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CHAPITRE XVII

Suite des argumcnis de Proudhon contre la i^ropriété.

La propriété, si nous on croyons son grand adversaire, repose principalement sur deux bases : le droit du premier occupant ou tout simplement l'occupation, et le droit du travail. Eh bien ! ces deux principes, Proudhon les accepte, il ne cherche ni à les restreindre ni à les affaiblir; mais, par un de ces tours de force qui lui sont familiers, il les tourne contre la conséquence qu'on a voulu en tirer ; il prétend démontrer que le droit d'occapation empêche la propriété de se former et que le droit du travail la détruit.

Supposez, dit Cicéron, un théâtre public, mais qui ne peut contenir tous les habitants de la ville ou du pays qui l'a fait construire: à qui appartiendront, pendant chaque représentation, les places de ce théâtre ? Évidemment à ceux qui les auront occupées les premiers : Quemadmodum theatrum, cum commune sit, recte ta,m.en dici potest ejus esse eum locum. quem, quisque occiqoârit. Voilà ce qu'on appelle le droit du premier occupant. C'est par l'exercice instinctif

de ce droit que la terre, primitivement commune au genre humain, est tombée au pouvoir de quelques-uns. Mais cette appropriation est-elle juste? Non, répond Proudhon ; et il ne veut pas d'autre preuve de son allégation que le principe même qu'on invoque et la comparaison dont on vient de se servir. Si la terre peut être assimilée à un théâtre ouvert à tous, c'est qu'elle est la propriété du genre humain et non celle de quelques hommes. Chacun, sans doute, y pourra occuper la place qui lui est nécessaire, mais rien de plus. Il la gardera aussi longtemps qu'il sera en état de s'en servir, mais pas au delà. Est-ce que, dans le tliéâtre dont on parlait tout à l'heure, on permettrait à une seule personne de s'emparer de plusieurs places à la fois et d'empêcher ainsi les autres d'assister au spectacle ? Est-ce que, une fois sorti de cette enceinte, elle peut encore disposer de la place qu'elle a cessé d'occuper? Non, elle ne lui appartient qu'autant qu'elle la garde, ou tout au moins qu'elle est présente à la représentation.

C'est que le droit du premier occupant ne fonde pas la propriété, mais seulement la possession, c'est-à-dire la jouissance personnelle et temporaire, tout au plus viagère, de la portion du sol que nous pouvons cultiver ou des objets qui servent à notre usage. Mais Proudhon ne s'arrête pas là. Confondant le droit du premier occupant, qu'il avait d'abord consenti à reconnaître, avec l'occupation ou la prise de possession en général, il arrive bientôt à soutenir que le nombre des places à un spectacle public doit être rigoureusement égal à celui des spectateurs, qu'il faut qu'elles s'étendent ou se resserrent dans la proportion où ceux-ci décroissent ou augmentent, et que la même règle doit être

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appliquée ù la possession de la terre : par consé({uciit, il en sera attrilnié à chacun une fraction qui aura pour dénominateur le nombre des copartageants, c'est-àdire le nombre de la totalité des hommes répandus à la surface du globe. Or, ce nombre n'étant jamais le même, le partage aussi devra changer à chaque instant, et la propriété, toujours remise en question, ne pourra ni s'asseoir ni se former.

Ce raisonnement ne répond ni à la gravité de notre temps, ni à l'importance du sujet. On le croirait emprunté aux plus mauvais jours de la scolastique, et encore serait-ce lui faire ])eaucoup d'honneur. Il est tout au plus digne de ces artistes en paroles que Platon a mis en scène dans ses immortels Dlakuj lœs et Pascal dans ses Provinciales. Sur quoi repose-t-il, en effet ? sur la confusion de deux choses, non seulement différentes, mais absolument opposées, absolument incompatibles : le droit du premier occupant et le droit d'occupation en général, le droit d'occupation pour tous. Le droit du premier occupant, c'est la condamnation formelle du droit d'occupation en général. La terre, pour s'en tenir à ce seul exemple, appartient-elle légitimement aux premiers qui ont pu s'en emparer, aux premiers qui ont pu et qui ont su la retenir sous leur pouvoir ? tous ceux qui sont arrivés après eux, — à moins d'un échange, d'une donation ou de tout autre moyen autorisé par le droit, — doivent être exclus de ce genre de propriété. Ils ressemblent à ce convive attardé cité par Maltlius : au banquet de la propriété foncière, il n'y a pas de couvert mis pour eux. Au contraire, la terre appartient-elle à tout venant ? tous ceux qui en ont envie sont-ils autorisés à en jouir? Alors ne dites plus qu'elle appartient au premier

occupant, car elle n'appartient en réalité à personne ; elle ressemble à une succession toujours ouverte en présence d'un nombre toujours croissant de compétiteurs.

Il faut bien que l'on se décide pour l'une ou l'autre de ces deux idées contradictoires. Choisira-t-on le droit d'occupation? alors on est conduit malgré soi bien au-delà du point où Proudhon s'est arrêté ; car le droit d'occupation a pour conséquence, non seulement l'abolition de la propriété, mais celle de la possession individuelle. En effet, si la terre doit être divisée en autant de parts qu'il y a d'hommes répandus à sa surface, et si le nombre de ces hommes varie sans interruption ou augmente, comme l'a ditMalthus, suivant une progression géométrique, qui pourra goûter un seul instant de paix et de sécurité ? qui osera se croire chez lui et compter sur le lendemain ? Ce sera, dans sa plus hideuse extension, sous sa forme la plus brutale, le communisme, cette religion de la misère, comme Proudhon l'appelle, et pour laquelle il n'a pas assez de mépris : « Retirez-vous dit-il aux partisans de ce système; retirez-vous, vous me dégoûtez. »

Si, au contraire, l'on s'arrête au droit du premier occupant, ce droit sera nécessairement le droit de propriété; car, à moins d'un acte de donation, d'échange et de transmission légitime, — ce qui est encore une manière d'user de sa propriété, — les mêmes biens, les mêmes portions de terre resteront toujours aux mains des mêmes détenteurs et ne pourront en être arrachés par les nouveau- venus ou par la société entière, que par un acte d'usurpation et de violence. Quant à la comparaison qu'on a voulu établir entre l'occupation du sol et celle d'un théâtre public, elle est radicalement

fausse. D'abord un théâtre public a toujours un propriétaire, à savoir la ville ou l'État qui l'a fait construire. Ce propriétaire collectif ne peut laisser aux particuliers que l'usufruit ou la jouissance temporaire de son bien. Encore cette jouissance est-elle restreinte par le droit du premier occupant, car personne n'admettra que le nombre des places puisse toujours être égal à celui des spectateurs qui, les jours de représentation publique, font queue à la porte. Mais le genre humain n'est pas au même titre propriétaire de la terre, car il ne l'a pas faite, il ne la réclame pas, il ne pourrait ni ne voudrait la posséder en masse; elle n'appartient qu'à ceux qui lui ont fait subir une occupation efficace, qui l'ont domptée et transformée par leurs œuvres. Ensuite, peut-on dire que la terre manque aux homme comme les places, dans un théâtre, manquent aux spectateurs ? Assurément non. Il n'y a jusqu'à présent qu'un'seul dixième de la partie habitable de notre globe qui soit réellement occupé ou mis en culture. Les neuf autres dixièmes restent à la disposition de ceux qui voudraient les faire valoir. Mais, nous répondra-t-on peut-être, je me plais où je suis. C'est la place que vous occupez qui tente ma convoitise, non celle qu'il faudrait conquérir sur des plages lointaines, au prix de mille dangers et d'effroyables fatigues. Un tel langage, s'il pouvait être avoué, serait la revendication du droit, non du premier, mais du dernier occupant, ou pour l'appeler de son véritable nom, ce serait la spoliation érigée en système, l'apologie audacieuse du vol à main armée. L'argumentation deProudhonn'a donc porté aucune atteinte au droit du premier occupant. Elle l'a plutôt fortifié qu'ébranlé, elle lui a donné une valeur qu'il

n'a point pir lui-même. Voyons si elle est plus forte contre le droit du travail. Examinons s'il est vrai que le droit du travail, loin de fonder la propriété, en est la destruction.

L'auteur des mémoires sur la propriété commence par établir que le travail ne donne des droits que sur les résultats ou les produits dont il est la source, sur les œuvres dont il est le créateur, et nullement sur la matière ou les instruments naturels qu'il est obligé d'employer. S'il en était autrement, il faudrait dire que le pêcheur est le propriétaire de la rivière où il jette ses filets et le chasseur des forêts où il poursuit le gibier, de l'air à travers lequel il frappe les oiseaux au vol. Qui oserait soutenir une telle proposition? Qui oserait nier que l'eau, l'air, et les forêts vierges qui n'ont pas encore été envahies par l'usurpation, appartiennent à tous les hommes ? C'est de la même manière, ajoute Proudhon, que la nature leur a donné à tous la terre, pour la posséder et l'habiter ensemble ; et ce que la nature leur a donné à tous, aucun homme, ni aucune autorité humaine, ni législation, ni coutume, ni tradition, ni prescription, ni concession, ne peut l'aliéner au profit de quelques-uns.

De plus, la terre c'est l'instrument universel, car aucun travail ne peut avoir lieu sans elle, elle est l'instrument nécessaire à tous les hommes pris en masse, celui dont ils ne peuvent se passer dans aucun temps ni dans aucune contrée. Or, le travail est à la fois leur droit et leur loi. Tout homme qui ne travaille pas est indigne de vivre. Tout homme qui veut travailler a le droit d'en revendiquer les moyens. Donc la terre, quiest le premier et le plus indispensable de ces moyens, ne peut être possédée par les uns au préjudice des autres.

Mais quoi ! tous seront-ils admis à posséder le sol au même titre V N'y aura-t-il aucune différence entre ceux qui l'ont déjà fécondé de leurs sueurs et ceux qui n'ont encore rien fait pour enrichir le patrimoine du genre humain y Proudhon ne porte pas l'injustice aussi loin. Il accorde aux premiers un droit d'option ou de préférence, c'est-à-dire le droit de garder, dans le commun partage, la portion à laquelle ils se sont attachés par leur labeur même. Les autres , selon l'expression de Robespierre, se contenteront de la part que leur aura assignée la loi.

Supposons pour un instant que ce travail donne un droit, non seulement sur les produits de la terre, mais sur la terre elle-même, qu'arrivera-t-il? Le propriétaire qui ne fait rien sera bientôt dépossédé par le fermier qui travaille. En tout cas, le fermier deviendra copropriétaire de celui qui lui a loué sa ferme; car c'est lui qui adonné aux terres leurplus-value, il en est jusqu'à un certain point le créateur. Or, ce qu'on dit du fermier s'applique tout aussi bien au cultivateur qu'il emploie, et au garçon de charrue qui travaille sous ses ordres. Donc le droit du travail, loin de fonder la propriété foncière, ne fait que la déplacer, la partager indéfiniment et par conséquent la détruire. En la faisant passer constamment d'une main dans une autre, il la fait disparaître pour introduire à sa place la simple possession.

Ce raisonnement, si nous en croyons Proudhon, ne s'applique pas uniquement à la terre, il renverse du même coup toute autre espèce de propriété ; car les rapports qu'on vient de nous signaler entre le rentier et le fermier, entre le fermier et le journalier, nous les retrouvons aussi entre l'ouvrier et le fabricant, entre Franck. — Droit civil. 12

le fabricant et le capitaliste. Le travailleur, de quelque nom qu'il s'appelle, estle véritable créateur du capital, quand même il ne ferait que le conserver ; car, dans l'ordre économique, conserver c'est créer. S'il en est le créateur, en vertu des droits du travail, il en est le propriétaire. Par conséquent, ici comme tout à l'heure, dans la sphère de l'industrie comme dans celle de l'agriculture, la propriété ne fait que passer de main en main, elle se forme toujours et ne se fixe jamais, elle est partout et ne peut être saisie nulle part : ce qui revient à dire qu'elle n'existe pas, qu'il n'y a pour tous qu'un droit de possession, que personne ne peut prétendre à un droit de propriété.

Pour achever la démonstration de cette thèse : que le travail est inhabile à fonder la propriété, que le droit du travail et ce qu'on appelle le droit de propriété sont deux termes contradictoires, Proudhon a recours à un autre argument qui n'appartient qu'à lui ou du moins que nous ne nous rappelons pas avoir rencontré ailleurs. Il n'y a pas un seul travail, dans l'état de civilisation, qui s'accomplisse par des hommes isolés ou qui ne reçoive une grande valeur de l'association, de la force collective dont l'emploi lui est nécessaire. Par exemple, l'obélisque de Louqsor n'a pu être dressé sur son piédestal que par un certain nombre d'hommes travaillant ensemble. Le même nombre d'hommes, travaillant à la même tâche successivement et isolément ne seraient arrivés à aucun résultat. Il en est de même de toutes les œuvres de l'industrie et du travail même de la terre. Il faut que la terre soit labourée, cultivée, ensemencée, et que la récolte se fasse dans la saison voulue, autrement elle reste stérile ; et pour qu'il en soit ainsi, il faut le tra-

vail simultané d'un grand iiomljro do bras, il faut une couvre collective. Or en supposant que le propriétaire, le capitaliste, le fabricant, le fermier rétribue chacun de ses ouvriers suivant son œuvre, il restera toujours le débiteur, et le débiteur insolvable do l'association. Il aura récompensé le travail personnel, mais il aura encore à reconnaître le travail collectif. Lui sera-t-il permis d'en jouir sans rémunération? Lui sera-t-il permis d'accaparer et de garder à son profit ce qui est l'œuvre et par conséquent la propriété légitime de plusieurs ? La propriété, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, est donc souverahiemont injuste, et cela à cause des droits du travail. Tout produit, et, par conséquent, tout capital est une propriété sociale, dont nul ne peut s'arroger la jouissance exclusive (1).

De là une autre conséquence qui est particulièrement chère à Proudhon et qui forme la base principale de son système ou de l'organisation nouvelle qu'il propose à la société. Les hommes, quelle que soit la diversité de leurs aptitudes et de leurs talents, étant réduits à l'impuissance les uns sans les autres, deviennent égaux par leur association, puisque cette association leur est nécessaire à tous au même degré. Il sera donc juste de leur accorder le même salaire, et, pour que l'application de cette règle soit possible, on les empêchera de fournir au-delà de la tâche que la société réclame. Pourquoi, en effet, celui qui peut plus usera-t-il de ses forces pour ôter à son frère, avec le travail, le pain qui lui est nécessaire ? Cette tâche une fois déterminée, peu importe que celui-ci l'accomplisse en six heures, celui-là en douze* L'essentiel est que leur

(1) Qu'est-ce que la propriété ? p. 100 et

suiv.

salaire soit le môme ; car, puisque ni la matière, ni la richesse ne sont infinies, il fauty suppléer par l'égalité de rémunération, conséquence nécessaire de l'égalité des droits qui résulte de l'association et de l'abolition de la propriété. Mais ici nous sortons de la critique pour voguer à pleines voiles sur l'océan de l'utopie, et c'est la critique de Proudhon, c'est sa polémique contre la propriété que nous avons seulement dessein d'apprécier.

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