‹ Philosophie du goût musical (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · Les Confessions, livre VII · texte numérisé non relu

Les Confessions, livre VII

rami: \r 183

était tantôt Bllblime et tantôt très plat, connue doit être celui de quiconque ne B'élève que par quelques élans de génie et que la science ne Boutienl point. »> Il est vrai'/... Non, ce n'est pas vrai, tel du moins que Rousseau l'énonce; ce ne peut pas être vrai. Il est aussi impossible d'écrire « sans science » des fragments de musique « sublime » qu'il est impossible <!<• taire des trouvailles de hautes mathématiques si l'on n'a pas la maîtrise des éléments. L'intention ne fait pas le pouvoir et le pouvoir ne vient que d'études suffisantes. Avec le- plus beaux dons naturels, sans études, ce qu'on écrira de plus intéressant sera à moitié manqué, caractère qui ne saillait aller avec le sublime. Au surplus, la distinction que Rameau faisait n'était-elle pas celle de « sublime » et de « plat ». mais celle de morceaux très bien faits et de morceaux informes. C'est tout autre chose. Et là-dessus nous n'avons encore qu'à écouter les Confessions... « Il restait seulement quelques accompagnements et remplissages à laire. Ce travail de manœuvre m'ennuyait fort. Je proposai à Philidor de s'en charger, en lui donnant part au bénéfice. Il vint deux fois, et tit quelques remplissages dans l'acte d'Ovide; mais il ae put se captiver à ce travail assidu pour un profit éloigné et même incertain. Il ne revint plus et j'achevai ma besogne moi-même. » Je pense que pour quiconque sait lire,

la chose est ;i-st./. claire, .Mais pour des musiciens la clarté est aveuglante. Les morceaux que Hameau avait trouvés bons étaient eux qu'avait retapés Philidor, un des meilleurs musiciens de BOU siècle.

Rameau était d'ailleurs allé un peu loin. Tel qu'on le connaît, on comprend que la personnalité de Jean-Jacques ait «lu l'agacer. Mais, s'il y eût mis un peu plus d'attention et de bienveillance, il ne l'aurait pas écrasé sous cette accusation sommaire de pillage.

Il aurait reconnu que, même dans le travail de Philidor, Jean-Jacques avait sa part. Nous n'avons plus, disais-je, les Muses galantes. Mais nous avons le Devin du village, qui a dû être composé de la même façon. Or, sans m'engager dans le détail (que je n'ignore pas) des nombreuses controverses auxquelles la question de l'authenticité du Devin a donné lieu et des solutions qu'elle a reçues, j'ose donner, comme une conclusion certaine, que tel ou tel musicien de profession avait dû mettre la main à cet ouvrage pour le rendre exécutable, mais que les mélodies les plus heureuses et les plus caractéristiques y sont de Jean-Jacques. La nature ne lui avait pas refusé un certain don d'invention mélodique. Il savait trouver de jolis airs d'un tour sentimental, naïf et rustique. Mais il était sûrement Incapable de mettre ses idées en œuvre dans une composition de quelque étendue. Il n'avait pas d'éducation musicale. Il n'avait jamais travaillé. La lecture du Traité de Rameau qu'il avait lait.1 avec assez de soin pour le résumer approximativement en quelques articles de l'Encyclopédie n'avait pu suppléer au manque d'apprentissage pratique. Et, faute de cet apprentissage, non seulement il ne savait pas composer, mais la notion même de la composition

musicale lui étail demeurée étrangère. Il n'avait ladessus que les idées 1rs plus superficielles, les plus chétives, et même les plus fausses. Les termes dans lesquels il parle de la collaboration de Philidor suffiraient à nous le prouver. Parler des « accompag-neinenis » comme d'un « travail de manœuvre » est un scandale, une grosse hérésie. Avec son don de mélodiste, non seulement Jean-Jacques n'était pas un musicien ; mais il n'était même pas un vrai connaisseur, un sérieux expert en cet art. Cela ne va p.is l'empocher d'en traiter fort doctoralement en sa Lettre sur la musique française et d'y émettre sur un ton de décision retentissante et d'autorité oraculaire les décrets de son incompétence.

L'exécution chez la Popelinière — exécution dans les deux sens <lu mot - — avait eu lieu en 1744. Et l,i grande attaque contre Rameau s'esl produite en I ".">-!. L'éloignemenl relatif de ces dates pourrait faire croire que le ressentiment gardé n'y a été pour rien. Et ce qui confirmerait cette opinion, c'est que L'écrit inédit où Rameau est loué, date de l'année 1750. Mais un peu de « psychologie » dissipera peutêtre ees apparences. 11 arrive qu'un sentiment de

rancune couve et s'accumule Longtemps au dedans avant de se manifester au dehors; il arrive qu'au dedans même. L'âme en qui ce sentiment a été semé

attende, pour le laisser croître et s'y livrer franchement, que les moyens lui -oient donnée de le satisfaire; le ressort de la passion, jusque-là modérée <'t adoucie par L'impuissance, se déclenche soudain et aux flottantes velléités de vengeance tait place une

volonté résolue. Cette interprétation morale, appliquée à Jean-Jacques, affligera les personnes pour

lesquelles il est un saint •■! j'- ne la donne pas comme évidente. Du moins est-il impossible d'en méconnaître la concordance avec les faits. En 1*3 Jean-Jacques est un personnage obscur et Rameau le prince de la musique française. Km 1752, Rousseau est un écrivain célèbre, soutenu par des amis, par un parti et, d'autre part, il s'esl produit un événement artistique qui semble avoir retiré an grand musicien la faveur d'une notable partit- du public. Voilà le moment que Jean-Jacques saisit pour l'attaquer. L'événement c'est la fameuse « guerre des bouffons ».

Les représentations données par la troupe des

bouffons italiens à l'Opéra dans l'hiver de 1752, obtinrent un prodigieux succès. Parmi les douze ouvrages qu'ils produisirent el dont la plupart Boni

aujourd'hui ou totalement oubliés, ou perdus, il y avait au moins un chef-d'œuvre, la Serva }>>ulrona de Pergolèse qui, déjà jouée à Paris en 17-iti, n'y avait réussi qu'à moitié. Cel engouement mil à la

mode Le parallèle des deux musiques ou plutôt l'y

remit : car depuis un demi-siècle la VQTVe des amateurs s'était plus d'une lois exercée mit ce BUjet qu'on trouvera traité notamment dans les Lettres du président de Hroxsr>. Jean-Jacques suivit le cou-

rant el iii aussi la comparaison des Français el des Italiens. Seulement il les compara comme on compare !<• mal au bien, la mort à la vie, L'enfer au ciel.

Je crois avoir fait voir qu'il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n'en <--t pas susceptible, que le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable a toute oreille oon prévenue; que L'harmonie * - 1 1 eet brute, Bans expression h -''111.1111 uniquement suit remplissage d'écolier ; que les air- français ne -"ni point des airs, que le récitatif français n'est point un récitatif. D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvenl avoir, nu que, Bi jamais ils en ont une, ce scia tant pis pour eux.

C'est pour celte conclusion, pour ce « pétard » que tout le morcea u , l.i célèbre Lettre sur la musique française, avail été écrit. El L'objet que Rousseau \ caricaturait sous le nom de musique française était exactement la musique des opéras de Hameau.

Il faudrait une grande naïveté pour s'attacher au détail des arguments sur lesquels Rousseau se piquait d'établir sa doctrine de furieux — ainsi, l'espèce de

déduction, extraordinaire de subtilité et d'aprio-

risme, par lequel il prouve que la musique des Français ne peut avoir de mesure, ou encon

théorie sur les accords incomplets et le rempli —

harmonique qui ferait rire un écolier et à quoi

Hameau s,, refusail à répondre autrement que par

un haussement d'épaules.

Plus digne d'attention est sa comparaison entre les langues, au point de vue de leurs sonorités respectives. Il énonce avec évidente raison que L'italienne

se prête beaucoup mieux au chaut. l'a ut- il tirer de

là que la française y soit rebelle et le rend»- n sairement sourd el dur? Mettons les choses au pire et admettons que L'allemand soit au français, sous le rapport de l'harmonie naturelle, ce que le français est à l'italien. Les lieds de Schubert et de Schumann, «hantés en allemand, ont beaucoup de charme, et il est désagréable de les entendre dans une autre langue, quand on en a reçu la première impression dans l'original. C'est qu'une musique étroitement enlacée aux paroles par le double lien de la justesse du sentiment et de l'exactitude prosodique (à des paroles d'ailleurs bien choisies) leur communique toute la sonorité désirable. Quelque chose peut-il sonner plus grandement que Triâtes apprêt»?

Rousseau n'a garde de mettre en opposition la musique française et la musique italienne en général. Si peu qu'il en sache, il eu sail asses pour n'ignorer point que les raisons pour lesquelles il rebute Rameau tomberaient également sur les Italiens d'une époque passée, mais toute récente encore, BUr Monteverde, Stradellà, Carissimi et d'autres, pour ne rien dire de Lulli, dont il fait un Français. La formation et la conception musicale de Hameau l'apparentent à ces grands maîtres et, si son art est profondément français, s*il l'est comme du Descartes et comme du Racine, ce caractère national s'y allie à des traces non moins profondes d'influent DS italiennes du dix-septième siècle. La musique de Hameau et celte ancienne musique de l'Italie sont plutôt doux provinces du même royaume que deux royaumes indépendants. Aussi Rousseau les 6UVO-

loppe-t-il dans la môme condamnation, et voici quelques-unes des formulet de l'horreur qu'elles lui inspirent en cetle saison : « Ridicule emphase de science harmonique, pédantesque prétention de doctrine... musique méthodique, mais sans génie, sans invention et sans goût. »

Tout cela n'aboutissant qu'à faire du brait, ainsi que la plupart <lr nos chœurs si admirés, eal également indigne d'occuper la plume d'un homme de lalenl et l'attention d'un homme de goût, a l'égard dea contre-fugues, doubles fug fuguet renversées, basses contraintes et autres sottises difficiles que l'oreille ne peut souffrir et que la rai-nu ne peut justifier, os sont évidemment des restée de barbarie et de mauvais goût, qui ne Bubsistent, comme les portails de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui <>nt ou la patience de le faire.

Mais les Français ne supporteront plu-- cela, parce qu'en Tan de - 1752 les « bouffons » Boni venus

« leur déboucher les oreilles ». Il avait fallu que les oreilles italiennes commençassent par >•• déboucher elles-mêmes. La thèse formelle de Rousseau est que cela est arrivé «lu jour où la France a perdu to influence sur les musiciens italiens. < «'est l'élément français qui gâtait les dons naturels de L'Italie, parce que t"ni ce qui en musique est antimosical est français. Ce Boni deux termes équivalents.

Je me >uis in>p longuement expliqué sur I5anif.ni pour avoir à le défendre oontre cette tentative de travestissement. Le reproche de traiter la musique comme nu exercice de scolastique et de pédantiame tombe souvent but des gens qui le méritent et c'est

peut-être le pins là. lieux qu'on puiS8S encourir.

Mais, souvent aussi, il est l'alibi sous lequel se cache et se venge un goût trop médiocre, trop lourd, trop peu sensible pour saisir le sens d'une musique riche et délicatement expressive. Il crie alors au pédantisme, il crie à l'abus de science, à la fugue! On est, malgré tout, étonné de voir Jean-Jacques se faire le porte-paroles de cette insuffisance de compréhension et de cette demi-inertie de sentiment et bouleverser toutes les notions de l'art, à seule fin d'ériger une telle disposition en véritable juge et souveraine arbitre de la bonne musique. Est-il sincère? Le temps est tout proche où il admirait les Indes Galantes de « contenir plus d'harmonie que tous les opéras italiens mis ensemble ». Voici cette harmonie devenue « l'emphase de science harmonique ». Mais ne nous embarquons pas dans la question de la sincérité chez Jean-Jacques! Le fait est que, son emportement et sa manie aidant, ce qui le charme, dans la musique des bouffons, c'est, à côté des incontestables finesses de certains de ses échantillons, son côté de décadenee. Car il y a une décadence de la musique italienne qui commence alors, décadence qui durera fort longtemps, qui sera brillante, qui aura ses chefs-d'œuvre et ses génies, mais qui finalement conduira la musique de l'Italie à l'état de perdition où nous la voyons présentement. En quoi consiste cette décadence? Dans l'appauvrissement de l'écriture et du style musical, dans la libération de la mélodie qui ne se liera plus aux nuances de la vérité et de l'expression et n'aura plus souci que des voluptés du bel-canto... Voilà ce que

Rousseau oppose à Rameau et je crois que si, au début, son ressentiment a contribué à former sa conviction, cette conviction n'a pas tardé à devenir sincère. La sensibilité languissante et paresseuse de Jean-Jacques devait, tout compte fait, se plaire davantage à ce mode d'expression à la fois violent et relâché. Il a cru y trouver « la nature ». Et le compère Diderot n'a pas eu de peine à se ranger à son avis.

Malgré son inconsistance foncière, le manifeste de Jean-Jacques a eu des suites très fâcheuses. La violence de la passion jointe à la puissance de la déclamation compensent souvent en ce monde le creux des idées. Cette invective enflammée et barbare d'un grand écrivain contre la musique française troubla les esprits. Trop de gens en Europe ne demandaient qu'à rabaisser ce qui était français. Ceux-là firent fête à Jean-Jacques. Ils saluèrent un libérateur. Le pis fut qu'un doute destructeur sur l'aptitude des Français à la musique pénétra dans l'esprit des Français eux-mêmes et contribua grandement à les jeter dans des excès d'imitation, à dévoyer les musiciens de notre pays, à affaiblir dans notre musique la sève et le goût du terroir. La musique est une langue internationale, soumise partout aux règles de la même syntaxe, et, par conséquent, s'il y a un domaine où chaque pays puisse

* recevoir avec profit les leçons des autres et s'en enrichir, c'est bien celui-là. Mais cette acceptation d'influence ne saurait aller jusqu'à l'absorption de

kla personnalité, surtout quand celle-ci est aussi

magnifique et aussi précieuse que l'était la personnalité musicale de la France. Nul n'a autant contribué que Jean-Jacques à faire perdre à nos artistes le sens de cette mesure. Si nous nous sommes livrés, non sans grand dommage pour notre vigueur créatrice, à l'invasion effrénée de l'italianisme, puis du germanisme musical, il a été le grand fauteur et le prophète de cet abandon. La plus fausse des idées, l'idée que la nature a refusé aux Français le don de s'exprimer en musique, vient du citoyen de Genève. Qu'on réfléchisse un instant à la portée de cette idée. Elle est moins injurieuse pour les Français que pour la musique. Elle suppose, en effet, que les qualités universelles de raison, de goût et de sentiment portées par les Français dans les lettres et les autres arts, ne peuvent trouver leur emploi en musique, qu'il y a quelque incompatibilité de nature entre ces qualités supérieures et la musique. Ce serait là pour la musique une grave infériorité. Rassurons-nous : lui attribuer cette infériorité, comme le faisait implicitement Jean-Jacques, est calomnieux.

Par une conséquence qui n'a rien de contradictoire, Jean-Jacques, en même temps qu'il déniait aux Français la faculté de l'expression musicale, exaltait à l'excès l'esprit de nationalisme musical dans les autres nations. Il parlait de la musique italienne comme d'une, plante indépendante qui

av.iil tout à gagner, pour sa croissance et sa beauté, à se tenir absolumenl à l'abri des souffles du dehors et qui devait, sous peine de gâter ses fruits., fournir

soûle à sa propre nourriture, à son propre développement. Mais, si cela esl vrai de la musique italienne, il faudrait en bonne logique, en dire autant de la musique allemande, de la musique russe et de la musique de chaque nation. Et ainsi sera détruit Cet esprit commun, ce grand style commun de l'ancienne musique européenne dont relèvenl encore

.Mozart et Beethoven et dont la dlSSolutlOU aura lieu

au commencement du dix-neuvième siècle. Jean- Jacques aura été l'actif ouvrier de cette ruine. Et il est, dis-je, bien significatif que les mêmes coups meurtriers qu'il dirigeait contre l'art national de la France atteignissent la belle unité qui s'était réalisée

dans la musique de l'Europe. .Mais, est-ce là le seul domaine où tout ce qui se lait contre la France se lait contre l'Europe?

Rousseau, au moment de cette querelle, était engagé dans le groupe encyclopédique, sinon par le fond de ses idées, du moins par ses amitiés personnelles et surtout par la présence de son nom au milieu des collaborateurs de l'œuvre. L'esprit de parti (ce fléau des lettres) était trèfl fort et très intransigeant dans ce groupe, obligé de défendre son entreprise et sou existence même contre de puissantes inimitiés. Un pour tous, tous pour un : c'est parfait, quand aucun ne dit on ne fait de folies.

Mais, avec un lîousseau dans la bande, il eût vain d'espérer cette Bobriété. Diderot, qui lui-même avait très justement jugé Rameau dans un passage Ai's BijOUŒ indiscrets (1748) où il le met en parallèle avec Lulli, lit chorus avec .Jean-.lucqnes et il y mit

son emballement coutumier. Il est vrai que l'écrit d'où j'extrais l'appréciation suivante est posthume : c'est le célèbre Neveu de Rameau, ce fatras, si admiré en Allemagne, dont les dix premières pages sont étourdissantes et dont le reste accable. Mais il nous livre le ton et le sens des propos que l'infatigable parleur dut colporter dans Paris, lorsque la guerre fut déclarée au musicien :

C'est Rameau (le neveu) élève du célèbre Rameau, qui nous a délivrés du plain-chant que nous psalmodions depuis plus de cent ans, qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des bouts de chant, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des murmures, des victoires à perte d'haleine, dès airs de danse qui dureront éternellement et qui, après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux, car personne n'a autant d'humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur menacé de survivre à sa réputation, témoin Marivaux et Crébillon le fils.

C'est ce qu'on peut appeler de la blague bien filée.

D'Alembert intervint dans une seconde phase de la lutte. Rameau, pour ne pas demeurer en reste avec Rousseau avait publié une forte brochure contre les Erreurs sur la musique dans V Encyclopédie (les articles sur la musique étaient de Rousseau). C'était porter la main sur l'arche sainte. D'Alembert fit une réponse, Rameau répliqua et s'enferra. Vieillissant, irrité par cette campagne, il n'était plus tout à fait maître de ses idées. Il mêla imprudem-

ment de la métaphysique à sa musique. Il dit que la musique était le fondement de la géométrie et la mère de toutes les sciences. D'Alembert releva un peu durement ces bizarreries d'un vieil entêté.

La revanche, la résurrection de Rameau, enseveli pendant toute la durée du dix-neuvième siècle sous les flots des deux invasions successives de l'italianisme et du germanisme musical, a commencé il y a une vingtaine d'années. Il en faut faire honneur aux initiatives de Charles Bordes et de M. Vincent d'Indy qui ont fait exécuter aux concerts de la Schola de nombreux et vastes fragments de l'œuvre du maître. Il en faut faire honneur à M. Saint-Saëns, qui a pris sous sa direction l'édition complète donnée par l'éditeur Durand et a eu pour collaborateurs dans cette tâche des musiciens choisis parmi les meilleurs de la France : Vincent d'Indy, Paul Dukas, <laude Debussy, Alexandre Guilmant, Georges M.u-ty, Auguste Chapuis, Reynaldo Ilahn, Henri Biisser. L'éclat et la variété de signification de ces noms prouve quelle puissance de ralliement, quelle vertu de drapeau s'attache encore au nom de l'auteur iVIIippolyte, dont la cause est la cause du classicisme français. Il ne s'agit nullement, en glorifiant Rameau, de pousser les musiciens des nouvelles générations à faire de l'archaïsme par une imitation directe de sa forme. Rien ne serait moins raison-

nable. Il s'agit de les ramener à la grandeur, à la noblesse et à la simplicité «lu goût, d'élever leur sens de l'art, de les aiderai B€ replacer franchement, pleinemenl dans la voie du grand naturel frani

Mais l'existence d'une belle éditioD esl peu de chose, si elle n'a pour suite la conquête du goûl public, c'est-à-dire l'installation régulière de Rameau dans les répertoires de nos concerts et de dos théâtres. Il faut commencer par le concert. Les conditions actuelles du théâtre ne permettent guère de représenter les opéras de Rameau en y respectant les caractères qui en font la force et la beauté.

Ce qui est, au contraire, immédiatement possible et infiniment désirable, c'est que Rameau prenne une grande place dans nos concerts du dimanche, i liez Lamoureux, chez Colonne, au Conservatoire. Il faut faire pour Rameau ce qu'on faisait pour Wagner il y a vingt et trente ans, donner des fragments étendus, de longues suites. A supposer que le public amateur dût être pendant quelques semaines ou quelques mois dérouté par un style éloigné «i. habitudes présentes, il n'y aurait qu'à insister et persévérer. On l'a fait en faveur de L'Allemand Wagner. On peut le faire en faveur du Français

A vrai dire, je ne crains pas cette aécessité d'un temps de résistances, d'épreuve et d'initiation. .Ma

1. 11 est clair qu'il y aurait, en raison de la dimension dea Ballet actuelles et de la masse orchestrale nécessaire des compléments a apporter dans l'orchestration, tout en respectant le caractère du

maître. Mais nous ne manquons pas aujourd'hui d'habile* gens pour cstle sorte de truvail si délicat.

conviction est, au contraire, que de prompts et magnifiques succès sonl promis à la Société musicale qui s'engagera dans ce chemin royal. Aujourd'hui n'esl pas hier et demain le sera moins encore. .Mais, pour obtenir ces belles victoires, la qualité supérieure des exécutants, la précision et la discipline «If l'exécution seront de peu, si une âme ardente ne pénètre et ae soulève de son souffle l'ensemble sonore — l'âme d'un chef qui n'aura pas été tellement alourdi par vingt ans de services dans la musique allemande qu'il ne puisse s'embr d'enthousiasme pour cette musique si légère et si vive en sa splendeur, dette condition réalisée, le public ayant entendu un ou deux actes «le Castor ou de Dardanuê, le deuxième ou le cinquième acte d'Hippolyte) la première entrée des Indes Galai ou tant d'autres pièces prises dans ce vaste trésor d'airs, de danses, de pages descriptives, n'applaudira pas seulement : il se lèvera.

Je suis sans crainte. Nos chefs d'orchestre ne demandent qu'à être poussés en ce sens. Il est vrai que, Baufau Conservatoire où la maison fournit des chœurs, ils devront ajouter à leur budget les frais d'une masse chorale. Ce qui les y encouragera, c'est que des institutions de concert, sans chœurs, sont forcément favorables à l'Allemagne et défavorables à la France, attendu que (Wagner excepté) les grandes œuvres de la musique allemande BOnt symphoniques, au lieu que les grandes œuvres ,|,. la musique française comprennent, pour la plupart. l'élément vocal, l'élément humain.

« Kameau, comme Bymphoniste d'opéra, écrivait son contemporain Chabanon, n'eut jamais <l«- modèle ni de rival, et nous ne craignons pas d'affirmer hautement qu'après toutes les révolutions que l'art

pourra subir, lorsqu'il sera porté à sa plus haute perfection par quelque peuple que ce soit, alors même ce sera beaucoup faire que d'égaler notre artiste dans cette partie et de mériter d'être placé à côté de lui. » — « Ce magnifique éloge, ajoute M. Laloy a qui j'emprunte la citation, paraît mérité; du moins rien aujourd'hui encore n'y contredit. Les airs de danses et les morceaux descriptifs [j'ajoute de nombreuses pages dramatiques si étroitement enlacées aux morceaux descriptifs qu'elles ne font vraiment avec eux qu'un seul tissu] brillent d'une splendeur inaltérée. Le temps qui a fait tort à tant de gloires semble avoir ajouté à sa beauté, y effaçant ce que les contemporains y voyaient de hardi, la rendant plus claire, plus harmonieuse. De toutes ces compositions rien n'a vieilli, alors que Beethoven, Schubert, Berlioz, Liszt, Wagner et César Franck nous montrent tant de pages ou de phrases surannées. »

J'abonde dans le sens de l'éminent critique, sans pouvoir d'ailleurs admettre l'explication qu'il donne de ces destins différents : « Rien, dit-il, ne perd aussitôt sa fraîcheur qu'une effusion lyrique, fût-elle la plus touchante du monde, parce que rien ne change plus rapidement que nos manières de vivre.

» C'est en s'abstetiant de paraître en son œuvre que Rameau lui a assuré les plus grandes chances d'un-

mortalité. » Il semblerait résulter de cette théorie, inspirée par certaines formules esthétiques de Flaubert, que Rameau s'est assuré l'immortalité parce qu'il est froid d'inspiration el qu'il a exprimé le

néant. Qu'exprimer, en effet, dans les arts et surtout en musique, si l'on n'exprime pas le cœur humain? Et comment connaître le cœur humain, sinon d'après soi-même? Il vaudrait mieux dire, je crois, que Hameau a exprimé les mêmes sentiments que tous les musiciens et tous les poètes, mais qu'il les a exprimés dans ce qu'ils ont de permanent et de généra] et que c'est cette généralité du Fond qui rend seule possible la perfection d'une forme capable de délier les anm

J'apporte, sur la musique de Wagner, non une véritable étude, mais de simples notes. Cette musique est assez connue aujourd'hui pour qu'il soit devenu inutile de l'analyser méthodiquement. Mais elle prête encore à bien des aperçus qui peuvent ne pas manquer de nouveauté. Je la considérerai moins en elle-même qu'au point de vue des services que son influence a pu rendre, du tort qu'elle a pu faire à l'art de notre pays.

Page 1