LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
est aplanie d'avance par hi, distinction que nous av(jns établie entre l'ordre civil et l'ordre religieux, l'ordre temporel et l'ordre spirituel, ou jiour parler plus clairement et d'une manière plus rigoureuse , entre les droits de la société et les droits de l'individu, parmi lesquels figure au premier rang la liberté de conscience.
L'idolâtrie, voilà certainement une des erreurs les plus bumiliantes de la nature humaine. La Toi, la tradition, l'Ecriture sainte la flétrissent à juste titre. Mais qu'estce qu'on appelle idolâtrie? Aux yeux des protestants rigides, les catholiques sont des idolâtres. Aux yeux des musulmans, les clirétiens en général méritent la môme qualification. Il faudra donc, si la liberté de conscience doit s'arrêter devant cette accusation, que nous accordions aux protestants le droit de persécuter les catholiques et aux nuisulmans celui de persécuter les chrétiens. Maintenant faisons un retour sur nous-mêmes et demandons-nous si nous n'accusons pas faussement d'idolâtrie le brahuianisme, le bouddhisme, le parsisme, la religion des lettrés chinois , sous prétexte qu'ils rendent des hommages à des symboles extérieurs, à des statues, à des images, au soleil et au feu, au portrait d'un grand lionnne ? Qui donc a le droit de prononcer d'une manière souveraine en pareille matière ? L'idolâtrie a-t-elle même jamais existé, si ce n'est parmi les sauvages adorateurs du fétichisme ? Les Grecs n'adoraient pas les statues de Jupiter, de Vénus, de Mars, mais ces divinités elles-mêmes, subordonnées à une puissance supérieure, à un roi unique de l'Olympe et avant tout au Destin. Ils étaient polythéistes, nous le voulons bien, non idolâtres. Leur polythéisme ne pouvait-il s'expliquer comme nous expliquons la puissance Franck. — Droit civil. 18
27i PHILOSOPHIE DU DROIT CIVIL
des anges et des archanges ? Rien donc n'est plus difficile à justifier que l'accusation d'idolâtrie. Puis, quand elle serait méritée, dans quelles limites avons-nous le droit de la réprimer ? Dans les limites où elle commence à être nuisible à la société, c'est-à-dire quand elle se traduit en actions impures, sanglantes ou immorales, comme les sacrifices qu'on faisait à Moloch, comme le culte qu'on rendait à Mylitta et à Vénus Astarté, comme l'usage consacré dans l'Inde de brûler les veuves sur le corps de leurs maris. Aussi faut-il approuver les Anglais d'avoir aboli les Suthies et poursuivi l'extermination de la secte abominable des thugs ou étrangleurs. Mais tant que les croyances que nous qualifions d'idolâtres demeurent inoffensives ; tant qu'elles ne compromettent ni la vie, ni la propriété, ni la liberté des particuliers, ni la sécurité de la société tout entière, elles doivent être protégées par le principe général de la liberté de conscience.
Ce que nous disons de l'idolâtrie s'applique parfaitement à l'athéisme. Nous demanderons d'abord si l'on n'a pas abusé de ce mot. Que de grands hommes accusés d'athéisme, dévorés en cette qualité par le feu du bûcher, qui croyaient de toutes les forces de. leur âme à l'existence de Dieu! Pour les uns, l'athéisme c'est le déisme, c'est-à-dire l'affirmation même de l'existence de Dieu, pour les autres, c'est le panthéisme. Le panthéisme, l'athéisme lui-même, comme nous en trouvons la preuve dans l'histoire d'une époque très rapprochée de nous, était souvent le nom qu'on donnait à toute doctrine philosophique ou religieuse conçue en dehors du parti ultramontain. Il n'y a pas aujourd'hui un philosophe vivant qui n'ait été poursuivi de' cette banale accusation. Mais quand elle serait motivée.
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quand Fathéisme serait réel, quels droits la société a-t-elle contre lui? L'athéisme est une pensée ; la société ne peut réprimer que les actes qui lui sont nuisibles. L'athéisme, il est vrai, peut conduire, à l'égard de la société et de la morale, à des conséquences déplorables ; mais il y a des athées qui les désavouent sincèrement. Auguste Comte lui-même voulut fonder sur le positivisme, identique au fond avec l'atliéisme, une morale toute mystique. De quel droit aurait-on poursuivi chez lui une idée, un système tout métaphysique? L'athéisme cependant peut devenir un danger pour la société, sans qu'il soit besoin d'attendre que ses plus funestes conséquences se soient traduites en actions. C'est quand il s'adresse à la foule sous une forme populaire et provoquante, quand il se traduit en menaces, en insultes, en dérision pour toutes les croyances , religieuses et qu'il s'attaque à des inteUigences incapables de se défendre. Tant qu'il reste à l'état de système philosophique et qu'il n'emploie que les armes du raisonnement, alors pas plus que l'idolâtrie et l'hérésie, il ne peut tomber sous la contrainte de la loi et de la répression pénale.
Enfin, nous ne craignons pas de demander la même immunité pour les dogmes intolérants, pourvu que l'intolérance ne se traduise pas en actions ou en provocations à la révolte et à la violence.
Il y a, en effet, deux sortes d'intolérance : l'une qui n'existe que dans la pensée, dans la foi, dans le for intérieur ; l'autre qui se manifeste au dehors par des actes de violence, par la persécution et des œuvres de haine. La première consiste à dire : la vérité n'est qu'avec moi, la vérité ne luit que pour moi, ou du moins pour ma communion ; hors de son sein les voies
du salut sont obstruées, il n'y a que la perdition et l'erreur. Pourquoi donc cette sorte d'intolérance ne serait-elle pas permise ? N'est-elle pas l'expression de la conviction même ? Peut-on croire à un principe et ne pas condamner le principe contraire ? C'est ce qui arrive pour la philosophie et pour la politique. Pourquoi la religion serait-elle exclue du même droit ? Le parti libéral condamne le parti du despotisme, le théiste condamne l'athée, le spiritualiste condamne le matérialiste. Pourquoi celui qui croit fermement à une religion ne serait-il pas persuadé qu'elle est la seule voie qui conduise au salut éternel et pourquoi ne désirerait-il pas la propager parmi les hommes ? Mais quant à l'intolérance de fait, celle qui, pour arriver à ses fins, emploie la torture, l'humiliation, les supplices, les provocations, la menace, celle-là n'a plus rien de commun avec les droits de la liberté et de la conscience. Aux yeux d'une religion éclairée elle est un blasphème, puisqu'elle confond le droit avec la force et n'attend rien que d'elle-même au lieu de compter sur la Providence et l'attrait irrésistible de la vérité. Aux yeux de. la société, aux yeux du droit, elle est un crime puisqu'elle viole toutes les lois sur lesquelles la société repose et qu'elle méconnait le principe même des lois, c'est-à-dire le respect de la personne humaine, le respect de la liberté morale sans laquelle nulle liberté ne se conçoit ni ne peut subsister.