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CHAPITRE XVIII

Comment Proudhon veut remplacer la propriété

Voici en quels termos Proudhon prend congé de ses lecteurs, à la fin de son premier mémoire sur la propriété : « J'ai accompli l'œuvre que je m'étais proposée ; la propriété est vaincue, elle ne se relèvera jamais. Partout où sera lu et commenté ce discours, là sera déposé un germe de mort contre la propriété. » Les événements n'ont point justifié cet hymne de triomphe. La propriété est toujours debout et ne semble point disposée à mourir de sitôt. C'est qu'il n'est pas facile, quelque talent qu'on apporte dans cette entreprise, de renverser un droit proclamé par la raison, revendiqué par l'instinct et consacré par toutes les législations comme une des conditions de la société humaine ; mais il est plus difficile encore de remplacer un tel principe et de fonder sur les ruines qu'il laisse après lui un ordre nouveau, fruit de l'imagination ou du raisonnement. Aussi le système que Proudhon nous propose en son propre nom est-il bien au-dessous de sa polémique révolutionnaire; les institutions qu'il voudrait substituer à celle dont il a juré la destruction, pourraient au contraire servir à celle-ci de défense contre ses propres arguments.

Les deux mémoires de Proudhon contre la propriété aboutissent à ces deux conclusions : 1° la propriété doit être abolie pour faire place à la simple possession ; 2° le droit de possession est égal pour tous, car, tous les membres de la société étant nécessaires les uns aux autres, se trouvent par là même égaux entre eux et méritent d'avoir une part égale dans les produits de l'association.

Il s'agit maintenant de nous enseigner par quels procédés , par quelle organisation nouvelle de la société, ces deux principes pourraient obtenir une satisfaction complète et passer de la théorie dans l'application, de la conscience d'un homme de génie dans la vie réelle, dans l'existence économique des peuples. C'est ce que Proudhon a tenté dans un écrit presque oublié aujourd'hui, mais qui a fait beaucoup de bruit dans son temps et qui a donné naissance à une expérience avortée : Je veux parler de la Banque du jjeuple.

Quel est le but de la Banque du j^eiipZe ou, comme elle s'appelait d'abord, de la. Banque d'échange ? C'est d'abord un changement complet, une révolution radicale dans le signe de la valeur. Au lieu de matières précieuses comme l'or et l'argent, que l'on conserve avec soin, qu'on ne prête pas sans intérêt, qu'on accroît par l'épargne et par le travail, de manière à en former de puissants capitaux, on se servira d'un papier appelé bon de circulation, qui ne portera pas d'intérêt, qui ne pourra pas être remboursé en numéraire, qui ne sera qu'un ordre de livraison payable à vue en produits ou en services, c'est-à-dire en nature. On aperçoit aisément les conséquences de cette première tentative, en supposant qu'elle soit possible. Si, d'une

part, le signe de la valeur ne porte point d'intérêt et, par suite, ne gagne rien à être conservé ; si, d'autre part, ce titre ne peut être échangé contre une valeur inaltérable, universellement reconnue, susceptible d'être accumulée et laissée après nous en héritage à nos enfants ; s'il ne peut être remboursé qu'en produits et en services dont la qualité et la quantité sont variables à l'infini, qui, abondants aujourd'hui peuvent manquer demain, qui, excellents dans le lieu où je suis, seront peut-être détestables ailleurs, il est évident qu'on se hâtera de dépenser ce qu'il sera imprudent de confier à l'avenir ; les instincts de jouissance feront taire le sentiment de la conservation', tout capital tendra à disparaître et, avec le capital, la propriété elle-même ; la propriété sera remplacée par la possession. Aussi l'on comprend que Proudhon ait regardé cette idée comme la pierre angulaire de son système et qu'il ait écrit dans l'un de ses ouvrages (1) : « Le plus grand acte de la Révolution dans l'avenir sera la démonétisation de l'argent, dernière idole de l'absolu. » Mais ce changement n'est pas le seul que poursuit la Banque du peuple ; elle en prépare encore un autre qui ne serait pas moins digne de notre étonnement, s'il devait un jour se réaliser : c'est le crédit devenu accessible à tous, accordé sans rémunération et sans condition à tous ceux qui le réclament, ou du moins* à toute personne valide, à tout membre actif de la société ; c'est, en un mot, la gratuité et, par suite, l'universalité du crédit. Ces mots n'ont pas besoin d'explication^ ils conservent sous la plume de Proudhon leur sens naturel et économique ;

(Ij De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, tome I, p. 514.

ils signifient que, pour avoir droit au capital social, pour obtenir une part dans les produits de l'activité commune , il ne sera pas nécessaire , comme aujourd'hui, d'offrir, comme garantie , une somme de richesses;^ déjà acquises, un titre de propriété ou le signe représentatif d'un travail déjà accompli ; il suffira de se prévaloir du travail qu'on accomplira dans l'avenir et de produire, en guise de caution, sa bonne mine, son bon appétit ou tout au moins la bonne opinion qu'on a de soi-même : car celui qui n'a pas la santé ni la force, parlera de son talent et au besoin de son génie. Or, supposez un instant cette entreprise merveilleuse arrivée à bonne fin ; figurezvous que la Banque de France, devenue banque nationale et même européenne ou cosmopolite, au lieu d'exiger comme aujourd'hui trois signatures pour un effet de commerce accepté par elle, consente à échanger ses billets contre un simple reçu signé de toute personne ayant bon œil, bonne jambe, bAi teint, bonne opinion d'elle-même, et cela sans escompte, sans intérêt, sans autre charge à acquitter envers elle, même dans l'avenir, que le remboursement des frais d'administration, quel sera l'avantage de celui qui a déjà un capital sur celui qui n'a rien ? Le crédit gratuit de celui qui n'a rien ne vaudra-t-il pas autant que les titres ou les bons de circulation de celui qui possède ? Le crédit gratuit et universel achèvera donc l'œuvre déjà commencée par la démonétisation de l'argent. Celle-ci a pour effet inévitable de mettre la possession à la place de la propriété ; le crédit universel et gratuit aura pour résultat non moins infaillible, pourvu qu'il puisse s'établir, d'introduire l'égalité dans la possession.

La Banque du j^euple suffit donc pour réorganiser la société selon les vues de Proudhon. Elle donne une satisfaction complète aux deux principes que nous avons énoncés tout à l'heure, aux conclusions qui sortent de toutes ses attaques contre la société actuelle. Elle est la plus haute expression de ses idées, non seulement économiques, mais sociales ; elle est le suprême effort du génie dont il se vante avec un orgueil sans exemple.

L'expérience a prononcé sur la Banque du peuple ; elle a été mise à l'essai et a complètement échoué. Mais on peut toujours reviser l'arrêt de l'expérience sous un prétexte ou sous un autre. Tantôt elle n'a pas été complète ; tantôt elle s'est faite dans des circonstances défavorables ; une autre fois, elle a rencontré des auxiliaires perfides ou inhabiles. Il faut donc, pour être autorisé à juger en dernier ressort un système de réforme sociale, qu'on s'adresse en définitive à la raison, au bon sens ou à cette expérience générale qui n'est que la raison manifestée par les faits. Or, si l'on consulte la raison sur le régime étrange, inouï qu'a inauguré Proudhon , voici quelques-unes des difficultés qu'elle y trouve ; il n'y en pas une qui ne soit un arrêt de mort.

Le premier inconvénient de ce système, c'est de détruire le capital , c'est-à-dire l'instrument le plus puissant, non seulement de la richesse publique, mais de la civilisation elle-même, des arts, des sciences, des lettres, du commerce, de la navigation, de tout ce qui met l'homme au-dessus de l'ignorance, de la barbarie et de la misère. Le capital une fois détruit, ce ne sont pas seulement les moyens de production qui périssent entre nos mains, mais aussi la volonté

de produire : car nous avons bien plus d'ardeur au travail pour ceux qui nous sont chers que pour nousmêmes ; nous aimons mieux agrandir l'héritage de nos enfants que notre propre fortune, que nos jouissances personnelles ; et, s'il faut que la propriété se confonde avec la possession, si la consommation de chacun de nous doit absorber les fruits de ses labeurs, notre âme a perdu plus de la moitié de son énergie, notre industrie s'émousse, notre intelligence s'endort dans l'oisiveté. Proudhon admet, il est vrai, l'hérédité, à la condition que nul ne pourra cumuler deux héritages ; mais c'est une contradiction de plus dans son système; car si les uns sont héritiers et que les autres ne le soient pas, où se trouve l'égalité?

Le second inconvénient de ce système, c'est de détruire le signe de la valeur, de ramener la société aux échanges matériels, c'est-à-dire aux jours de son enfance. Comment admettre, en effet, que ce bon de circulation qui n'est pas même un papier-monnaie, qui n'a pas même le caractère uniforme de l'assignat, mais qui est simplement un ordre de livrer certains produits ou de prêter certains services, puisse avoir partout une valeur identique ? Cent mètres de drap, par exemple, peuvent me représenter une même quantité de tissus bien différents, et ce que nous disons des œuvres de l'industrie s'applique parfaitement aux produits naturels. Les fruits, le blé, le vin, la laine, le coton, le bétail, varient à l'infini de qualité et, par conséquent, de valeur. Il en est de même encore des services matériels : voilà, par exemple, un titre qui me donne droit à cinquante journées de travail ; mais quelles journées ? les journées d'un homme du Nord ou d'un homme du Midi ? d'un homme de trente ans ou d'un

homme de cinquante ? des journées d'hiver ou des journées d'été ? C'est en vain qu'on voudrait définir avec précision la nature des produits et des services ; on n'y réussira jamais ; la lice restera toujours ouverte aux procès, aux disputes, aux surprises. La société, si elle pouvait accepter un seul jour cette inqualifiable utopie, s'abîmerait bientôt dans un immense chaos.

Que dire maintenant du crédit gratuit et universel ? A-t-on jamais imaginé contradiction plus insoutenable, énigme plus incompréhensible ? Un crédit ouvert à tous et sur tous ! c'est le néant, car, d'une part, les titres de ce crédit, dépourvus de toute garantie, ne seraient acceptés de personne, et d'autre part, comme ils ne donnent droit à rien, comme ils n'offrent aucun avantage, personne ne les demanderait. S'ils valent quelque chose, c'est que, pour les obtenir, il faut offrir quelque garantie et, dans ce cas, ils ne sont pas accordés à tout le monde. Si au contraire, ils sont accordés à tout le monde, c'est qu'ils ne valent rien et qu'il n'y a pas lieu de s'en soucier. Il n'y a pas de milieu entre ces deux propositions.

Cependant nous concevons un état de choses où ceux qui n'ont rien fait et qui ne font rien, où les lâches et les incapables jouissent des mêmes droits, recueillent la même part de la richesse publique que les plus intelligents et les plus laborieux. Cet état de choses, quel est-il ? C'est le communisme. Le communisme seul, s'il pouvait durer, transformerait la propriété en possession et rendrait la possession égale pour tous les membres de la société. Mais alors comment ce régime a-t-il pu mériter de la part de Proudhon une si énergique réprobation ? C'est qu'il

voudrait le principe sans les conséquences ; il voudrait l'abolition de la propriété avec la liberté et avec le travail; ou la communauté sans la servitude et sans la misère; ce qui est impossible.

Proudhon, après l'avortement complet de l'essai qu'il avait tenté en 1849 et qu'il avait eu l'imprudence d'annoncer avec tant de fracas, abandonna le mécanisme de la Banque du peuple, mais sans renoncer aux principes sur lesquels elle était fondée. Dans l'un de ses ouvrages : la Justice dans la Révolution et dans l'Église (1), il les reproduit avec la même assurance et les applique successivement à toutes les relations de la vie économique de la société. La règle commune de toutes ces relations , c'est la réciprocité parfaite ou l'égalité, car l'égalité, selon Proudhon, est la définition même ou l'essence de la justice, et la justice est le fondement unique de l'ordre social- L'égalité du salaire et du travail sera donc , dans l'avenir, la règle des ouvriers et des maîtres, ou la règle de tous les producteurs et de tous les consommateurs ; car ouvrier et maitre sont deux termes qui disparaîtront de la langue, comme les différences qu'ils expriment disparaîtront de la société. Quand il n'y aura plus de propriété ni de capital, tous seront à la fois producteurs et consommateurs. L'égalité dans l'échange sera la règle des acheteurs et des vendeurs ; c'est-à-dire qu'un produit ne pourra pas être vendu plus cher qu'il n'a coûté, en comprenant dans le prix de revient les frais de garde et de transport. « Toute vente de marchandises, dit Proudhon, dont la valeur est surfaite ou surchargée de frais parasites, est un

(1) T. III, p. 280 et suiv.

vol ( 1 ). » Et pourquoi en serait-il autrement ? Tous étant à la l'ois acheteurs et vendeurs, puisque tous seront à la fois producteurs et consommateurs , tous sont intéressés et autorisés à réclamer l'observation de ce principe.

La réciprocité du prêt et de l'escompte, ou, ce qui revient au même, l'égalité de l'emprunteur et du préteur, du commerçant et du banquier, de l'escompteur et du possesseur de titres escomptables, voilà la règle du crédit public et de toutes les opérations de banque. En d'autres termes, l'intérêt de l'argent sera aboli, le crédit sera gratuit, et l'emprunteur ne devra rien au prêteur qu'une modique taxe pour frais de vérification et d'enregistrement. La commandite du travail sera substituée à la commandite du capital (2).

Comme l'égalité est impossible entre le propriétaire et le fermier ; entre le premier, qui perçoit la rente de la terre et le second qui la paye, la rente de la terre sera abolie et avec elle la propriété foncière. La rente de la terre ne sera plus autre chose que l'impôt payé à l'Etat.

Reste encore à déterminer les rapports du locataire et du propriétaire de maison. Ces rapports se fonderont comme les autres sur l'égalité. Le loyer sera réglé exactement sur la rente du capital représenté par la maison, sur l'impôt qu'elle paye à l'Etat, sur les frais d'entretien et de garde ; en sorte que le propriétaire, ne retirant de sa maison que l'argent déboursé chaque année , n'a aucun intérêt à la garder. Bien plus, il n'a aucune raison, le loyer étant nul, de choisir entre un

il) De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. III, p. 286. (2) kl, ibid., p. 298.

locataire et un autre, il aimera mieux, au besoin, se considérer comme locataire dans sa propre maison ; toute différence, toute inégalité aura disparu entre les deux rôles.

Nous ne discuterons pas ces principes au point de vue de la justice et du droit ; nous ne demanderons pas pourquoi l'égalité des fortunes, qui en est le lien commun et l'expression suprême, est le seul mode rémunérateur applicable à des êtres inégaux sous tous les rapports : par leurs facultés, par leur travail, par les résultats de ce travail, par l'usage qu'ils font de leur volonté et de leurs forces ; nous voulons seulement montrer qu'il n'y a qu'une seule manière de mettre ces règles en pratique : c'est de substituer partout et toujours l'intervention de l'Etat, l'action de l'Etat à la liberté et au droit individuel. Proudhon nous accorde lui-même que pour obtenir l'égalité entre le producteur et le consommateur, entre le maître et l'ouvrier, entre le vendeur et l'acheteur, il faudra substituer aux magasins particuliers des entrepôts publics, des docks nationaux où le prix de chaque produit sera fixé par la société elle-même. Cela n'est pas autre chose que l'intervention arbitraire de l'Etat.

Il faudra la même action, le même pouvoir pour supprimer l'intérêt de l'argent, pour abaisser le prix de l'escompte aux frais d'administration, pour substituer la commandite du travail à la commandite du capital, pour forcer les capitaux à courir les aventures. En d'autres termes, il faudra la confiscation des banques particulières au profit d'une banque publique et nationale. Il faudra que l'Etat se fasse banquier, comme il s'était fait tout à l'heure marchand et garde-magasin.

A plus forte raison l'intervention de l'Etat sera-t-elle

nécessaire pour détruire la vente de la terre, ou la propriété foncière , pour régler le loyer sur la quotité de l'impôt et les frais d'entretien, c'est-à-dire pour abolir la propriété des maisons.

L'Etat sera doue partout, l'Etat sera tout, il fera tout, toutes choses seront livrées entre ses mains et il en disposera comme il lui conviendra. Or, comment nomme-t-on cet ordre social? Le communisme, ou pour nous servir des expressions mômes de Proudhon, la religion de la servitude et de la misère. Et Proudhon ne veut pas du communisme. S'il n'en veut pas, qu'il accepte avec nous la propriété. Car entre la propriété et la communauté, il n'y a pas de milieu. Qui n'est pas pour l'une est pour l'autre. Nous avons donc eu le droit de dire tout à l'heure que le système de Proudhon est une apologie indirecte de la propriété, et une apologie d'autant plus sincère qu'elle lui est arrachée par l'évidence et par la force des choses.

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