueur et l'injustice même de nos lois, sauf à être l'objet de nos plus dures exigences, que de ressembler à cette momie embaumée dans tous les parfums , à cette poupée comblée de caresses et chargée de parures, à qui l'on pardonne tout parce qu'on pense qu'elle n'a ni pouvoir, ni volonté, ni raison, ni force, parce qu'on la regarde comme un jouet fabriqué de nos mains et non comme une créature humaine, comme une âme immortelle sortie des mains de Dieu. Pourquoi cet étalage de souffrances physiques, de crises imposées parla maladie à nos mères et à nos femmes? Ces crises n'ont rien de personnel, rien de volontaire , elles sont le commun partage de la femme criminelle qui détruit le fruit de ses entrailles et de la mère la plus tendre et la plus dévouée. Je suis plus ému d'un acte de résignation et d'amour, d'une marque de prévoyance, de dévouement, de bonté vigilante que de toutes ces tragédies empruntées à la médecine et à l'histoire naturelle. La femme, dites-

L'AMOUR D'APRES MICHKLET 11

VOUS, aime du fond de ses entrailles. Non, la femme aime du fond de son àme avec les forces réunies de sa volonté et de son cœur, et c'est pour cela que je l'aime à mon tour et qu'en lui prodiguant tous les soins de ma tendresse j'y joins le sentiment d'un inaltérable respect. Ah ! que je préfère à ce fragile roseau sur lequel Michelet appelle notre pitié, la femme forte de l'Ecriture sainte qui répand autour d'elle le bonheur et l'abondance, qui est pour nous un objet d'amour et do respect, en qui le cœur d^ son mari se repose avec sécurité, qui sourit avec confiance aux rigueurs des saisons que sa prévoyance a déjà conjurées , qui a les reiiis ceints de force et les bras armés de vigueur, et qui, sans permettre qu'on mange dans sa main le pain de l'oisiveté, tend cependant les deux bras vers les nécessiteux. Sans s'arrêter aux héroïnes de l'antiquité païenne et aux martyrs du christianisme qui certainement n'auraient pas vu le jour avec la théorie de Michelet, combien je préfère à la femme telle qu'il la comprend, M'"^d'Aguesseau, qui dit à son mari partant pour la cour de Louis XIV avec une mission périlleuse : « Allez, Monsieur, et quand vous serez devant le roi, oubhez femme, enfants, tout, excepté l'honneur. » Combien je lui préfère cette noble fille du peuple , cette Jenny, représentée par Walter Scott qui, plutôt que de faiUir à la vérité , accepte tous les périls pour sa sa?ur bien-aimée, sauf à les conjurer par son actif dévouement. Combien je lui préfère môme la femme du petit marchand assise à côté de lui dans son humble boutique et s'associant à toutes les vicissitudes de son obscure existence. Combien je lui préfère la femme de l'ouvrier partageant avec son mari, dans le môme atelier, les plus grossiers labeurs et se rendant ensuite avec lui

dans le nid commun pour apporter la pâture et ses baisers maternels aux petits enfants délaissés pendant toute une journée. Michelet, je le dis à regret, n'a pas compris le rôle, les devoirs et les droits de la femme ; et c'est pour cela qu'il s'est trompé sur la nature de l'amour.

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