CHAPITRE VI
Le mariage dans ses rapports avec la société. — Le mariage civil. — Les droits respectifs du mari et de la femme.
Nous n'avons jusqu'ici considéré le mariage que du double point de vue du sentiment et du devoir, des lois générales de notre nature et des lois rigoureuses de la morale, et nous nous sommes convaincu qu'il est le seul état capable de satisfaire les unes et les autres, le seul conforme aux conditions de l'amour et à la dignité humaine. Il nous reste à l'examiner sous un troisième aspect quia aussi son importance et qui peut nous présenter un intérêt, non pas plus grand, mais plus direct que les deux précédents ; nous voulons parler des rapports du mariage avec le droit proprement dit, avec le droit civil, avec le pouvoir eiïectif qu'il donne ou doit donner dans la société à chacun des deux époux, avec les lois qui doivent garantir ce pouvoir quand elles se proposent l'ordre et la justice.
Il y a déjà un premier point que nous croyons avoir établi, mais sur lequel il faut revenir brièvement : Franck. — Droit civil. 4
c'est que le mariage ne doit pas reposer uniquement sur l'amour et sur le devoir, sur les besoins généraux de l'homme et sur les obligations de sa conscience ; il faut encore qu'il soit un contrat régulier, positif, que la société et la loi prennent sous leur protection, et qui, une fois accepté librement, comme tout contrat doit l'être, par les deux parties, emporte avec lui la faculté de contraindre ou donne lieu à une action judiciaire. En un mot, le mariage, sans préjudice du caractère qu'il emprunte à la religion, doit être soutenu et défendu comme une institution civile. Pourquoi cela? Parce que l'ordre établi dans la société doit approcher autant que possible de l'ordre établi dans la nature et dans la conscience ; parce que la société doit protéger tous les engagements pris en vue de ce but salutaire ; parce que la société doit veiller sur l'observation de la foi jurée ; parce que la société a le droit et le devoir d'intervenir pour empêcher la dégradation et l'avilissement de la personne humaine, source inévitable de sa propre dissolution. D'ailleurs le mariage, là même où il n'existe que par l'autorité et la consécration de la religion, a toujours été par le fait une institution civile, car ce sont les lois et les pouvoirs civils qui l'empêchent de se dissoudre. Ce sont les lois et les pouvoirs civils qui, prêtant force à l'autorité religieuse, en maintiennent tous les effets, en garantissent toutes les conséquences.
Il faut cependant prendre garde de tomber ici dans une confusion dangereuse. La loi civile, quand elle veut respecter notre liberté et notre responsabilité, ne peut pas nous tenir le même langage que la loi morale. Elle ne peut pas interdire à un homme et à une femme de se donner l'un à l'autre à un titre
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différent du titre d'époux. Elle n'a aucune autorité à exercer ni aucune mission à remplir à l'égard de la conduite que chacun de nous tient envers lui-même. S'il en était autrement, la société serait l'esclavage ; la contrainte et l'inquisition, par conséquent la dissimulation et le mensonge, l'hypocrisie et la ruse , empoisonneraient tous les rapports de la vie, amèneraient le dernier degré de la perversité et de l'impuissance. Mais à deux cœurs qui ont conçu l'un pour l'autre un amour légitime, à deux existences qui veulent se lier par des liens dignes de respect, elle doit être prête à offrir un appui, une sauvegarde, une publique et solennelle consécration ; elle doit ouvrir un refuge contre leur propre faiblesse, contre l'inconstance de la passion, contre la mobilité de l'amour et les défaillances de la conscience. Sans doute, cet asile est bien insuffisant pour les besoins de l'âme, il est bien glacial et bien sombre, comparé au palais enchanté de l'amour, aux splendeurs entrevues dans un élan de passion et de jeunesse ; mais enfin il garantit la condition des personnes , il est une barrière contre l'insulte, le mépris et l'abandon, il épargne à la vieillesse et au déclin de l'âge, à la laideur et à la maladie, surtout chez le sexe le plus faible, les outrages de l'égoïsme et de l'ingratitude.
Le mariage, considéré comme une institution civile, comme un contrat solennel entouré de la protection des lois, se recommande par un autre titre encore. Il est la barrière infranchissable qui s'élève devant tout esprit sensé entre l'amour accompagné de respect et de dévouement, l'amour par lequel se trouvent honorés à la fois celui qui l'éprouve et celui qui en est l'objet, et la passion ou plutôt la fantaisie qui tend à les avilir tous deux. Nous pourrions dire tout simplement qu'il
sert h distinguer l'amour de l'égoïsme. — « Quoi ! vous m'aimez, dites-vous ! Vous m'aimez comme je dois et comme je veux être aimée, comme doit être aimée une âme et une personne humaine sans qu'il en coûte aucun sacrifice à sa dignité et à son honneur. Vous êtes prêt à tout sacrifier pour moi, et non seulement pour moi, pour ma vie, pour l'honneur, qui m'est plus cher que la vie, mais pour le seul bonheur de me plaire, d'être payé de retour ; et vous refusez de me donner votre nom, de me reconnaître solennellement pour votre compagne devant votre famille, devant vos amis, devant la société entière ! Non, vous n'aimez rien que vous-même ; vos hommages sont une insulte qui me couvre de confusion ! « — L'on se demande ce qu'un homme pourrait répondre à une femme qui lui tiendrait ce langage ? Mais c'est déjà une grave injure d'attendre qu'elle le tienne. Et quant à celles dont la pensée ne s'élève pas jusque-là, ne dites pas qu'elles aiment ; elles s'abandonnent ; et une personne humaine qui s'abandonne est une créature déchue; elle met son appui dans la pitié plutôt que dans l'amour.
Aussi n'avons-nous jamais compris qu'on ose présenter aux femmes l'abolition du mariage comme un moyen d'émancipation. Le mariage, au point de vue moral, consacre l'égalité des deux sexes. Mais à le considérer comme une institution civile, il ne semble exister que dans l'intérêt de la femme, c'est à elle seule qu'il assure une protection dont l'homme peut toujours se passer.
Ce caractère du mariage et toutes les conditions que nous lui avons déjà imposées au nom de l'amour, au nom du devoir et des facultés les plus élevées de notre nature, sont-ils incompatibles avec le rang que la
loi et l'opinion universelle du genre humain accordent à chacun des deux époux, ou, pour ne laisser aucun nuage sur notre pensée, avec la qualité de chef de la communauté attribuée au mari ? Nous ne le croyons pas, L'affirmation contraire, si elle pouvait prévaloir, serait aussi désastreuse à l'une qu'à l'autre partie et amènerait la ruine do la famille, par conséquent de la société, puisque la société repose sur la famille. Nous nous déclarons le défenseur et le partisan de l'acticle 213 du Code civil : « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »
Nous dirons d'abord que dans le mariage, comme dans la vie entière de l'homme, il faut poursuivre l'idéal, mais éviter le romanesque et l'utopie. Plaçons aussi haut que possible le but que nous voulons poursuivre, mais ne le plaçons pas au-dessus de nos facultés et en dehors de la nature môme des choses ; car alors, au lieu de nous élever, nous risquerions de déchoir.
Remarquons en outre qu'il ne s'agit pas ici de la loi morale, mais de la loi civile. La loi morale n'est complètement satisfaite que lorsqu'elle a atteint la perfection. La loi civile se contente d'exiger ce qui est strictement nécessaire, soit pour la défense de la liberté individuelle , soit pour la conservation des différents degrés et des différentes institutions de la société. Or, est-il nécessaire, oui ou non, que la société conjugale, de même que la société politique, ait un chef qui décide en dernier ressort, sans appel, et qui exécute de sa personne, sous sa responsabilité, toutes les mesures réclamées par la défense ou l'intérêt de la communauté ? Toute la question est là.
Sans doute toutes nos facultés et tous nos soins,
tous les efforts de notre amour et de notre intelligence doivent tendre à ce but de ne faire qu'une seule âme, une seule vie, une seule personne et, comme dit la Genèse , une seule chair, des deux existences dont se compose la société conjugale. C'est à ce prix que le mariage est compatible avec l'égalité absolue. C'est à cette condition qu'on obtiendra la perfection dans le mariage. L'on admet que c'est le cas le plus fréquent et que la plupart des mariages rappellent le souvenir de nos premiers parents dans le Paradis terrestre, bien entendu avant l'apparition du serpent. Mais supposons que cette condition ne soit pas remplie, et que les deux personnes restent distinctes, que les deux volontés inclinent de deux côtés opposés, alors qu'arrivera-t-il dans une circonstance importante , quand il faudra non seulement prendre un parti, mais le prendre promptement ? Se rendra-t-on à la pluralité des voix ? Il n'y en a que deux. Il est donc indispensable que l'une ou l'autre ait la prépondérance, qu'à l'une ou à l'autre appartienne le droit de décider. Mais à qui ce droit sera-t-il accordé ? Au mari ou à la femme ? La femme, comme on l'a démontré, ne peut déployer que dans le sanctuaire de la vie domestique les dons charmants, les facultés précieuses, la puissance à la fois douce et irrésistible que Dieu lui a départie. Qu'on la fasse sortir de ce modeste et gracieux empire, elle aura cessé d'être elle-même. Enlevez la mère abeille du centre de la ruche, les rayons n'auront plus de miel, l'essaim sera dispersé. L'homme, au contraire, est dans la nécessité et a pour devoir de vivre au dehors, d'aller chercher au dehors sa subsistance, la place qui lui appartient au milieu de ses semblables, les obligations qu'il a à remplir envers eux, la puis-