‹ Philosophie du droitChapitre 14 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Hobbes.—- Locke.

Qttand la révohiHon anglaise éclata , elle épou. Tan ta l'Europe; rinsurrectîon n'avait pas encore revendiqué aussi haut les franchises nationales. Assurément il y avait eu des commdtions^ des factions, des guerres civiles; mais tout un peuple 6e levant caûtte une autorité qu'il avait t*évérée |usqu'alors> Uiî parlement faisant légalement la guerre à son roi ; ce roi battu, captif, condamné; une race royale expulsée^ la légitimité historiée prosci4te> les intérêts nouveaux représentés par uh homme de bonheur et dé génie; voilà ce que TËurope n'avait pas eticor^ vu. Presque partout sur le conthient^ on pafssa de l'étonné'* metit à l'indignation j on épousa les intérêts jacobites^ et la révolution anglaise fut regardée

dans les premiers temps comme une usurpation monstrueuse. Il se trouva que, dans le cœur même d'un Anglais^ elle excita un ressentiment amer; que, spectateur de ces événemens inouis, au lieu de s'enflammer pour la liberté, un homme s'enflamma pour le despotisme; que^ prenant avec acharnement le contrepied du mouvement ^populaire, il résolut d'écrire l'utopie du pouvoir absolu. Cet Anglais avait Tâme honnête et Tes* prit grand; mais tempérament mélancolique, imagination ardente et solitaire, il se passionna pour les puissances déchues, ou plutôt pour le despotisme en quelques mains qu'il le trouvât ^ chez Crpmv^ell, Charles ou Jacques. La démocratie l'exaspérait : elle avait inspiré Milton. ; elle fit horreur au philosophe de MsUmesbury.

<:ie contemporain de Descartes embrassa toutes les parties de la spéculation ; mais nous n'avons à le suivre que dans sa philosophie politique* Nous la trouvons dans deux ouvrages^ le De Cii^ et le Leçiathéoiy écrits d'un style énergiqiie et sombre.

Hobbes désirait surtout la liberté abstraite et spéculative de la pensée ; il voulait élre libre sur cette terre de ne^^a^ croire à l'existence 4^ Di^u> de croire "diiiquemeni à la sensation etli la ma<» Uère, et de se séparer individueUement du chmtianisiBe. Sans intelligence ^ mouvement révo«

lOGKBi. lo5

IiHmix^aîre qm. remuait son ps^s, des progrès de la liberté civile, sans amour pour elle^ il unit rin<|épendance du métaphysicien à une servilité presque orientale^-^ Le De Cive se divise en trois^ parties, la liberté, Tétat, la religion. G'est une erreur d'avoir considéré l'homme comme soda- ^ |:>le.. L'.homme n'aime par son semblable, il le craint et le hait. La relation des hommes entre eux n'est pas dans l'affection et, la sympathie, mais dans l'égoîsme et la crainte» L'inlèrét seul les rassemble. « Sicoeantenimcommercii causa, » unusquisque non sodum, sed rem suam colil, » si officii causa, nascîtui forensis quaedam amir » citia, plus habens metus quam amori$, unde ;)) façtio aliquando nascitur, sed benevolentia » nunquayi....* Statuendum igifur est orîginem » magna^um et diutumarum societatum non a » mu tua hominum b^pevolentia, sed a mutuo » metu extitisse. » Danscet état de nature tout^ hpmme pourra faire par lui-même et par ses \ propres forces tout ce qui lui conviendra pour ; se protéger ; il n'y a plus rien de rationnel et de normal : l'homme n'est plus en proie qu'à des \ passions animales; s'il frappe son voisin, et s'il \ est le plus fort^ il aura raison ; si plus faible, il i aura tort, a Juris naturalis fundamentum priipum ^ j> est ut quisque vitam et membra sua quantum ïk pote^t tueatur ; quoniam autem jus ad finem

» £n)stra habet oui jus ad média necessaria de^ » negatur^ ôon^e^uens est, cum unusquisque se » conservaiidi jus habeat, ut unusquisque jus » etiam habeat utendi omnibus mediis et agendi » omnem actionem^ sine qua eonservare se non wjjotest*jJ(^elle sera la conséquence de celte I lutte qui n'a sa rdisoh que 'dans la me^re des k^rces physiques? c^est que l'Etat naturel de l'bomme sera la guerre, la guerre de tous contre tous, une mêlée générale de- toutes les passions

brutales» « Negari non potest quin status

» hominum natùralis antequam in societatem

» coïretur, bellum fuerit, neqœ hoc simpliciter^

D sed beilum omnium in omnes. Bellmn enim

» quid est, prater tempus illud in quo voluntas

» certandi per vim verbis factisve. salis declara-

» tur? Tempus reliquum pax vocatur. » Mais on

jne^peût vivre ainsi dans une guerre continuelle

\ de tous contre tous ; la raison s'y reftise et ré-

I clame la paix. Or, et voici le nœud de la doc-

l trine de Hobbes , la paix, impossible dans TEtat

\ de nature, se réalisera par la société, La société

; s'érabKrà par l'unité^ l'unité par le pouvoir ab-

1 solu ; un despotisme sans exceptions comme sans

I limites peut seul sauver t'homme de l'anarchie

; naturelle. Les hommes jouiront de la paix à cette

condition , qu'ils remettront à l'Etat tous teùrs

droits et toutes leurs prérogatives. Ils l'efn char-

LOCKfi. 107

geroitt comme de dépouilles opimes pour obtenir la paix en édiangé. « Trans£M*t in illura alte- ^) rum jus virium et faeultatum su^aruna, ut cum » Câ&leri idem fecefttit^ babeat is cuî submittiiur , » tantas vîr6s,ut terrore earum, singulormn vo- » luntates ad unitatém et cohcordiam possit conr» formare» » Et quel sera le droit de cet Etatquri âéyore ainsi la substance et la vie de tous ses men^ bres? Il aura le pouvoir coërcitif, sera justicier sans appela législateur suprême, fera la guerre à ^on gré, nommera les magistrats tant supérieurs que subalternes^ examinera les doctrines, sera audessus des lois, jouira d'une impunité absolue, d'une omnipotence sans bornes, aura tous droits contre chacun, et cbacun sera sans droits contre / lui, A ces conditions, Hôbbes s'engage à faire ré- j . gner l'ordre dans la société. j

Ces principes posés, trois formes de gouver-*] tiement s'offrent au philosophe, la démocratie, l'aristocratie' et la monarchie.il les examine tour à tour^ La démocratie est l'objet d'une censure amère que nous retrouvei-ons dans le Lëviatban. Il a moins de blâme pour l'aristocratie, et lui enjoint d^ se rapprocher ie plus possible de la monarchie, gouvernement supérieur à tous, dont Hobbes démontré l'eitcellence surtout par ce raisoBoement v Quand les aristocraties et les démocraties soutietment une guerre, eUes né

I08 HOMfiS.

/^connaissant rieUr de mieux que de coQÔep le

I commandement de leurs armées à un seul

homme; elles confessent ainsi la supériorité du

pouvoir absolu remis à un seul. Or^ que scmt les

divers. Etats si ce n'est autant d'armées et de

camps qui se font la guerre les uns aux autre»?

V« Signum autem quod nionarchia absolutissima ,

» civitatis sit optimus omnium status, mauifesr

» tissimum illud est, quod non solum reges, sèâ

» etiam ciritates illae quae populo et optimaHbixs

» subjectas sunt, non nisi uni soli totum belli

n imperium deferunt; id<{ue ita absolutum ut

» nihil possit esse amplius..... Monarchia itaque

» omnium optimum in castris regimen est. Quid

» autem aliud sunt plures respubltcœ quam to*

» tidem castra, praesidiis et armis contra se in«

» vicem munita; quorum status (quia nulia comi*

n muni potentia coerc^ntur, utcumque incerta

» pax tanquam inducise brèves , intercédât) pro

n Statu naturali, hoc est pro statu belli habendus

>) est? » L'exemple est excellent. Hobbes ne pour

vait mieux personnifier son pouvoir théorique

que dans un général d'armée exerçant sur tous

droit de vie et de mort. Voilà donc le code du

\ despotisme complet et achevé. * '

^ Mais le christianisme semble être ua obstaete

/ insurmontable à ce pouvoir sans frein qui ne

\ veut pas reconnaître la liberté de conscience et

de pensée. Sur ce point Robbes a des trésors secrets d'ironie et d'hypocrisie philosophiques. Acceptant la religion chrétienne comme un fait établi, il écrit que Dieu a manifesté aux hommes i^es lois de trois manières/ par la raison , la révélation et la prophétie, a Dei leges triplici modo » declarantur : primo, per tacita rectae rationîs » dictamina; secundo^ per revelatîonem immefi diatam quae inlellîgitur fierî per vocem super- »' naturalem, vel per visionem, vel somnium, vel 1) inspirationem, ceu afflatura divinum; tfrtio, 1) per vocem alicujus hominis, quem Deus per w vera miracnla edi ta^ut fide dignum caeteris comw meodavit. Is autem, cujus voce sic utitur Deus » ad voluntatem suam aliis significandam, voca- » tur propheta. Treslii modo dici possunt triplex » verbum Dei, nimirum verbum rationale, verw bum sensibile , et verbum propheticum, qui- » bus respondent très modi quibus audire Deum » dicinmr, ratiocinatio recta, sensus et fides. » Ainsi Dieu se feit connaître k tous les hommes ^ par la raison ; à quelques-uns, par des manifestations sensibles, et de nouveau à tons par des prophètes auxquels nous devons croire et obéir. Or, au commencement dû monde. Dieu régna non*seulement naturellement, mais encore par nne sorte de convention entre lui et Adam, comme s'il eût voulu prouver que l'obéissance

) lO ^ HOBB£$.

ue pouvait sortir qtip d'une convention , c'^st^ à-dire du consentemçAt de tous les homipes« (c Initio mundi regnavit quidem Pieus, non solum » naturaiiter, sed etiaip per pactum super Ada- » mum et Evam; ut v^deatur nullam voluisse » obedientiam praesta^ri sibi, praeter illarp quâm » dictaret ratio naturalis, nisi per pactum, id » est, ex ipsorum hominurq cçnsensu. » Nouveau pacte entre Dieu et Abrabani. Il est renouvelé sur \e mont Sinaï, et le pouvoir d'interpréter la parole divine est réuni dans Moise avec le pouvoir suprême; révolutions politiques cbçz le peuple de Dieu jusqu'à l'avéneroent du Cbrîst, qui renouvelle encore le pacte primitif, et vient exercer sur la terre non pas un pouvoir politique et royal, mais une çtutorité de conseil et de doctrine. « Non habuit Christus a pâtre sibi » couirniss^m auloritatem regiana, aut imperap toriam in mundo, sf^d cpusiliariaiQ et doctri- }) nalein tantum, » • '

Le christianisme,. et je poursuis toujours le6 idées de Hobbes, est une croyance imposée à la foi humaine, qui consiste dans son principe et dans son essence à croire que Jésus-Cbrîst est envoyé de Dieu, pour fonder sur ls( terre le royaume de son père- Voilà tout ce qui est nécessaire au salut A cette foi joignez l'obéissance aux puissances, et vous aurez toute la religion

LOCKE. I l I

iiécessairçà la ^càété, religion qui devra être en* seignée par une église nationale sous la dictature de l'Ëtaty interprète souverain des divines e'ori* tures. Ce despotisme est nécessaire ; auti>einent il faudrait remettre cette interprétation à Tesprit individuel ou à une autorité étrangère à Tétat même, et le phllpsoph^y pour se sauver à la Ibis de la liberté et du papisme, soumet Tintelligence au pouvoir politiquQ.

JEIobbes a raisonné jusqu'ici dans l'hypothèse d'un Etat chrétien qui reconnaît la vérité de la religion révélée j mais il.se pose une terrible et dernière objection. Que devraient faire les sujets^ si qp priqcevoujaitdétruirelecbristianissûeetles contraindre de l'abjurer? faudra-t-il déserter la vérité divine? Hobbes, sans reculer, établit que > sous au|C^n prétexte, et même d'après les pria** cipes cbrélienSy il n'est permis de résister aii priuice; que feufcril domj faire? Il faut mourir ; il faut aller au Christ par le martyre, et si cela pa^ raît dur à qui^lqu'un, c'est qu'il ne. croit pas de tput son coeur que Jésus-Christ est le fils du Qieu vivant, autrernent il brûlerait de ne réunir à lui ; mais, $ous l'apparence du christianisnie ^ il veut troubler la société, « Quidautem? an prin- #> cipibus resistendum est, ubi obediendum non » est? Ittinime sane. Hocenim contra pactum est » civile. Quië ergo agendum? Ëundum ad Chri-

lia ^, HOBBES.

D stum per martyrimn. Quod si cui dictu duram » videatur, certissimum est euin non credere ex » toto corde Jesum esse Christum, iilium De!

M viventis ( cuperet enim dîssolvi et esse cum M Christo), sed veile^ simulatafide christiana^ pao M tam civitati obedientiam eludere. » Yoyez'-voos Hobbes, secret ennemi du christianisme et logiquement athée, consdllier le martyre aux chrétiens comme leur dernier refuge, et mettre sous la prot€;ction des rois son incrédulité moqueuse! / Si l'on compare le De Cwe et le Leviathan^ oi» j trouvera les mêmes doctrines; maJs dans le I^viatfaan la pensée plus profonde, mieux en relief^ fournit sa course avec plus d'imagibationt encore et d^ énergie. Dieu, voulant convaincre Job de sa puissance, la lui montre dans Behemoth et Leviathan, monstres mystérieux et fantas^ tiques. Hobbes a personnifié TEtat dans \\\n des deux, dans Leviathan. Le corps social est à ses yeux comme un animal énorme qui ne reçoit la vie que du mécanisme de Tart. La nature a créé le monde ; l'art forme et constitue l'Etat : a Mail gnus ille Leviathan quœ civitas appellatur, » opificium artis est, et bomo artificialis, quan- » quàm homine naturali (proptcr cujus protec- » tionem et salutem excogitatus est) et mole et w robore multo major. » Dans le Leviathan celui qui a le pouvoir suprême fait la fonction de Tâme ;

roCKjE. îi3

le» magistrats et les autorités constituées en sont les menobr^ ; les peines et les récompenses, excitations et moyens de ia société, représentent les ner£s| les ricfa^ses et les propriétés de chacun sont comme la substance du corps social ; le salut du peuple en est le but; les conseillers qui suggèrent à l'Etat les avis sécessairès en sont comme la n^émoire ; les lois sont la raison ; la concorde, la. santé; la sédition^ la maladie ; la guerre civile, la. mort; enfin les conventions qui lient les unes aux autres toutes les parties de ce corps politique, .pacta quibus parteB corpùris hujus politici conglfUinantur^ sont comme cette parole divine échappée de la bouche de Dieu^ quand il créa le monde^ fiMy mefaciamus hominem.

Après cette description, Hobbes s'exprime' ainsi:

c< Hominis hujus artificialis naturam descri- » bens, considerabo : . ,

» 10 Materiam ejus et artificem, id est homiw nem ;

» 2° Quo modo et quibus pactis factus e^t ; D qqae jura, quœ potestas, sive autoritas ^jiis est; » et in quo residet potestas summa;

» S** Quid est civitas christiana ;

>) 4^ Quid est regnum tenebrarum. »

Dans son analyse de Thomme, ce philosophe examine tour à tour les sens et le raisonnement; II. s

]l4 HOBBES.

riroagination et la mémoire, le, Iwgage^ son ori-^

gine et ses lois^ la raison et la science les priiw

cipes internes de. notre volonté^ c'est-à-dire ks

passions, la variété infinie de letirs mobiles, de

leurs jeux et de leurs eapric^^.les différentet

qualités de l'esprit, la divs^jon des sciences qui

se partagent sow.ie rapport moral en éthique^

logîquç,^ rhétorique et politique, ou philosophie

sociale^ cwilis^ la diversité des hmne^rSy^.xleft

moeurs et djE^s habituKles} c'est à travers cettei

psycplogi& à la fois railleuse, logique et profonde

que Hobbes parvient à la religion. Si l'homme esf>

religieux^ c'est par. la crainte des esprits, l'i^o*^

riince à^i causes secondés, l'adoration des pb^âts

de sa crainte^ et par l'habitude de peendre les

effets du hasard pour des pronostics. « In iîs an-

» tem quatuor rebbs, metuspirituum, ignorantâât

>) causarum secundarum, cuku e^rum qilÉD ti-

» ment, et sumptione fort\iitori:tHi pro prognOn

» sticis, çonsistit religionis semen naturelle, quod

» per hominum phantasias, judicia^ passiojEi^/siet

n coDsilia diversa, adeo. di versas pfodu^ât ^a^t-

» monias, ut qua& l^e in uqâ civitate çoipprp^

» bantur, in aliâ derid^anti^r. » JUç sentiment r^i

ligieux ne trouve do^ç sa raisop que da^s les

parties mauvaises et faibles de nptrfs oati^re., Mais

comment, s'il en e^tainsi^ le^reli^ionsse sonHfliles

ét^iblies dans |es ^sociétés h|«ipaiiies ? l^m^^^^^

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