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CHAPITRE III LE MARIAGE

Union de l'amour et du devoir. — Respect de la personne humaine dans la femme. — Diversité des opinions sur la femme et différentes sortes de mariages. — L'Orient, la Grèce, Rome, la société moderne.

Après avoir énuméré tous les droits qui résultent de notre nature et dans l'exercice desquels consiste la personnalité humaine, nous nous sommes convaincus que ces droits ne pouvaient exister, être reconnus, se développer, se conserver que dans la société; que l'état de nature est une abstraction ou une chimère. Or, la société commence par la famille, sans laquelle tout chancelle et tout s'écroule dans l'ordre social. La famille a pour base le mariage.

Pour connaître les devoirs et par conséquent les droits qui résultent du mariage, il faut étudier les rapports sur lesquels repose cette société, la plus simple de toutes et la plus naturelle ; il faut se faire une idée des facultés tout à la fois identiques et distinctes, semblables et différentes, que la nature a données à l'homme et à la femme, et qui font que l'un ne peut se passer de l'autre, ou du moins ne peut être

heureux sans l'autre dans la sphère des relations purement humaines ; qui ne leur permettent pas de vivre séparés sans un effort violent et, durant quelques années, sans un cruel sacrifice.

La société conjugale est sans doute la condition des liens plus étendus et plus compliqués de la famille, et tous les titres sacrés que peut invoquer celle-ci protègent également celle-là. Cependant le mariage se conçoit et a sa raison d'être sans la paternité. Le mariage porte en lui-même sa consécration et forme par lui-même une société complète, qui se suffit et a ses lois particulières; autrement il faudrait déclarer que tous les mariages stériles doivent être dissous, et punir par l'isolement et la séparation une faute qui est celle de la nature, un malheur qui réclame non des châtiments, mais des consolations et un redoublement de tendresse. Autrement il faudrait exiger de la femme qu'on appelle à son foyer la force plutôt que la vertu ; il faudrait exclure du titre et de la dignité d'épouse toutes celles qui pourraient inspirer le plus léger dou.te sur leur maternité future. Et pourquoi seulement parler de la femme ? L'homme serait soumis à la même condition. La société civile serait obligée d'accepter la loi que lui propose dans son catéchisme le fondateur de la religion positiviste : elle devrait interdire le mariage à tous ceux qui ne sont pas assez forts ou assez bien conformés pour laisser espérer que leur union sera profitable à l'espèce humaine.

Mais sur quoi repose, dans l'ordre naturel, le mariage ainsi compris, le mariage considéré uniquement en lui-même, sans égard pour ses conséquences, sans égard pour les devoirs et les droits de la paternité ? Il repose sur deux choses qui, ainsi qu'on le verra bientôt,

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ne peuvent pas subsister séparées et dont l'une est toujours obligée d'appeler l'autre à son secours. Il repose sur l'amour et sur le devoir, ou sur l'amour sanctifié par le devoir, sur le devoir paré de toutes les grâces et armé de toute la puissance do l'amour. Ni le mariage d'intérêt, ni le mariage de vanité, ni le mariage d'ambition ne sont dans la nature. Le seul mariage naturel, nous allions dire le seul mariage légitime, le seul qui restera toujours dans notre imagination et dans notre cœur comme l'idéal du mariage ; le mariage, tel que l'a rêvé au moins une fois dans sa vie toute dme généreuse, c'est celui qui, d'accord avec le respect de nuus-même et celui de la personne aimée, commence avec l'amour et se confond avec l'amour jusqu'au moment du divorce inévitable, du divorce éternel.

Mais l'amour lui-même, pour être digne de nous, pour tenir envers nous les promesses qu'il nous fait, pour donner au mariage la dignité qui lui appartient, et, avant tout, pour le rendre possible, doit remplir certaines conditions qui presque toutes se ramènent à une seule : l'opinion que nous avons de la nature de la femme et du rôle qu'elle doit jouer dans notre existence.

Autant vaut cette opinion, auteant vaut l'amour, autant vaut la famille et avec elle la société tout entière. Cette proposition morale est tout aussi incontestable et ne souffre pas plus d'exception que les propositions mathématiques. Quand la femme, comme en Orient, n'est à nos yeux qu'une esclave, ou un instrument passif dont la nature ou Dieu nous ont rendus maîtres pour conserver notre nom et notre race, alors l'amour n'est que le désir ou le calcul de l'orgueil, le mariage n'est qu'une forme de la propriété,

dont le fort exerce tous les droits <au préjudice du faible, la famille a pour base le despotisme, et sur le modèle de la famille on voit se former l'Etat.

Quand la femme n'est pour ainsi dire qu'un objet d'art, comme elle l'a été chez les Grecs aux plus beaux jours de leur civilisation; quand, prisée seulement pour sa beauté et ses perfections extérieures, elle ne représente qu'une statue inanimée, alors on peut bien lui dresser des autels, multiplier son image dans les temples et dans les édifices publics, lui donner place dans l'Olympe à côté de Jupiter : elle restera reléguée dans l'intérieur du gynécée, parmi les enfants et les esclaves, presque au même rang cpie la femme orientale. Son mari ne fera pas d'elle sa compagne, il ne vivra pas pour elle et avec elle, il ira vivre dans les gymnases, dans les théâtres, dans les camps, sur les places publiques. Il lui préférera dans son admiration et dans son amour les créatures qui font de la beauté un art, qui ont appris à Lesbos comment on la relève par la poésie et par la danse, et qui nulle part n'ont recueilli autant de scandaleux honneurs que dans la patrie de Phidias et d'Apelle. Ces mœurs nous blessent à juste titre, mais nous sommes obligés de les trouver d'accord avec le principe qui les a produites. Là où la beauté est élevée au-dessus de tout et tient lieu de tout, elle remplace aussi la vertu. D'ailleurs la beauté est impersonnelle; l'admiration qu'elle excite peut donc et doit être partagée. Il y a plus, la beauté n'est pas exclusivement le privilège de la femme; la femme n'est donc pas seule en possession du sentiment qu'elle nous inspire. De là un degré de corruption dont la Grèce ne songeait même pas à rougir et dont elle nous a montré la trace dans toutes ses œuvres.

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Platon lui-même, dans la République, n'a pas cherché à s'y soustraire.

Quand la femme est, comme à Rome, la gardienne de la race, quand sa mission se borne à conserver dans sa pureté le sang patricien, une sorte de majesté peut s'attacher à son rang ; la matrone imposera au peuple le respect par son titre et sa grandeur apparente, par le pouvoir même, par l'autorité privilégiée que son père ou son mari exerce sur elle. Mais suivez-la dans l'intérieur de son austère demeure, vous verrez sa personnalité s'évanouir, vous la verrez condamnée aux plus humbles fonctions, assimilée par la loi aux enfants mômes qui sont confiés à ses soins, à moins que, sous le poids du déshonneur et de la violence, elle n'accomplisse quelque trait de sauvage héroïsme, ou qu'affranchie par la licence des mœurs au lieu de l'être par la libéralité des lois, elle ne se venge de sa longue oppression par tous les genres de débordements. Son rôle dans les temps ordinaires ne change pas et ne peut inspirer autre chose qu'une froide estime dont les femmes du peuple sont exclues parce qu'elles ne comptent pour rien. Nous dirions volontiers que son rôle est impersonnel comme la beauté de la femme grecque. Aussi l'épitaphe d'une matrone romaine peutelle servir indistinctement à toutes les autres : Elle a été fidèle, son fuseau n'est pas resté oisif entre ses doigts, elle a été la. gardienne de la maison : « Casta vixit, lanam fecit, domum servavit. »

Enfin, quand la femme, par la licence des moeurs et l'égoïsme des caractères, est simplement une dot, alors elle n'excite plus que la convoitise, non celle du désir, mais une autre encore plus basse peut-être, celle de la cupidité, et le mariage devient une affaire. N'est-ce

point, hélas! le caractère qu'il revêt souvent, non seulement dans la vie réelle, mais dans le domaine de l'imagination, sur le théâtre et dans le roman, partout où devrait se montrer la divine poésie pour nous consoler ou nous réveiller de la triste existence que nous nous sommes faite ? Qui n'a entendu agiter la question d'argent? Qui ne l'a rencontrée quelque part sous une forme ou sous une autre? Vous désertez, pour lui échapper, au moins pendant quelques instants, votre cahinet de travail, votre salon, votre maison, le salon et la maison de vos amis ; vous la trouvez installée sur la scène, plus âpre, plus pressante, plus implacable que jamais. Elle est entrée si profondément dans l'esprit et dans le cœur de notre génération que ceux-là même qui s'efforcent de l'éloigner comme un lugubre fantôme, pour laisser respirer à l'aise la poésie, l'amour, la jeunesse, subissent encore à leur insu sa fatale influence.

Pourquoi la question d'argent garderait-elle cette prépondérance? Le bonheur n'est pas aussi cher qu'on peitse quand on sait le chercher où il est et qu'on s'en est d'avance rendu digne par une vie laborieuse et pure. Apprenez d'abord à payer votre dette à la société par une profession honorable, puis, quand vous aurez prouvé à vous-même et aux autres que vous la savez et que vous l'exercez en honnête homme, ne craignez pas d'appeler à votre foyer une compagne digne de vous et que vous puissiez nommer avec l'Écriture « l'épouse de votre jeunesse ». Associez à votre existence une chaste et tendre jeune fille dont le cœur bat à l'unisson de votre cœur, dont la pensée répond à votre pensée, qui ne vous demande pas si le chemin de la fortune vous est ouvert, et que vous n'avez pas

interro£?ée sur le chifTre do ses espérances, mais qui est décidée à ne vivre ({ue par vous et pour vous. Aussitôt vous sentirez croître vos forces, t^randir votre talent, s'élever votre ànie. Vous serez soutenu, protégé, inspiré au dehors par cette même puissance qui l'ait la joie et la force, la lumière et la grâce de votre intérieur. Les tapis pourront manquer sous vos pieds, les bronzes sur votre cheminée, la vaisselle plate sur vos étagères ; mais vous ne voudrez pas échanger votre sort contre celui des grands de la terre.

N'ajoutez pas foi à ceux qui vous annoncent que l'expérience tôt ou tard viendra chasser ces illusions et vous faire repentir d'avoir écouté ces beaux rêves. Non, ces prophètes de malheur sont eux-mêmes le jouet d'un triste cauchemar. L'expérience, quand elle coule d'une noble source, quand elle vient à la suite d'une existence bien remplie, nous apprend au contraire que là est le capital de la vie, qu'on a d'autant plus vécu qu'on a plus et mieux aimé.

Combien nos mœurs sont éloignées de cet idéal qui n'est cependant que l'expression fidèle d'une des plus impérieuses lois de notre nature! « Épouser une veuve, a dit La Bruyère, cela veut dire, en bon français, faire sa fortune. » Bientôt, nous le craignons, on en dira autant de tout mariage. Cependant, comme les passions, dans cet état de choses, n'ont pas donné leur démission, elles prennent leur revanche de la contrainte que l'égoïsme leur impose, et se montrent d'autant moins difficiles qu elles cherchent leur satisfaction en dehors ou au-dessous du mariage. De là, à côté de la littérature d'agent de change dont nous parlions tout à l'heure, une autre littérature plus honteuse encore, où sous le nom de l'amour n'apparaissent que la fièvre

des sens et la licence de l'imagination. De là, sur nos théâtres et dans nos romans, ces héroïnes qu'on n'ose pas nommer, et tout un monde dont l'impure exhibition est un outrage aux familles aussi bien qu'un attentat contre le goût.

C'est contre les idées et les mœurs révélées par tous ces symptômes, qu'un historien qui est en même temps un poète d'un immense talent a écrit le livre de l'^jiîoitr. Mais il est lui-même tombé dans une dangereuse erreur. En confondant l'amour avec la pitié, il lui a ùté toute grandeur et toute noblesse, il l'a dépouillé de son caractère le plus sacré, de ses plus mâles et plus généreuses inspirations. En nous montrant la femme comme un être infirme, blessé, malade, dont l'existence est entièrement dans nos mains et que nous façonnons à notre volonté, que nous pétrissons à notre image, dont les facultés ne se développent que sous notre inspiration ou sous 1?. pression fatale de la maladie, il lui a ôté la responsabilité morale, il lui a enlevé les attributs essentiels de la personne humaine, il l'a avilie dans notre pensée et dégradée à ses propres yeux.

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