CHAPITRE IX
La vie humaine est une chose si sainte, elle nous représente une tâche à la fois si grave et si élevée, si difficile à remplir , qu'on n'est presque pas plus coupable de l'ôter sans justice et sans droit à celui qui la possède , que de la donner dans des conditions où elle ne saurait atteindre son but , où elle est privée des moyens de se conserver et de se développer selon sa loi , où elle devient fatalement un tissu d'afflictions, de misères, de désordres et de hontes. C'est sur ce principe que sont fondés tous les devoirs de la paternité, c'est-à-dire tous les devoirs des parents envers leurs enfants, car ils sont communs au père et à la mère. Ceux-ci sont obligés de les connaître et de les accepter avant la naissance, et même avant la conception de l'enfant; et si puissant, si sacré que soit le lien conjugal, ils établissent entre eux un lien plus puissant encore et plus vénérable. Ils donnent au mariage une nouvelle raison d'être, ajoutée à celles que nous connaissons déjà, et le font reposer sur un fondement inébranlable. Unis par le besoin d'une mutuelle affection, par la promesse d'un mutuel dévoue-
ment et par un engagement solennel placé sous la sauvegarde de la société, le mari et la femme le sont bien plus encore par la tâche indivisible que leur ont imposée d'avance les enfants qui leur devront le jour. Considérons ce que fait la nature par la puissance irrésistible de l'instinct ; observons avec quelle sollicitude, avec quelle intelligence délicate, avec quelle maternelle tendresse elle a tout préparé , elle a pourvu à tout, lorsqu'il s'agit seulement de la naissance d'un oiseau. Quand la chaude haleine du printemps, renouvelant les fleurs et les feuilles, a annoncé aux habitants de l'air qu'eux aussi devront céder la place à une jeune génération, que des fleurs harmonieuses et des bourgeons animés s'épanouiront bientôt à l'ombre de leurs ailes, aussitôt les couples se forment, chacun d'eux va choisir sa retraite, les nids sont construits, en dehors avec des matières solides, intérieurement avec des tissus délicats et de moelleux duvets. C'est le berceau destiné à recevoir la frôle enveloppe d'oià sortira ensuite une créature faible, infirme et nue. Enfin, quand la couvée est là, récompense du passé et espérance de l'avenir, avec quel amour, quelle patience, quel courage," n'est-elle pas réchauffée, abritée, défendue par la mère, et nourrie par le père ! Car ici c'est la mère qui a le rôle le plus dangereux et le plus difficile. C'est elle qui est chargée de protéger la famille contre les attaques de l'ennemi et les invasions de l'étranger.
Et l'homme ferait moins pour ses enfants que la brute pour ses petits ! L'homme se croirait permis de les appeler à la vie, sans avoir pourvu à leurs besoins et même quand il se verrait absolument hors d'état de les satisfaire! L'homme avec sa raison, avec sa conscience, avec sa liberté, se montrerait inférieur aux
animaux qui n'obéissent qu'à la force de l'instinct et à l'attrait du désir ! C'est cependant pour avoir exprimé la pensée que l'homme, devant le danger de produire une existence nouvelle dépourvue de tout abri, de tout appui et de toute ressource, devait rester maître de lui-même, savoir accomplir un sacrifice, et obéir aux lois de sa raison et de sa conscience plutôt qu'aux entraînements de sa passion, qu'un homme de bien, Malthus, mort au commencement de ce siècle, a vu son nom, livré à la haine et à l'outrage, devenir une sorte d'épouvantail pour l'esprit ignorant des masses. Malthus n'a fait que transporter dans l'économie politique un des principes les plus élémentaires de la morale et du droit naturel. Nous regardons comme des êtres pervers et dignes non seulement de l'indignation publique, mais du châtiment des lois, les femmes qui abandonnent leurs enfants, qui les livrent sans pitié aux vicissitudes du sort et à la commisération des autres. Rien de plus juste que cette opinion. Mais si elle est juste, faut-il considérer comme un homme absolument innocent celui qui se marie dans une condition où il est incapable de se suffire et qui unit, comme on dit, la faim avec la soif ; celui qui donne le jour à des enfants qu'il se voit d'avance hors d'état d'élever et de nourrir, et qui les abandonne en quelque sorte avant même qu'ils soient nés ; qui leur inflige sciemment , autant qu'il dépend de lui , une vie de hasards et de misères , fatalement condamnée au vice et au crime, à moins que les autres, se substituant à sa place, n'accomplissent les devoirs qu'il a négligés? Il y a sans doute une énorme différence entre ces deux situations. Dans la première, le mal est positif, il y a des êtres réels, de pauvres créatures humaines
directement blessées dans leurs droits et dans les droits généraux de l'humanité. La société aussi est lésée, puisqu'on met à sa charge des obligations qui n'appartiennent qu'à la famille. Aussi nous hâtons - nous d'ajouter que là seulement la répression des lois peut être admise comme légitime. Dans la seconde situation, le mal, quoique très probable et inévitable même jusqu'à un certain point, n'est cependant qu'éventuel. Il n'existe que dans l'avenir et doit échapper par cette raison à l'action de la société; autrement l'ordre social serait la suppression du libre arbitre. Il faudrait, pour se marier, passer un examen comme avant de se faire recevoir bacheher ou docteur. Il faudrait payer le cens du mariage comme autrefois le cens électoral.
Mais le mal n'en existe pas moins dans la coupable imprudence de celui qui contracte une dette qu'il ne peut acquitter, des devoirs qu'il ne peut remplir, prenant cette responsabilité envers d'innocentes créatures sans défense, pour qui l'accomplissement de ces devoirs est absolument tout, et qui, destituées de cet appui nécessaire, sont livrées en proie à toutes les tortures de l'âme et du corps. Combien est plus coupable encore, combien est plus lâche celui qui ne veut pas même connaître son sang, ni donner son nom au fruit de ses entrailles ; qui, après lui avoir infligé la souillure du sein déshonoré qui l'a conçu, le condamne à l'abandon , le repousse loin de lui comme un fardeau importun, comme un souvenir immonde. Ce jugement, qu'on trouvera peut-être sévère, répond à une conviction réfléchie. Nous ne le prononçons pas au nom d'un principe mystique, mais au nom du droit, au nom de l'humanité, au nom de la pitié, au nom du respect que nous devons à la nature humaine. L'homme, — nous
parlons do celui qui reçoit le jour dans ces conditions, — l'homme ne devrait pas connaître ce degré d'avilissement, et si la charité est toujours là, prête à couvrir de ses ailes d'ange les pauvres petits délaissés, elle est impuissante à, remplacer pour eux les tendres caresses et les chastes mamelles d'une mère, et ce point d'appui sans lequel on se sent repoussé par la société, le nom et la protection d'un père. Ce n'est que sur le théâtre, de nos jours, que cet état d'isolement est un moyen de devenir millionnaire, ambassadeur ou ministre ; la vie réelle nous offre un tout autre enseignement.
Nous savons ce qu'on allègue contre les principes que nous venons d'exposer, surtout quand ils s'appliquent à l'état de mariage. Il faut que l'homme, dans toutes les conditions de la vie, sache compter sur la divine Providence. Il faut que les nations et le genre humain tout entier, il faut que les races, pour garder leur rang dans le monde, ne rencontrent point de limites dans leur accroissement; car de leur accroissement dépendent leur puissance, leur force et leur durée. La première de ces deux propositions vient de la théologie, ou plutôt d'une certaine théologie, d'un sentiment religieux pris à contre-sens, d'une piété dépourvue d'âme et de lumière ; la seconde vient d'une fausse doctrine poUtique et économique. Toutes deux sont pleines de périls.
D'abord il faudrait perdre l'habitude de faire intervenir la Providence d'une manière directe dans les affaires humaines, de peur de lui imputer nos foUes ou nos crimes, ou pour éviter de la mettre en contradiction avec elle-même. Voici par exemple deux nations qui adorent le même Dieu, qui professent la
même morale, qui appartiennent à une même civilisation; elles sont en guerre l'une avec l'autre pour une cause plus ou moins futile, pour une ambition plus ou moins coupable. Naturellement la nation victorieuse, si injuste que soit sa cause, prendra Dieu pour complice et lui fera hommage de son triomphe. C'est précisément ce que fait Bossuet, quand il rend grâce au Dieu des armées d'avoir abattu les ennemis de Dieu et du roi, oubliant, dans son zèle plus monarchique que religieux, que ces ennemis de Dieu sont non seulement des hommes , des Européens , des chrétiens , mais des cathohques pleins de foi et les plus zélés défenseurs du trône pontifical. Ici du moins nous voyons une action accomplie, un succès éclatant dont il y a quelque mérite à décliner l'honneur; il s'agit d'un de ces grands événements qui décident de la destinée de deux peuples, quelquefois de la'destinée du monde, et dans lesquels il est permis de réduire la part de la liberté humaine. Qu'est-ce donc quand nous rendons la Providence responsable de notre lâcheté, de l'imprévoyance dont nous nous sommes rendus coupables dans notre vie privée, et quand nous comptons uniquement sur elle, sur son intervention presque miraculeuse pour conjurer les maux que nous avons déchaînés contre nous comme à plaisir? N'est-ce pas cela que l'Ecriture sainte appelle fe.uferDieii? N'est-ce point cela qu'elle condamne comme une impiété? N'est-ce point exactement ce fatalisme aveugle de l'Orient qui, sous prétexte que nos années sont comptées et que pas un cheveu ne peut tomber de notre tête sans un décret particulier de Dieu, ne prend aucun soin de conjurer la famine et la peste? Dieu intervient dans notre existence, plus que dans celle d'aucun
autre être de la création, par les précieuses facultés dont il nous a pourvus, par la raison, par la liberté, par la conscience, par le discernement du bien et du mal. Ces facultés, il ne nous les a pas données en vain; il veut que nous les exercions dans toute leur étendue et que nous nous considérions comme responsables devant lui de l'usage que nous en aurons fait. C'est à cette condition seulement que nous sommes des hommes. Or, s'il en est ainsi, qu'est-ce qui pourra nous excuser d'avoir appelé sur nous le fardeau pesant, quoique vénérable et cher, de la paternité, sans pouvoir le porter, sans avoir rien fait pour nous y préparer, et avec le dessein de le rejeter, aussitôt qu'il nous gênerait, sur nos parents, sur nos amis, sur la société entière, avec le parti pris d'accroître le nombre des victimes de l'imprévoyance et de nous dégrader nousmêmes en attendant des autres l'accomplissement de nos devoirs les plus étroits? En vain nous dira-t-on que Dieu a donné à l'homme un instinct qui lui est commun avec la nature entière. Les instincts de l'homme sont au pouvoir de sa liberté et ne doivent être satisfaits que lorsqu'ils sont d'accord avec ses obhgations.
Par ce seul principe se trouve déjà écartée la proposition politique et économique que nous citions tout à l'heure. Ce n'est pas à la politique de commander à la morale; c'est au contraire à la morale de commander à la politique. La dernière de ces deux sciences, ainsi que l'a dit Kant, doit être aux genoux de la première. Mais nous avons un autre moyen de défense qui s'adresse plus particulièrement aux économistes et aux hommes d'État. La population ne gagne rien, elle a tout à perdre au contraire à la négligence du devoir Franck. — Droit civil. 0
que nous défendons. C'est un fait démontré par la statistique que, dans les Etats où l'on se marie jeune, sans prévoyance, et où les mariages sont les plus féconds, la mortalité est beaucoup plus grande et les limites de la vie moyenne plus circonscrites que dans ceux où l'on se marie relativement tard et où les familles sont moins nombreuses. Un plus grand nombre reçoivent le don de la vie, beaucoup moins la conservent parce que la conservation n'est possible que dans certaines conditions de sagesse et de bienêtre. La misère, fille de l'imprévoyance et mère de toutes les infirmités, est un principe de destruction beaucoup plus actif que la peste et la guerre; elle moissonne les générations humaines dans leur première fleur, elle les flétrit et les étiole sans leur permettre d'arriver au point où les attend, l'on ne dit pas le moraliste, mais l'homme politique. N'a-t-il pas fallu tout récemment, en France, recourir à une loi pour porter remède à la mortalité effrayante des enfants abandonnés ou placés sans précautions par leurs parents même mariés chez des nourrices mercenaires ? Peu importe, d'ailleurs, que les hommes soient nombreux, quand, par leur nombre même, ils sont condamnés à l'avilissement, à la dégradation, à la misère, à la dépendance. Rappelons-nous ce qu'étaient à Rome les prolétaires, les capite censi, qui ne comptaient que par leur nombre et qu'on élevait comme un vil bétail chargé de remplacer le sang perdu à la guerre, la chair à canon de ces temps-là. Rappelons-nous ce qu'était l'Irlande, il y a à peine quelques années, avant que l'émigration eût dispersé ses enfants aux quatre points de l'horizon : un peuple de mendiants, demandant dans les rues et sur les grandes routes, non
(lu pain, mais des pommes de terre, entassé dans de sordides liuttes pêle-mêle avec de maigres pourceaux, se disputant de misérables lambeaux de teri'e oi'i il trouvait avec peine ([uclques pieds de la plante dont il se nourrissait, toujours trop pauvre pour acquitter le loyer de ses tristes métairies et ne le payant guère autrement que par la saisie de sa chaumière et de son lit; un peuple abandonné à toutes les ignorances, à toutes les superstitions , à toutes les fureurs que la misère inspire, et dont les colonies innombrables ne quittaient la terre natale que pour aller remplir, au sein de la race conquérante, de la race victorieuse, les plus viles et les plus dures fonctions. Ptappelons-nous ce qu'a été, avant et pendant la Révolution française, le populeux pays de Hesse, dont le prince vendait ses sujets, à beaux deniers comptants, aux souverains étrangers , comme font les rois nègres de la côte d'Afrique. Qui donc oserait soutenir que le nombre fait la puissance ? La presqu'île de l'Indoustan ne renferme-t-elle pas plusieurs centaines de millions d'habitants ?Et cependantquelques milliers d'Anglais suffisent pour les tenir sous le joug. L'empereur de Chine ne règne-t-il pas sur trois ou quatre cent millions d'âmes? Et cependant à peine quelques milliers de soldats de la marine française et anglaise ont pu, il y a moins d'un demi-siècle, prendre une ville qui contient à elle seule plusieurs millions d'habitants, ont pu s'avancer sans coup férir jusqu'à la porte de la capitale, jusqu'au siège de l'empire, et imposer par la terreur de leurs armes un traité jusque-là repoussé avec un incroyable orgueil. Non, ce qui fait la force d'un État, ce n'est pas le nombre, mais la qualité de ses citoyens, le développement de leur intelligence, l'énergie de leur courage
et la fierté de leurs âmes. Ce qui est vrai des États l'est aussi deThumanité entière. L'humanité ne saurait être plus tristement représentée que par les masses ignorantes, abruties, affamées, couvertes de haillons, ouvertes à toutes les corruptions, accessibles à toutes les erreurs, parce que la faim et la soif ne connaissent pas la voix de la raison ; elles sont le levier terrible dont la tyrannie et l'anarchie se servent tour à tour pour ébranler la société ou pour l'asservir.
On a imaginé encore un autre moyen de soustraire les hommes aux devoirs et aux soucis de la paternité. C'est de mettre ces devoirs à la charge de la société, c'est de déclarer que tous les enfants appartiennent à la patrie et qu'elle est obhgée, par conséquent, de les nourrir et de les élever, de leur donner une profession et une place. Cette doctrine remonte jusqu'à Platon qui lui a prêté, dans sa République, tous les charmes de son éloquence et de sa poétique imagination. Elle a trouvé des partisans dans certaines sectes rehgieuses . du moyen âge qui appliquaient à la vie civile le principe des institutions monacales. Elle a été défendue au xvi^ et au xvii^ siècle avec beaucoup d'originalité et de verve par Thomas Morus et Campanella. Elle fait le fond commun du communisme, du fouriérisme et de la doctrine saint-simonienne. Mais elle n'est pas tenue, comme ces deux derniers systèmes, de demander ouvertement l'abolition de la famille et du mariage ; elle peut se contenter de propositions plus générales, de celles-ci par exemple : que l'assistance n'est pas seulement un devoir pour celui qui la donne, mais qu'elle est aussi un droit pour celui qui la reçoit ; ou bien, que tout homme a droit au travail, c'est-à-dire que tous les membres de la société doivent être appelés
par l'Etat à une fonction rétribuée qui leur permette do vivre commodément.
Le premier défaut de cette opinion, c'est d'être en contradiction avec le principe fondamental de la morale et du droit. La société, quand même elle le pourrait, n'est pas autorisée à se substituer à la place de la famille, à la place du père et de la mère, pour élever leurs enfants. Le père et la mère, de leur côté, ne sont pas libres d'abandonner leur premier devoir. Mais la société peut-elle accomplir la tàcbe qu'on veut lui imposer ; et, si elle le peut, n'y a-t-il pas à ce pouvoir des conditions? Ces conditions ne sont-elles pas des restrictions qui menacent les droits de la famille, les droits du père, les droits de l'enfant, les droits delà nature humaine ?
La société, prise en elle-même, est une abstraction ; elle n'a rien que ce qu'on lui donne, que ce que lui donnent les individus dont elle se compose. Chargez la des devoirs et des soucis de la paternité, consommez, si vous le voulez, cette œuvre de votre déchéance et de votre honte, au profit de sa toute-puissance ; elle sera obligée d'observer précisément les règles de prudence que vous observeriez vous-même si vous étiez resté à votre place. Elle sera obligée de calculer ses moyens et ses forces ; et alors de deux choses l'une : elle aura recours à des restrictions préventives ou à des restrictions répressives. Nous appelons restrictions répressives celles qu'employaient les républiques et les familles de l'antiquité, mettant impitoyablement à mort les enfants qu'elle prévoyait ne pouvoir nourrir, les enfants qui excédaient le chiffre légal de la population, ou les enfants faibles et infirmes qui ne pouvaient pas payer les frais de leur éducation.
Cette abominable pratique , consacrée par les lois de Sparte, est aussi recommandée et justifiée par le doux Platon. Les avortements et les infanticides entrent dans les prévisions de sa politique et de son économie. Qu'on le blâme si on veut; mais on lui accordera qu'il est conséquent avec son principe. Vous ne voulez pas de restrictions répressives ; elles font souffrir vos nerfs et les fibres délicates de votre cœur. Eh ! bien, acceptez les restrictions préventives. Voici en quoi elles consistent. La société, l'État, se chargeant de l'éducation et de l'avenir de vos enfants, il est parfaitement juste qu'il détermine les conditions dans lesquelles il vousestpermis d'en avoir. Alors nous retrouvons la conception sublime de ce bon M. Auguste Comte. Nul ne pourra se marier s'il n'apporte un certificat, non pas de bonnes vie et mœurs, mais de bonne constitution; et l'œuvre une fois accomplie dans une mesure déterminée, la séparation devient nécessaire, elle est imposée par la loi. Ne parlez pas des souffrances de votre cœur : vous avez renoncé à avoir un cœur; de vos affections : vous les avez "données en échange de votre repos matériel; de votre libre arbitre, de votre dignité d'homme : vous les avez sacrifiés en répudiant vos devoirs. Il y aurait une combinaison plus savante encore: c'est celle qu'a imaginée Campanella dans la Cité du Soleil ; elle consiste à créer un ministre d'État au département de l'amour, ou (comment s'exprimer ?) des affaires du cœur, ayant sa police particulière, police secrète s'il en fut, chargée de veiller à ce qu'il n'y ait dans l'État ni vide, ni tropplein, et que les produits soient d'une bonne venue. Toutes ces chimères, sans doute, si conséquentes qu'elles puissent être, sont aujourd'hui loin de notre
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pensée, do nos mœurs et do nos lois. Aussi que peutil subsister de la substitution de l'Etat à la sollicitude et à la conscience des familles ? D'abord l'abâtardissement de la race humaine, une stupidité héréditaire et une effrayante mortalité: car ces conséquences ne sont point hypothétiques, elles existent, elles s'attachent, quoi qu'on fasse, à la jeune population des établissements hospitaliers ; or la société tout entière, avec le système que nous combattons, ne serait qu'un établissement de cette nature. On en connaît le nom, sans qu'il soit besoin de le dire. Un autre effet de l'application de ce système, un effet qu'il est à peine besoin d'indiquer, c'est la suppression complète de la liberté individuelle, de la responsabilité, et par conséquent de la moralité humaine. L'Etat se trouvant être un père de famille, et un père de famille dont les obligations n'ont point de terme, qui est chargé de veiller à tout, de pourvoir aux besoins de tous , pendant toute la durée de leur existence, il lui faut aussi l'autorité du père de famille, c'est-à-dire l'autorité absolue. Au lieu de citoyens il n'y aura que des enfants et des mineurs. Mais l'État lui-môme n'est qu'un mot, une abstraction. L'État, hors des conditions de la liberté, c'est toujours quelqu'un. Le despotisme que nous signalons n'aura pas même le triste avantage d'être un despotisme collectif. Ce sera un despotisme personnel.
Voilà pourtant où peut nous conduire l'abandon d'un seul de nos devoirs. Les sévères obligations de la paternité ne sont pas seulement le salut de nos propres enfants, elles sont la sauvegarde de notre liberté, de notre dignité morale, des droits les plus sacrés et des attributs les plus précieux de la nature humaine.