CHAPITRE VIIL
Kant. — Fichte.
On raconte que Charles-Qnint répondit à des Espagnols qui lui proposaient de détruire le tombeau de Luther : « Je n^ai plus rien à faire avec >j Luther; il est maintenant devant Dieu^ ilappar- » tient à une juridiction plus haute que la mienne; » je fais la guerre aux vivans et jamais aux morts. » Cet homme moitié Espagnol et moitié Flamand, ce bourgeois de Gand^ empereur et roi, fut souvent plus embarrassé par le moine saxon que par François V^ et Solimai>^ II, Même au milieu de l'oppression violente des protestans, son génie dut lui révéler leuns triomphes à venir^ et c'est peut^tre pour y songer plus à son aise qu'il ab-
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dîqua le trône. Il:a pu entrevoir du fond de sa cellule FEurope partagée entre l'autorité catholique et la foi nouvelle^ et il a pu douter avec amertume de Féternité du Vatican, Luther en mourant avait jeté un cri de triomphe^ il avait exhalé dans son testament son ivresse et son orgueil en coQtempJant l'Europe ébranlée, Rome confondue^ et le christianisme réformé.
' Il est naturel que, depuis lé xvi^ siècle, les sciences morales et philosophiques aient -été surtout fécondées par le protestantisme ou par des penseurs qui isavaient se placer eux-*mémes hors 4^ toute dépendance. La conséquence était nécessaire j la ligué droite était tracée ; elle voulait être poursuivie. Grotius, Leibnitis, les universités âo" rissantes, les professeurs célèbres, les études vi'* goureuses et persév^^ntes appartiennent à la réforme. Le cathoKchme se console et se défend avec Féloqoence de Bosquet et de Pascal; mais le mouvemeht progressif de la pensée européenne, une fois sorti de l'université de Witteiûberg, s'âiccdmplit dans les voifô de la raison libre et i&ouvèrai|ie, sachant passer de l'tnterpiréfatioÀde ia religion à'Findépendance philosophique, âyafti à la fois.pcMir représentans les églises réformée, 4a théologierationneUé^ DescavtesySpinôsa, Bayle, Locke^ Kant, ^Fjchte, Voltaire et Rousseau.
Kant eut pour 'précurseur un esprit critiqué
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du premier ordre qui soumit taujoops l'imagiiiation aux lois et au J>ut d^ la raison, qui sut être philosophe profond san» système positif et sails métaphysique précise. Lessing al eu la singu-^ lière fortune de renfermer daqs un petit ou-« vrage de trente pages rédigées en aphorismes , ce qui. a été dit dans le xvim® sjèele de plu$ profond et déplus net sur Itmçligion et le chris^ tianisme. La religion ^st à ses yeux l'édtioation dift genre, humiain; la révélfiticm est au ganre humaÎQ ce que l'éducatiop est à l'bomme isolé i réducatîoisi est une révélation qia a lieu éhe^ l'hammé isolé ; et la jrévélatimi est une éducatif qKiia eti lieu» et qui a lieu encore chez^ le genre h^yumUi Armé, de cette ji^ucï, il eatamine la révélât tian hébraïque ; si dàiis cette éducation ^qtii a«ait siiiyi lepolythéi^e tout n'^t pas dévelc^pé, il ift'y a rien Itu moins qui puisse contrarier les.pro* grè$ de J'ayenir; aii c<^traire elle ksi implique virtuellement. Au livre élémentaire , c'est^à-ulîre k VAtkùm Testament, aux commentaires de^en- ©u^ étroits qwy faisaient les docteurs, le temps Tsript d'iij^ut'0i'-un nouveau livre et un mi^lisur piéd^gQg^e*' I^ Christ arriva; il fut*: le 'premier projfesaeup d'immortalité de Fàmequi méritât la çoi^âanoei» e^ comme professeur et comme pra^ ticieix^ Se» élèves ont fidèlement j>ropagé sacdocrtrine; que s'ils l'ont mêlée qualquefoi&avecd'aa-
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très dogmes d'Une vérité moins lumineuse et d'une Ailité inoins générale^ pouvait-il en être autrement ? iS*e le leur reprochons pas, mais cherchons plutôt si ces dogmes- là mêmes n'ont pas donné utie nouvelle impulsion à la raison hur maine. Les nouvelles Écritures ont depuis 1 700 ans occupé l'esprit humain plus que tous autres livres, et il a m΀ux valu que ce livre seul oc-« cupât dés têtes si différemment organisées, que si chaque peuple avait eu pour lui son livre élé-menmire , particulier. Mais le genr« humain ne doit-il jamais parvenir au plus haut degré de limiière et de pureté? Jamais^ 6 blasphème! Ici Lessitig, dans une sainte foi polir les progrès de l'intelligence humaine , s'écrie : « Il viendra n ceitainemelit le jour d'un nouvel Évangile éten- » nel, jour qui nous est promis, même dans les » livres élémentaires de la nouvelle alliance* » Il pense que certains rêveurs des xiii^ et iiv* siècles avaient peut«^étre, quand ils annonçaient leur troisième âge du monde ^ saisi une lueur de ce nouvel Évangile ; mais leur tort fut d'aller trop vite^ et voMà ce qui en fit* des rêveurs. Les ré^ véurs jettent souvent un coup'^d'cfeil juste sur Tavenii*; maïs ils ne savent pas attendre, et ils veulent réaliser dans l'instant âe leur etistence les choses pour lesquelles la nature met des milliers d'années. « Marche à pas insensiblèîs, dit
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» éloquemment Lessing^ prudence étèi'ndie; » laisse -moi seulement ne pas désespi|er de »toi^ à cause de Tinsensibilité de top mou- » vement; laisse-moi ne pas désespérer de toi, » alors même que ta marche me semblerait ré- » trograde. ... ... ... . ; .
» Tu as tant de choses à emporter après toi sur » ton chemin éternel , tant de mouvemens obli- 9 ques à exécuter ! » Cri sublime sur les destinées futures de l'humanité, qui, une fois poussé, ne * sauniit être oublié des hommes/et ne pas trouver d'écho. '
Spinosa s'était livré aux plus hautes inspirations de l'idéalisme 5 poète , il avait créé un système dogmatique avec une verve enthousiaste et une spontanéité presque divine. Mais après la philosophie plus étendue qu'originale, plus historique que nouvelle de Leibnitz, voici venir un métaphysicien qui critiquera lamétaphysique,qui, se retournant sur elle, lui demandera ses titres, vérifiera ses conditions, jugera ses lois ; il n'a pas l'inspiration sur le front, il ne dogmatisera p^, mais pour lui la raison même de l'homme n'aura pas de secrets si profonds, t de replis si. cachés, de nuances si subtiles que son œil n'y plonge ; il s'ér tablit sur le théâtre même de l'esprit humain, ilen sonde la solidité, il en fouille tous les recoins, il en dresse la statistique; et dans cette anatomie
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de l'inteUigence vousne saisirez pas un instant où son regard se détourne , se fatigue et s'éblouisse.
Kant, en disant de la raison même le sujet de ses observations, la trouve produisafit nécessairement la philosophie et les mathématiques; après avoir posé l'existence de ces deux sciences rationnelles , il observe que nos connaissances sont de deux sortes, les premières rationnelles, synthétiques, à priori j générales et nécessaires ; les secondes analytiques, à posteriori^ et contingentes. Les premières constituent les formes de notre entendement; elles impriment leurs lois aux objets extérieurs ; elles font de l'homme le critérium de la nature; mais ce magnifique attribut se compense par l'irréparable impuissance ai démontrer la réalité même des objets qui ne peuvent. être pour nous que des modes de nousmêmes; Le temps et l'espace n'existent qu'en nous, et ne sont que les formes de notre sensibilité. Dieu, la substantialité et l'immortalité de l'âme, sa liberté rationnelle échappent à l'affirmation dogmatique et aux théorèmes de là raison. ^
Voilà' donc l'ontologie et la morale rendues impossibles. Après cette déclaration terrible pour l'homme, Kant prit un parti original avec audace et candeur. Sans rien rétracter de ses observations, sur la raison pure et spéculative, il
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établitqu'ily avait une raison pratique qui se dis-»* tinguait de la raison spéculative, avait ses lois à elle et iHenait irrésistiblement l'homme , sinon à la démoifttration apodictique de l'existence de Dieu, de l'immoftaliié de l'âiHe et de la liberté, du moins à leur foi indestructible. Alors il tentu de construire la science morale pour elle-même, en lui donnant une é&istence indépendante de la raison pure» Or la raison pratique lui livre une loi réelle^ objectivé^ à laquelle il ne peut pas ne pas croire, et cette loi, il la formule ainsi: ui^is de telle sorte que les maximes de ta vohnté puissent apoir la force d^nn principe de légisbZ" tion générale. Ainsi le principe que doit suivre notre raison dans la conduite de la vie est d'élever l'individualité de notre volonté à là généralité d'une loi universelle et objective, loi que l'homme sans doute ne connaît que par lutméme , mais qui se sépare de son individualité pour revêtit* le caractère de là généralité.
La loi de l'homme moral trouvée^ que &ut^l pour qu'on prisse lui obéir? il £aiut 4u'on p^mè lui désobéir, c'est-à-dire, qu'il faut être libne^ car il n'y a paft d'obéisisance possible à uùë loi,^i les sujets n'ont en même temps la feculté de ne pots la suivre, de délibérer et d'opter, Alot*s aux yeux de Kant paraît la liberté comme une iconséquente inévitiable^ un postulat nécessaire de la loi pbèéè.
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L^homme est obligé, donc il est libre ; voilà en deux mots le fondement de la raison pratique. Le procédé de Kant a été de voir d'abord la loi, puis de conclure pour la possibilité de son exécution à la liberté-. Il amène la liberté par la logique.
J'ai tracé ailleurs * la série des déductions mo* raies et juridiques que Kant a tirées de son système ; je n'y reviendrai pas ; mais avant de passer à l'idéalisme de Fichte, il faut remarquer la direction excellente et libérale que le kantisme sut imprimer aux esprits. Le philosophe de Kœnis-* berg, arrivé à la fin des démonstrations de la raison pratique, se trouve d'accord avec le chris^ tianisme, et il proclame avec joie cette harmonie de sa philosophie avec la morale de l'Évangile. Il a déposé, dans un autre ouvrage, la ReUgion d'accord avec la raison^ sa pensée intime spr le christianisme. Il y reconnaît que le bien et fe mal se partagent la terre, que l'homme doit porter toute l'énergie de sa volonté du côté du* bien, pour lui assurer sur son ennemi une prédominance invincible. Or il s'est rencontré que le Christ a eu plus que tout autre le sentiment profond de la moralité humaine, et a servi plus puissamment au triomphe du bien sur le mal. Donc le christia-
* Introduction générale à l'histoire du droit, chap. \t» Kant considéré sous les rapports moraux et luridiques.