‹ Philosophie du droit civilChapitre 44 sur 52 · LA LIBERTÉ DE CONCIENCE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DE CONCIENCE

du christianisme, qu'elle est contraire au droit, à la raison et au sens commun. Ces belles paroles : « Mon royaume n'est pas de ce monde, » excluent toute intervention de la force brutale et de la puissance politique dans les matières de foi. Cette autre maxime non moins belle : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, » renferme non seulement le droit, mais le devoir de la résistance à toute autorité qui veut s'interposer entre Dieu et moi ou, ce qui est la même chose, qui veut changer par la force des dogmes et des lois que je crois tenir de Dieu seul. Enfin l'Évangile et l'Ancien Testament donnent une égale consécration à ces paroles qui sont la plus générale expression du droit naturel : Ne fais pas à aulrui ce que tu ne voudrais pas quon te fit. Ce précepte ne s'adresse-t-il pas aux corps comme aux individus et aux Religions comme aux Etats ? La hberté de conscience est donc de droit divin aussi bien que de droit humain ; elle est un article de foi aussi bien qu'une vérité évidente de la raison.

Mais s'il en est ainsi, comment pourrait-elle être supprimée au nom et dans l'intérêt de l'Etat? L'Etat, comme nous l'avons démontré au commencement de cet ouvrage, a pour principale mission de défendre la liberté de chacun avec les forces de tous ; il est la société entière armée pour ses droits et occupée à les défendre contre toutes les usurpations et les violences, tant celles du dehors que du dedans. Or, si la liberté de conscience est non seulement une des plus saintes applications de la liberté, mais la liberté même dans sa plus haute expression ; si elle est, non seulement un droit, mais la condition de tous les droits, comment l'État serait-il autorisé à la détruire? Elle est, au

contraire, le dépôt sur lequel il doit veiller avec le plus de vigilance, et qu'il est obligé de défendre avec le plus de précautions et d'énergie. Observons en outre avec tous les publicistes de quelque valeur, depuis Marsile de Padoue , cet écrivain du xiv^ siècle qui, le premier en Europe , a défendu la liberté de conscience, jusqu'à Locke et à Montesquieu , que l'État ou la société civile ne peut avoir qu'un but purement civil. Elle est appelée à protéger la vie, la propriété et la liberté de chacun de ses membres, par conséquent de veiller à sa propre conservation, à sa propre sécurité, sans laquelle le but qu'elle se propose est irréalisable. Ses droits, par suite ceux du gouvernement qui agit et de la loi qui commande en son nom, ne s'étendent pas plus loin. Elle est obligée de me protéger dans ce monde, elle n'est pas chargée de me sauver dans l'autre. Ni les lois, ni les peines, ni les récompenses spirituelles ne sont de son ressort. Les fidèles pour elle, et les orthodoxes, sont tous ceux qui accomplissent leurs devoirs de citoyens et d'honnêtes gens, les infidèles et les hérétiques tous ceux qui les violent. Toute autre distinction lui est interdite.

Mais la liberté de conscience ne doit-elle reconnaître aucune limite ? Faut-il l'étendre indistinctement à toutes les opinions, même à l'idolâtrie, à l'athéisme, et à ce qui lui est le plus contraire, au principe de l'intolérance, aux doctrines qui proscrivent la tolérance religieuse comme une impiété et comme un crime? Cette question, posée par Locke, dans ses lettres à Limborch sur la tolérance, et assez mal résolue par ce philosophe, est plus grave en apparence qu'en réalité. Chacune des difficultés qu'elle semble contenir

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