LA TOLERANCE
pratique. Calvin, à peine échappé du bûcher, a fait brûler Michel Servet ; et Henri VIII, après avoir rompu avec la papauté, faisait ])rûlor à la fois, et quelquefois dos à dos, sur le mémo bûcher, calvinistes et catholiques. Et qu'on ne dise pas que c'étaient là des actes de violence entièrement isolés auxquels ne répondait aucune doctrine. Les cendres de Michel Servet étaient encore tièdes, qu'un autre chef de la Réforme, Théodore de Bèzc (celui-là aussi passait pour doux de caractère), écrit un gros livre pour justifier le crime qui lui a donné la mort.
Les mômes actes de cruauté et de fureur que l'intolérance a provoqués de la part de l'État contre les particuliers, sont considérés comme légitimes de la part d'un État contre les autres et, à plus forte raison, de la part d'une classe de la société contre celles qui professent des croyances diff'érentes. De là, les guerres rehgieuses du xvi* siècle, qui animent les unes contre les autres les nations chrétiennes et font éclater dans chacune d'elles les divisions les plus sanglantes et les plus désastreuses. Délaces maux incalculables et ces inextinguibles haines qui ont fait demander à des esprits timides si l'indifférence religieuse n'était pas plus salutaire aux nations que la religion ainsi comprise. Nous ferons à ce sujet une remarque qui peut avoir son importance pour l'histoire de notre pays. On a reproché aux protestants français du xyi" siècle de vouloir former, non seulement une communion nouvelle, une Église indépendante, mais un État dans l'État. Il leur aurait été impossible d'obtenir quelque sécurité à une autre condition. La liberté de conscience n'étant reconnue d'aucun côté, la loi religieuse étant imposée partout par la loi civile, on ne pouvait
professer un dogme nouveau qu'à la condition de former aussi un état nouveau. C'est ce qu'a très bien compris Henri IV lorsque, après avoir pacifié la France et rendu l'édit de Nantes, il donna pour garantie à la sécurité de ses anciens coreligionnaires un certain nombre de places fortes.
A cet état d'acharnement, à cette implacable intolérance du moyen âge, à ces guerres interminables du XVI* siècle, couronnées par la guerre de Trente ans, succéda un nouvel âge qui n'est pas encore celui de la liberté de conscience, mais qui en prépare l'avènement. C'est l'âge de la tolérance, inauguré par le traité de Westphalie. Quel est, en effet, le sens de cet acte diplomatique, qui a introduit dans le droit public de l'Europe une des révolutions les plus mémorables dont on puisse garder le souvenir ? C'est que les États qui diffèrent de croyances cesseront de se croire obligés de s'entredétruire et se supporteront les uns les autres en se donnant des gages mutuels de sécurité; c'est que les États qui professent la religion nouvelle, soit le calvinisme, soit les principes de la confession d'Augsbourg, feront désormais partie de la famille des États européens et pourront se gouverner à leur guise ; c'est que la même concession sera accordée par chaque État en particulier aux différentes Églises qu'il renferme dans son sein. L'ensemble de ces dispositions équivaut à dire : puisque nous ne pouvons pas nous détruire les uns les autres par les armes, ni nous convaincre par la parole, promettons-nous de nous supporter réciproquement sans nous faire la vie trop dure.
C'est le principe que Richelieu, ce grand homme d'État, a voulu faire prévaloir en France, en retirant
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aux protestants leurs places fortes tout en leur laissant l'exercice de leur culte. Louis XIV s'est montré moins éclairé. La révocation do l'cdit de Nantes a été un malheur pour notre pays. Si un grand homme comme Bossuet y a applaudi, il ne faut pas s'en étonner, l'Église gallicane est moins favorable à la liberté de l'individu qu'à l'indépendance de l'État. Elle a renversé les vieilles théories ultramontaines, sans jeter les fondements de la société moderne, parce que dans l'État elle voit aussi bien le roi que la nation et plus que la nation.
Aussi les philosophes du xviii" siècle ont-ils cru avoir atteint la perfection du droit quand ils ont demandé aux États de l'Europe et particulièrement au gouvernement de «otre pays, non l'a liberté de conscience, mais la tolérance. Voltaire lui-même n'est pas allé au delà de cette idée, car ce n'est que la tolérance qui est sa « sainte de préférence. » Rousseau a dépassé le but en réveillant le principe de l'intolérance au profit de la raison contre la foi ou plutôt du déisme contre le dogme catholique.
Aujourd'hui ce n'est plus de tolérance qu'il doit être question, mais de liberté de conscience : la tolérance est comme une grâce humiliante que le vainqueur accorde au vaincu, le puissant au faible ; la grâce de le laisser vivre, tout en conservant pour lui sa haine et son mépris d'autrefois. Seule, la liberté de conscience nous représente l'égalité et la justice en matière de dogme et de culte; seule, elle laisse aux hommes leur dignité et les titres qui les recommandent, non à la pitié, mais au respect de leurs semblables. C'est la liberté de conscience qu'il nous reste à défendre.