SES THÉORIES — SON OEUVRE — SES ENNEMIS
Le bon Deltour, on son vivant inspecteur de l'Université, a l'ail un livre excellenl contre les Enn de Racine. II y en aurait un à faire contre les ennemis de Rameau, qui a été notre Racine musical. Lui aussi, s'esl vu, dans le plein . 9SOT de --a gloire, attaqué par une cabale puissante. Mais, à la dilTérence de relie qui se forma contre Racine, cette cabale n'était pas fomentée par des rivaux jaloux. Elle avait ;t sa tète, non «les joueurs de Ivre, niais des « philosophes » importants, des manieurs d'idées générales, de gros seigneurs de la littérature qui B'appelaienl Rousseau, Diderot, Grimm. La querelle cherchée par ce Genevois, cet Allemand et ce Fran* rais aussi suggestionnante que brouillon, à celui que Voltaire appelait « le plus grand musicien de la France » et qui mérite encore ce nom de la po
130 philosophie nu goût musical
rite, est un des événements dominants, el l'on peul dire critiques, dans l'histoire dfl noir.- mu- Qationale. Je voudrais, uon [m-* en retracer les détails, mais en rechercher les : mner un
aperçu des intérêts et des idées qui • ni dans
cette lutte les détracteurs de L'artiste. Pour nous devons nous remettre brièvement en mémoire les traits caractéristiques de la carrière et de l'œuvre de Rameau.
Rameau, comme chacun le sait, n'a pa dé-
ment un compositeur de génie. Il a été aussi un grand théoricien de la partie technique de son art. Et les travaux qu'il a Laissés à ce titre auraient suffi à faire vivre son nom.. Avant d'écrire la musique la plus richemenl el La plus noblement harmonisée que notre sol ait produite, il a consacré une Ion période de son existence à étudier la - ibstraite
el théorique de L'harmonie, à chercher la raison des propriétés harmoniques, à faire la Bynthèse <\> propriétés en les rattachant aux causes génér aux faits initiaux d'où elles dérivent. Dès le début de sa vie d'artiste, il s'était senti, à cet égard, \
tion de réformateur. La doctrine qui lui avait été
enseignée l'avait frappé par sa confusion et Bon insuffisance. Elle ne lui avait point semblé d'accord avec l.i pratique desgrands maîtres qui s'étaient bucrvAi' depuis plus d'un siècle, principalement de Lulli. Mlle ne rendait pas compte de ce qu'il y avait de
H A MBA! 131
plus frappant chpz ces maîtres, quand on les comparait à ceux de L'époque antérieure : à savoir, l'importance prépondérante et toute naturelle que l'harmonie avait prise dans leur manii re d'écrire. L'harmonie était devenue, chez eux, entre les divers éléments 'font se forme le discours musical, l'élémenl fondamental el dominateur toul ensemble, celui sur lequel reposenl les autres el qui en gouverne I ploi, tout au moins dans une Large mesure. Rameau ne voyait pas dans cette transformation de l'art, on simple fait, mais un progrès décisif, l'avènement de la vérité même. En donnant cette place à l'harmonie, en la prenant pour base et pour guide, La
musique lui paraissait avoir lait ce qu'il fallait pour merveilleusement accroître ^< >s facultés el étendre sou champ d'expression, elle s'était a la
voir Large, la voir royal i Lui étaient promis les
plus vastes essors. L'étude des chefs-d'œuvre et l'analyse de ses propres inspirations le confirmaient dans cette idée. L'invention de musique «-st. avant tout, une invention d'harmonie. Imaginer an discours musical, c'est imaginer une suite, un rndiainemenl d'accords contenant on certain sens expressif. Les autres parties de L'invention musicale, c'est-àdire la mélodie et le jeu des parties concertantes,
sont virtuellement renfermées dans Celles-là; elles ne font qu'en préciser, en détailler, en nuancer, ou, comme dirait un philosophe, en actualiser L'exj sion latente. Ce n'est pas (on L'entend de reste) que, pour Rameau, la mélodie -•• déduis.' mathématiquement et par simple opération logique de l'harmonie
132 philosophie Dr 00U1 IL
une lois trouvée. Non! la création de la mélodie demande une initiative spéciale, un coup de génie particulier, un nouvel afflux de la grâce insp trice. .Mais c'est là un acte I el l'hann
marque du moins à l.i mélodie les limites entre lesquelles elle doit tracer sa I i lt r n ■ propre. De même^ Bxe-t-elle aux mouvements des parties intermédiaires certaines bornes, certains points par où ils doivent [tasser. Quand la mélodie a été inventée la première, quand un musicien se réjouil d'avoir trouvé un bon trait de mélodie, cette mélodie suppose, renferme une certaine harmonie qui lui est nécessairement liée et qui a guidé implicitement l'espril de l'artiste, parce que dans l'ordre naturel
des choses elle <'Sl a ntérien I
L'ignorance de la vraie doctrine concernant la Fonction de l'harmonie dans la musique u'étail le seul motif des griefs de Rameau contre l'enseignemenl qu'il avait reçu. Il se plaignail encore de
n'y avoir pas trouvé une doctrine satisfaisante sur l'harmonie en elle-même. Les propriétés harmoniques n'y étaient pas classées rationnellement, ni exactement définies, ni ramenées a len; 9 rai-
sons. Klles s'y présentaient éparses, -ans lien, ou bien groupées d'une manière purement empirique. Hameau jugea intolérable cet état arriéré de la théorie. Il ne voulut icorder de trêve qu'il ne
l'eût refondue ou, pour mieux dire, constituée. La réfection des principes fut pour lui le chemin n<
sa ire de la Création. <»n pourrait (ce n'est pas mon . Contester la justesse .. - sur le rôle
primordial de l'harmonie dans la composition musicale. .M;iis pour son explication des lois et ri de L'harmonie, tout Le monde y a adhéré. Elle devenue classique, je veux dire scolaire.
Nous pouvons le comparer d'une parla .Malherbe, d'autre part à Descartes. Sa réforme participe de l'esprit de ces deux grands hommes. Elle ressemble à celle de Malherbe en ce sens que Hameau est an artiste qui aspire à définir les conditions générales de la pureté et de la grandeur dans le style, Elle ressemble à colle de Descartes, parce que ces conditions dépendent essentiellement de la conduite de L'harmonie et que l'harmonie repose sur des rais physiques el mathématiques qu'il s'agit de fixer el de coordonner. Le lils de l'organiste de Dijon a trouvé dans son berceau le génie de I art et le génie scieiitilique. De ces deux dons, !<■ premier «'lait doute le plus fort; mais, bien loin d'étouffer ou de refouler l'autre, il lui a servi d'excitant: il lui a fourni, imposé L'objet même de son application. La matière des études de Hameau, c'est la physique et la mathématique de la beauté BOnore. Je 1 ai COmparé a Descartes el h Malherbe. C'est exactement la même comparaison que Faisait le plus grand connaisseur du siècle, Voltaire, quand il l'appelait « notre Euolide-t Irphée ».
J'essaie d'écrire de manière a être entendu de tout le monde, savants et ignorants. A.urais-je, en dépit de ma bonne intention, usé d'un langage un peu trop spécial? Voici une autre façon de : r les
mêmes choses.
Od peut dire que, depuis tes origines, la musique
b traversé troia grandes pli trois
formes : la forme monodique, la forme polyphonique, la forme harmonique.
La monodie, c'eal le chan - cernent
(ou rudimentairemenl accompagné par une b< aote). La musique de l'antiquité si le plai qui en est la continuation, -> « » 1 1 1 monodiquee
A cette forme a Buccédé, a\ ac la B tue-, la
polyphonie. Celle-ci porte en elle une harmonie, puisque plusieurs vois chantant ensemble dea traita différents doivent toujours bc trouver entre elles dans des rapporta harmoniques justes. Mais la marche harmonique du mon dire le
choix des accords el des buc»
User n'est pas, aux yriix du compositeur polyphoaiste, l'objet principal el essentiel de l'invention musicale; ce n'en est que l'obj t, en
quelque sorte accidentel. Ce qu'il vanl
tout, ce Boni les rapporta entre les lignes mélodiques parcourues par chacune des parties concertantes. Ces lignes Boni prises comme autant de figures entre lesquelles doivent continuellement se réaliser certains rapporta formels, Bensiblea ans yeux qui regardent la partition non moins qu'ans oreilles qui l'entendent exécuter. Un trait mélodique, énoncé par une partie, passera Buccessivement dans tonte- les autres, Boit qu'elles limitent directement. soit qu'elles lui lassent Bubir certaines transformations régulières bous lesquelles il demeure reconnaissable et est toujours lui-même. Imitations, ren-
versements, resserrements ou allongements des nioiifs donnés, tels Boni les ressorts du jeu polyphonique. L'harmonie n'est qu'une condition à laquelle ce jeu se soumet; elle esl traitée ici comme si elle n'avait qu'un intérêt négatif.
La doctrine de Rameau explique et justifie I.* nement * I « ■ l'harmonie à l;i royauté musicale. Cette doctrine, ainsi qu'il arrive a tous les grands réformateurs, est d'ailleurs injuste pour le passé. Rameau méprise le plain-chant, la polyphonie «lu Beizième siècle, comme on méprisail alors !<■ ir « • 1 1 1 i < j m * • et nous sommes bien loin de partager cel exclusivisme. Nous Bavons goûter la beauté expressive de la monodie d'église et les merveilles de la verve polyphonique chez un Jeannequin, un Lassus, un Josquin des Prés, un Palestrina, nn Vittoria. Mais en elle-même la thèse de Rameau est ta vérité. La déi ouverte complète du monde de l'harmonie, l'harmonie, connue enfin dans toute sa richesse et donnée comme fondemenl à la composition, c'a été lu pour l'art musical un immense progrès. I1 progrès Bont nés les grands et Buperbes genres dont la nature et les proportions dépassent infiniment la puissance et les ressources inhérentes aux formes antérieures «le la musique : je veux dire les genres de la Bymphonie et de l'opéra. Ces formes, la forme moderne ne les exclut pas du tout. Au contraire, elle 1rs enveloppe, leur laissant toute la part qui leur revient dans l'expression.
Aurais-jr été encore trop technique, trop hermétique dans ma façon de parler? La littérature me
136 PHILOSOPHIE n\- BOUT MUSICAL
fournira ans analogie qui ne laisse rim r en
clarté.
Quand on affirme que la langue qu'oi nos grands classiques, Malherbi Rs l;
Voltaire est supérieure à la langue ou plutôt aux langues, passablemenl individuelles, parce que mal fixées, qu'onl écrites Montaigne, Rabela i, \ o'émetron pas nne vérité certaine et acquise? Nul n'en peut sérieusement douter. II est certes permis de regretter, avec Fénelon,
sique la parti de certain» a qualités salves qui donnaient beaucoup de charme aux génies littéi seizième siècle. Mais, par la fixation de ibu-
laire, la clarté et la précision de a la fermeté de sa Byntaxe, l'ordre admirable de tructîbns, la perfection de ses rythmes, le frai classique l'emporte <lc beaucoup Bur le frai époques antérieures, e de ! i raison,
comme instrument <!<' poésie et d'éloquence. <ir il v a en musique également nne langue cl une langue de Bossuet. Et de cette langue bo raine, de cette langue dans laquelle ont • les plus hauts et durables chefs-d'œuvre, Bi Ran n'est pas le premier à avoir compris les conditions constitutives, les lois naturelles, les mécanii
ii moins est-il celui qui les i entendus de la manière la plus complète <•! la plus phi phique, <pii les a le mieux coordonnés et déduits, qui en a, ave< le plus de force intellectuelle ci en partie réussi la bj nth<
La doctrine technique de Rameau se trouve exjx dans !<■ Trente de f harmonie réduite à son priru naturel qui a paru en ITjj et dans 1 1 !
harmonique ^ d lée en ITT Ce sont là les deux
principaux ouvrages théoriques de Rameau; ils trouvenl leur complément dans un»' nombreuse série de dissi rtations >-\ monographies publ d'année en année pour répondre a des critiques et éclairer ou développer des points mis en discussion. Tout cela est écrit dans une forme arrêtée et forte, mais Bouvenl dense jusqu'à l'obscurité »'t Burcha Jusqu'à la complication, qui ferait de l'étude des pires ilf Hameau un exercice réellement Bévèn l'on devait b'v livrer sur son texte même. .M co dont on fsi heureusemenl dispensé par Le travail de d'Âlembert qui, dans ses / le le musique
théorique pratique tCaprét les principe* de M meau (1752), nous apporte le résumé le plus Bimplifié et If plus lucide «1rs doctrines du I
peine que ce grand '-t illustre géomètre s'est donnée on faveur des oonceptions d'un musicien prouv* rang qu'il assignail à celui-ci parmi les in telligen
(Juan! If Traité parut. Hameau, ne m 1683, tOU-
ohail a sa quarantième année. Il n'avait encore publié qu'un recueil de pièces de clavecin, Dans les
dix années qui suivirent, il donna deux autres
recueils du même genre et quatre « cantates faut-
çaises », courtes compositions, gracieuses, mais de peu de relief, pour une ou deux voix om-
pagnement de trois ou quatre instruments.
Les recueils de clavecin contiennent des ch d'oeuvre devenus célèbres, auxquels les doigts prestigieux et Les transcriptions habiles de M. Louis Diémer ont refail à notre époque une popularité. Cependant ces œuvres avaient bien moins contribué à faire connaître Rameau de n - contemporains que le Traité^ dont le Buccès avait été considérable.
La faveur accordée par le public à un ouvi aussi spécial el aride ne doit point nous surprendre. Elle était conforme à l'esprit du siècle. Les /. tiens sur la pluralité des mondet de Pontenelle avaient mis a la mode les matières de connaissance expérimentale ou plutôl ils avaient procuré ua aliment merveilleux au besoin «le philosophie naturelle que l'évolution des idées avait fait naître dans la société polie. Ce coût s'étail répandu el généralisé.
11 a trouvé s, m expression éclatante ,•[ amusante dans le lait de Voltaire et madame du Oialel.
montant à la campagne un cabinet de physique (s;ms Être bien maîtres des éléments de cette science) et traduisant les Principes de Newton. Les découvertes et systèmes de Rameau sur les propriétés harmoniques et leur « génération ». sur les raisons
physiques et mathématiques de la jouissance musicale, bénéficièrent de cette curiosité. .M. us la gloire qu'en retira l'auteur ne pouvait être que d'un ordre un peu austère, comme celle des grands raisonneurs qui apportent aux hommes plus de lumières que de plaisir.
Qui eût cru qu'il n'allait pas se contenter de cette gloire et qu'il s'apprêtait à conquérir, par-dessus le marché, celle, plus enviable, des créateurs <!<■ plaisir, des favoris d'Apollon? Qui eût cru que ces trente ans d'une vie si laborieuse n'avaient été que l'avantpropos de sa vie et qu'il allait entrer, à cinquante ans passés, dans la phase brillante et magnifique de
sa carrière, en se révélant connue un des plus grands inventeurs de poésie de l'époque moderne? <»ni. c'est à cinquante ans passés, à la fin de l'année 17^3, que Hameau, se décidant à aborder le théâtr donné son premier opéra, Hippolyte >■/ Aride, premier anneau de cette chaîne merveilleuse qui comprend les Indes galantes, Castor et Pollux, Dardanus, 1rs Fêtes de Polymnie, Pygmalion, Platée, pour n'en citer que les plus beaux chaînons. S'essayer a cet âge dans an genre où l'on ne peut valoir que par la jeunesse et la forer de l'imagination, n'étaitce pas folie? In amateur de symboles pourrait dire que ce n'était pas, dans l'existence de l'artiste, la première folie de cette sorte. Il s'était marié, à quarante-deux ans. avec une jeune tille de dix-huit: il n'avaii pas eu a B'en repentir, et elle lui avait donné une clthrmante fille. A cinquante ans. il Be livre aux embrassements de la Muse et il recoil d'< lie des inspirations égales à celles Ar> plus grands el dont certaines, sont, à mon goût, supérieures à tout ce <|ui existe en musique.
On ne peul s'intéresser 6 Rameau sani se demander pourquoi la manifestation de sa grande faculté i trice a été si tardive. Plus d'un biographe a cru résoudre ta question en alléguant les relations formées un peu ayant l'année 1~;>' entre le musicien et le fermier général Le Riche <le la Popelinière, dont la femme étail ^< » n élève. La protection de ce fastueux mécène aurait encouragé Rameau h aborder le théâtre, parce qu'elle lui apportait la certitude d'y être accueilli. Une telle explication est trop matérielle. Rameau a entrepris Bon œuvre dramatique quand il s'est senti des facult< fortes pour
exécuter ce qu'il rêvait. C'est un fait que l'appui de La Popelinière a beaucoup contribué à lui ouvrir les portes de l'Académie royale si à répandre dans le public l'attente de grandes ohoses de u part. Mais il est moralement certain que ce qui l'a eng dans des travaux d'une grandeur de proportions et de style tonte nouvelle pour lui, c'est le magnifique développement acquis par - urées et doyens
d'expression. La Popelinière s été l'échelle dont il
s'est servi pour cueillir des linits nnïrs. .M. us ce qui a fait mûrir Ces fruits, c'est la montée de la lève
intérieure. Le fait de cette maturité splendide Bur»
venue dans l'arrièrc-saison. voilà ce qu'il y a d'inté-
ressant.
(aniline mi aimerait posséder les confidences de
l'artiste sur lui-même, pour l.i longue époque cachée de sa vie qui a précédé cette période d'éclat! M
loin d'être initiés à l'histoire d< Liments,
nous ne le Bommes < j u •• d'une manière très imparfaite à l'histoire de son existence, pendant les vingt années écoulées entre le momenl où il quitta la niaiMiii paternelle et celui où il s'établil définitive-
nient à l'.ins.
Fils <lc .Iran Rameau, organiste à l'église Saint- Etienne de I)ij<»n. il commença ses études classiques au collège des Jésuites de cette ville. A en croire son biographe dijonnais, Rlaret, dont le brève notice lut écrite immédiatement après >a mort, « il se distinguait dans ce collège par une vivacité peu commune; mais pendanl les classes, il chantait ou écrivait de la musique et ne passa pas la quatrième ». Il avait retenu de ces études assez écourte de latin pour pouvoir lire des traités de composition écrits en cette langue. Mais il était demeuré quelque
peu inexpert au maniement de la langue franc, et le même Maret nous apprend qu'un jour « une femme qu'il aimait lui en lit le reproche; il se mit aussitôt a étudier le français par principes et y réussit au point de parvenir en peu de temps a parler et a écrire avec correction ».
A dix-huil ans, il partit pour l'Italie, alin d perfectionner dans son art. Mais il n'alla pas plus loin que Milan, n'y lit qu'un court séjour et revint en France. Il y a des raisons d'admettre, bien qu'on
n'en soi! pas certain, que pendant quelque temps il v. i i \ écut à l'ai eiitu rais
de route à jouer de l'orgue dai - ou du
violmi dans l'orchestre d'une troupe ambulant Au débul de ITiij, nous le i italler à
Avignon, pour y tenir l'orgue de l'église de Notre- Dame et, quelques mois [dus tard, il obtient le même emploi dans la cathédrale de Clermonl en Auverg I ! là (ju'i! comp< premières pièces de cla-
vecin el peut-être les « cantates i qu'il publia pins tard, mais dont la renommée, eu tout « ,i\ ne franchit pas alors les bornes de la province. Il p quatre ans a Clermont. Comme l'envie de changer de place lui était venue avant l'expiration de l'engagement qui le liait au chapitre de la cathédrale et qu'il ne pouvait décider les chanoines i lui rendre amiablement sa liberté, il aurait — d'après une tradition — pris le parti héroïque de se rendre im sihle <'n jouant de l'orgue d'une manière affn Cependant, le même trait ayant été rapporté de Bon frère Claude, organiste à Dijon, il y a lieu de 1<mettre en doute.
De Clermont, il Be rend a Paris où il va vivre de deux places d'organiste : l'une ches les l'I*. de la Mercy, l'autre ches les Jésuites dé la rue Saint- Jacques. Ici commence la partie très mal connue de sa carrière. On n'a pu axer la duj premier Béjour h Paris pendant lequel il n'acquiert pas de réputation. <>n sait seulement que. parla
suite, il s passé quelques mois a Dijon dam
famille en 1715, et qu'il a vécu I I.vnn; m. ils on
ignore la situation qu'il s occupée dan- ville.
On le ressaisit enfin à Clermonl où U est retourné
et où les chanoines n'ont pas dû garder trop mauvais Bouvenir «le son algarade (à supposer qu'elle ne soi! pas une fable) puisqu'ils lui ont rendu sa place d'organiste. Clermonl possède alors deux grands musiciens dans deux genres différents de musique : son organiste, lîainciu. et que,
Massillon. C'est [à que s'achève le Traité dCharmo fruit de vingt années de réflexion et de travail. « an 1res gros, trop gros volume, écrit expressivement M. Laloy, qui sent la province et la solitude », niais un volume plein de génie et de découvertes, qu'il ne reste plus qu'à lancer dans le monde. Rameau sent maint. ■liant la gloire toute proche et il part, sans esprit de retour, pour Paris. En 17ii-!. nous l'y trouvons lixe a titre définitif.
Sur ce qu'il a éprouvé, désiré, Bouffert, rêvé, au (nuis de ces vingt années • de province et de solitude ». les amis que lui a faits la gloire, l'interrogent quelquefois, mais sans obtenir de réponse. Au dire de l'un d'eux, il était muet sur son passé; il ne s'en
ouvrait a personne, pas même à madame sa femme.
Les nommes célèbres, ceux-là surtout qui le sont
devenus Bttr le tard, ont un penchant bien naturel a raconter leurs années 0D8CUreS, Comme s'ils voulaient li ier à la Lumière de leur renommée et a L'immortalité présumée de leurs ouvr '
pem liant ne se manifestait pas rhe/ Rameau. Il
jugeait s, mis doute que tous ces solliciteurs de confidences lui demandaient des paroles inutiles. Et je
suis convaincu que, s'il leur avait répondu quelque chose dans ce genre : « Ce que j'ai fait pendant
144 PBILOSOPHIfl Df k l-
viiil'I ans «mi j'étais l<- [ »I u -. inconnu <l<s musiciens Français? .1 ai créé la science de l'harmonie et j'ai appris a composer une musique telle qu il n'< pas encore résonné de pareille iota auraient
renfermé, à s< - yeux, tout ce qui dans l'histoire de personnalité méritait qu'une importance y fût attachée par lui même, ou par l'univen I dans le même esprit que i I ><n n»'- sur i e •{ u i
lui était advenu eu i Bon poêle »» dans ls Hollande «ni il s'étail retiré, aurait pu répondre : c J • inventé l'analyse mathématique et un système du monde. » J'ai rapproché ces <l «■ u x bon intellectuelles. Leurs bum< èteraient aui
un certain rapprochement. Ce Bont deux solits
Et tels ils sont, i par mélancolie ou misante
naturelle, mais par l'effel de l'extraordinaire fo de pensée el d'imagination qui les fixe dans le et la poursuite continuelle de l'œuvre . qui
les y fixe, dirai-je, d'une manière d'autant pli que cette œuvre a un caractère puissamment bj matique. ll> ne détestent pas la société des bomj ils y préfèrenl habituellement :
idées. A l'envers du commun des me celle-ci qu'ils trouvent animée et celle-là «jui leur parait languissante. Le soliloque auquel il> se livrent est « 1 * ii 1 1 intérêt passionnant, d'une richesse «!•■ matière inépuisable et !»•> conversations, les qui les \ arrachent ne leur apportent pas de compensation suffisante, du moins dans la plupart
Mais est-ce bien soliloque qu'il faut <lir«? L'œuvre que ces mortels supérieure ut dans
RAMEAU 1 i 5
leurs méditations et leurs veilles s'adresse au genre humain, esl pour le genre humain; elle en fer curiosité, les délices, elle prendra place parmi les instruments de son éducation, '-II'' entrera dan patrimoine de la civilisation. Ne les appelons donc pas des solitaires; ce sont '-un qui vivent dans la < ompagnie la plus large, eux qu'on pourrait appeler, dans leur demi-claustration, les hommes les plus « répandus » et les pins sociables; trop de commerce avec quelques individus gène pour etu commerce avec l'humanité qui Beul contente leur vaste désir. Il n'v a rien de plus peuplé que la longue solitude provinciale de Rameau; peut-être voisins le trouvent-ils abstrail et distrait: il vit avec tous ceux dont les créations qu'il prépare feront la lumière ei l'enchantement.
A Paris, ail milieu des bruits de la ville, des
mille tracas de l'artiste en vue. des intrigues de
théâtre, il restera le même homme. Il faisait s, Mil
d'interminables promenades, arpentant s l'écart les allées 'les jardins publics et, si quelqu'un l'obligeai! a lui adresser la parole, il avait l'air, mms est-il dit, « de sortir d'une d'extase •.
N'allons pas, là-dessus, mms le figuier comme un bonhomme, comme un naïf et innocent rêveur étranger à tout ce qui n'est pas la musique. action et sans défense dans la vie. Tel q'csI pas du tout son type. Son abstraction n'est pas le voluptueux laisser-aller d'un élégiaque qui redoute la dure!/' des contacta humains et la fatigue des
le parti d'une \ olonté forte et tena< i qui .i
lit'. PHILOSOPHIE D1 M.
reur <!•■ la dispersion • ntre -ur le
principal . Vunum nece$so I - os
l'enrayent pas i I [ui il «-mi a
menés par loi tambour battant. On le connaît comme un rude personnage, énergique, impérit brusque el mèm< cassant. Il fait trembler lea chargés de l'exécution de Ma oeuvr \ lions, " il s'asseyait dana le parterre où il roulait être seul; bj quelqu'un renail l'y trouver, il lf1 repoussail avec la main >ans lui parler même le regarder ». Détail significatif : il ei d'une Bolide avari< e bo qui, sur i .■ Fond de
grandeur ci de génie, forme un trait de haute rouleur »'i fût fait la joie de R . • ■ rd, insp Mais il n'y a aucune raison de penser que i avarice, si elle a un peu dépassé les bornes de la
Bse, suit allée jusqu'à la monstruosité. Nous ue devons pas davantage confondre une certaine âp du caractère, un certain mordant Bentencieui dur de l'espril avec la figure d'homme brutal, insensible et dénaturé, d'époux barbare, de bourreau que lui ont façonnée bcs ennemis, notamment Diderot, Grimm, le chansonnier Coll< I plèbe littéraire ne mérite pas «!•• crédit. Manifi ment, <■ 1 1«- se venge de coups de boutoir reçus, de livrets d'opéra refus I grand bomme, dont un de bos concitoyens noua dit que « le ride qu'il trouvait dans la société la lui faisait négliger ». devait être coutumier de redoutables exécutions ai compiles sur la personne des niais, des sots, des d< i lamatt'iirs et des intrigants. C'était, n'en doutons pas,
un fort honnête homme h qui ne manquait même paa de bonté* ; mais H en était fort économe ainsi que de ses écus glorieusement - : des
témoignages de Bon aide généreuse envers des artiates «1« <nt le talent l'intéressait.
Il était de très grande taille, «l'un.- extrême maiir qui lui donnait « plus l'air, <li! Chabanon, d'un fantôme que d'un homme ». Grimm le trouve « aussi hâve et aussi sec que M. de Voltaire auquel il ressemblait par les traita, mais sane en avilir la physionomie malicieut I tpreseion de aon visage était sévère, << tous les 'rut- .mi étaient grande e1 annonçaient la fermeté de - >aractèn
Voltaire, Rameau! Il exiete une gravure du tempe
ou l'on \nil . es deux é< ha ml la main
implimentant. Elle est symbolique. C'étaient sans nul doute 1rs deux plus beaux eeprits de leur
le.
\ part Ifs indications de Marel aanl les
études incomplètes de Rameau an collège deejéeuitee de I>ij«>u. ikmis ae possédons pas '!<• renseignements directe sur la formation intellectuelle «lu mueicien, sur sr- auteurs préf< - lectnree. Gardone-i
de croire qu'il n'ait paa donné <!*■ soins ,i la cul de son l'sprit et que la musique ait borné l'horizon de se- idées. Il exiete une lettre de lui qui conetitue a i et ' i rd un témoignage précieux. El trouvée dans Ifs papiers «lu littérateur Boudarde la
148 PHILOSOPHIB DU GOC1 MUSICAL
llotte, qui était connu comme un libretti Rameau, tu théâtre, lui deman-
dait nu livret «'t cherchait .t lui inspirer confiance.
Qui <lii un -avant musicien, lui •---■■ ■ i— î I entend ordin ment pat là un homme a qui uia les dn
combinaisons de notes; mtit on le <:>>\\ tellement abt dent ces combinaisons, qu'il j sacrifie t. .m, le bon sens, le sentiment, l'esprit, la raison. Or ce n'es! là qu'un muai< ien de l'école . école où il a'eel question que de notes si rien de plu» : de sorte qu'on a raison de lui préférer un musicien q p i ■ 1 m • moins de dont
te goût n'est formé que par des comparaisons s. la j
sensations, oe peut tout au plus exceller que tains genres, Je reus «im- dans des genres reJ it tem-
pérament Bst-il naturellement tendre) Il exprime la teo- Son caractère est-il vif, enjoué, badin 1 as musique y répond pour tore. Mais sortes le de cea caractères qui lui sont naturels, roua ne le reconnaiseea plus. D'ailleurs, sommeil tire toul de son imagination t par
-i - rapporta avec les expressions, il s'use è la fin. Dans premier feu, il était tout brillant; maisi >nsumeà
mesure qu'il veut le rallumer, et l'on ne trouve plu- obea lui que des redites ou des platitudes. - Il sérail donc s souh <|u'ii --.• triniv.it poui le théâtre un musicien qui ituà nature avant '/»• lu peindre (-t qui. par sa science, sût faire le choix île- couleurs el dee nuances dont son esprit el son lui auraient fait sentir le rapport avei les n» iu'.i-«-
BAires... La nature ne m'a paa tout a fait privé dé - - dons et je ne me auifl pas livré eus combinaisons squ'au
point d'oublier leur liaison intime avec la beau naturel...
De ce texte, dont le laïuj un peu embar
rassé, mais le Bons olair et fort el la portée tingu-
lièremenl large, rapprochons cet autre, tir.'- «lu Traité d'harmonie :
I n bon musicien doit se livrer h loua qu'il
veut dépeindre et, comme un babils comédien, as metta