I.E MARLVGE
sance et l'honneur dont il doit entourer les siens. C'est lui qui représente aux yeux de la société, aux yeux de chacun de ses membres , non seulement le foyer conjugal, mais la famille entière, comme le gouvernement représente la nation aux yeux des puissances étrangères. C'est lui qui est appelé à la nourrir, à la soutenir, à l'honorer, à la défendre. C'est donc à lui de décider en dernier ressort de tout ce qui importe à sa conservation, à son bien-être, à sa prospérité, à son honneur. Or, comment le pourrait-il, si, excepté dans les cas extrêmes oiX la prépondérance pourrait dégénérer en tyrannie, et où l'intervention de la société deviendrait légitime et nécessaire, l'autre moitié de la communauté était autorisée à lui résister, à lui refuser son concours ? L'article du Code que l'on a cité, cet article si incriminé, si redouté, si odieux aux saints-simoniens , aux fourriéristes , aux romanciers de notre temps, ne dit donc rien de plus et rien de moins que ce qu'il doit dire : « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. » Ces deux'propositions forment comme les deux moitiés d'un enthymème. Il est impossible de concevoir la première sans la seconde et la seconde sans la première. Mais encore une fois, ce ne sont là que les conditions civiles et strictement nécessaires, non les conditions morales du mariage.
Telles qu'elles sont, si on essaie de les intervertir, si l'on donne pour un instant la prépondérance à la femme et le rôle de l'obéissance au mari, l'on a sous les yeux un triste spectacle, quand même on ne devrait le voir qu'avec les yeux de l'imagination. Le tyran qui abuse de son autorité, le lâche qui abuse de sa force contre un être faible et livré à sa merci, nous inspire de l'indi-
gnation et quelque chose qui ressemble à de la haine. Cependant nous comprenons les abus dont il se rend coupable. Condamnés par tous les instincts élevés de l'âme humaine, ils s'expliquent par la grossièreté de nos instincts et de nos passions. On assure même qu'il y a des femmes qui y trouvent un certain charme et dont le cœur ne s'attendrit que pour un maître impérieux et implacable. Mais quel mépris, quelle honte ne s'attache pas à celui qui a perdu, dans l'ordre moral, les attributs de la virilité ! Quel objet étrange et ridicule nous offre celle qui les a usurpés! C'est bien autre chose que l'excès d'un instinct ou d'une passion naturelle : c'est le renversement même des lois auxquelles notre sensibihté comme notre raison, auxquelles notre existence même est soumise ; c'est quelque chose comme un vice ou un crime contre nature. La fable qui nous représente Hercule filant aux pieds d'Omphale inspire un invincible dégoût, et l'on ne pardonne guère à Omphale d'avoir supporté un pareil hommage. Encore faut-il remarquer qu'Hercule n'était que l'amant d'Omphale. Quand on songe qu'il y a des maris qui descendent aussi bas, on n'est pas loin de se représenter un gynécée ou un harem composé d'hommes.
Le mari est appelé à décider en dernier ressort toute mesure utile ou nécessaire à la communauté, comme les différents pouvoirs qui représentent un pays au dedans et au dehors sont appelés à décider ce qui importe à sa dignité, à son salut et à son repos. Mais de même que ces pouvoirs, loin d'être les maîtres du pays qu'ils gouvernent, doivent se pénétrer de sa pensée et de ses légitimes besoins, ainsi le mari, au lieu d'agir comme le maître de sa femme, au lieu de
lui commander comme à une sujette ou ùuno servante, est tenu de la consulter sur toutes les choses qui les intéressent l'un et l'autre, et, en cas de dissentiment, d'agir sur elle par la persuasion, d'obtenir son approbation et son concours volontaire avant de faire usage de son autorité. Il ne faut pas qu'il oublie que les intérêts de la communauté sont indivisibles et que la communauté se compose de deux personnes, non d'une seule. Il ne faut pas qu'il dise, comme un certain souverain en parlant d'une puissance voisine : Ce qui me convient lui convient. La femme dans son intérieur, et pour tout ce qui concerne la vie commune, doit être nécessairement admise à donner son avis. Seulement, comme il faut une décision en cas de partage, elle ne peut avoir qu'une voix consultative. D'ailleurs, la puissance de la femme n'est pas dans son droit, nous voulons dire dans le droit que lui reconnaît la loi ; elle est toute dans son ascendant et dans son influence morale. Malheur à elle, si elle est obligée d'invoquer le code ou si le code vient trop souvent à son aide. Car, dès ce moment, elle cesse d'être le génie du foyer, la divinité du sanctuaire, la grâce mystérieuse qui incline les volontés sans agir sur elles d'une manière visible. Le mari ne voit plus en elle qu'un pouvoir rival dont il faut qu'il ait raison par une lutte sans trêve et sans fin. Sur ce terrain aride de la loi et du droit, elle finira toujours par succomber, tandis que dans le domaine du sentiment et même de la pensée, son pouvoir est infini. On peut dire que la femme est dans la maison ce que le prêtre est dans la société. Le pouvoir temporel, au-delà d'une certaine mesure, ne lui convient pas. Le pouvoir temporel placé dans ses mains anéantit le pouvoir spirituel.
Cependant à Dieu na plaise que nous prétendions que notre code, en ce qui concerne la condition des femmes, ne laisse rien à désirer. Il y a des situations où la loi pourrait leur donner plus de pouvoir : par exemple, dans l'état de séparation de biens ou de corps, ou quand le mari a encouru une condamnation qui lui ôte la considération et l'honneur, qui le rend indigne, n'ayant pu se gouverner lui-même, de gouverner les affaires de la communauté. Il est vraiment étrange que la femme séparée de biens, — sans aucun doute parce que le mari a été incapable de les gérer, — ne puisse en disposer d'une manière quelconque, ne puisse même pas les augmenter, ou, comme dit la loi, acquérir à titre gratuit, sans le consentement de ce chef indigne ou incapable de la société conjugale. Il est vrai que sur le refus de celui-ci, elle peut recourir au tribunal civil qui prononce d'autorité, s'il ne trouve pas la résistance suffisamment fondée. Mais pourquoi lui infliger cette humiliation ? pourquoi refuser de reconnaître en elle, quand elle est livrée à elle-même, une personne civile, comme nous reconnaissons en elle une personne morale ? Quoi ! on lui attribue , dès qu'elle est arrivée à l'âge de vingt et un ans, la faculté de disposer de sa personne et, par conséquent, de ses biens ; on lui donne le droit de tester avant de mourir; et lorsqu'elle est dans la maturité de l'âge, quand elle n'a qu'elle-même pour soutien , avec la charge, sans l'appui du mariage, on lui interdit non seulement de gérer, mais d'augmenter sa fortune ! — Mais ce ne sont là que des imperfections de détail. Le code qui depuis quatre-vingts ans gouverne la société française et qui, loin d'être sorti de la Révolution, comme Minerve de la tête de Jupiter, est le fruit de
l'expérience et de la science des siècles passés, n'en a pas moins tracé les grandes lignes de la société conjugale, celles qui mettent un frein à la tyrannie du mari et qui protègent la femme contre sa propre faiblesse.