LA TOLÉRANCE
solution du prêtre nous relève de nos fautes, elle nous rend en même temps la propriété des biens, dont nous n'étions plus que des détenteurs sans titres (1). »
Il ne suffit pas que la liberté de conscience se présente à notre esprit comme une application directe, comme une conséquence nécessaire de la liberté individuelle ; puisqu'elle a été niée en fait et en droit pendant une longue suite de siècles et qu'elle est loin d'être aujourd'hui universellement reconnue par tous les peuples civilisés ; puisque; dans notre pays même elle rencontre encore tous les jours d'implacables adversaires, il est indispensable de la soumettre à une discussion approfondie afin de montrer à tous les yeux la vanité des objections qu'on a élevées contre elle et la force des raisons qui plaident en sa faveur. Mais nous adopterons ici le plan que nous avons suivi en traitant de la propriété littéraire. Avant d'entrer dans le fond de la question, nous en retracei'ons rapidement l'histoire.
Chez les anciens , c'est-à-dire chez les nations païennes, chez les Grecs et les Romains, la rehgion était une institution de l'Etat, et la liberté de conscience, dans le sens oîi nous la comprenons aujourd'hui, non seulement n'existait pas, mais n'avait pas besoin d'exister, parce qu'elle n'était utile et nécessaire à personne. La loi, il est vrai, défendait aux citoyens d'adorer publiquement d'autres dieux que les dieux de la patrie ; mais elle ne faisait à personne, pas même aux prêtres qui desservaient leurs autels et aux augures qui rendaient en leur nom des oracles, une obhgation de croire à leur existence. ■■' ■ ■ ■ ■■
(1) Gilles de Rome, De ecclexitifilicu })olc\s(a(c, traité inédit, publié par M. Jourdain.
La religion .se réduisant à des cérémonies purement extérieures instituées en vue d'un but politique, comme chez les Romains, ou artistique, comme chez les Grecs, laissait chacun libre de croire ce qu'il voulait. De là une complète indépendance en matière de philosophie, sous la condition cependant que, en niant l'existence des dieux, on ne refusât pas de sacrifier sur leurs autels. Gicéron, qui a écrit les traités De la divinatioiietDe la. nature des dieux, portait le bâton des augures. Gésar, qui niait l'immortalité de l'âme, était grand prêtre. Pyrrhon lui-même, le fondateur du scepticisme, exerçait dans sa patrie des fonctions sacerdotales. Pourquoi donc Socrate a-t-ii été condamné à mort ? Parce que Socrate était un apôtre aussi bien qu'un philosophe, et que, non content de prêcher sa doctrine à un petit nombre de disciples, il s'efforçait de la répandre dans toutes les classes de la société athénienne. C'est ainsi qu'il s'est attiré l'accusation d'introduire dans le panthéon national un dieu nouveau et de substituer au culte établi un culte étranger.
Chez les anciennes nations de l'Orient, les Indiens, les Egyptiens, les Hébreux, les Perses, les institutions religieuses avaient un caractère plus sévère. Considérées comme une révélation divine, en même temps qu'elles avaient force de loi pour l'Etat, elles ne plaçaient pas la religion dans les attributions de la politique, mais tout au contraire, elles subordonnaient, ou pour mieux dire elles asservissaient la politique à la religion, sans que la religion cessât d'être nationale La nationalité et la communion , si l'on nous permet ces expressions empruntées à une autre époque, le sentiment patriotique et le sentiment religieux étaient une seule et même chose. C'est la théocratie dans
I,A lu I.KllANCE 2:5
toute SM force, mais aussi dans sonimplacablc tyrannie. Point de liberté, même dans le for intérieur de la conscience, même dans les méditations silencieuses de la pensée, parce que ce que Dieu lui-même a révélé aux hommes, réclame aussi bien notre foi que notre obéissance, il faut le regarder comme vrai en môme temps qu'il faut y conformer ses actions. Il ne suffit pas de pratiquer extérieurement les cérémonies prescrites, il faut admettre comme une vérité, souvent incompréhensible mais toujours hors de doute, le dogme dont elles sont la manifestation visible. Dans les contrées païennes où la politique était supérieure à la religion, l'Etat pouvait apporter à celle-ci des changements importants et élargir ses bases lorsque lui-même avait étendu ses bornes. (J'est ce qui arriva à Rome lorsqu'elle fit la conquête de l'univers. SonCapitole fut le rendez-vous des divinités de tous les pays. En Orient, rien de semblable ne peut être espéré. L'Etat doit être soumis comme l'individu à la parole de Dieu, à la parole éternelle, ou du moins au pouvoir chargé de l'interpréter. Le culte, le dogme et la législation ellemême sont immuables.
Avec l'avènement du christianisme commence une nouvelle ère qui semble d'abord entièrement favorable à la liberté de conscience, parce que la liberté de conscience est au nombre des principes enseignés dans l'Évangile ; tout au moins en est-elle la conséquence nécessaire. « Mon royaume n'est pas de ce monde », dit Jésus-Christ. Donc, les puissances de ce monde n'ont aucun droit d'intervenir dans la religion nouvelle et de l'imposer par la force. « Il vaut mieux, dit encore le fondateur du christianisme, il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux honnnes. y> Donc, en matière de foi,
c'est la voix de Dieu et non celle des hommes, c'est la voix de la conscience, non celle de la loi ou de l'autorité civile, qu'il faut écouter. Ce principe est invoqué, en effet, par les premiers apologistes et les premiers Pères de l'Église. « La religion, dit Lactance [\), est la seule chose où la liberté ait élu domicile. Elle est, par dessus tout, volontaire, et nul ne peut être forcé d'adorer ce qu'il ne veut pas. Il peut le feindre, mais non pas le vouloir. Quelques-uns, vaincus par la crainte des supplices ou par les tortures elles-mêmes, ont pu consentir à des sacrifices exécrables ; mais une fois libres, ils retournent à Dieu et essaient de l'apaiser par les prières et par les larmes. » Le fougueux Tertullien, l'auteur de cette proposition : Credo quia absurdum, réclame (2; le môme droit avec son énergie habituelle. « Voyez, dit-il, s'il est à la gloire de l'infidélité d'ùter la liberté de la religion, d'interdire le choix de la divinité , de ne point me permettre d'honorer qui je veux et de me contraindre à honorer qui je ne veux pas. Personne ne veut des honneurs contraints, pas même un homme... N'est-il pas inique de forcer des hommes libres à sacrifier malgré eux V »
Ainsi raisonnait l'Église quand elle était faible et persécutée. Mais quand elle vit la force de son côté, elle parla un autre langage. Elle appela la violence et la persécution au secours de ses dogmes. Elle voulut que l'État, c'est-à-dire l'Empereur, traitât en ennemis pu"blics ceux qui résistaient à son enseignement ou qui tentaient de briser son unité naissante. On sait que la guerre des catholiques et des ariens, des catholiques
(1) Epilome diiiiiœ iiistitiitioitis, .")!. {2} Apolofjia, 24 .
LA Ttjr.ÉllANCK 2:>1
et des donatistes, n'était pas une guerre de paroles, et qu'elle employait de part et d'autre, il faut bien le dire, d'autres armes que les textes et les arguments théologiques. C'est une des âmes les plus tendres, un des esprits les plus élevés qui aient honoré l'humanité et l'Eghse, c'est saint Augustin qui a le premier érigé en maxime de persécution ces paroles de l'Évangile : Compelle intrare, force-les (Venlrer. Sa première ophiion, nous dit-il lui-môme, c'était que personne ne peut être contraint par force à entrer da^is l'unité du Christ ; qu'il fallait agir par la parole, combattre par la discussion, vaincre par le raisonnement, de peur de transformer en faux catholiques ceux qu'on avait connus hérétiques déclarés. Mais plus tard il appela la persécution contre les donatistes, en invoquant le texte que nous avons cité tout à l'heure et dont on a fait après lui un si cruel usage. « On n'est pas toujours ami en épargnant, dit-il, ni toujours ennemi en frappant. Les blessures d'un ami valent mieux que les
baisers trompeurs d'un ennemi Il est plus humain
d'ôter le pain de la bouche à celui qui, sûr de son pain, négligera la justice, que de rompre le pain avec lui pour qu'il se repose dans les séductions de l'injustice. » C'est une des maximes les plus dangereuses et les plus horribles qui aient jamais été soutenues par aucun homme. Elle, équivaut à dire qu'il est permis de faire souffrir son semblable, son concitoyen, son frère ou son père, et môme de lui donner la mort, non pour le mal qu'il a fait, mais pour celui dont on le juge capable en raison de ses croyances.
Quand une opinion a été exprimée par saint Augustin, on peut ôtre sûr qu'on la retrouvera dans saint Thomas d'Aqain, revêtue des formes de la scolastique Franck. — Droit civil. 17
et accrue de toute l'énergie sauvage du xiii*^ siècle. Voici comment s'exprime, au sujet des hérétiques, celui qu'on a appelé l'Ange de l'École : « Il est bien plus grave de corrompre la foi qui est la vie de l'âme, que de falsifier la monnaie qui ne sert qu'aux besoins du corps. Si les faussaires et autres malfaiteurs sont justement punis par les princes séculiers, à plus forte raison les hérétiques convaincus doivent-ils être, non seulement excommuniés, mais punis de mort... Car, ainsi que le dit saint Jérôme, les chairs putrides doivent être coupées, et la brebis galeuse séparée du troupeau, de peur que la maison tout entière, tout le corps , tout le troupeau, ne soient atteints de la contagion, gâtés, pourris et perdus. Arius ne fut qu'une étincelle à Alexandrie, mais pour n'avoir pas été étouiïée d'un seul coup, cette étincelle a enflammé l'univers (1). »
Oette âpre argumentation repose sur un principe unique : c'est que tout est permis contre un ennemi de notre foi, parce que, la foi étant le plus grand des biens, celui qui la compromet se rend coupable du plus grand des crimes. Ce principe peut même être présenté comme une conséquence, et il sera permis de dire cette fois, comme une conséquence rigoureuse du précepte de la charité : un petit mal pour un grand bien, ou tout au moins un mal particulier pour un bien général. Perdre le corps pour sauver l'âme, tuer quelques brebis pour sauver le troupeau. Mais on oublie que le même principe peut être retourné contre nous par une foi différente aussi ardente que la nôtre. On oublie encore que si le précepte de la charité n'est pas contenu et dirigé par le droit, il devient une sau-
{l)Siimm. theolofj., Secund. neciind., quxstio XI, art. 3. — Conf., P. Janet, Histoire de la science politique; 2" édit., t. I, p 340.
LA ToLKliANCE 259
vage tyrannie qui peut servir à opprimer indistinctement et en toute sécurité de conscience tous les partis. C'est, en effet, ce qui est arrivé au xvi* etau xvii" siècle.
Mais avant de quitter le moyen âge il est important de remarquer que les maximes d'intolérance si chères à cette époque et mises en pratique avec tant de fureur, reposaient encore sur une autre base. En vertu de la suprématie temporelle que s'arrogeaient les papes sur tous les Etats de la chrétienté ; en vertu de la doctrine ultramontaine qui fait do l'empereur l'auxiliaire (advocatus)di\ Souverain Pontife, et qui représente les rois comme des évêques extérieurs, le pouvoir temporel est tenu d'obéir au pouvoir spirituel comme le corps obéit à l'âme. Cette théorie, mise en pratique par Grégoire VII et réduite en dogme par saint Thomas d'Aquin, a eu pour effet, en confondant la société civile avec la société religieuse, de faire de l'hérésie et de l'mfidélité des crimes de haute trahison, de lèse-majesté divine et humaine, des attentats dignes de mort. On retombait sous la loi de la théocratie dont le premier et le plus essentiel caractère est d'être incompatible avec la liberté de conscience.
Nous revenons maintenant à laproposition que nous énoncions tout à l'heure. Le droit qu'on s'arroge sur la croyance des autres au nom de sa propre foi et au nom même de la charité qu'on doit à ses semblables, ce droit peut être invoqué également pour tous les dogmes, et par cela seul que tous peuvent l'invoquer, il peut être également retourné contre tous. C'est précisément ce qui est arrivé. Le protestantisme, pour s'établir, demande la liberté de conscience, comme l'avait fait avant lui l'Église ntiissante. « C'est par les Écritures, et non par le feu, dit Luther, qu'il faut
convaincre les hérétiques. Si c'était avoir du talent que convaincre les hérétiques par le feu, le bourreau serait le plus grand docteur de la terre. Il ne serait plus besoin d'étudier, il suffirait de brûler ses adversaires après s'en être rendu maitres par la force- » C'est fort bien dit. On ne peut opposer à l'intolérance un raisonnement plus péremptoire. Mais à peine la Réforme est-elle fondée que, voyant la division éclater dans son sein, les sectes se multiplier sous son drapeau, elle en appelle au même .principe qu'on avait mis en pratique contre elle, elle invoque le fer et le feu, les rigueurs de la loi civile et du pouvoir temporel ; elle demande, par conséquent, à son profit, la subordination de l'État à l'Église ou la résurrection de la théocratie. Et qui se fait l'apôtre de cette doctrine si inconséquente dans la bouche de la Réforme? C'est celui qu'on appelait le doux Mélanchton. Il ressuscite, au profit de son parti, toute la théorie du moyen âge. L'Église nouvelle ne versera pas le sang des hérétiques, Ecclesia abhorret a sanguine, elle laissera ce soin au pouvoir civil, au bras séculier, comme on disait autrefois, chargé d'être l'exécuteur de ses hautes-œuvres. « Le pouvoir civil, dit Mélanchton, doit instituer des peines et des suppHces contre les hérétiques comme contre les blasphémateurs. Car les hérésies manifestes sont des blasphèmes. » Mais Mélanchton lui-même était-il autre chose qu'un hérétique aux yeux de l'Église catholique ? Il soutient donc qu'on est digne du dernier supplice quand on n'est pas hérétique à sa manière.
Ces maximes ne sont pas restées longtemps dans le domaine de la spéculation. Autant que cela était en leur pouvoir, les chefs de la Réforme les ont mises en