CHAPITRE XXI
DU DIVORCK.
Le divorce est une rupture complète du contrat de mariage ordonnée par la loi; les deux parties, délices de leur serment, rentrent dans leurs droits et leur liberté première.
Le divorce, ainsi que nous allons le démontrer tout à l’heure, a existe de tout temps et existe encore chez la plupart des nations civilisées ; sa radiation de notre Code, qui ne date que de la Restauration, a entraîné de grands malheurs, et son rétahlissement a été plusieurs fois demandé comme un puissant moyen d’amélioration des mœurs publiques et privées, et comme un remède sûr à opposer aux délits et aux crimes qui désolent les jeunes familles.
Lorsqu’il est question do changer une institution, mille inconvénients viennent s’oiïrir aux yeux des
routiniers ; et, sans chercher d’où ces inconvénients proviennent, sans examiner si l’institution nouvelle est préférable à l’ancienne, ils décident que la substitution est dangereuse : cette manière de trancher la question n’est rien moins que raisonnable. Nous procéderons autrement : il s’agit d’examiner si les inconvénients signalés ne sortent pas directement des préjugés enfantés par l’institution; or, dans ce cas, si l’on change celle-ci, on doit nécessairement détruire ceux-là , et , alors , les obstacles tombent d’eux -mêmes. Les lois doivent être changées toutes les fois qu’elles produi<?ent des effets contraires au but de leur institution ; à plus forte raison doit-ora abroger celles qui, comme le divorce, ne sont qu’une subversion du droit primitif.
Le rétablissement du divorce, loin de nuire au mariage, le moraliserait, au contraire, et diminuerait le nombre si considérable des célibataires. Aujourd’hui, on le sait, la plupart des mariages sont un commerce de supercherie; on prend un masque ava de se marier, on déguise ses défauts, on fait tair pour quelques jours, ses vices, et on leur lâche bride après que le serment indissoluble a été prononcé. Le divorce mettrait fin à ce honteux artifice. Plus de ces querelles amères, do ces invincibles antipathies, de ces haines conjugales qui s’enveniment incessamment, parce qu’on a perdu l’espoir de les voir finir. Le terme de l’estime serait le terme df
Tunion : de cette mort de sentiments, on passerait à une vie nouvelle, et l’on se quitterait avant de se haïr. D’un autre côté, on sait qu’une continuelle jouis-< sance conduit à la satiété, au sommeil des sens ; tam dis que la crainte de voir finir le bonheur dont oa jouit , réveille les désirs, rafraîchit le goût qui s’é- ‘ mousse. Or, le mariage indissoluble pourrait être » comparé à cette jouissance non interrompue qui» blase, qui endort, et la crainte serait l’aiguillon qui réveille.
Mais, j’entends crier à l’immoralité par les antagonistes du divorce; ces idées, disent-ils, renversent tout, s’attaquent aux liens les plus respectés et les brisent à tout jamais. Ehl mon Dieu, non; ces idées ne renversent rien, ne brisent rien : le divorce n’est point fait pour les époux qui se conviennent et se trouvent heureux, mais exclusivement pour les époux antipathiques. Restez donc à jamais unis, vous qui êtes heureux en mariage I savourez en paix vos joies de famille 1 mais, parce que vous êtes dans un état heureux, n’empêchez pas ceux qui sont dans un état opposé, de briser une chaîne qui cause leur malheur et fait leur désespoir.
Il y a vraiment une amère ironie à dire que le rétablissement du divorce serait une immoralité. Eh I je vous le demande, qu’y a-t-il de plus immoral que l’affreux spectacle d’un mariage incompatible? quel exemple est plus funeste pour les jeunes personnes
que le crime d'adullcreîQu’est-cè qui porte un coup plus terrible aux mœurs que le scandale de deux époux qui se parjurent ou se prostituent ; qui foulent aux pieds les engagements les plus sacrés et profanent l’état le plus saint? D’un autre côté, les mœurs publiques ne sont-elles pas influencées par les exemples privés ; ne voit-on pas les funestes effets de la conduite des parents sur le cœur des enfants? L’exemple d’une famille contagionne celle qui lui est voisine; celle-ci en gâte une autre; peu à peu, la contagion gagne de proche en proche et s’étend sur tout un pays.
Enfin, les mœurs sont-elles moins pures dans les Églises grecque et réformée, où le divorce est permis, que dans l’Église latine qui le défend? Les mœurs sont-elles moins pures en Russie, en Prusse, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en Pologne, en Suède, en Danemark, en Turquie, en Amérique, en un mot, dans presque tous les pays du globe, qu’elles ne le sont en Espagne, en Portugal, en France, en Italie! S’il en était ainsi, toutes les nations du monde seraient immorales, ces quatre dernières exceptées. En vérité, cette assertion se* rait injurieuse pour l’humanité, si elle n’était ab Burde.
Le rétablissement du divorce influerait nécessairement sur le choix des jeunes gens; il les forcerait de s’étudier davantage, et d’être plus sûrs d’eux-raêmes
en formant des nœuds dont ils craindraient la rupture.
Pour vous, couples mal assortis, il briserait la chaîne qui vous étrangle; il terminerait vos querelles et effacerait de vos cœurs les idées de haine et de vengeance ; il vous préserverait du crime !
Vous, hypocrites et voleurs de dot, il vous punirait de vos perfidies, de vos infâmes stratagèmes.
Pour vous, libertins dangereux, il diminuerait les moyens de débauche et vous refrénerait par force.
Enfin, vous qui, par préjugé, entêtement ou intérêt, vous opposez au rétablissement du divorce, vous faut-il d’effrayants tableaux pour vous émouvoir? des scènes terribles pour secouer vos âmes impassibles? Ouvrez les annales du crime, et voyez l’immense quantité de suicides, d’empoisonnements, d’assassinats commis sur l’époux par l’épouse, et réciproquement. Ceci n’est point de la déclamation ; si vous voulez des chiffres, on peut vous les fournir.
En 1769, le parlement de Paris eut à juger vingtneuf procès pour crime d’empoisonnement et d’assassinat entre mari et femme. Si l’on ajoute à ce nombre ceux qu’ont fournis les autres parlements, le chiffre sera monstrueux, et si l’on ajoute encore le foule des crimes de môme nature qui sont restés cachés aux yeux de la justice, on restera glacé d’horreur... Devant un calcul aussi effrayant, qui oserait rejeter le divorce, surtout si le divorce (Lut réd'’ire le
nombre de ces crimes, sinon l’effacer complètement?
Au temps de la République, de sages législateurs, effrayés des nombreux malheurs qu’avait engendrés le mariage indissoluble, voulurent lui opposer un remède dont l’empereur Justinien et son fils avaient éprouvé l’heureuse application. Le divorce reparut alors, consolant pour les uns, amer pour les autres. Une loi spécifia le petit nombre de cas qui réclamaient la séparation complète, absolue. Le divorce une fois prononcé, le serment de fidélité absolue était annulé, et chaque époux se séparait libre de sa volonté et de sa personne.
Pour combattre l’opinion de ceux qui prétendent que, si le divorce était décrété, on verrait chaque jour une multitude d’individus le réclamer de tous côté, nous répondrons par des faits: Pendant les siècles où Rome ancienne jouit du divorce, on ne compta que quelques cas rares de divorce ; consultez l’histoire. — On lit encore sur la porte principale d’Agra, capitale d’une province de l’Hindoustan, cette vieille inscription : « La première année du règne de Julef, mille « époux furent volontairement séparés par le magis- « trat, et l’empereur, indigné, abolit le divorce. L’an- <{ née suivante, il y eut dans Agra trois mille ma- « riages de moins que les années précédentes, sept « mille adultères de plus, trois cents femmes brûlées « pour avoir empoisonné leurs maris, soixante-quinze « hommes empalés pour meurtre sur leurs femmes,
« et des meubles brisés dans l’intérieur de divers raé- « nages, pour la valeur de six millions. L’empereur « se hâta de rétablir le divorce. » — En France, pendant notre première République, le Consulat et l’Empire, le nombre des divorces fut si minime, qu’il est plutôt une preuve de la moralité de cette institution qu’une arme pour ses adversaires. Nos pères disent avec raison que les mœurs de cette glorieuse époque étaient beaucoup moins relâchées que les mœurs d’aujourd’hui; car, aujourd’hui, malgré la loi qui le proscrit, le divorce est chose si naturelle, que, dans beaucoup de maisons, il couche toutes les nuits entre les deux époux.
Il faut donc croire que les ambitions particulières, mais puissantes, souffraient, étaient lésées de cet état de choses ; car elles ameutèrent les légistes de la Restauration contre le divorce que la République avait proclamé comme une nécessité et accordé comme un bienfait ; elles obtinrent son abolition.
Est-il moral de forcer deux êtres, chez qui de profondes antipathies ont pris racines, à vivre pour jamais ensemble? Est-il moral de les offrir en spectacle au public avec l’injure à la bouche et une haine implacable au cœur? Est-il moral d’autoriser l’adultère et de rendre la fidélité impossible? Car n’a-t-on pas la certitude que cette jeune fille sans expérience et sans volonté, vendue à un vieillard luxurieux, maudira bientôt la chaîne qui la rend esclave? elle pieu-
rera, se désespérera, mais en vain; le mariage a la durée de la vie; il faut que l’un des deux meure pour que l’autre redevienne libre. Alors, tout naturellcüient, elle se met à désirer la mort de son époux. Plus tard, si, pour oublier de nauséabondes caresses, elle va sur un jeune sein respirer quelques parfums d’amour, vous l’appelez infâme... Ehl mon Dieu ! vous l’avez bien voulu. Pauvre tendre fleur que vous avez jetée sur la glace, il fallait bien qu’elle se tournât vers le soleil pour aspirer quelques rayons vivifiants. Dans tout cela, quelle édifiante moralité !
Est-il moral de forcer à vivre sous le même toit, à partager la même couche, deux êtres qui ne peuvent plus se souffrir, qui se repoussent, gonflés de haine et d’aversion ? Est-il humain de les écraser sous la chaîne conjugale quand on pourrait les en soulager , de leur défendre un autre amour et d’autres désirs? C’est évidemment exiger l’impossible; jamais aucune loi ne pourra resserrer la liberté du cœur en des liens aussi étroits. Ainsi, l’abolition du divorce n’a pas été prononcée dans un but de moralité ni d’humanité. Essayons de remonter à son origine et de le suivre jusqu’à nos jours, peut-être en découvrirons-nous la raison.
Le divorce n’est pas un fruit de la philosophie, puisqu’on le retrouve à toutes les époques et partout aussi bien chez les nations civilisées que chez les peuples barbares. Il existait chez les Perses, les Indiens
et les Égyptiens. Le Deutéronome (chnp. 29), nous apprend que Moïse l'autorisait. 11 était en vigueur dans toutes les républiques grecques, et Rome l’admit au nombre de ses lois. Romulus l’avait permis aux hommes seulement, mais l’humanité réclama e faveur d’un sexe opprimé, et l’empereur Julien l’accorda également aux femmes. Les empereurs Alexandre Sévère, Valérien, Dioclétien, et plusieurs autres, firent des lois relatives au divorce et déterminèrent les causes qui pouvaient y donner lieu. Ainsi, les mauvais traitements, l’attentat d’un époux contre l’autre, l’impuissance par cause physique et irrémédiable ; les crimes commis par l’un des époux et dont l’autre innocent ne devait point partager l’infamie par une vie commune avec lui, autorisaient immédiatement le divorce. Sous Justinien, le divorce fut autorisé pour cause personnelle à la femme, lorsque celle-ci s’était fait avorter ; si, durant le mariage elle se rendait coupable d’adultère ; si, malgré la défense de son époux, elle allait manger avec des étrangers; si elle passait la nuit hors du toit conjugal, etc.
Après la conquête des Gaules, le divorce fut importé par les Romains dans notre pays ; et plus tard, malgré les oppositions de quelques papes, il fut admis en France par les rois de la première race ; il le fut successivement par les nations policées et pratiqué jusqu’au neuvième siècle, où il plut à un pape de l’abolir de la chrétienté. Charlemagne divorça deux
fois; il prit une troisième femme, quoique ayant eu deux enfants avec les deux premières; et Rome, loin de fulminer contre lui, non-seulement trouva qu’il usait d’un droit incontestable, mais elle en fit un saint : c’est que cet empereur était puissant, Lothaire, son arrière petit-fils, voulut divorcer pour cause d'incompatibilité reconnue, mais les foudres de Rome l’atteignirent, parce que alors les papes étaient devenus puissants, à leur tour, au détriment de l’autorité royale. Charlemagne fut canonisé après deux divorces, et le pauvre Lothaire se vit excommunié parce qu’il ne pouvait plus vivre avec sa première femme. Comment concilier cette conduite des papes? Un fait existe, c’est que la loi de Moïse ordonnait le divorce, et que le fondateur du christianisme ne l’a point supprimé: « Quiconque, dit saint Matthieu, aura renvoyé sa femme, à moins que ce ne soit pour cause d’adultère, et en aura épousé une autre, est lui-même un adultère ; celui qui prend une femme ainsi renvoyée est pareillement un adultère, » Et, comme le fait observer un législateur du siècle dernier, combien de saints et de saintes ne faudrait-il pas rayer du calendrier et renvoyer du paradis, si le divorce était un acte criminel, s’il était contraire à la loi de Jésus? Saint Charlemagne, sainte Fabiole, que saint Jérôme surnomme la gloire des chrétiens, ne divorcèrent-ils pas? Mille autres saints et saintes qu’il serait trop long de citer, eurent également recours au divorce, et
n’allèrent pas moins au ciel chargés d’une action que réprouve l’Église d’aujourd’hui. Enfin, de même que le concile d’Elvire, saint Ambroise et saint Épiphane reconnaissaient la nécessité du divorce pour cause d’ adultère. Les empereurs Constantin, Théodose et Justinien, qui firent tant pour la religion chrétienne, s’occupèrent tout particulièrement du divorce; ils en réprimèrent les abus, mais se gardèrent bien de le supprimer. Saint Augustin fut le premier qui réclama l’indissolubilité absolue du mariage; en cela, il se trouva en opposition directe avec le Christianisme, qui reconnaissait la nullité du mariage pour cause d’impuissance et d’adultère. La loi religieuse disait : Le but du mariage est manqué s’il y a impuissance ; l’engagement solennel est violé par l’adultère. Dans ces deux cas, elle prononçait la dissolution. Nonobstant l’irrésistible vérité de ces principes , l’évêque d’IIippone demanda et fit adopter l’indissolubilité par la cour de Rome, qui l’appelait de tous ses vœux. Plus tard, le concile de Trente, sur le point de lancer un décret pour anathémaliser les adversaires de l'indissolubilité absolue, le retira et lui substitua une jubtilité dans la crainte d’empêcher la réunion présumée de l’Église grecque à l’Église romaine.
L’indissolubilité ne tient pas au dogme de la foi ; elle est tout simplement une règle de discipline. En Grèce, en Russie, en Pologne, dans l’Allemagne et la Prusse catholiques,- le divorce est en usage aussi bien
que dans les pays protestants. Et, quand môme on reconnaîtrait l’indissolubilité de la loi religieuse, ce ne serait pas encore un obstacle au divorce, puisque la loi civile, sans s’inquiéter du sacrement, frappe de nullité l’union qui n’a pas été contractée publiquement devant l’officier civil.
L’article 170 de notre Code autorise à briser un mariage fait à l’étranger, s’il n’a pas été publié en France, et cela sans s’inquiéter do sa célébration par les ministres du culte. Si donc, les Juifs, les Chrétiens orientaux, les réformés, l’islamisme et presque toutes les religions, tous les États reconnaissent le divorce comme une nécessité, pourquoi l’Église de Rome l’a-t-elle aboli? pourquoi notre corps législatif a-t-il suivi son exemple?
Évidemment, sa radiation du Code français fut, en partie, due à l’invasion du dogme dans la loi civile. Fruit de la révolution de 1792, le divorce se vit arraché violemment de notre législation le 8 mai 1816.
Dira-t-on que l’abolition du divorce vient du droit divin ou du droit naturel? La liberté des cultes, reconnue en France après de sanglantes oppositions, appelle nécessairement le divorce ; car s’il est permis à ceux dont les croyances le repoussent de ne pas en user, il serait injuste de le refuser à ceux dont la religion l’autorise; ce droit se trouve étroitement lié à la liberté de conscience.
Nous ne sommes plus aux temps où les papes s'a-
visaient de corriger le droit civil des nations, à leur profit, comme le firent Grégoire IX et Clément V, qui entassèrent je ne sais combien de constitutions politiques sur la forme des mariages, des testaments, ^les prescriptions, etc...
Oui, le divorce sagement organisé, environné de formes, de preuves, do conditions capables d’en prévenir l’abus, ne heurte point le principe de stabilité du mariage ; il se concilie avec le principe de la liberté des cultes; enfin, c’est un droit vivement réclamé depuis quelques années par la majorité des Français. Une voix s’éleva à la Chambre des députés en 1831, en faveur du divorce ; elle trouva des échos. En 1832, cette voix se grossit de plusieurs autres voix énergiques, éloquentes, et, en 1833, le corps législatif discuta et adopta cette loi désirée qui vint échouer sur les pierres glacées du Palais du Luxembourg.En 1848, M. Crémieux fit de généreux efforts, malheureusement inutiles, pour faire adopter un décret sur le divorce. Espérons que la sagesse de la Chambre actuelle reviendra sur ce rejet.
Nous allons entrer dans le domaine du mariage, et rechercher les causes qui en font l’amertume et nécessitent sa rupture; pour plus de clarté, nous adopterons cette distinction : les mariages d’inclination et les mariages d’intérêt. Les premiers sont en si petit nombre que nous les passerons sous silence ; nous diviserons les seconds en deux classes.
Les mariages de la première classe sont ceux où l’homme prend la femme pour son or. C’est un marché qu’il passe avec les parents ; et, dans l’acte civil, il a soin, le plus ordinairement, de se faire reconnaître une fortune qu’il ne possède point, afin de dépouiller son épouse, en cas de séparation, d’une partie de sa dot. Ce trafic a quelque chose d’avilissant, de frauduleux; c’est un vol éhonté contre lequel la justice reste muette.
Dans la seconde classe, sont rangés les ambitieux qui prennent une femme sans fortune, mais dont la famille jouit d’une certaine considération, et dont quelques membres haut placés, peuvent les pousser dans les emplois qu’ils convoitent. C’est encore une espèce d’achat, moins métallique, à la vérité, mais qui souvent n’a pas de meilleurs résultats. Ainsi donc, l’intérêt étant le mobile de la presque totalité des mariages, du moment où l’avenir ambitionné est déçu, tout change de face ; il arrive tôt ou tard que ce honteux trafic porte le fruit auquel on devrait mordre sans faire la grimace : l’adultère.
Supposez dans cette dernière catégorie une jeune fille résignée à la volonté de ses parents, ou qui, quelquefois, séduite par les dehors hypocrites de l’ambitieux qui la convoite, va, confiante, irréfléchie, prononcer le terrible serment quelle doit maudire plus tard. La voilà mariée. Quelques mois se passent tant bien que mal. Cependant arrive un jour où son époux,
ne pouvant obtenir ce qu’il espérait de ses nouveaux parents, s’en prend à elle. Il devient brusque, maussade, emporté ; il lui reproche d’avoir fait un mariage de dupe, d’avoir été trompé par les belles paroles de gens qui voulaient se débarrasser d’une fille qui leur était à charge ; il exècre cent et cent fois le jour où il a épousé une femme sans fortune.. . Et la pauvre innocente est obligée d’endurer tous ces grossiers reproches, d’essuyer à tous moments le venin de ces sales injures,.. Oh ! cet être-là est un homme sans cœur, un misérable! Les lois devraient être assez justes pour lui arracher cette faible créature, qu’il désigne comme la cause de ses malheurs, et sur laquelle il fart incessamment pleuvoir ses lâches fureurs.
La brutalité d’un homme marié a quelquefois une cause à laquelle on se refuserait de croire ; le dialogue suivant en fournira la preuve (1) :
— Qu’a-t-on fait à cette jeune femme que j’aperçois si pâle et si frêle? Ses yeux sont rougis de larmes, on dirait que ses traits ont été meurtris. Quelle est donc la cause de ses chagrins, à elle si douce et si tendre?
— Hélas ! la pauvrette
— Ah! je comprends ; elle n’a pas encore oublié
(1) Ce document est historique. On le trouve en entier dans l’ouvrage intitulé : Tyran et Victime, du môme auteur.
l’âge des poupées, elle soupire après ; elle pleure peutêtre le giron maternel ; elle est si jeune, la pauvre enfant !
— Vous n’y êtes pas du tout : son mari l’a injuriée, battue, et il y a six mois à peine qu’ils se sont épousés.
— Serait-il vrai; mais pourquoi cette brutalité?
— Pour un sujet bien futile ; mais, que voulez-vous, l’bomme étant le p’us fort, il faut bien que le faible souffre sa mauvaise humeur.
— Pourquoi son époux s’est-il porté à cette extrémité, expliquez-vous?
— Parce qu’elle est pâle, délicate, mignonne, et qu’il conviendrait au mari d’avoir une femme grasse, forte et colorée.
— Vous voulez rire, sans doute ?
— Je vous le dis au sérieux, pas d’autres motifs.
— Quel est donc cet insensé, ce brutal ?
~ Oli ! ne l’injuriez pas; on vous rirait au nez.
— Ah! j’y suis, ce malheureux est atteint d’aliénation mentale.
— Bien loin do là. Son époux passe pour le meilleur, le plus aimable des hommes ; il est recherché dans le monde, et fait les délices de tous les cercles.
— Je ne vous comprends pas.
— Lorsqu’il revient chez lui, cet homme change subitement ; la douceur reste à la porte, la brutalité seule entre.
— Et elle consent à vivre avec lui?
— Il le faut bien ; le mariage n’esl-il pas indissoluble?
— Un remède lui reste : la séparation de corps.
— C’est, je pense, ce qu’il y aurait de mieux pour
elle ; car je crains qu’il ne finisse par la tuer.
— Ce que vous me diles-là me fait frissonner
c’est odieux, abominable.
— C’est strictement comme je vous l’ai dit ; le crime de cette infortunée cstd’ôlre pâle ; le mari voudrait qu’elle fût rouge, et pour cola elle est violentée, battue; mais qu’y faire? Ne devons-nous pas obéissance à la loi?
— C’est un abus, une monstruosité ! La loi doit protéger l’innocent et châtier le coupable.
— Vous avez raison, cela devrait être ainsi.
— Celte infortunée se trouve donc condamnée pendant tout le cours de sa vie à un cbâtiment qu’elle n’a point mérité, parce que certains hommes n’ont pas voulu comprendre que, loin d’étre inflexible, une loi doit se plier aux circonstances, suivre les progrès de la civilisation, s’amender, se transformer môme, s’il le faut ; car la loi n’est que l’expression de la volonté de tous ou du plus grand nombre; et, si je ne me trompe, le temps est venu où beaucoup de lois au- . raient besoin d’ôtre modifiées.
— L’intérôt que vous portez à cette jeune femme, la vive émotion qu’accusent vos paroles, me tradui-
sent votre pensée ; vous étiez sur le point de me dire que ceux qui font les lois ne possèdent pas tous une connaissance assez approfondie des malheurs attachés à l’union indissoluble ; que si vous étiez législateur, vous rétabliriez...
— Le divorce ; vous avez deviné ma pensée. Je voudrais moraliser le mariage par le divorce ; car, d’après tout ce que je vois, tout ce que j’entends, l’indissolubilité du mariage est un appui accordé à la brutalité, à la dissolution des mœurs.
— Eh'! mon cher monsieur, il y a un intervalle immense entre l’époque d’énergie et de dévouement où la loi du divorce fut promulguée, et les jours d’étroit individualisme où nous vivons.
Revenons à la femme, et recherchons ce 'qui fait sa valeur dans notre siècle de progrès.
Si vous interrogez le père de famille afin de vous enquérir s’il préférerait engendrer un garçon ou une fille, il vous répondra : un garçon ; par la raison toute simple qu’il faut une dot à la fille pour l’établir et que le garçon n’en a pas besoin. Observez les parents qui veulent marier leur fils; à coup sûr, vous les verrez toujours rechercher un parti avantageux, c’est-à-dire une femme apportant de la fortune. Maintenant, demandez au jeune homme de vingt ans pourquoi il veut s’unir à l’objet de ses adorations? Il vous dira : C’est parce que je l’aime avec passion ; parce qu’elle est nécessaire au bonheur de mon existence, et que.
snns el!o, cliagriTis éternels, désespoir, néant! Rencontrez-vous cet amoureux enthousiaste après quelques années, vous êtes tout étonné de le voir marié à une autre femme, et si vous lui exprimez votre surprise de ce changement d’affection, il vous répond que ses parents se sont opposés à son mariage d’inclination, parce que la jeune fille qu’il aimait n’avait point de fortune ; que lui-même, plus tard, après de mûres réflexions, avait compris qu’un mariage sans fortune était la plus grande sottise que jeune homme pût faire. Il s’est donc mis en quête d’une riche dot ; il l’a trouvée. A la vérité, il n’aime point son épouse comme sa première maîtresse; elle n’est pas non plus si tendre, si jolie ; elle ne possède pas les heureuses qualités de l’autre; mais, qu’importe 1 elle a de l’argent ; cela console.. . Pauvres filles, vous le voyez, ce ne sont point vos vertus ni vos charmes qu’on recherche ; ce ne sont ni vos perfections morales, ni vos attraits physiques; c’est votre argent... Oh ! les hommes et ils osent se plaindre...
La femme ne serait-elle donc qu’un objet de commerce; appréciée lorsqu’elle apporte beaucoup d’or, rejetée si elle n’a que des vertus? La beauté du corps et de l’âme, les richesses de l’esprit et du cœur ; les arts, l’amour, le dévquement ne seraient-ils comptés pour rien par les hommes de nos jours ? Alors, établissez en principe que c’est la somme d’argent qui fait le bonheur et non la somme de vertus ; il s’en-
suivra que l’cducalion donnée aux filles devient désormais inutile. Apprenez-leur à dire fièrement ; J’ai de l’argent. Remplacez aussi leurs élégantes toilettes par des colliers et des ceintures de pièces d’or avec cet écriteau sur les épaules en guise de fichu : • Fille riche à marier ; et tenez-vous pour assuré qu’elles verront beaucoup plus d’épouseurs se presser autour d’elles, que cette autre fille fraîche et jolie laissant lire sur son beau front : sagesse, esprit, bonté.... mais sans fortune.
O hommes I vous voulez que la femme qui s’aperçoit n’ôtre caressée, n’ôtre aimée que pour son argent, vous aime avec sincérité ; vous exigez qu’elle n’aime que vous seul et toujours! Y songez-vous?... Do même qu’un service intéresse n’est pas un service, vous savez bien que l’amour de la dot n’est pas l’amour de la personne; soyez donc bien persuadé que du moment où votre épouse trouvera un être qui l’aimera d’amour désintéresse, elle se prendra à l’adorer de toutes scs forces, parce qu’une organisation do femme a besoin d’amour, mais do cet amour pur qui no sent point le métal.
Passons en revue quelques idiosyncrasies, c’est-àdirc quelques nuances do tempéraments et do caractère d’époux et d’épouses.
Il n’est pas rare de voir dans le monde beaucoup de cos gens dits bons-vivants, amateurs de joyeuse vio, grands rieurs, amusants par leur gaieté, rechcr-
îhés pour les disiraclions qu’ils procurent; qui s* nôlent à toutes les fêtes, sont do toutes les parties de Dlaisir, et emportent avec eux la réputation de bons jargons, d’hommes souverainement aimables. Mais, lélasl quel hideux changement lorsqu’ils entrent lans leur intérieur... Ils deviennent refrognés, bour- ’us; ils crient, sacrent, renversent les meubles, mal- .raitentla mère, repoussent les enfants, et s’en prenlent à la famille de l’argent qu’ils ont follement dé- Dcnsé ou des contrariétés qui leur arrivent. Au ûlence, à la paix qu régnait pendant leur absence, succèdent des cris, des gémissements, un tapage qu va étourdir et incommoder les voisins. Cependant, s’il arrivait à la malheureuse épouse d’élever quelques plaintives paroles sur l’inconduite du mari, elle serait bafouée ; l’opinion a dit : C’est un homme aimable en société, partant bon époux, bon père. — Oh ! si j’étais le frère de l’infortunée victime tombée entre les mains d’un de ces aimables, je voudrais me cacher dans sa maison, et au milieu d’une de ces scènes révoltantes, apparaître tout à coup, lui sauter dessus, le terrasser, lui faire crier merci ou l’étrangler ! Aussi les pauvres infortunées qui gémissent sous de tels despotes ne sont tranquilles que pendant leur absence; aussi de semblables époux finissent par devenir tellement odieux, que leurs femmes cherchent et trouvent toujours un prétexte pour s’éloigner d’eux dès qu’ils paraissent ; forcées de subir leur présence, elles gar-
dent le silence, tremblent, baissent les yeux et se sentent soulagées d’un poids énorme lorsqu’ils sortent do la maison. Vous avouerez qu’une telle existence est un châtiment perpétuel, un malheur, une croix qui s alourdit tous les jours, qui écrase et ne laisse que la tombe pour refuge.
Si vous pénétrez dans l’intérieur de ces ménages infortunés où l’homme est tyran et la femme victime, vous y voyez partout la fatale empreinte du malheur: un homme toujours dans un état violent, d’un caractère sombre et terrible ; une femme sans cesse flétrie par la douleur et le désespoir. D’un coté, les reproches, les menaces, les outrages, les sévices ; de l’autre, les larmes, les soupirs, la résignation, le sacrifice sans espoir. Le jour, la nuit, à toute heure, à tout instant, mômes fureurs d’une part, mêmes souffrances de l’autre ; c’est le foie de Prométhée , sans cesse dévoré par l’insatiable vautour; c’est l’enfer qui brûle ses victimes sans les consumer I
Oh 1 si l’on pouvait lire au cœur de la plupart de ces femmes frêles et souffreteuses, dévorant avec résignation leurs larmes, leurs douleurs, on y verrait un profond ulcère qui ronge et s’agrandit à chaque mauvais traitement. Innocentes victimes d’une loi inexorable, le ciel n’a plus d’azur pour elles, le soleil plus de chauds rayons I Chaque jour, plus pâles , plus découragées, elles font un pas vers la tombe et tristement s’y endorment. Plusieurs de ces infortunées hâ-
teraient cette mort lente par un suicide, si l’instinct maternel ne les portait à vivre pour leurs enfants.
Homme égoïste et brutal, qui n’avez pour votre femme qu’un langage et des gestes menaçants, ei lorsque vient le besoin des caresses, les lui demandez avec un sourire qui découvre un affreux grincement de dents ; puis, après vous être repu, la repoussez et vous endormez en râlant comme un tigre ; comment voulez-vous qu’elle partage de semblables étreintes en face de la terreur que vous lui inspirez, avec vos prunelles sanglantes et vos doigts qui meurtrissent? Vous voulez en elle un empressement craintif à exécuter vos ordres, une soumission aveugle à vos moindres désirs? vous exigez qu’elle rie lorsque vous êtes en joyeuse humeur ; qu’elle pleure, si quelques chagrins, dont elle n’est pas la cause , rident votre front et vous font garder un farouche silence? Dans votre soif insatiable d’être le maître, vous demandez une machine qui se meuve lente ou rapide, suivant l’intonation de
votre voix Y songez-vous? Mais le Tartare n’est
point si despote, le Bédouin féroce n’a point de semblables exigences envers l’esclave que son or ou son yatagan lui ont acheté 1
Maintenant, si nous nous tournons du côté des femmes, nous verrons aussi leur côté nébuleux. Si elles ne font pas abus de la force, c’est que la force leur manque ; mais l’injure, mais la perfidie, mais l’infidélité, dentelles usent, hélas ! trop fréquemment,
les regarderez-vous comme des vices inférieurs à ceux qui rendent l’homme tyran? Le crime d’adultère ne surpasse-t-il pas en énormité, l’abus de la force brutale?. ... Hélas! si les femmes portent leur croix, les hommes portent aussi la leur; seulement, ils la trouvent plus lourde.
Cette méchante femme, chaque jour plus tracassière, plus acariâtre, pourquoi l’imposer à vie à cet homme qui est la bonté, la douceur même? Et cette autre femme qui , pardonnée pour ses amours adultères, rechute de nouveau et se donne au premier soupir ; et cette autre encore qui, arrêtant sur les hommes ses regards effrontés, se livre à qui veut la prendre, pourquoi les infliger à de dignes et honnêtes citoyens ? Ces cas sont rares, répondez-vous; mais, quand ils seraient plus rares encore, les malheureux qui se trouventdans celte fâcheuse exception n’ont-ils point droit d« demander secours à la loi?
Mais la loi d’aujourd’hui ne peut les secourir Or,
parce qu’ils sont bons et innocents, vous les condamnez à perpétuité!...
« Il faut convenir, a dit un auteur du siècle dernier que bien des femmes mariées sont, en partie, cause du déréglement de leurs époux; au lieu d'employer les mille et un moyens qu’elles possèdent pour ramener les cœurs de leurs maris et regagner leur affection, elles semblent s’étudier, au contraire, à leur rendre la vie domestique insupportable. Tantôt c’est
une femme acariâtre, d’une humeur sauvage et mé- ^ lancollque, qui s’irrite d’une complaisance, qui s’offense d’une amitié, et qui semble n’exister que pour être le fléau de son époux et de ses domestiques ; tantôt c’est une femme brusque, violente, fougueuse dans ses vivacités, qui ne sait ni céder avec sagesse, ni résister avec modération : tantôt c’est un caractère jaloux et soupçonneux ; livrée en proie à ses outrages, elle condamne tout avant que d’avoir rien examiné ; ou, si elle examine, c’est afin de condamner plus sévèrement ; tantôt c’est une réservée, une mystérieuse, qui ignore ces tendres épanchements qui doivent exister entre deux cœurs unis par un lien sacré et indissoluble : attentive à se cacher, elle ne parle point, ou elle ne parle qu’à demi, ou ses paroles sont autant d’invectives, de reproches et de traits qui percent ; si elle confie une partie de son secret, elle couvre toujours l’autre sous le voile d’une confiance simulée : tantôt c’est une indiscrète qui suit d’un œil attentif les traces deson mari,qui cherche à découvrir tout, à dire tout ce qu’elle sait et ne sait pas, qui ne peut se résoudre à ignorer ce qui ne la regarde pas, ou à faire ce qu’elle devrait ensevelir dans l’oubli : tantôt, c’est un esprit de contradiction, une humeur hautaine et trop sensible ; une faute légère, une parole, une bagatelle, un rien il n’en faut pas davantage pour l’irriter. Trop attentives à ce qui les blesse et trop peu attentives à ce qui blesse les autres, ces
femmes veulent toujours qu’on leur pardonne tout, )t elles ne pardonnent rien : de là cet éloignement le tant de maris pour leurs femmes ; de là ces divorces, ces clameurs dont retentit le Barreau , ces plaintes, ces histoires scandaleuses, ces bruits, ce tumulte qui troublent le repos et l’union des familles ; de là enfin, toutes ces calamites dont notre malheureux siècle est la victime. »
Quelques années après l’abolition du divorce en France, il se passa un fait qui mérite d’être cité :
Un honnête homme, appartenant à la classe ouvrière, devenu riche par son travail et son industrie, eut le malheur d’énnuser une femme, d’une classe supérieure à la sienne, qui ne tarda pas à se livrer à des déportements. Surprise en flagrant délit par son mari, elle obtint le pardon de son crime ; mais, pour celte âme perverse, le pardon, loin d’amener le repentir, sembla n’ôtre qu’un encouragement. Le mari eut. encore assez de sang-froid pour lui pardonner une seconde fois, en lui signifiant qu’à la troisième son parti était pris de demander le divorce. Loin de tenir compte de son admirable philosophie, qui trouve si peu d’imitateurs, k misérable se moqua de son mari et se livra de plus belle à ses amants. Alors, l’honnête homme alla, sans bruit, chez un jurisconsulte et lui exposa sa douloureuse position, demandant un divorce devenu tout à fait nécessaire. L’homme de loi lui apprit que le divorce avait été
rayé du Code français et qu’on lui avait substitué la déparalion de corps et de biens. L’époux se récria sur l’insuffisance de la nouvelle loi, qui autorisait ainsi le concubinage.
— Moi, citoyen honnête et utile à mon pays, ajouta-t-il, je serai condamné à ne plus avoir d’enfants légilimesl tant que cette prostituée vivra je ne pourrai payer ma dette à l’État qu’avec des enfants bâtards ! Oh ! cela me paraît impossible.
— On dit que cette loi a été faite sous l’influence d’un parti rétrograde ; et cependant l’Église primitive admettait le divorce pour le cas où vous vous trouvez ; saint Matthieu a dit :
Celui qui renverra sa femme., hormis le cas d'adultère, et en épousera une autre, sera lui-même adultère.
— Donc, reprit le mari, la religion me permet de me séparer d’une femme qui a souillé la couche conjugale et d’en épouser une autre'?
— Vous avez parfaitement raison, répondit le jurisconsulte, mais l’Église actuelle prétend le contraire.
L’époux se fit copier le verset de saint Matthieu et alla trouver les docteurs de la loi religieuse.
— N’est-il point vrai. Messieurs, que la religion m’autorise à quitter ma femme, cent fois adultère, et à en épouser une autre?
— Non vraiment, 1 u i répondit-on . — Prenez garde;
ce que je demande, saint Matthieu ou plutôt l’Évangile l’autorise ; tenez, lisez ce passage.
Les docteurs lurent, et, après un moment de réflexion :
— Connaissez-vous les Décrétales de Grégoire IX, les Extravagantes de Clément V et le Concile de Trente? Ils sont contre vous.
— Je ne connais nullement ces choses et m’en tiens à l’Évangile.
Le plus sage des docteurs lui dit, en sortant. — Nous avouons, in petto, que c’est tordre l’Évangile que de refuser le divorce pour certains cas et surtout pour adultère ; ce n’est pas nous qui avons décidé et nous ne pouvons y rien changer, adressez-vous à ia puissance civile, à elle seule appartient de rétablir une loi qui, en épurant les mœurs, rend la famille heureuse et fait aimer la religion.
Devant cette profession de foi d'un docteur éminent de l’Église, que penser d’une Chambre qui, au milieu du dix-neuvième siècle, vote contre le divorce !
Poursuivons nos considérations sur les actes honteux qui se perpétuent dans le mariage indissoluble. Tout homme qui se dégrade au point de lever la main sur sa femme est descendu au rang de la brute; et, toute femme qui, portant le honteux stigmate de celte brutalité, ne quitte pas sur-le-champ son mari, est sans dignité ni énergie aucune ; continuer à vivre avec un être semblable est une résignation stupide.
Toute femme adultère, surtout avec récidive, devrait être divorcée, chassée, et la renommée de son crime devrait la suivre partout. L’exemple d’uno punition aussi terrible arrêterait, sans doute, beaucoup do femmes sur le penchant de l’abîme
Une circonstance digne de remarque, c’est qu’en général, les femmes aigres, turbulentes, sont unies à des hommes tranquilles et pleins de douceur ; au contraire, les hommes méchants, taquins, ont affaire à des femmes bonnes et timides, qui n’opposent à leur quinteuse colère qu’une résignation de martyre. Pourquoi le ciel n’a-t-il point départi à ces misérables une harpie qui se vengerait, avec ses ongles, des meurtrissures qu’elle aurait reçues ; qui lui recracherait l’injure encore plus fétide? Combien en est -il, de ces bourreaux de femmes, qui changeraient de conduite si le divorce se dressait devant eux, en leur criant un éternel adieu 1 Mais, sûrs de l’impunité, ils se complaisent à opprimer la faible créature ; on dirait qu’ils éprouvent le besoin de la tyranniser ; qu’ils ont joie à lire sur les plis de son front, la souffrance et le désespoir.
Quel est celui qui n’a pas été quelquefois le témoin ou le confident de ces scènes violentes où le fort dit au faible : Je ne veux pas que tu fasses ceci ; je te défends de faire cela; maintenant, viens par ici, va-t’en par là et toutes ces despotiques paroles pronon-
cées par une voix stridente, accompagnées de grincements et do regards de tigre?
Pourquoi donner à de pareils guivres, pourquoi livrer à vie une pauvre femme n’ayant que sa faiblesse pour défense? Les grands coupables, que la société repousse dans les bagnes, me semblent moins malheureux. En remplissant leur tâche, ils sont au moins tranquilles ; ils n’ont que le sourd froissement des chaînes qui leur rappelle leurs forfaits et leur opprobre. Mais cette pauvre femme, quel est donc son crime pour l’attacher à perpétuité à un homme dont les traits, la voix, sont cent fois plus insupportables que le boulet d’un galérien?
Il existe une loi, dira-t-on, qui autorise la séparation de corps et de biens ; mais quelle triste ressource ! — Lorsque, après des années de douleurs physiques et morales, une pauvre femme opprimée se décide enfin à élever sa voix mourante vers un tribunal , les juges l’écoutent, la plaignent, et s’il n'y a preuves flagrantes de sévices ou de diffamation, la renvoient à son époux qui, plus aigri, plus furieux qu’auparavant, la torture de sa haine, l’accable de sa ''engeance 1
Les motifs de séparation sont-ils jugés suffisants, alors, la loi sépare l’épouse du misérable qui abusait de sa force, sans lui rendre la liberté. Hélas J cette jeune femme séparée, quoique beaucoup moins malheureuse, n’est pas heureuse encore, puisque sa chaîne n’est pas encore rompue, puisqu’elle ne peut former de nouveaux liens. C’est comme si on l’avait
sauvée des flots pour la laisser étendue sur un rivage désert, comme si on l’arrachait à la mort sans lui permettre de jouir des bénéfices de la vie.
La séparation de corps et de biens est donc un divorce dans toute sa dangereuse imperfection, dans ses résultats les plus immoraux. Car, remarquez bien que les individus ainsi séparés, malgré toute leur aptitude, toute leur vigueur aux fonctions génératrices, sont légalement rejetés dans la classe des mulets; c’est-à-dire que la loi leur défend, sous peine d’un châtiment infligé aux assassins, de contracter un autre mariage. Et si l’instinct de génération, contre lequel toutes les combinaisons humaines sont faibles et pitoyables ; si cet instinct les porte à se rapprocher d’un sexe qui les attire, cette union est réputée concubinage, et les enfants qui en proviennent sont des bâtards ! N’y a-t-il point dans cette conséquence une immoralité révoltante, une profanation de l’idée qui s’attache au mariage ?
Il ne faut avoir aucun amour de l’ordre et du bien général, pour ne pas sentir que la séparation est une des plaies de la société comme l’était celle des bagnes avant le bienfait de leur suppression. Nous le répétons, une femme légalement séparée de son mari peut lui donner, chaque année, un enfant adultérin, sans qu’il puissele refuser (hormis un seul cas); tandis que la femme divorcée, libre de ses actions, peut convoler à d’autres noces et être encore mère de famille.
Un ancien philosophe disait r
« On peut être exilé du mariage par la séparation ■, mais, il n’y a de véritable sortie que le divorce ou la mort. »
Quoique le veuvage suppose la mort de l’un des époux, il me paraît moins terrible que la séparation; car, les séparés sont des animaux sauvages, des bêles dangereuses pour la société.
Le rétablissement du divorce serait aujourd’hui une loi sage, prévoyante, équitable, et le législateur qui la donnerait à la France acquerrait des droits impérissables à la reconnaissance du peuple.
Ce n’est point la religion qui s’oppose, en France, à la réadoption du divorce , puisqu’au temps où cette loi existait, l’Église la reconnut. Au milieu des progrès de la civilisation qui tendent au philanlhropisme, au milieu de nos améliorations sociales de tous genres, ce serait une étrange religion que celle qui forcerait deux individus à vivre ensemble pour se quereller, se taquiner à tous moments ; pour se porter a des excès de haine et de colère qui laissent presque toujours dos traces hideuses ; pour se tromper mutuellement, se rendre fourbes, hypocrites ; pour s’injurier, se maudire, s’anathématiser ; pour ’offrir en spectacle au public, le contagionner et lui ‘‘aire prendre le mariage en horreur? Ce seraient des préceptes d’une singulière contradiction que ceux qui vous diraient d’éviter les occasions de faire le mal et
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VOUS forceraient d’être toujours en contact avec les causes occasionnelles 1
Quel est donc l’immense obstacle qui s'oppose à •l’adoption du divorce? Les enfants, l’hérédité, les successions? Alors pourquoi permettre le mariage aux veufs et aux veuves ayant lignée? Comment faisait-on autrefois, et comment font encore les nations chez lesquelles cette loi est en vigueur? cette objection n’est pas soutenable. Voici, du reste, comment s’exprimait, à cet égard, un de nos plus célèbres magistrats : « L’objection qu’on fait ordinairement aux partisans du divorce, roule sur le sort des enfants d’un mariage dissous ; j’avoue qu'elle me paraît trèspeu conséquente. Comment ont fait et comment font encore tous les peuples de la terre chez lesquels le divorce est établi? Faisons comme eux, adoptons leurs lois et perfectionnons-les s’il le faut ; voilà ma réponse. »
Si vous avancez que le divorce n’est pas un bien, |o répondrai que c’est un remède à un mal extrême, et que vous ne pouvez le refuser à la créature qui souffre et l’implore. C’est une affaire grave que le divorce ; c’est un acte peut-être plus solennel que celui du mariage.
Ne craignez pas que le divorce donne naissance à de nombreux abus, ainsi que l’ont insinué les ennemis de cette loi ; les cas en seraient plus rares qu’on ne pense. Car, avant de prendre une aussi violente
détermination, l’être le plus léger réfléchit sérieusement ; des journées entières, des mois se passent dans le recueillement, traversés d’irrésolutions, et le plus souvent ce temps suffit pour ramener les deux parties à un raccommodement ; elles oublient le passé et se font d’én?,rgiques promesses pour l’avenir. Presque toutes les ruptures qui s’annonçaient d’abord si menaçantes se terminent ainsi.
Le divorçant est assez douloureusement atteint par la dissolution de sa famille et par les cruels souvenirs qu’il emporte ; souvenirs poignants qui ne doivent poin* s’effacer! Plaignons-le, et regardons le spectacle affligeant qu’il donne comme une leçon utile aux époux qui auraient l’intention de l’imiter. Soyezen bien sûr, pour arriver à cette extrémité, il faut que tout lien soit brisé, estime, attachement, honneur ; le divorce qui n’est pas le résultat d’une infirmité physique, doit être la dernière manifestation de haine et de désespoir ; il n’y a que les profondes antipathies qui persistent à le demander, et, pour celleslà, il est tout à fait nécessaire ; la moralité publique devrait môme l’exiger.
« Une femme qui divorce n’exerce qu’un triste remède, dit Montesquieu ; c’est toujours un grand malheur pour elle d’aller chercher un second mari, lorsqu’elle a perdu la plupart de ses agréments chez un autre. »
Que de femmes, que de maris ne voudront pas sfe
réSDudns au parti violent du divorce, lorsqu'ils en considéreront les conséquences 1 Sans doute, dans les premiers moments de la loi, les demandes de divorce seront fréquentes; mais la plupart seront retirées, car la faculté de divorcer diminuera les causes de divorce et déterminera de grands sacrifices. Lisez l’histoire romaine et vous verrez qu’à Rome, où le divorce était permis, il n’y eut qu’un divorce d’effectué dans un espace de 520 ans. Lisez l’histoire de notre première République qui décréta le divorce, vous verrez que tout d’abord les demandes de divoroe furent nombreuses ; c’était une sorte d’expiation de tous les torts du passé ; mais il n’y eut que fort peu de ces demandes qui ne furent point retirées. Lisez l'histoire de tous les peuples, c’est partout la même chose.
Enfin, les écrits de la plupart des philosophes de toutes les époques, et le plus grand nombre des auteurs contemporains, ont signalé le divorce comme une nécessité, et plusieurs l’ont prouvé avec cette vigueur de style, cette chaleur de sentiment propres aux fortes convictions ; ils ont annoncé que le temps était venu de réorganiser le mariage pour le moraliser.
O législateurs 1
Toutes ces voix qui s’élèvent pleines d’une foudroyante éloquence ; tous ces ouvrages, lus avec avidité , qui montrent l’adultère comme une fatale conséquence de l’union à vie; ces séparations de
corps si multipliées, ces procès scandaleux qui dévoilent tant de turpitudes intérieures; ces enlèvements, ces fuites, ces folies, ces suicides, ces assassi-^ nats I ne vous annoncent-ils pas qu’il est temps d’arrêter un fléau qui sévit plus particulièrement sur la classe moyenne? Écoutez, écoutez ces pleurs, ces gémissements, ces cris de désespoir que grossissent une infinité d’échos ; ces prières de martyrs, ces horribles imprécations qui sillonnent vos départements et sont répétées d’un bout de la France à l’autre, qui
vous étourdiront un jour, vous glaceront d’effroi
Écoutez, au milieu de cette confusion de sanglots et de pleurs, au milieu de ce grondement sourd et lugubre, une voix d’airain vous crie : Le DIVORCE! 1 1