‹ Philosophie du droit civilChapitre 29 sur 52 · I.1-: COMMLJxXISMK · texte numérisé non relu

I.1-: COMMLJxXISMK

la Ibrco , à IViiro accoptor la douleur, mAmo l'humiliatioii et l'abandon comme nno grâce d'en liant. Lorsque apparut pour la première fois cette onivre de foi et d'amour, au milieu de l'oppression féodale et de l'anarchie intellectuelle, au milieu des querelles des théologiens et des troubles politiques du xiv'= siècle, quels effets salutaires ne dut-elle pas produire sur les esprits découragés ! Depuis ce moment elle n'a pas cessé de consoler une foule d'affligés insensibles à toute autre consolation. Comment ne pas lui être reconnaissant de ce bienfait ? Comment chercher à ternir un des plus doux et des plus purs joyaux du diadème qui brille sur le front de l'humanité ? Mais il ne faut pas dénaturer le livre de l'Imitation en lui demandant autre chose que ce qu'il peut donner. h'Imitation s'adresse à des solitaires, c'est le code de l'ascétisme et de la retraite, en un mot de la morale monastique. Il n'y faut chercher aucune lumière sur les devoirs que nous avons à remplir ou sur les droits que nous avons à exercer dans la vie active et sociale. Les mots droits et devoirs ne s'y rencontrent pas une seule fois, encore moins les noms de la patrie et de la liberté. Tout y est sacrifié à l'amour de Dieu, et ce sacrifice comprend d'abord la famille et la propriété. Les communautés instituées dans un but politique ou économique, celles qui se proposent, non le renoncement, mais le partage des biens naturels et l'accroissement des jouissances, arrivent par un autre chemin à un résultat tout à fait identique ; elles y arrivent au moyen de la destruction de la liberté, bientôt remplacée par la licence ; elles produisent la dissolution du mariage par la dissolution des moîurs, et la ruine de l'autorité, par conséquent de la responsabilité pater-

iielle, par l'autorité absolue de l'Etat. Ce résultat, déjà démontré par le raisonnement, ne laissera plus de doute dans les esprits quand on le verra confirmé par l'histoire.

La république de Sparte, comme nous l'avons déjà établi précédemment, reposait tout entière sur le principe de la communauté des biens, lequel n'était luimême qu'une conséquence de la toute-puissance de l'Etat sur l'individu. Il fallait que la propriété fût réduite à de bien minimes proportions pour que le législateur se permît de prescrire à chacun la manière dont il devait en user dans les moindres détails de la vie, et pour que cet usage même dût conserver presque toujours un caractère commun. Vêtement, nourriture, plaisirs , occupations, rien n'échappe à ce régime. De là l'abolition de l'autorité paternelle, l'éducation en commun, et cette odieuse maxime que les enfants appartiennent à l'Etat. Le mariage seul aurait-il échappé à cette pernicieuse influence ? Non. L'austérité des mœurs Spartiates n'a jamais été qu'une fiction. D'après les lois de Lycurgue, les femmes devaient immoler aux intérêts de l'Etat leur pudeur, comme les hommes devaient leur consacrer leur courage et leur vie , comme les parents devaient leur abandonner leurs enfants. Plutarque nous apprend (1) que Lycurgue se raillait de ceux qui prennent trop au sérieux l'institution du mariage ou qui ne savent pas à propos en faire plier les lois devant les lois supérieures de la patrie. Il recommandait au vieillard, mari d'une femme encore jeune, d'introduire auprès d'elle un homme du même âge, signalé par sa beauté et par ses vertus, afin de

(1) Vie (le Lijcurçiue.

féconder son lit par un sang généreux. De moine qu'on pouvait prêter sa femme , il était permis d'emprunter celle d'autrui, quand on la jugeait propre à donner à la République de vigoureux défenseurs et des citoyens utiles. Que sont ces exceptions à la fidélité conjugale, sinon la destruction même du mariage et un état voisin de la communauté des femmes ? Ces lois portèrent leur fruit, et, au temps d'Aristote, les femmes de Lacédémone sont signalées à toute la Grèce, qui pourtant n'était pas trop sévère , pour la licence de leurs mœurs.

• Il faut cependant rendre cette justice à Lycurgue que la violation des lois du mariage ne doit être, selon lui, qu'une exception. Dans la République imaginaire de Platon, elle devient la règle, sinon du peuple tout entier, au moins de la classe qui lui doit donner l'exemple, à laquelle sont confiés la défense et le gouvernement de l'Etat. Ce n'est pas assez que les guerriers soient privés de toute propriété, ils sont affranchis aussi de toutes les lois de la famille et par conséquent du mariage, afin que leur existence soit entièrement confondue avec celle de la République, afin qu'ils considèrent comme leurs enfants tous ceux de leurs concitoyens qui sont beaucoup plus jeunes qu'eux, comme leurs frères, leurs sœurs ou leurs femmes tous ceux qui ont le même âge, comme leurs pères et leurs mères tous ceux qui sont d'un âge beaucoup plus avancé. Platon fait de la communauté des femmes le complément nécessaire de la communauté des biens et une des conditions du patriotisme. Ce que Platon n'a fait que rêver sans s'apercevoir que ses rêves étaient en contradiction avec ses pensées, d'autres l'ont mis en pratique, au moins pendant un

temps ; car heureusement ces abominations ne peuvent pas être de longue durée. Nous laissons de côté les sectes gnostiques et hérétiques des premiers siècles de l'Eglise, caïnites, carpocratiens, manichéens et autres; d'abord parce que ces sectes avaient un caractère plutôt théologique que politique; ensuite parce que nous ne les connaissons que par leurs adversaires et que les témoignages mêmes qui nous viennent de cette source sont pleins de lacunes et d'obscurités. Nous arrivons à un fait plus certain et d'autant plus curieux qu'il s'est passé dans un monde que nous croyons à l'abri des révolutions sociales. Dans la Perse, à la fin du \^ siècle de notre ère, sous le règne de Kobad, père de Chosrau ou Chosroès, un enthousiaste appelé Mazdek prêcha avec un grand succès la communauté des biens et des femmes. « Toutes choses, disait-il, tant animées qu'inanimées, appartenant à Dieu, il est impie à un homme de vouloir s'approprier ce qui est à son Créateur et ce qui, en cette qualité, doit rester à l'usage de tous. » Ces doctrines trouvèrent un grand nombre de partisans parmi lesquels il faut compter le roi lui-même. On assure que le réformateur osa lui demander comme gage de sa bonne foi de lui abandonner la reine et que ce sacrifice aurait été consommé sans les larmes et les prières de Chosroès. Les disciples de Mazdek, mettant en pratique les principes de leur maître et ne reculant ni devant le rapt ni devant le pillage, jetèrent le pays dans la désolation. Il ne fallut rien moins qu'un soulèvement général pour rétablir l'ordre. C'est à la suite de ces troubles que Chosroès monta sur le trône à la place de son père renversé par l'indignation publique. Quant à Mazdek, il périt dans les supplices avec ses principaux adhérents.

Un évéïiGmeiit semblable se produit (kius l' Europe chrétienne et en France particulièrement au commencement du xiii"" siècle. C'est la prédication de la doctrine ou plutôt de quelques-unes des conséquences de la doctrine d'Amaury de Bène par l'orfèvre Guillaume. Nous avons peu de détails sur ce prophète du moyen âge, ce Mazdek chrétien ; mais nous savons quel était le Tond de ses idées. Il se disait appelé à inaugurer le règne du Paraclct ou du Saint-Ksprit. L'ancienne loi, selon lui, depuis longtemps périmée, était l'œuvre de Dieu le père, l'œuvre de la puissance, de la crainte et de la force. L'Evangile était l'œuvre de Dieu le fils, l'œuvre du Verbe ou de l'intelligence. Mais cette loi, avait accompli sa mission, comme la précédente, le temps était venu de prêcher au monde la loi du Saint- Esprit, la loi de l'amour. Or, quelle est la condition et quels sont les effets de l'amour ? C'est la ruine de toute distinction et de toute inégalité entre les hommes ; c'est la substitution du dévouement universel aux affections particulières et par conséquent de la communauté des biens à la propriété, de la communauté des femmes au mariage. D'ailleurs, de même que les hommes, l'esprit et la matière doivent être unis entre eux. Car l'union de l'esprit et de la matière, l'union de Dieu et de la nature, c'est la consécration de toutes les passions humaines, c'est la réhabilitation de la chair. Les disciples d'Amaury de Bène et de Guillaume eurent le même sort que ceux du prophète persan, ils furent brûlés et dispersés, exterminés par le fer et par le

feu . Mais leur doctrine ressuscita sous mille formes

diverses.

Nous ne nous arrêterons point à plusieurs sectes

célèbres des xiii*, xiv* et xv^ siècles, telles que les

112 HHILUSOPHIE DU DROIT ClVlI,

Lollards ou le tiers-ordre de Saint-François à sa décadence ; car ces associations n'avaient d'abord pour but que le renoncement, et elles sont tombées dans le désordre parce qu'elles avaient entrepris au-delà de leurs forces, et aussi parce qu elles vivaient dans l'oisiveté la plus complète, ne songeant pas que la mendicité suppose le travail et que, sous une forme déguisée, elle est un vol. Enfin, ce qui avait achevé de les décomposer par la corruption avant qu'elles fussent détruites par l'inquisition, c'est la pensée de concilier ensemble le mariage avec la vie et avec la communauté ascétiques.

Tel n'était point le but des anabaptistes du xvi^ siècle, soulevés et commandés parMiincer. Le langage de ce fanatique est exactement le même que celui des communistes les plus célèbres de ces derniers temps. « Nous sommes tous frères, disait-il, et nous n'avons qu'un commun père dans Adam. D'où vient donc cette inégalité de rangs et de biens que la tyrannie a introduite entre nous et les grands du monde ? Pourquoi gémirons-nous dans la pauvreté et serons-nous accablés de maux, tandis qu'ils nagent dans les délices ? N'avons nous pas droit à l'égalité des biens qui, de leur nature , sont faits pour être partagés sans distinction entre tous les hommes ?... Ce n'est pas seulement comme hommes que nous avons droit à une égale distribution des avantages de la fortune, mais aussi comme chrétiens (1). »

Le communisme, encore cette fois, ne tarda pas à produire son effet inévitable. Trente mille anabaptistes, constitués en royaume d'Israël dans la ville de

(1) Histoire des anabaptistes. — Miclielct, Mémoires de Luther.

LE COMMUNlSMi'! 113

Mulhausen, sous le sceptre éphémère do Jean de Leyde, ajoutèrent à la communauté des biens une autre communauté bien plus avilissante. Jean de Leyde voulut avoir un sérail comme David et Salomon ; les grands de sa cour et ses principaux sujets l'imitèrent, et bientôt après la communauté des femmes fut ouvertement prôchée et môme exigée par l'évôcpic anabaptiste David Georges, devenu prophète à son tour.

Nous avons prononcé le nom des frères moraves. Assurément, c'est là une association respectable et qui n'a rien de commun avec les bandes de Miincer et de Jean de Leyde. Formée des débris de l'ancienne secte des hussites, puis constituées sur d'autres bases par le comte de Zinzendorf, elle existe encore aujourd'hui, répandue dans le monde entier et entourée de son respect. Elle subsiste en partie par le commerce, en partie par l'industrie exercés de la manière la plus honorable, et n'a jamais connu la communauté des femmes. Pourquoi cela ? Parce qu'elle n'a jamais connu la communauté des biens. Chaque membre de la communauté peut disposer du fruit de son travail, après avoir contribué, dans une proportion définie par les statuts, à l'entretien du fonds commun. Elle nous offre une sorte de compromis entre la liberté individuelle et la communauté, lequel, en laissant subsister le mariage, le subordonne cependant à la volonté des chefs de l'association. Les frères moraves nous offrent donc, sous forme d'une exception mitigée en raison du relâchement des liens de la communauté, une nouvelle preuve de ce principe, que l'abolition de la propriété emporte nécessairement l'abolition de la famille.

C'est le même enseignement qui s'offre à notre esprit, quand nous passons du domaine des expériences à

celui des pures utopies. Hors du communisme proprement dit, du communisme avoué que nous connaissons maintenant par ses œuvres et qui essaierait en vain de nous dissimuler ses conséquences en revêtant une forme et en parlant un langage purement économique, la pensée chimérique d'abolir la propriété a donné naissance parmi nous, il y a quelques années, à deux systèmes principaux : le saint-simonisme et le fouriérisme. Il n'entre pas dans notre dessein d'analyser en ce moment ces systèmes aujourd'hui connus de tous, encore moins de discuter leurs principes, soit qu'ils appartiennent à la métaphysique ou à l'économie politique. Nous nous borneronsà signaler la conclusion à laquelle ils sont arrivés par rapport à la famille. L'un et l'autre mit substitué au mariage le libre amour. L'un et l'autre ont aboli les droits et les devoirs de la paternité en étouffant la liberté sous la toute-puissance de l'Etat, représenté ici par un homme à la fois grand prêtre et dictateur politique, pontife et roi, là par une association industrielle qui répartit les jouissances suivant le capital, le travail et le talent de chaque associé. Cela est parfaitement conséquent. Rien ne m'appartient ; je suis moi-même dans la main du souverain qui me classe suivant ma capacité et suivant mes œuvres. Pourquoi donc aurais-je le droit de garder avec moi , de faire participer à mes avantages une femme, des enfants dont la capacité et les œuvres sont inférieures aux miennes ? Le même raisonnement s'applique à l'association fouriériste. J'ai un capital : ma femme, mon fils n'en ont pas. J'ai du talent : ma femme, mon fils n'en ont pas. J'ai travaillé : ma femme, mon fils ont été malades, faibles, infirmes. Comment l'Etat me permettrait-il de violer en leur faveur les

R'^'lcs d'une juste répartition y II faut d'ailleurs que je fasse la part de la caballslc et de la impillonne qui m'obligent à voltiger , comme l'insecte ailé qui se nourrit de fleurs, d'un travail et d'un amour à un autre. Devant ces conséquences, devant ces utopies, devant ces faits qui épuisent en ([uelque sorte les forces du communisme et nous le livmnt tout entier, la caus(i que nous voulions soutenir est gagnée : on ne peut toucher à la propriété qu'en touchant à la famille ; on ne peut ébranler la première qu'en renversant la seconde, parce que la propriété c'est la liberté, parce que la liberté c'est la dignité de l'homme, c'est le palladium de l'amour aussi bien que du devoir, c'est la sauvegarde des sentiments et des mœurs. Partout où la liberté est compromise, il nefautpasplus compter sur les mœurs que sur les caractères.

Franck. — Droit civil. 10

CIIAPITllE XIV

La proiu'iété est nécessaii^e à la société en général et à la civilisation

Si nous avons prouvé que la cause de la propriété est a])Solument inséparaljle de celle do la liberté et de celle de la famille, on comprendra qu'elle n'est pas moins nécessaire à la société en général ou plutôt à la civilisation, sans laquelle la société elle-même est sans force et sans dignité. C'est la dernière des trois propositions dans lesquelles nous avons lîiit consister la défense de la propriété ou, ce qui est la même chose, du capital, puisque le capital n'est que la propriété conservée, accumulée par le travail, ou le travail accumulé, comme disent les économistes.

Nous ne voulons pas nous appesantir sur le côté matériel de la question. Nous ne voulons pas rappeler ce que les progrès de l'industrie, irréalisables sans les progrès du capital, ont fait pour la satisfaction des besoins physiques de la vie, même dans les régions les plus humbles et les plus dépouillées de la société. Il suffit de faire remarquer combien nous sommes éloignés de cette époque de lugubre mémoire où le magistrat

d'une de nos provinces disait à un roi de France : « Sire, une partie de votre peuple est condamnée en ce moment à se repaitre, comme les bètes, de l'herbe des champs. » Grâce à l'impulsion que le capital, aidé par la science, a donnée à l'agriculture, et aux bienfaits de l'agriculture multipliés par la puissance de la navigation et du commerce, la famine, qui reparaissait autrefois en moyenne tous les cinq ans et même, selon quelques-uns, tous les trois ans, n'est plus connue que de nom dans les parties de l'Europe civilisée où le travail est libre, où les capitaux sont libres, où le commerce est libre. La cherté elle-même n'y apparaît qu'à de rares intervalles et pour un temps de plus en plus limité.

L'extension du bien-être ne s'est point arrêtée à la nourriture de l'homme, mais se manifeste aussi dans ses vêtements, dans ses habitations, dans toutes les habitudes de sa vie extérieure, et les industries qui ont produit ce résultat sont elles-mêmes le produit de l'intelligence et du capital. Des vérités aussi sensibles n'ont pas besoin de démonstration. Mais ce qui tient la première place, ce sont les besoins de l'ordre moral et intellectuel, c'est la faim et la soif de l'âme, non moins réelles et plus difficiles à satisfaire que celles du corps. Eh bien ! nous oserons affirmer que ces besoins d'une nature supérieure ne réclament pas moins que les autres l'intervention constante et le concours actif du capital. Il peut sembler étrange, mais c'est une vérité incontestable , qu'en supprimant le capital on se condamne par là môme à supprimer la science, à supprimer les arts, à supprimer la poésie, la charité, à dépouiller jusqu'à la religion de sa majesté et de son prestige.

NÉCESSITÉ DE LA l'IlOPUIÉTÉ II'.)

Si l'on passe en revne tontes les sciences les nnes après les antres, on voit (|u'il n'y en a pas une qui puisse se passer des loisirs nécessaires au travail de la pensée, et que la plupart d'entre elles réclament en outre des instruments, des matériaux souvent rares et précieux et do coûteuses expériences. Pour remplir toutes ces conditions , il faut un capital , il faut le travail accumulé ou l'épargne' de plusieurs générations. Ce sont .les prêtres égyptiens , propiiétaires d'une grande partie du sol de leur pays, qui, dans les loisirs et la solitude des temples, inventent la géométrie. Ce sont des philosophes grecs, assez riches pour voyager dans un temps où les voyages duraient longtemps et coûtaient cher, Thaïes, Pythagore, Démocrite, qui vont leur emprunter ces premières et informes découvertes pour les féconder ensuite par l'activité de leur propre génie. Pythagore surtout devait jouir d'une assez belle fortune s'il est vrai, comme le raconte la légende , qu'après avoir trouvé les propriétés du triangle rectangle, il ait, par un élan de pieuse reconnaissance, offert aux dieux une hécatombe, c'est-à-dire un sacrifice de cent bœufs. Mais pourquoi parler des mathématiciens de la vieille Egypte et de l'ancienne Grèce? Ne savons-nous pas que Kepler a mis vingtdeux ans à découvrir les lois mathématiques de l'astronomie ? Newton n'en a pas mis moins à créer le système de l'attraction universelle et le calcul infinitésimal, ni Laplace à écrire son Traité de la mécanique céleste. De quoi vivaient ces grands hommes sur la terre pendant qu'ils nous exphquaient la structure et les mouvements du ciel ? Ils vivaient du travail et de l'épargne des générations qui les avaient précédés, ou des revenus d'un capital formé avant eux et sans eux.

Rien donc de plus barbare et de plus insensé que cette maxime solennellement adoptée par un des congrès de la Société internationale : « Chacun doit produire en raison de ce qu'il consomme. » Supposer qu'on se rend agréable aux populations ouvrières en leur enseignant de pareils principes, c'est supposer qu'elles sont insensibles à tout ce qui honore le nom d'homme, à tout ce qui constate notre puissance et notre grandeur ; c'est contester leur participation aux lumières de la raison et de la conscience, c'est leur infliger le plus sanglant de tous les outrages.

De toutes les sciences, les mathématiques sont celles qui exigent le moins de sacrifices matériels, ou, si l'on nous permet cette expression triviale qu'autorise le sujet, ce sont celles qui occasionnent le moins de frais. Elles ne réclament guère que des loisirs et quelques appareils de facile construction. Il en est autrement de l'astronomie expérimentale , de la physique , de la chimie, de la zoologie, des sciences médicales et surtout dés sciences mécaniques. Ici la méditation solitaire ne suffit pas ; il faut un vaste champ d'observation qu'on n'embrasse qu'à force de déplacements et de voyages, il faut des auxiliaires et des associés, il faut des instruments variés et comphqués, il faut de riches laboratoires , il faut une longue série d'expériences, et ces expériences n'ont aucune autorité si elles ne sont faites sur une grande échelle. Aussi l'inventeur , dans cette portion des connaissances humaines, se trouve-t-il réduit à une entière impuissance, si quelque riche capitahste n'a assez de foi dans son invention et assez de courage pour la mettre à l'épreuve. Qui est-ce qui doit courir les risques de ces essais, dans lesquels on a vu plus d'une fois s'en-

NKCIvSSITK DE LA PROPRIKTK 151

gloiitir dos millions et dont la plupart n'ont roussi qu'après une ou doux générations do victimes ? Evidemment ce n'est pas l'Etat ; car l'argent qu'il demande aux contribuables pour la défense do leur liberté ot do leur sécurité , il ne lui appartient pas do le dépenser dans des expériences douteuses. C'est bien moins encore une association d'ouvriers qui n'a de capitaux qu'autant qu'il est nécessaire pour alimenter son travail et qui a besoin de son travail pour sa subsistance. Ce sera donc ou un capitaliste assez puissant pour supporter un tel fardeau ou une compagnie de capitalistes. Ce sont précisément des compagnies de cette espèce, placées d'ailleurs sous la surveillance de l'Etat, c'est-à-dire de la société tout entière, qui ont fait construire nos chemins de fer et nos lignes télégraphiques, qui ont fondé et organisé le service do nos bateaux à vapeur. Elles ont mis à la portée de tous l'usage de ces merveilleuses créations qui, en supprimant le temps et la distance, ont plus que doublé la vie humaine. Il est impossible que ces divers agents do communication ne servent pas un jour à réunir dans une même famille toutes les nations civilisées de la terre. Que risquons-nous, d'ailleurs, en accueillant cette pensée consolante ?

Le capital ne joue pas un moindre rôle dans la naissance et le développement des arts que dans l'application, les progrès et la formation même des sciences. Les arts ont eu pour berceau les palais des princes et des grands ou les cités républicaines qui l'emportaient sur toutes les autres à la fois par leur génie et par leurs richesses. Telles étaient Athènes dans l'antiquité , Florence et Venise au moyen âge et pendant le siècle de la Renaissance. La même observation s'applique

1Ô2 PHILOSOPHIK DU DllOIT CIVIL

aux princes et aux grands seigneurs. Ce ne sont pas les plus puissants dans l'ordre politique qui se montrent les plus favorables aux artistes et à leurs œuvres ; ce sont ceux qui unissent la culture de l'esprit à l'éclat de la fortune. Les Médicis, les papes Jules II etLéonX ont fait plus pour cette branche de la civilisation que Louis XI, qu'Henri VIII et tous les empereurs d'Allemagne. Il y a des arts, tels que la musique et le dessin, qui se passent de ce concours extérieur et semblent puiser uniquement dans leur propre fonds ; mais les artistes, quels qu'ils soient, demeurent dans tous les cas les pensionnaires du capital. Etrangers aux travaux de l'industrie et aux arts mécaniques, exposés môme, quand ils consentent à y prendre part, à appesantir leur esprit et à se gâter la main, ils sont obligés d'attendre leur subsistance de l'épargne d'autrui.

Nous en dirons autant du poète. Sans doute, les chants harmonieux qui tombent de ses lèvres et qui, répétés d'âge en âge, ravissent en extase un nombre infini de générations humaines, sortent tout entiers de son âme inspirée. Ils n'attendent point, pour jaillir de leur source divine, les promesses d'un roi ou la protection d'une république. Ils n'ont pas besoin, pour valoir leur prix , d'être enchâssés dans l'or et les pierres précieuses ; mais celui qui nous a apporté ce présent, avant d'être immortalisé par la gloire , est un homme comme nous ; sa vie est soumise aux mêmes conditions que la nôtre , et qu'est-ce qui y pourvoira sinon l'excédent de nos ressources sur nos dépenses nécessaires, c'est-à-dire notre capital ? Nous nous rappelons un petit poème de Schiller (l), où

(l) Le parlaqc de la terre. Die TheUunq (1er Erde.

NKC1-:SSITK DE L,\ PlKJl'llIK'l'H \:,:i

l'on nous montre Jupiter faisant entre les hommes le partag-e do tous les biens de ce monde. Cette tâclie accomplie , ai'rive le poète qui , perdu dans ses rêveries, se présente quand il ne reste plus rien à donner. Il pleure, il se lamente, il se plaint avec amertume do l'oubli dont il est victime. « Consoletoi, lui répond le père des dieux, ta part est encore la meilleure, car toutes les fois que tu auras envie de vivre avec moi dans mon ciel, il te sera ouvert (1). » Cela est facile à dire ; mais dans le ciel des poètes, dans le monde idéal, il n'y a ni à boire, ni à manger; il n'y a ni vêtements, ni abri. Il n'est pas logeable, tout infini qu'il est. Il faut donc autre chose ; les poètes ne vivent plus d'aumônes aujourd'hui, comme du temps d'Homère; ils ont besoin d'une pension ou d'une place à l'Académie ; ils ont besoin de la recette des théâtres où se jouent leurs pièces, ou de l'argent avec lequel on paie le recueil de leurs vers ; autant d'effets différents d'une même cause, autant de rémunérations différentes obtenues du capital.

A la poésie et aux arts se rattache étroitement la rehgion qui leur a donné naissance et dont ils sont restés les plus éloquents interprètes. Enivrés d'orgueil, aveuglés par l'esprit de système, acharnés à la défense d'un paradoxe ou distraits par l'intérêt ou par la passion, emportés par le torrent des affaires ou des plaisirs , soutenus d'ailleurs et protégés contre les conséquences de leur opinion par les lois et les mœurs de la société, des hommes isolés ont pu se laisser glisser sur la pente de l'athéisme en se glorifiant de l'abaissement qu'ils revendiquaient pour eux-

(1) ^yill.'it du in mcinem Hiinmrl mit inir li'hrii, — ■<" ofl du h'ommst, soll er dir ojfeu sein.

mêmes et pour le genre hmiiain. Mais qu"un peuple tout entier, et surtout qu'un peuple libre ou qui aspire à la liberté se passe de croyances religieuses, que la religion ne tienne aucune place dans ses idées, dans ses sentiments, dans son éducation, voilà ce que la raison se refuse à comprendre. Si la sagesse et l'amour, l'intelligence et la volonté n'ont eu aucune part à la formation et ne jouent aucun rôle dans le gouvernement de l'univers, comment interviendraientils dans l'organisation et dans le gouvernement des sociétés humaines? Si Dieu et l'âme, le suprême bien, l'éternelle justice ne sont que des mots vides de sens, quel but, quel idéal les hommes proposeront-ils à leurs actions ? Quels freins imposeront-ils à leurs appétits? Si l'homme n'est qu'un produit fatal des forces aveugles de la matière , matière lui-môme , corps organisé que le temps seul a revêtu de sa forme actuelle, arrière-petit-fils de l'orang-outang, en quoi consisteront ses droits, puisqu'il est privé de libre arbitre et ne connait pas le devoir ? Entre les individus, entre les partis, entre les peuples il n'y aura qu'une seule question à résoudre, celle de savoir qui sera le plus fort. Le monde se divisera par races au lieu de se diviser par nationalités et, à l'exemple de ce qui se passe dans la nature animale, la race la plus forte ne fera que céder à un instinct irrésistible, et par conséquent légitime, en dévorant ou en détruisant des races plus faibles. Ciest précisément la doctrine que soutiennent aujourd'hui certains peuples aveuglés par la fortune. Leur prétention, c'est d'être des hommes de proie dont les appétits implacables et les forces naturelles ont été secondés par la stratégie et la mécanique. Nous saurons, il faut l'espérer, placer notre ambi-

Nî;CESSITl': DE LA PROPRlK'lf': 155

tioii plus haut, et rien ne contribuera autant à nous y faire réussir que la force vivifiante et bienfaisante des idées morales et religieuses. Mais une religion, si détachée qu'elle soit des choses do la terre, suppose un enseignement, un culte, des temples, des autels, un apos- . tolat, ini sarcerdoco, toutes choses qui se rattachent à l'ordre économique, toutes choses qui commandent des sacrifices et des dépenses ou qui ne peuvent se passer du capital." Cette relation nécessaire entre la rehgion et le capital est plus évidente encore dans le système qui est aujourd'hui en faveur chez un grand nombre de publicistes. Si l'Église et l'Iiltat doivent désormais se séparer l'un do l'autre, si l'État doit refuser toute subvention et toute protection aux diverses communions religieuses, il en résultera que les fidèles de chaque communion devront supporter toutes les charges de leur culte respectif. Ce ne sera plus seulement le capital public, ce sera le capital individuel qui paiera la rançon de leur foi et de leur indépendance.

Point de religion sans charité. On n'aime pas Dieu, si l'amour qu'on a pour lui ne se répand en bienfaits sur les créatures, et si l'on n'aime les créatures, les créatures humaines à cause de lui, à cause des perfections qu'il a mises en elles. Or, si la charité peut quelquefois, dans la vie privée , s'exercer aux dépens de notre nécessaire, il faut, dans la vie publique, qu'elle puisse compter sur le superflu. Sans provisions, sans ressources durables, sans capitaux assurés, elle ne peut rien fonder d'efficace ni de grand. Ce n'est pas avec rien que l'on crée des hôpitaux, des maisons de secours et de refuge, des asiles de nuit et de jour, des crèches, des salles d'asile, une assistance organisée sur de larges bases. Que ce soit

l'Etat OU de libres associations qui se chargent de cette tâche, les conditions à remplir seront les mêmes. Nous venons d'exposer tous les principes sur lesquels repose la propriété, avec les faits les plus propres à les mettre en lumière, il nous reste à montrer comment la propriété a été attaquée et quelle est la valeur des arguments au moyen desquels on s'efforce de la détruire.

ciiAprniE XV

Adversaire do la propriété. — Idée générale de la doctrine de Proudhon.

Nous laissons de côté le communisme, le fouriérisme, le saint-simonisme, les doctrines de Grotius, de Rousseau, de Mably, de Brissot; car toutes ces théories , envisagées uniquement par rapport à la propriété, reposent sur la chimère de la communauté primitive, dont nous avons fait justice. Parmi les adversaires de la propriété il y en a un qui mérite particulièrement de fixer notre attention, parce qu'il a apporté dans la question des éléments nouveaux, parce qu'il l'a envisagée d'un point de vue original ou tout au moins personnel, parce qu'il a dépensé autant de talent, de science et de logique que peut en comporter une cause perdue d'avance : nous voulons parler de l'auteur du mémoire: QiC est-ce que la propriété ?

On sera mieux préparé à comprendre les arguments de Proudhon contre la propriété et surtout les moyens par lesquels il s'efforce de la remplacer, si l'on s'est

158 l'HlLU^SUPHJE DU DROIT CJVJI.

fait une idée générale de sa doctrine, telle qu'elle se développe à travers ses ouvrages, depuis son premier mémoire jusqu'à son livre de la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise et même son traité de la Guerre et la Paix. Nous ne croyons donc pas inutile d'en présenter ici un résumé sommaire.

Dans la plus haute question de la métaphysique et de la religion, celle de Dieu, Proudhon ne se contente pas de nier, il se pose en ennemi ; il se déclare non pas athée, mais antithéiste. C'est la qualification dans laquelle il a lui-même résumé sa profession de foi. Tout le monde connaît les mots à sensation, mots de rhéteur, non de philosophe, qu'il a écrits dans son Système des contradictions économic[ues : « Dieu, c'est sottise et lâcheté ; Dieu , c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère ; Dieu, c'est le mal. »

Conformément à cette déclaration, Proudhon, dans un de ses écrits les plus confus et les plus obscurs, De la création de V ordre dans l humanité [{), supprime à la fois la philosophie et la rehgion. Il ne traite pas mieux l'économie pohtique, du moins celle de son temps, et le socialisme , tel qu'il le connaissait , aboutissant sous toutes ses formes au communisme. La première n'est à ses yeux qu'une routine qui autorise la spoliation, et le second une utopie heureusement irréalisable , parce que si elle pouvait se réaliser elle engendrerait la misère . « Ptotirez-vous de moi , communistes, écrit-il quelque part, vous me dégoûtez. »

Sto'icien en théorie et professant en principe un

(1; In-18, Paris, 1843 et 1819.

LA DOCTRINE DE PHOUDHON lô'J

grand respect pour la dignité humaine, il s'eirurce néanmoins de retrancher de la vie tout ce qui l' honore et l'élève, l'art , la poésie, l'amour et, sous quelque nom que ce soit, le culte de l'illéal. Ce culte est pour lui la marque certaine d'une société rétrograde. 11 condamne comme un crime un mariage contracté par amour et engage les parents à le punir dans leurs enfants par l'exhérédation. Ennemi de la licence, il ose pourtant dire que les hétaïres qui suivaient les Dix mille de Xénophon étaient plus utiles que ne le sont les vierges consacrées à Dieu, les sœurs de charité.

Sa politique se résume en un seul mot : l'anarchie, qu'il a toujours soin de ramener à sa signilication étymologique en l'écrivant de la manière suivante : An-ardiie. Il veut dire par là que toute hiérarchie, que toute subordination, que toute distinction entre gouvernants et gouvernés doit disparaître du sein de la société. Il est le véritable père des anarchistes de notre temps et l'héritier de ceux de la fin du xv!!!*" siècle. Dans Robespierre, le disciple fanatique de Rousseau, il ne voit qu'un aristocrate et un réactionnaire. Il se déclare pour la Commune de 93, pour Hébert, Anacharsis Clootz , Chaumette et Marat. Toutes ces opinions, Proudhon les soutient dans son grand ouvrage, celui qui l'a fait condamner à trois mois de prison et à 4,000 fr. .d'amende : La Justice dans la Révolution et dans l'Église (1). Quant au droit international, dans son livre de la Guerre et la Paix (2), il Fidentifie avec le droit de la force. Le droit delà force, si nous l'en croyons, est aussi évident que le droit du travail, le droit de l'intelligence, le droit

(1) 3 volumes in-18, Paris, 1858.

(2) 2 volumes in-18, Paris, 1.

do la conscience. Il justifie la conquête et la guerre. Proudhon va même jusqu'à faire de la guerre « l'idéal do la vertu humaine » ; ce qui ne l'empêche pas de prédire la fin de la gue'rre. « L'humanité seule est grande, dit-il. Or, je crois pouvoir le dire en son nom, l'humanité ne veut plus la guerre. » (T. II, p. 414.) Pourquoi cela, si la guerre est « l'idéal de la vertu humaine » ?

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