CHAPITRE XII
Le droit de propiiété ; la propriété est inséparable de la liberté.
A la puissance paternelle dont nous avons traité précédemment et aux devoirs dans lesquels elle prend sa source, aux devoirs des parents envers les enfants, et nous pouvons ajouter aux devoirs et aux droits réciproques des époux, en un mot à toutes les lois naturelles sur lesquelles se règle et se fonde l'existence de la famille , vient se rattacher une autre question qui n'est pas moins digne de notre intérêt et qui ne tient pas une moins grande place dans l'histoire de la société et de la science, dans les méditations des philosophes, des jurisconsultes et des hommes d'Etat : cette question est celle du droit de propriété.
Ceux qui, à l'exemple des philosophes du dernier siècle , particulièrement de Locke et de Kant , reconnaissent dans le droit de propriété un droit naturel , le considèrent uniquement comme une conséquence ou une apphcation de la hberté individuelle. Ce n'est pas assez, et même il est dangereux de s'en tenir à cette seule base. Le droit de propriété n'est
lis PHILOSOPHIE DU DROIT CIVIL
pas une conséquence moins évidente et une garantie moins nécessaire de l'institution de la famille. Les successions, les testaments, les donations entre vifs, autant de modes différents d'user de la propriété , autant de conséquences différentes du principe sur lequel elle repose, n'intéressent pas moins le père et les enfants, le mari et la femme, que l'homme en général et la part de liberté qui lui appartient dans la société. Supposons un ordre social où la propriété n'existe pas, où personne n'ayant rien dont il puisse disposer, le sort de chacun se trouve nécessairement réglé par la loi ou par la volonté commune ; dans un tel état les parents seront dispensés de leurs devoirs envers leurs enfants et les enfants de toute reconnaissance envers leurs parents. Les époux, ne pouvant rien l'un pour l'autre et par conséquent ne se devant rien, ne seront unis par aucun lien moral; et les devoirs une fois supprimés , comment parler de droits ? Comment parler aussi de dévouement et d'affection quand le sacrifice n'est pas possible ? C'est un des phénomènes les plus curieux à observer et qui font le plus d'honneur à la nature humaine, que le sacrifice, que l'abnégation, l'abnégation volontaire, l'immolation de soi-même au bonheur et au perfectionnement des autres, ne sont pas seulement l'effet, mais la cause et la condition de l'amour. Voulez-vous aimer ceux qui vous entourent, commencez par leur faire du bien et n'attendez pas qu'ils vous en fassent. On s'attache par le bien qu'on fait beaucoup plus sûrement que par celui qu'on reçoit. L'amour qui n'agit pas, qui ne donne rien, et ne peut rien donner, s'éteint comme la vie faute d'air et de mouvement. Mais on ne peut donner que ce qu'on a : voilà pourquoi