‹ Philosophie du droit civilChapitre 42 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La liberté de conscience considérée en elle-même. — Sur quels principes elle repose. — A quelles objections elle a donné lieu.

On se rappelle la distinction que nous avons établie, ou plutôt que nous avons reçue toute faite des mains de l'histoire, entre la tolérance, la liberté de conscience et la liberté religieuse. Ce ne sont pas là, comme on le croit communément, trois noms différents d'une seule et même chose, mais trois choses différentes, tellement liées entre elles que la première est un degré nécessaire à franchir pour arriver à la seconde et la seconde pour arriver à la troisième. Nous ne possédons pas encore la liberté religieuse dans toute son étendue ; car, ce que nous serions tentés d'appeler ainsi n'est qu'un privilège partagé, dans des mesures diverses, entre plusieurs cultes ; mais nous avons conquis, au moins en principe, la liberté de conscience, après avoir regardé comme un immense bienfait de la civilisation la simple tolérance. La tolérance n'est pas un droit, mais uniquement un fait, et un fait négatif : l'absence de la persécution. La persécution cesse, comme

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nous l'avons remarqué, pour deux raisons : ou par humanité ou par impuissance; parce que la pitié l'emporte sur les exigences, les habitudes, les droits officiellement reconnus d'une foi dominante ; ou parce que la victime, lasse de souffrir, a cherché son salut par la voie des armes et, tenant en respect ses bourreaux, les oblige à transiger avec elle. C'est ainsi que la tolérance est entrée dans le monde après la paix d'Augsbourg. C'est, au contraire, au nom de l'humanité et de la pitié, qu'elle a été réclamée dès le temps de la Ligue par L'Hôpital et par Bodin, et plus tard par tous les philosophes du xviii" siècle. Dans l'un et l'autre cas, la tolérance n'est qu'une concession limitée dans son objet, limitée quant aux personnes, limitée dans le temps. Que la nécessité ou la pitié qui lui ont donné naissance viennent à cesser, elle disparaît aussitôt pour laisser le champ libre à l'oppression, et, ce qu'il y a de plus malheureux, l'oppression alors ressemble à un droit.

La liberté de conscience est une conquête d'un ordre plus élevé et plus conforme à la dignité humaine. Elle nous représente, non plus un fait, mais un droit, un droit naturel, c'est-à-dire universel et imprescriptible, supérieur à toutes les lois : celui qui appartient à toute créature humaine de ne pas manifester extérieurement, soit en paroles, soit en actions, une autre foi, d'autres croyances que celles qui sont dans son cœur, et de vivre en sécurité au milieu de ses semblables, de partager tous les avantages de la société sans être obligé de rendre compte de ce qui se passe dans le secret de son âme et de sa pensée. La liberté de conscience s'étend encore plus loin : elle emporte le droit, non seulement de ne pas faire ce qui est contraire

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE 2fi7

à nos convictions, mais de faire ce qu'elles nous commandent sous la réserve du droit d'autrui.

Mais dès qu'on transporte cette faculté du domaine de la vie privée dans celui de la vie publique ; dès qu'on veut former une assemblée, une communion, une église pour défendre en commum, enseigner en commun, pratiquer en commun et rendre sensible à l'aide d'un symbole ou d'un culte public ce qu'on croit être la vérité en matière de foi, alors la liberté de conscience ne nous suffit plus et nous faisons appel à la liberté religieuse.

Nous l'avons déjà dit : la liberté religieuse est une question de droit public que nous sommes obligés de réserver. La liberté de conscience est une question de droit privé et la seule que nous ayons à traiter en ce moment.

La liberté de conscience n'est pas simplement une application du droit, c'est le droit lui-même dans ce qu'il a de plus élevé, de plus sacré, de plus inviolable. Qu'est-ce, en effet, que le droit ? C'est le respect qui est dû à la personne humaine, c'est l'inviolabilité de la personne humaine, sous la restriction qu'elle-même respectera ses semblables. Mais on n'est une personne humaine qu'à la condition qu'on obéira, non à la force, à la contrainte, sous quelque nom et quelque prétexte qu'elle soit exercée, mais aux lois qu'on reçoit de son âme, de sa raison, de son intelligence, c'est-à-dire aux principes que nous croyons les seuls vrais, soit que nous les ayons trouvés par nous-mêmes, soit que nous les ayons acceptés sur la foi d'autrui. Obéir aux lois de son âme, aux principes que l'on croit les seuls vrais, aux lois que l'on considère comme les seules justes, sans en être empêché par aucune loi extérieure

voilà ce qu'on appelle la liberté de conscience. Supprimez cette liberté, l'homme disparaît, l'âme s'évanouit; il ne vous reste plus qu'un corps, un cadavre, une matière inerte, un vil esclave. L'oppression de la conscience, c'est le pire des esclavages et le plus grand des crimes, parce qu'elle supprime la liberté, c'est-àdire le droit, non dans un individu, dans une race, dans une condition, mais dans l'humanité elle-même.

Il n'y a rien à opposer à l'évidence de ce principe, car les persécuteurs l'invoquent aussi bien que les persécutés, aussitôt que les rôles sont changés. L'inquisiteur le plus impitoyable, dès que la puissance échappe de ses mains, et que de bourreau il devient victime, ne pourra pas invoquer un autre appui que la liberté de conscience. Qu'opposera-t-il, en effet, à ceux qui voudraient lui infliger la loi du tahon? Sa foi, rien que sa foi, c'est-à-dire sa conscience, rien que sa conscience. Le nom de la foi ne signifie, en effet, que ceci : ce que ma conscience me représente comme vrai et comme juste, voilà ce que je dois croire, voilà ce que je dois faire. Ce que ma conscience me représente comme faux et comme injuste, voilà ce que je dois bannir de ma pensée et de mes actions. Entre la conscience et la foi, il n'y a donc, dans la langue du droit, dans la langue de la justice, dans l'esprit de quiconque s'entend avec lui-même, qu'une différence de mot. Plus on voudra contester cette vérité et plus on en fera ressortir l'évidence. Il y a un abîme, me dira le fanatique que j'ai fait parler tout à l'heure, il y a un abîme entre ma foi et la vôtre. Votre foi, c'est l'erreur, et la mienne, c'est la vérité. Votre foi est pour la divinité un objet d'horreur, la mienne est le seul hommage qui soit digne d'elle. — Qu'en savez-vous ?

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