SAINT-SIMON. B. CONSTANT
m le vouloir; donc, et nous l'avons déjà dit, la loi n'est pas la volonté. Quand le pouvoir législatif a son origine dans une unité que les hommes appellent divine, et sa première forme dans l'initialive d'un homme, alors pas ou peu de constitu* tions écrites. Lycurgue ne veut que la parole pour gardienne de ses lois; Moïse renferme les siennes dans le style le plus court et le plus plein, et la souveraineté s'exerce par l'intelligence de quelques-uns obéis par la volonté de tous les autres. Mais, dès que la liberté commence à frémir et veut se lever, on écrit les Douzç Tables; car l'écriture, c'est l'émancipation, c'est l'indépendance, c*est la résistance constatée et victorieuse, ce sont les garanties arrachées et conquises. Alors la divinité n'élouffe plus la liberté humaine, les constitutions écrites paraissent , l'aristocratie remplace le sacerdoce au métier de législateur. Ainsi en 1:21 5 les barons anglais font écrire quel* que chose à Jean-sans-Terre. Mais si dans le premier moment le prêtre a porté la loi, le noble dans la seconde époque, dans la troisième vient le peuple. lïéanmoins ni les prêtres, ni les nobles, ni le peuple n'ont fait la loi; ils l'ont reconnue et voulue, et, sans avoir le pouvoir de la créer, ils ont seulenient la parole pour la lire. Or il arrive dans l'explosion de la démocratie tout le contraire que dans le règne du sacerdoce. Au début
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du mondé Tin telligence absorbait la volonté ; dans la première crise derînsurrection populaire la volonté envahit l'intelligence : mais disons à Jeào^ Jacques -et à de Maistre, en constituant la souveraineté avec ses deux membres nécessaires, que la loi est la raison générale reconnue, adoptée et voulue par la majorité des raisons individuelles. Que dire donc de cette théorie ultramoi^taine qui expulse la liberté humaine, qui nous crie : per me reges régnant^ au moment où les rois tombent les uns sur les autres? Dirons-nous donc que les constitutions écrites sont des absurdités? n'y aurait-il de vérité que chez les dépositaires d'une lettre morte qu'ils ne comprennent plus et qu'ils ne savent plus défendre? Ehl il est fermé pour jamais le temple de Sais, les aristocraties ont régné^ et sur leurs ruines l'homme ne -peut plus croire qu'à deux éternités, à celle de Dieu et à celle du peuple.
Mais de Maistre ne voit la vie et la vérité que dans les premières traditions du monde, dans les symboles qui épouvantent les nations'; c'est l'homme de l'Ancien Testament, de la vieille loi, et il se chargerait volontiers de faire passer les peuples infidèles au fil de l'épée du Seigneur. Pour lui la guerre est divine ; dans le soin qui le travaille de ne rien attribuer à l'homme, il l'inapute même à Dieu. Plein d'un enthousiasme qui
SAIWT-SIMOir. — B. COirSTAITT. ^47
est un délire, la colère dans les yeux, le fiel dans le cœur, il célèbre le triomphe du mal et de la guerre dans la nature et dans l'histoire, et il en glorifie Jehovah. Il a donc oublié cette parole : paix à la terre et gloire aux cieuxl Non; la guerre n'est pas divine, elle est humaine. Elle est nécessaire à l'homme terrestre; elle est un droit, un instrument de la liberté sociale^ mais non pas une glorification du bien absolu et de la parole divine.
Je veux prendre de Maistre sur une pensée plus significative encore : u II n'y a point àihoixime » dans le monde; j'ai vu dans ma vie des Fran- » çais, des Italiens , des Russes; je sais même, » grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan ; » mais, quant à Vhomme, je déclare ne l'avoir » rencontré de ma vie; s'il existe ^ c'est bien à » mon insu, » Qu'est-ce que l'homme ? U l^demande ; il ne l'explique psis ; il ne le sent pas dans son cœur. Qu'est-ce que l'homme? Mais c'est toi^ malheureux ! Quoi! en descendant dans ton âme, tu n'as donc trouvé qu'un papisme idolâtre? Va, tu n'es pas chrétien. Si tu l'étais, tu entendrais la voix de Paul et de Jean te crier que l'amour est la loi de l'homme, amour qui lie les honmies entre eux et les envoie tous ensemble aux pieds de la Divinité.
CONBORCKT.. — BE MAISTRE. -
De Mai&tre a besoin de tout son génie d'écri- Taiti .pour qu'on lui pardonne son insolence et son aveuglement, ses explications sur le mérite de J'inquisit&on, l'achamement avec lequel il poursuit tout ce qui^ dan& rhumanité, fut novateur et progressif. Quelks invectives contre Locke! quelle caricature hideuse des traits de Voltaire! Hors de Rome» cet ultramonlaip ne sait plus que maudire; il semble excommunier le monde. Fougueux orateur, il monte k la. tribime de Saint-Pierre, il y tonne ; il voudrait ressaisir les nations^ les reconquérir ; mais les nations sont en route pour d'autres destinées; elles ne reviendront pas.
Dans la même époque où de Maistre s'agitait daps les convulsions de son désespoir et de^on éloquence, un homme considérait paisiblement la dRute et les ruines des établissemens du passé ; il ne mettait pas la main à l'œuvre pour détruire» mais sur les décombres du vieil édifice il son^ geait à la nécessité d'en élever un nouveau : sans se laisser emporter à Tentraînement de tous, seul, il médita d'organiser la science, puis i'iodustrie, plus tard encore la religion. Quand pour la première fois j'ai considéré les tra^vaux de Saintffîmon, je me suis livré tout entier au spectacle^ à l'admiration de son originalité,^et j'en ai consi-»
SAIIflVSîMON-. B. CONSTANT. ^49
gné l'expressiofi dans une étude à laquelle je renverrai le tedteur *. Rien de plus attra|rant, pour celui qui se plait véritablement aux théories phi- Icmophiques, que la première vue d'un système, nouveau. N'y mettes pas de raideur; abandonnezvous à l'intuition siipple et pure des spéculations qui sont sous vos yeux; accordez tout pour tout comprendre^ et vous vous donnerez ainsi la plus vive jouissance de rintelligence^ je veux dire la compréhension complète d'une pensée forte* Mais quand les transports de cet amour philoso-' phique ont expiré, la réflexion paraît, elle juge ce qui vient d'être compris, et c'est ainsi que se trouvent consommés l'acte et le procédé de la véritable critique. Je crois être aujourd'hui, en ce qui concerne Saint-^mon, à cette sec(Hide époque de rintelligence de son système, et je pourrai peut-^^e l'apprécier en peu de mots^ après l'avoir saisi ^t entier.
Saint-Simon se trouva dès ses premiers pas sur les traces de Gondorcet; il en pénétra tout-à-fait la philosophie de l'histoire, il s'enthou^asma pour les efforts de ce penseur à pousser l'humanité vers un nouvel avenir positif. De Gondorcet il sut remonter, à travers Locke et Newton, à Desoartès hii-méme. Nul mieux que lui n'en a c^n^actévisé
* Voyez De la vie et des ouvrages de Saint-Simon»
a5o COITDORCET. DE HAISTRE.
le géoie. Il estima que le temps était venu d'imi^ ter^ de renouveler son œuvre, et de r^endre Fini*tiative à l'écote française. Il a défini avec ui^ exactitude sagace et subtile les deuxprocédés de l'esprit humain,: la ^ntfaèse et l'analyœ; il a démontré ^'elles sont les deiuc modes nécessaires de son activité:; qu'il fallait alternativement généraliser et particulariser, et que l'école, en décrétant que les savans devaient suivre exclusivement la route que Locke et Newton avaimit prise^ a posé un principe de circonstance en croyant poser un principe généraU C'est encore dans les voies de Condorcet que Saint-Simon a pressenti les dévelpppemens infinis qui attendent la civilisation moderne, et qu'il a formulé cet adage : <r L^àge » d'or du genre humain n'est pas derrière nous: » il est au-devant ; il est dans la perfection de l'or- ^ dre social. Nos pères ne Font pas vu; ijk enu fans y arriveront un jour : c'est à nous à leur en » frayer la route. » Du besoin de réorganiser la science, le philosophe passa à la réorganisaticm de la société. Après avoir critiqué le régime parlementaire et constitutionnel, il fonda sa politique sur le travail; et, donnant à l'économie politique une portée qu'elle n'avait pas eue jusqu'à kii,ilfit de la science de la production la science de la sociabilité même. C'est ainsi qu'exclusivement économiste, pas assez législateur et pas assez phi-
SÂiHT-'SiMoir. — B, coifa?rAïrr. aSi
losopbe, il n'a vu dans la société qo^uneassocia* tîonde trayailleurs, et a confondu Imdividualité avec l'individualisme. Just^:neut choqué de cette j)ente de l'égoisme moderne à isoler les individus, à les panfoer dans les petite soins de leur petite personne, à lès écarter du fojer dès spnpathies communes et des intérêts populaires, il a qualifié ces mœurs mesquines et stériles du nom d'individualisme. Mais uniquement occupé de la collection des hommes, il n'a pas assez reconnu Fhomme méme^ sa nature propre, son droit personnel, son individualité. Même disposition par des mobiles différens que dans Jean- Jacques. Autrement il n'eut pas voulu supplanter l'idée de propriété par l'idée de production, la législation et le droit par l'économie politique, la politique même p||> l'industrie. Toutefois il est juste de dire que Saint-Simon lui-^méme n'a jamais professé dans ses écrits l'abolition de l'héritage en ligne directe, et que sa vaste intelligence l'a sauvé d'une telle logique^ La religion ne fut encore pour lui, comme déjà nous l'avons indiqué *, que la sociabilité même. 11 ne poursuivit qu'une réforme politique, la cause de l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Certes l'entreprise est
209 GOIf Oa&CET. *-> DE MA.ISTAE.
belle^ et digne qu'on s'y déiroue. Mais pourquoi lui sacrifier les autres élémens de la religion ? pourquoi donc en retrancher les eieux dont le christianisme dispose? 11 faut conclure que Saint-- Simon est incontestablement un tles représentans les phis originaiBL de la philosophie française. Il se rattache à Descartes, comme tout homme qui est dans la vraie routse de la philosophie moderne ; il continue Gondorcét ; il s'engage sur ses pas dans lespremiers sentiers de l'avenir: d'uneraison forte, ilappelleresprithumainàrindépendance;curieux surtout des jedées^ il est mort sans avoir voulu enfermer sa pensée dans des formes prématm*ées. Etudiez ses livres^ vous y trouverez un idéalisme qui n'a pas conscience de lui^meme^ et qui ne sait ' pas remplir toutes les conditions de la nature humaine j mais à coup sûr vous n'y troi|krez pas une doctrine consommée et qui veut s'imposer à la raison par manière de théocratie.
Voici venir^ pour clore cette revue de gratids hpnimes, un publiciste illustre, qui fut surtout frappé de cette face d^ l'homme et de la société que Sainte-Simon avait laissée dans l'ombre. Benjamin-Constant, né à Lausanne en 1767, élevé à l'écoie du protestantisme et de la science allemande^ commença sa vie politique quand la révolutî<>n au sortir delà terreur cherchait une assiette et un gouvernement. La liberté, la liberté indivi-
SAINT-SIMON. f B. CONiSTANT. îïS3
duelle, les garanties du citoyen et de la vie privée, l'indépendance de l'homme et de la pensée, voilà ce que Constant a poursuivi sous tous leà' régimes; voilà les droits qu'il s'indignait de voir opprimer par l'empire, qu'il réclama sous la restauration, qu'il deYnanda à Kapoléon revenant en i8i5, qu'il se flattait encore d'obtenir d'une dynastie incurable. Grand écrivain, romancier déli^ cat, critique ingénieuse et novateur, historien et philosophe, publiciste, orateur, esprit chaipmant,' doué de la niéme richesse et de la même mobilité que Voltaire^ laissant voir dans son âme, quand il sortait de son ironie, les mêmes ardeurs que- Rousseau, il a écrit de beaux ouvrages, d'admirables iragnjens : mais son esprit fut supérieur à ses écrits, et il n'a pas donné toute la mesure et toute l'expression de lui-même.
Il avait cependant médité d'élever un monument digne de lui. Il.avait réservé pour des temps de calme et de repos le soin d'écrire l'histoire dès religions, d'y résumer toute la force de sa pensée^ etd'employer la dernière époque d'une vie qi^i jusqu'alors n'avait été qu'un coinbat, à tmcer le testament de son passage. Mais il ne put se reposer, car il ne vit jamais la liberté tranquille, et il mourutsatis avoir goûté cette satisfaction du génie de se recueillir quelques jours avant de s'évanouir et^le disparaître d'ici-^bas. La religion lui apparut
SOUS les mêmes traits qu'à Rousseau, comme uik sentiment qui s'élève dans le cœur de Thomme, et cherche à nouer avec Dieu un rapport indivi- 4ue). Mais ce point commun aux deux philosophes s'agrandit dans l'application que Constant en feit à l'histoire. Il y trouve la source de ^ religion etiiu culte chez tous les peuples, et il contredit ainâ l'assertion erronée du xvui^ siècle, qui ne considériût l'institution religieuse que comme une fourberie systématique. Cette vueie^t^ un véritable progrès ; elle a l'avantage de séparer nettement le £c>nd même de la forme des choses, et d'établir cette proposition essentielle : « Mais » toute forme positive, quelque satisfaisante qu'elle w soit pour le présent, contient un germe d'oppd- )) sition aux progrès de l'avenir. Elle contracté » par l'effet même de sa durée un caractère dogn matique et statîonnaire qui refuse de suivre » l'intelligence dans ses découvertes, et l'âme dans » ses émotions que chaque jour rend plus épurées » et plus délicates* Forcée, pour foire plus d'im- » pression sur ses sectateurs, d'emprunter des ima- »ges presque matérielles, la forme religieuse )> n'offre' bientôt ^plus à l'hmnme fatigué de ce » monde qu'un monde à peu près semblable. Les M idées qu'elle suggère deviennent de plus en plus » étroites, comme les idées terrestres dont ejles M ne sont qu'une copie, et l'époque arrive oùelles
SAlWTrSIMON. B. COWSTAIPr. 255
» m présentent pliis;à l'espiit que des assertions » qu'il ne peut a<fanettre, à Tâme que des prati-^ » ques qui ne la satisfont pas; le sentiment reti- » gieuy se sépare alors de cette forme pour ainsi >) dire pétrifiée. Il en réclame une autre qui ne le » blesse pas, et il s'agite fusqu'à ce qu'il Fait trou- » vée *. » Cet aperçu explique les altérations, les changemens, les métamorj^oses et les chutes des formes et des institutions religieuses et sociales; La politique et la religion se développent et se définissent par des formes; mais elles en changent : voilà ce qu'il faut comprendre sans colère et sans désespoir. Apparemment le génie de l'hu* manité n'4st progressif qu'à la condition d'être mobile, et si vous voulez que les peuples soient perfectibles, vous leur permettrez d'avoir des révolutions.
Mais la religion n'est pas exclusivement le sentiment, pas plus que la philosophie n'est uniquement la réflexion. La religion est et fait tout; elle explique l'univers,, elle pose les fondemens des sociétés, elle définit et promulgue la loi, elle gouverne les hommes, les instruit, les punit et les récompense. Ce ministère, nécessaire dans les premiers temps de l'histoire , déborde les limites dusentiment individuel; aussi Benjamin*Constant
.* De la Religiony tem. I^ 6bap. 2.
a56 CONDORCtT. — DE MA.ISTRE.
épuise inutilement son talent à encadrer les G<^mogonies et le sacerdoce dans son unité qui, n'étant pas la véritable, ne prête pas une base assez large à un -édifice imparfait, dont on étudiera long-temps les détails, l'élégance et la richesse.
Qu'était la sociabilité pour notre publiciste? une défense et une garantie. Dians un petit chefd'œuvre, aussi plein, dans la matière qu'il traite, que \ Éducation du Retire humain d^ Lessing, dans un discours sur la liberté des anciens com^ parée à celle des modernes^ il a déposé le principe fondamental de sa politique, que déjà il avait développé dans V Esprit de conquête et d'usur^ pation. Dans ce dernier ouvrage il se place à côté de Montesquieu. Jamais il n'a trouvé d'aperçus plus fins, plus justes et plus complets. La passion y rend la raison éloquente; l'écrivain avait recueilli toutes ses forces, pour s'élever contre Napoléon. Le conquérant, de retour en i8i5, lui fit écrire par un chambellan de service de se rendre aux Tuileries. L'empereur et l'écrivain causèrent ensemble, et Benjamin -Constant sortit de cet entretien pour se rallier franchement à l'homme qu'il avait toujours combattu, et qui alors, en face de l'Europe armée, était la fortune de la France. Mais revenons à la sociabilité. L'indépendance individuelle est le premier besoin des moderrtes, et pour eux elle constitue la liberté : proposition
itieomplète t^ue Benjàmiti^^^cmstaiit à^ie d'ét- ^ursîofis historiques dont it ffiut apprécier la portée. J^adrais déjà psarlé de iRfàbly qui exerça une certaine influence en tous-ordre, derrière Jeatt-Jaccpaes. Mais Constant l^a caractérisé d'une façon sî spirituelle et si défitiilive, qu'il suffit de citer ses paroles. Après avoir répélé que le but des anciens était te partage du pouvoir social entre tous les citoyens d'une même patrie, et que xs'était là ce qu'ils notnttiaieat liberté; qu'au coittràîre te but des modei'nes est la sécurité dans les jouissani^s privées, et qu'ils nomment liberté les garanties acèordëes à leurs jouissances, il continue ainsi : « J'ai dit en commençant que fëutè ^ï> d'avoir aperçu tes différences, des hommes » bien intentionnés d'ailleurs avaient causé des » maux infinis durant notre longue et orageuse » révolution. A Dieu ne plaise que je leur adresse » des reproches trop sévères; leur erreur .même
») était excusable Ces hommes avaient puisé
♦) plusieurs de leurs théories dans les ouvrages de » deux philosophes qui ne s'étaient pas douté » eux^mémèsdesmodificationsapportéespardeux » mille ans aux dispositions du genre humain/ y J'examinerai peut-^être une fois le système du » plus illustre de ces philosophes, de JeanJacqueè » Rousseau; et je montrerai qu'en transportant » dans nos temps modernes une étendue de pou- II. 17 .
ûSS CCMTDOllGBT. — ^ DB XAIStAB.
» voir social, de souveraineté collective qui ap«^ » partenait à d'autres siècles, ce génie sublime^ » qu'animait l'amour le plus pur de la liberté^ » a fourni néanmoins de funestes prétextes à plus » d'un genre de tyrannies...... L'abbé de Mably,
» comme Rousseau et comme beaucoup d'autres> 1» avait d'après les anciens pris Fautorité du corps » social pour la liberté, et tous les moyens lui n paraissaient bons pour étendre l'action de cette n autorité sur cette partie récalcitrante de l'es-^ j) pèce humaine dont il déplorait l'indépendance. » Le regret qu'il exprime partout dans ses ou-^ » vrages, c'est que la loi ne puisse atteindre que ;) les actions. Il aurait voulu qu'elle atteignit les » pensées, les impressions les plus passagères, » qu'elle poursuivît l'homme sans relâche, et sans » lui laisser un asile où il pût échapper à son pou* » voir; à peine apercevait-il, n'importe chez quel » peuple, une mesure vexatoire, qu'il pensait j» avoir fait une découverte, et qu'il la proposait t) pour modèle : il délestait la liberté individuelle> n comme on déteste un ennemi perscmnel; et dès » qu'il rencontrait dans l'histoire une nation qui D en était bien complètement privée, n'eùt*elle » point de liberté politique, il ne pouvait s'emr }^ pécher de l'admirer. Il s'extasiait sur les Egypr }} tiens, parce que, disait-il, tout chez eux était » réglé par la loi, jusqu'aux délassemens, jus-
» qu-aux besoins. Tout pliait soas l'empire du }f législateur^ tous les momens de la journée étaient }} remplis par quelques deroirs; l'amour même » était sujet à cette intervention respectée, et n c'était la loi qui tour à tour ouvrait et fermait » la couche nuptiale. Etc., etc. »
Nous avons assez témoigné que pour nous la liberté moderne n'est pas uniquement dans les frandiises individuelles, et qu'elle est autre chose qu'une quêteuse de sauf-conduit et de garanties. 0>nstant a trop contribué à propager cette idée, que la liberté n'est qu'une résistance. Le despotisme de la démocratie et de la O>nvention, l'orgueil delà dictature impériale, avaient toujours il ses yeux fait un devoir de la lutte et de la réaction en faveur de la dignité individuelle. Les circonstances lui masquèrent ainsi ce que les principes de la révolution française avaient de positif, et lui cachèrent qu'après avoir détruit, ils tendaient à édifier. Mais le premier il a le mérite d'avoir corrigé la définition incomplète que Jean* Jacques avait faite de la loi et de la souyermneté. Le premier, dès 1 8i49 il a rétabli la raison comme principe du pouvoir législatif, posant ainsi la base des théories politiques de ces quinze dernières années.
Où en sont aujourd'hui les science morales?
La philosophie delà restauration a remis dans la
a60 .COUDOEGST. — DE MAI5TRE.
conscieiM^ nationale c€irtaîu8éléinéns<k rbistoifé^ et du passé ; mais elle a en deux grandes ibdblesses : d'abord elle s'eislt enfermée dansî la Ghartede i8r4v et s'est prise à la considerev eoomié les colonnes d'Hercule de l'esprit bEutnain; puis elle a eu le tort de se mettfe.poUP la méta^ysique slous^la loi et dans les liens de rAllemagne^ sans faire suffisamment ses réserves de liberté, et sans ébaucher^ ello-méme quelque chose d'indigène. Sans doute^ il ^it nécessftîr6) et il l'est encore, dé conrnntre lea tifa^aux philosophique^ de nos Toisins^ et d^en^ comparer les^ résultât^ aTéc nos joropres efforts.^ Mais qui sOmmes«!nous eh ce pays? Deseendans^ de Descartes et de Rousseau^ pouYons^mnis ac^ cepter llmport^tioù littérale des» spéculations et: de la phraséologie de Kant et de Hegel? Tout mouvement phijlosophique l^itimie ne doit-il pas sortir de U cOfiscience natioilale? Xie& système» antérieursà im siè^l&ae lui sont pas utiles^ pà*ce qiie dans run il y a fragment de vérité, qu'iufb second et un troisième lui en ofiFrent un auti^é lambeau, et parce que la vérité se trouvera être, la récompense de cet inventaire. Jamais il ne sor-^ tira rien de vivant ef de fécond de cet éclectisme de bibliothèque, Poitrquoi dofM: ai*je déroulé là suite de tant de systèmes et de grands hommes? Est-ce pour demander à ces morts le flambeau de mon siècle ? Dieu ne plaise! Mais j'ai cru qu'il
suHTf-fiuiON. . — B. comiHAXx. a6i
éialt: bon de considérer la poé»e de Platon^ la mUoQ d'Arifitote, la noble fittilode dq sloickaie^ i^esprit de rÉvfngile, Machiavel et^son Italie^ Vkn* fleterrefiolirant efficacepeat |a premièrç dftfis la philosophie politique, Spikiasa eoustitiïfiit le panthéisme, Luther émancipant k qonsQlen^ dont ^ant et Fichte oherehi^nt les lois, ItfHisseau venant^ après les spéculations de jtfontçsquieu^ porter une main terrible sur la vieille société; Condorcet s'enthousiasmant de l'avenir, et pressentant dans rhistoire une logique et une géométrie dont les générations futures doivent féconder les principes; de Maistre s'opiniâtrant à ramener au combat les phalanges battues des réfractaires de notre siècle, Saint-Simon poursuivant ridée d'une organisation sociale, Benjamin- Constant s'attachant à releyer la nature humaine dans ses espérances et d^ns ses droits, et servant la liberté par un spiritualisme généreux : j'ai voulu par ce tableau non pas exhumer la vérité, mais montrer que chaque siècle vit par sa propre pensée et non pas d'emprunt sur le passé, que tout grand peuple développe les phases d'une philosophie originale avec une spontanéité irrésistible, d'un seul jet ; j'ai voulu prouver que l'histoire même des systèmes passés témoigne que le présent d'un peuple comme d'un homme a besoin dé porter et de produire lui-même ses idées; et
a62 COHDOECET. — DB UAISTKE.
j'ai voulu surtout définir Tépoque où doit se produire une philosophie nationale. Dans la science de la sociabilité, la France n'a de leçons à recevoir de qui que ce soit ; elle pense profondément, car elle agit d'une manière décisive; elle peut^ sur quelques points^ emprunter de l'érudition ^ mais elle s'appartient à elle-même aussi bien par sa philosophie que par sa <x>nstitution.