LE 2 JUIN
. Le 22 avril dernier, il parut chez Garnier frères, libraires
à Paris, un ouvrage ayant pour titre : De la Justice dans La Révolution et dans l'Eglise, Nouveaux Principes de philosophie pratique, adressés à Son Éminence monseigneur MA- THIEU, cardinal-archevêéque de Besançon, par P. J. PROU- DHON, 3 vol. grand in-18, avec cette épigraphe tirée des Psaumes : Misericordia et 2 eritas obviaverunt sidi; Justrtia el Pax osculate sunt.
Le 27 avril, ordre était donné par le parquet de saisir ledit ouvrage : la saisie fut exécutée le lendemain.
Du 22 au 27, en cinq jours, on n’avait certes pas eu le temps de lire 1,700 pages compactes, dont M. le procureur impérial de Cordoën et les avocats chargés de la défense déclarèrent tous, aux débats, avoir trouvé la lecture difficile : il eût fallu, pour cette lecture et pour un rapport raisonné, au moins six semaines. L'auteur y avait
compté : Le public, s’était-il dit, lisant en même temps que le parquet, l'opinion aura le temps de se produire,-et sa manifestation arrêtera la poursuite...
Mais l’Zsprit souffle où il veut, dit la Sagesse. Inspiré, je ne puis m'empêcher de le croire, par l’Église, le ministère public r’a plus aujourd’hui besoin d’un temps si long pour démasquer la pensée des sophistes, percer à jour leurs complots et confondre leurs doctrines. Puis donc que la cause n'a été appelée que le 2 juin, trente-cinq jours après la saisie, et qu'après trente-cinq jours de réflexion le ministère public a persisté dans ses réquisitions, il faut admettre qu'il avait pour cela des motifs graves : ce sont ces motifs que nous aurons à examiner.
À ce premier acte du parquet, l’auteur du livre incriminé répondit, le 11 mai suivant, par une Péfition au Sénat, fortement motivée, et demandant la révision du Concordat de 1802, en autres termes, un règlement à nouveau des rapports entre l'Église et l’État. Au fond, cette pétition n’était que la conséquence de l’ouvrage même.
Avant de formuler sa demande, l’auteur avait dû consulter, préparer l'opinion; c’est dans ce but qu'il avait écrit son livre : les poursuites commencées par le ministère public l’obligèrent à saisir le Sénat, avant que le public Iui-même le fût. Publiée le 17 mai, à 1,000 exemplaires, la Pétition du Sénat fut regardée par le ministère public comme une aggravation du délit ou des délits découverts dans le corps de l’ouvrage qui lui servait d’annexe, et saisie à son tour le 23.
, Le 1° juin, instance de l’auteur auprès du Sénat par une seconde Pétition, déposée, comme la première, au secrétariat de la respectable assemblée, mais qui ne fut pas rendue publique, et dont il n’a pas même pu être donné lecture à l'audience. On la trouvera, ainsi que la première, dans le présent Mémoire.
. Le 2 juin, les deux procédures réunies, quatre accusés comparaissant à la barre, savoir, l’auteur, le libraire, l’imprimeur du livre et celui de la pétition, jugement du tribunal de police correctionnelle qui condamne : Proudhon à trois années d'emprisonnement, 4,000 francs d'amende, la suppression de son ouvrage; Garnier, libraire, à un mois de prison, 1,000 francs d’amende (1); Bourdier, imprimeur, à quinze jours de prison, 1,000 francs d'amende ; Bry, imprimeur, à quinze jours de prison et 200 francs d'amende.
Le public à trouvé excessive la condamnation de l’au-
teur. Mais, si l’on réfléchit que les délits relevés par l’accusation tant dans la pétition que dans le livre étaient au nombre de sept; qu'en sa qualité de récidiviste, l’auteur, une fois déclaré coupable, et sans circonstances atténuantes, ne pouvait être condamné à une peine moindre que le maximum; qu’ainsi, selon la nature du délit reconnu par le tribunal, la condamnation pouvait aller jusqu’à dix ans de prison et 12,000 francs d'amende; si, dis-je, on réfléchit sur cet ensemble de considérations, et si l’on fait attention au temps, au milieu, au point de vue où les juges se trouvaient fatalement placés, on conviendra peutêtre que le tribunal a fait encore preuve d’indulgence, et pour ma part je le remercie. :
Oui, et je le dis avec franchise : tout appelant que je s01S, tout convaincu, je ne dis pas même de l'innocence de mes intentions, mais du droit que j'avais d'écrire les choses qu’on me reproche d’avoir écrites, et de les écrire comme Je les ai écrites, je ne crois pas avoir à me plaindre
(1) Au moment de mettre sous presse, j’apprends que le ministère
public a appelé, & minimé, de la condamnation de Garnier, et que la
peine de celui-ci a été élevée par la cour à 4 mois de prison et 4,000 fr. d'amende.
de mes juges. J’ai trouvé le magistrat instructeur, M. Rohault de Fleury, malgré son impassibilité arrêtée, plein d'égards pour ma personne ; je rends hommage à l'esprit ironique de l’honorable président de la 6° chambre,
M. Berthelin, qui, tout en exerçant sur la défense une pression par trop discrétionnaire, s’est efforcé d’être courtois et gracieux autant qu'homme du monde; j'ai été touché, plus que je ne saurais dire, de la modération d'expression que M. de Cordoën, procureur impérial, à mise dans son réquisitoire.
{n’y à pas, je le sais par expérience, d’antipathie plus profonde parmi les hommes que celle que soulève, en une âme religieuse, l’idée de l’athéisme. Ne marchandons pas avec les mots : pour M. de Cordoën, je suis un athée. Mais il m'est doux de le reconnaître : la charité de son âme, passant dans sa voix, tempérant sa parole, à été au niveau de sa piété, au niveau de l'horreur que lui inspire mon défaut de religion. Et ce m'est aussi un argument de plus en faveur de mon système : lorsque au dessus du croyant je ne cesse de trouver l'homme, comment veut-on que devant cette suprématie du sentiment humain je me préoccupe des influences surnaturelles ?.…
Ce dont je me plains, c’est de la fatalité de l’époque, qui ne permettait pas à des juges encore chrétiens, jugeant une philosophie non chrétienne, de voir les choses autrement qu'avec les préconceptions et les habitudes de leur entendement chrétien; c’est de cette illusion invincible, qui, par le plus pitoyable des sophismes, leur faisant identifier la cause de l'Église avec celle de la justice, les plaçait, en face d’un système auquel la séparation de la justice et de la religion sert de base, dans une sorte d'incapacité morale et intellectuelle. Ce dont je me plains, en. un mot, c’est que, par suite de la confusion déplorable, érigée par le président en principe, de la morale publique
et de la morale religieuse, il ne nous ait pas été permis, à mon compatriote et ami M° Gusrave Cæaupzy et à moi, de présenter la défense du livre telle que nous l’avions préparée, telle que seulement elle pouvait répondre à l’accusation, telle enfin qu’elle eût paru digne de la cause et de la majesté du tribunal.
On avait cru pouvoir présumer, d’après le contenu de l'ouvrage et la résolution connue de l’auteur, ce que serait la défense, une manifestation audacieuse des idées les plus réprouvées et une charge à fond de train contre l'Église; et l’on s'était promis de mettre un frein à ce débordement. C’est ainsi qu’on a cru pouvoir, sans nuire à la liberté de la défense, et malgré les protestations persévérantes de l’avocat, resserrer les plaidoiries dans le cercle étroit où il avait plu à l’accusation de se renfermer, et où il était impossible à la défense de se mouvoir.
Il est résulté de là que si la cause a été jugée, elle n’a pas été plaidée : car je ne puis appeler plaidoyer les fragments d'argumentation auxquels l'intolérance de l’honorable président a fini par réduire la défense, et quoique je vienne en appel, la justice est encore à savoir le premier mot de la cause.
Que mes premiers juges me le pardonnent : leurs appréhensions, très respectables en elles-mêmes, les ont trompés. Tous ce que nous voulions, mon défenseur et moi, en reprenant la question d’un peu plus haut que n'avait fait le ministère public, c'était de présenter des considérations de droit pur, desquelles, indépendamment de l’irréprochabilité des passages incriminés, nous eussions fait ressortir l’irrégularité de l'accusation et la monstruosité du procès.
Ce qu’une sorte de terreur religieuse nous a empêchés de dire, j'essaie donc aujourd’hui de l'écrire; et puisse la
Gour wentourer de la même bonne volonté que j'ai reu- #4 |
contrée en première instance! Je ne doute point alors que, mieux éclairée que n’a pu l'être le tribunal, elle ne recule devant une condamnation dont les conséquences ne tendraient à rien de moins qu’à nier la légitimité de la Révolution tout entière, et à ébranler notre Constitution sociale.
Les délits qui me sont imputés dans l’assignation sont au nombre de sept :
. Outrage à la morale publique et religieuse ; . Attaque aux droits de la famille; . Apologie de faits qualifiés crimes ou délits; . Manque de respect aux lois; . Trouble à la paix publique, par l’excitation des citoyens au mépris et à la haine les uns des autres ; 6. Propagation faite de mauvaise foi de fausses nouvelles; 7. Outrage et dérision d’une religion reconnue par l'Etat.
où BR 10
De ces sept délits, le 2° à été abandonné à l’audience
par le ministère public, le 7 écarté par le tribunal. Mais
rien n'empêche l'accusation de les reproduire devant la Cour : et comme ils n’ont ni plus ni moins de fondement que les autres, je ne vois point, en vérité, pourquoi elle ne les reproduirait pas.
À cette accusation si compliquée, si grave, je réponds, en me plaçant sur le terrain et dans la lettre de l’accusation :
a. Que de tous ces délits, le 1%et le 7°, outrage à la morale, et outrage à la religion, formant ce que je prendrai la liberté d'appeler le PRINCIPAL du réquisitoire, e& qui d’ailleurs rentrent l’un dans l’autre, résultent nuque
ment d’une fausse qualification ; je veux dire par là qu’en.
supposant dans les passages incriminés l'existence d’un: delit, ce délit serait autre que celui que les premiers
juges, égarés par leur optique iutellectuelle, ont apreçus l
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+ Quant aux délits n° 2, 3, 4,5, 6, formant ce que j'appelle l’accessoire de l'adehsation, je dis que ces cinq déïits ont encore moins de réalité que les deux premiers, étant eux-mêmes le produit tant de la fausse qualification qui à fait imaginer ceux-là, que d’une interprétation tout à fait erronée, pour ne pas dire arbitraire, des passages.
c. J'ajoute que dans le cas même où l’accusation auraïit saisi le véritable délit dont la publication du livre de La Justice dans la Révolution et dans l'Église pouvait fournir le prétexte, et dans le cas où ce délit serait possible, et dans celui où il serait prouvé, la situation serait telle, dans l'espèce, que la répression de ce délit deviendrait impraticable, attendu qu’elle entraînerait fatalement, de la part des juges, excès de pouvoir : leur décision, quelle qu’elle fût, devant porter atteinte, soit aux principes de 89 invoqués en tête de la Constitution impériale, soit aux droits de l’Église reconnus par les lois de l'Empire. En sorte que, avant de faire justice, il y aurait lieu, pour la cour et le ministère public, d'attendre et même de provoquer une décision de l’autorité souveraine.
Voilà ce que, dans le champ clos des plaidoiries, et du point de vue des textes en vertu desquels on m’accuse, j'ai à répondre.
Mais disons-le tout de suite, et franchement :
Ce que l’on poursuit ici, sous les noms empruntés d’outrage à la morale et à la religion, d'attaque à la famille, de manque de respect aux lois, de trouble à la paix publique, de propagation de nouvelles fausses, etc.; ce qu’on tient à réprimer, c’est une dénonciation véhémente de l'Église catholique, organe principal de la pensée religieuse, et que auteur du livre de La Justice accuse d’être, dans sa doctrine et dans sa pratique, hors de la morale. Telle est la vraie pensée du procès. À cet égard, le mi-
| us LA JUSTICE POURSUIVIE PAR à L'ÉGLISE. :
| ni public et les premiers juges, par un phénomène de psychologie dont il sera rendu compte, ont pu se faire ilusion, croire sincèrement que, lorsqu'ils n'étaient que les instruments de la vengeance ecclésiastique, ils protégeaient la morale et les lois. La conscience publique ne s’y est pas trompée; le public n’a vu que l’Église; et telle est la puissance de la vérité, que l’offense à l’Église, à peine déguisée sous les termes d’outrage à la morale et autres, est le seul délit qui ressorte des considérants du jugement.
C'est donc à l'Église, ou pour mieux dire à l'esprit de l'Église, encore présent dans notre société révolutionnée, que j'ai à faire ; c’est cet esprit que je veux, condamné ou absous, exorciser à jamais.
Il y à dix ans, lorsque j'avais l'honneur, pour moi sans pareil, de faire partie de la représentation nationale, quatre pétitions arrivèrent un jour des quatre coins dela France, demandant mon expulsion de l'assemblée pour sause d’athéisme. L'un des plus modérés d’entre mes col-
gues, le citoyen Brillier, fut chargé de rapporter ces ftranges pétitions. J’ignore ce que ce rapport est devenu.
Aujourd’hui, comme en 1848 et 1849, l’accusation d’athéisme pèse sur moi. — “ Vous offensez notre morale “ religieuse, me disait, dans une visite que j’eus l’honneur “ de lui faire pour la publication de mon mémoire, M. le “ procureur général Chaix-d'Est-Ange, quand vous pré- “ tendez que l'Église, alors qu’elle bénit les époux, ne sait # pas distinguer le mariage du concubinat. Attaquant la “ morale religieuse, vous attaquez, ipso facto, la morale “ publique , vous attaquez la famille, vous manquez au & respect de la loi, , etc.
Telle est la confusion qui, à tous les degrés dela hiérarchie judiciaire, obsède les esprits. L'opposition à l'Église, la dénégation de la foi chrétienne, est regardée
comme un indice d’immoralité. En dernière analyse, c’est toujours un ennemi de l’ordre et de la propriété, un malfaiteur, qu’on croit frapper dans un exnemi de Dieu. Rien ne me sert de protester contre cette induction absurde, contraire à tous les principes de notre société. On me répond, comme Caïphe à Jésus-Christ : Oui, vous outragez la morale en attaquant nos traditions ; qu’avons-nous besoin d'autres preuves que de vos propres blasphèmes? Quid adhuc egemus testibus ? Ecce nunc audistis basphe-
Il est temps d’en finir avec ce zélotisme suranné. Que je sois véritablement, comme on le dit, ou que je ne sois pas athée, c’est le secret de ma conscience; ce qui est sûr, au moins, c’est qu'aux termes de nos lois et constitutions j’ai le droit de l’être; j'ai le droit, dis-je, d’être honnête homme sans croire en Dieu, en refaisant mon âme à l’image de ce législateur idéal qui s’appelle chez nous la RévozuTroN. Calomniez tant qu'il vous plaira : vous ne parviendrez pas aujourd’hui à faire croire que le citoyen qui, fidèle aux principes de cette Révolution, cherche, en dehors des idées religieuses, les fondements et la démonstration de la morale, qui de ce point de vue élevé ose juger l’Église et censurer l'Évangile, puisse être assimilé au libertin pour qui le sacrilége est Passaisonnement de l’immoralité.
PRINCIPES DE CRITIQUE A SUIVRE DANS LE DÉBAT ; FAITS GÉNÉRAUX QUI LE DOMINENT.
I, Dans tous les temps et chez tous les peuples, le sens commun à distingué l’une de l’autre la Religion de la Horule, Bien qu’elles émanent d’une source commune, qui
est la conscience, elles ne sont pas pour cela choses identiques, et les expressions qui servent à les désigner ne sont pas non plus synonymes. |
La religion, une comme la parole, malgré la diversité innombrable de ses formes, se résout dans le Respect de de la Divinité.
La morale, une aussi, malgré la variété non moins grande de ses institutions, se résout dans la JUSTICE, c’est à dire dans le Respect de la dignité humaine.
La notion commune de Respect, abstraction faite du sujet auquel le respect s’adresse, est donc le rapport fondamental qui unit, là où elles se montrent unies, la Religion et la Morale. C’est par là qu'elles se rendent mutuellement témoignage : rien ne donnant une plus haute idée de la dignité de l’homme que le rapport qu'il conçoit entre lui et l’Étre divin ; comme aussi rien ne montrant mieux la haute valeur de l’idée religieuse que d'en avoir fait la sanction de la Justice.
Mais prenons garde.
Toute conception de l'absolu, par cela même qu'elle est une conception de l'absolu, Doté en so1 une contradiction. En raison de l'efficacité sanctionnelle qui lui est attribuée, la Religion, le respect des dieux., prime la Justice, qui n’est que le respect de l’homme. Le eulte tend par conséquent à subordonner le droit; le ministre de l’Église à prendre le pas sur le magistrat ; la religion à suppléer, à supplanter la morale. Or, comme la conscience humaine ne saurait s’abdiquer, il y à réaction du sens moral contre le sentiment religieux qui l’amoindrit, et l’on voit la Justice, le respect de l'humanité, après avoir, pendant de longs siècles, grandi sous l’aile de la religion, tendre de son côté à s’en séparer, chercher sa constitution dans l’indépendance de sa nature, et revendiquer pour elle seule l'honneur rendu auparavant à la Divinité.
"\ Telle est donc l’évolution, religioso-juridique, dont un de nos plus savants philologues a donné la formule :
» La Religion sera d’abord un culte sans morale; plus tard une morale seulement, avec ou sans culte. » (BERGMANN, Les Scylhes, in-8°, Colmar, 1858.)
C’est à dire que, la Justice n’empruntant plus rien à la fo1 et au culte, la religion aura passé tout entière dans le Droit; le respect de Dieu sera devenu identique au respect de l’homme ; en termes plus simples, il n’y aura plus de religion.
L'histoire des sociétés, considérée à ce point de vue du développement du sens moral, n’est autre chose que la manifestation de cette loi.
Que Messieurs de la Cour me suivent sans crainte : je n'affligerai pas leur piété. Je sais que je n’ai pas de conversion à opérer parmi eux, et je ne me permettrai pas de chercher à les éblouir par des paradoxes. Tout ce que je demande en ce moment, est de pouvoir exprimer librement comment J'ai été conduit à cette foi révolutionnaire que j’oppose à la foi de l’Église; comment et dans quelle pensée j'ai conçu mon livre; comment, en publiant ce livre tel qu'il est, jai cru exercer un droit et accomplir un devoir.
IL. Parcourons, d’un regard rapide, l'histoire parallèle de la religion et de la morale.
La religion apparaît d’abord comme fétichiste, ou plu-
tôt zoomorphiste ; c’est à dire qu’elle conçoit son Dieu cuiime une essence vivante, quel que soit d’ailleurs le symbole extérieur, arbre, pierre, fontaine, étoile, taureau, Serpent, ete., de la Divinité. Dans cet état, la Religion se réduit à me superstition grossière, presque entièrement dénuée de moralité, et contre laquelle, pour
cette raison, s’insurgent à la fin les initiateurs du droit, premiers nb ee des sociétés.
Les conséquences immorales du zoomorphisme apparaissent notamment dans la bestialité, pratiquée en Égypte comme acte religieux, et réprouvée par Moïse : Qui coierit cum jumento morietur; dans le viol, l’anthropophagie. la promiscuité, proscrites par Orphée et Abraham.
Le fétichisme passe donc, vaincu par la Justice.
Mais, en sortant de l’immoralité zoomorphiste, l’homme ne cesse pas pour cela d’être religieux ; il se contente d’élever son idéal; il fait son Dieu semblable à lui; en autres termes, du fétichisme ou zoomorphisme la religion passe à l’anthropomorphisme, dont le premier degré est le polythéisme.
Sous /cette forme nouvelle, ia religion, se moralise ; elle est la morale même, placée sous la protection des dieux, dieux de la patrie, dieux de la famille, dieux du foyer, dieux de la propriété, etc.
Et la patrie, la cité, l'État, enfin nommés, s’organisent
par un pacte divin (berith, dix@nxn, festamentum, fædus) la civilisation, unie, pour ainsi dire, conjugalement à Dieu, se met en marche.
Puis de nouveau, après des siècles, la religion, d’abord sainte et pure autant que poétique, reparaît immorale : il en est d'elle comme de l’année sothiaque, qui, découverte la première par les observateurs égyptiens, mais trop courte de six heures, se trouvait au bout de 1460 ans avoir fait rétrograder le calendrier d’une révolution entière du soleil. En effet, l'Humanité avançant toujours dans la connaissance de la vérité et du droit, tandis que la religion demeure stationnaire comme son idéal, celle ci semble peu à peu rétrograder, et redevenir ce qu’elle était à l’origine, immorale.
Les immoralités du polythéisme ont été denoncées avec
force par les anciens philosophes, par les prophètes, les apôtres, les Pères de l’Église. Le plus illustre martyr de cette lutte contre le paganisme fut Socrate. Les faits qui la motivérent furent entre autres : l'esclavage, l’antagonisme des races et des castes, les prostitutions sacrées, la pédérastie, les sacrifices humains, la divinisation de tous les vices.
L'ancien monothéisme, formela plus élevée de l’anthropomorphisme, est dénoncé lui-même comme immoral par Jésus-Christ, qui toutefois, par respect pour Moïse, se contente d’accuser les éraditions pharisaïques, cause, selon lui, de tout le mal (SAINT MATHIEU, chap. v et suiv., xv, etc.) Mais il est aisé de voir que ces éraditions ne sont autre chose que la déduction logique, rigoureuse, du dogme antique, appliqué à une civilisation qui l'avait dépassé : aussi le réformateur, après avoir attaqué l’enseignement officiel, pressé par ses adversaires qui lui opposent les textes de la loi, finit-il par dire que cela fut ainsi réglé autrefois à raison de la dureté de cerveau et de l’impureté de cœur des Israélites! Qu'on me permette une citation.
Les pharisiens se posaient cette question : s’il est permis à un homme qui a fait serment par Jéhovah de ne pas fournir d'aliments à son vieux père (#unus quodcumque ex me bibi prosit, ce que je te donnerai te serve!), de se parjurer ? Et ils décidaient doctoralement que non; que Dieu étant infiniment élevé au dessus de l’homme, le serment par Jéhovah, même pour une chose injuste, devait l'emporter sur la crainte du parricide. Jésus soutient au contraire qu’une semblable religion est immorale et fausse : ce qui, au tribunal de la conscience, est de toute certitude. Mais, objectent les pharisiens, Jésus croit à Dieu, puisqu'il se dit son fils et son messie : comment alors accorde-t-1l le respect de Dieu avec le respect de l’homme? Comment,
après avoir écarté le parricide, sauve-t-il l'honneur de Jéhovah? C’est ce que nous allons voir.
III. Condamnés pour leur immoralité native, que rendait de plus en plus flagrante le progrès des lumières et du droit, le polythéisme, le mosaïsme et tous les anciens cultes, devaient céder la place à une religion plus morale, puisque l’homme, tout en revendiquant son droit contre ses dieux, n’en était pas encore à s’abstenir de toute religlon. |
Ce culte nouveau, régénérateur, ou pour mieux dire, régénéré, fut le christianisme. Qu'est-ce que le Christ? Un médiateur, incarné de l’Esprit-Saint, Dieu et homme tout ensemble, dont la double nature sera la sauvegarde de l’honorabilité divine et de l’honorabilité humaine.
Le christianisme, en un mot, entre la Divinité et l’Humanité devenues antagoniques, fut une transaction, une fusion.
Telle fut la solution du problème si énergiquement posé par l’école pharisaïque. — Dieu, dit le Galiléen, est trop haut; comparé à lui, l’homme est un ver de terre; et la Justice dans une pareille religion reste écrasée. Il faut un moyen terme, dans la personne duquel Dieu et l’homme réunis ne puissent plus se séparer. Et voilà comment Jésus réfute l’argument des pharisiens relatif au serment : Je suis le Dieu fait homme, leur dit-il. Celui qui refuse des aliments à son père est coupable de parricide envers moi-même, c’est à dire envers Dieu, ce qui est pire que de se rendre coupable envers lui de simple parjure. Votre décision pèche donc par la base; votre religion tombe.
N'est-ce pas toujours la même pensée, qui régit tour à tour le fétichisme, le polythéisme et le christianisme ? Plus lareligion s’approche de l'Humanité, plus elle se moralise ; elle sera parfaite quand elle sera devenue identique €
adéquate à la loi de l'humanité; quand , au lieu d’adorer l’homme-dieu, nous cultiverons l’homme pur... Tel est le résumé de quarante siècles d'histoire et de milliers de volumes écrits sur les dieux.
Mais, dites-vous, qui donc empêche la religion, devenue chrétienne, semi-humaine, de marcher désormais du même pas que la Justice ? Comment, par cette admirable mystère de la double nature du Christ, la religion ne deviendraitelle pas incessamment et de plus en plus morale, ce qui implique cetté conséquence, prévue par le Christ et ses apôtres, que le christianisme deviendra avec le temps la seule religion de la terre, et que sa durée n'aura pas de fin, cujus regni non erit finis? Quelle nécessité de changer encore et de rompre cette union si belle de la nature divine et de la nature humaine?
Ah! puisse-t-il ici ne m'échapper aucune parole de blasphème. C'est que dans le Christ, l’homme seul avance, tandis que le Dieu reste immobile; c’est que la théologie ayant consacré cet immobilisme, il y a fatalement, et quoi que dise le théologien, scission dans la volonté du Verbe; par suite, scission dans la croyance ; finalement, scission dans le troupeau.
Laissons la symbolique : venons aux faits.
IV. Tous les écrivains les plus illustres de notre époque, ceux mêmes qui furent les colonnes de la chrétienté défaillante, ont signalé cette double et mystérieuse tendance, qui ne dans des directions opposées la société et PÉglise.
De Maistre le premier : pour cet illuminé, la Révolution est une œuvre salanique, une conspiration des puissances infernales contre le règne de l'Homme-Dieu. Mais laséduction, assure-t-il, ne sera que passagère ; la tête du serpent sera écrasée ; la foi du Christ triomphera de la philoscshic;
l'Église, purifiée par la persécution, se relèvera plus glorieuse, et les fils de saint Louis remonteront, pour n’en plus descendre, sur le trône de leurs pères. Un moment la Restauration sembla justifier la prophétie de de Maistre : trente années depuis écoulées n’ont cessé d’aggraver le mal.
L'auteur du Génie du christianisme est bien moins rassuré que celui des Soirées de Saint-Pétersbourg. Le doute s’est emparé de son âme; il pleure sur Jérusalem, sans espérer qu’elle se convertisse ; sa seule consolation, dans sa tristesse, est de se regarder comme le dernier des royalistes et le dernier des chrétiens. Parfois un souffle révolutionnaire passe sur son visage : mais l'avenir est ténébreux; il préfère à l'honneur de célébrer, comme Virgile, le siècle nouveau, celui de fermer une ère qui ne se renouvellera plus.
Après de Maistre et Châteaubriand, paraissent les observateurs fmpassibles, dont la raison froide calcule l'intensité et les progrès du phénomène.
u De nos jours, dit M. Guizot, par le cours des événements, par des fautes réciproques, la religion et la société ont cessé de se comprendre et de marcher parallèlement. Les idées, les sentiments, les intérêts qui prévalent maintenant dans la vie temporelle, ont été, chaque jour, réprouvés, condamnés, au nom des sentiments, des idées, des intérêts de la vie éternelle. La religion prononce anathème sur le monde nouveau et s’en tient séparée; le monde est près d’accepter l’anathème et la séparation, * (Extrait de la Revue française.)
Ce que M. Guizot, dans sa sagesse de doctrinaire, attribue à des fautes réciproques, au cours mal dirigé des événements, est, selon moi, l'effet de la nécessité même des choses. Après dix-huit siècles d’agitations et de déchirements, la religion chrétienne est déclarée à son tour. par la Révolution française, insuffisante quant à la morue, et
de Justice affranchie de tout auxiliaire théologique, à peine de corruption.
M. Demogeot, dans son Histoire de la lillérature française, ouvrage adopté par l’Université et couronné par l’Académie, n'hésite pas à faire de cet affranchissement de la Justice la condition de la société nouvelle.
” La création de la société nouvelle, dit-il (page 258), de la société politique et laïque, re pourra se faire que sous l’influence de l’idée antique d’une morale universelle, indépendante des formes particulières du culte et héritière de la tradition générale du genre humain. »
Il est certain que les premiers qui philosophèrent sur les mœurs essayèrent de constituer la morale en dehors de la foi, de même qu'ils essayaient d'expliquer le monde en dehors des légendes cosmogoniques. Mais ce ne fut qu’une spéculation isolée, dont la Révolution française put seule faire une réalité sociale, en rejetant de son programme toute idée de culte public et de religion d’État, c’est à dire précisément en se séparant de la éradition générale du genre humain. L'indépendance de la morale n’est point, dans le genre humain, un éritage, comme le dit M. Demogeot, c'est une conquéte. |
Voici enfin la trompette révolutionnaire, plus terrible que celle du dernier jugement, qui sonne le glas de l'Église : |
. u Personne ne doute de la puissance de Voltaire ou de la force de Rousseau; nul n’ose aflirmer que les idées proclamées par les Encyclopédistes ne puissent tenir en échec tous les politiques de l’ancienne société ; aucun homme ne conteste la rébellion de l’industrie et de la science contre l’Europe théologique et féodale. Pas une émeute, pas une bataille, pas un traité, qui ne soient une tentative, une épreuve, une trève ou un accident de cette guerre impitoyable de la justice philosophique contre celle des religions.
# Aussi quels sont les premiers actes de la Révoiution en 17898.
Elle s’acharne contre le droit divin de Louis XVI, qu’elle oblise à prendre au sérieux ce titre de premier employé que Joseph II s’attribuait en paroles ; elle le condamne à déposer le bilan de la monarchie chrétienne devant les Etats généraux, comme le gérant d’une société anonyme; elle fait disparaître les deux ordres du clergé et de la noblesse, qui l’appuyaient au nom du Dieu de Charlemagne, et elle suscite enfin la grande négation de la forme républicaine, pour anéantir le passé de la France monarchique.. Partout on renverse les autels, on confisque les biens des églises, on abolit la noblesse, on proclame le culte unique de la Raïson, l’Æxcyclopédie prend place au Moniteur, on propage l’unique révélation de Voltaire, qui raille tous les dieux, ou celle de Rousseau, qui leur impute l’asservissement universel. » (FERRARI, Histoire des révolutions d’Ilalie ou a Guelfes et Gibelins, tome IV, page 475.)
Une sorte d'enthousiasme antichrétien possèdele monde. Quand nos soldats, armés soi-disant pour l'indépendance de la Turquie, mais en réalité pour arracher l'Orient à la domination des Russes schismatiques, montaient à l’assaut de Sébastopol, entonnaient-ils le psaume Zxaudiat ? Ils chantaiïent {a Marseillaise.
Un fait analogue, que la Gazette d'Augsbourg signale comme des plus scandaleux, s’est passé à Ostrowo (duché de Posen),le 3 mai, jour anniversaire dela proclamation de la Constitution polonaise de 1791 :
Les élèves d’un gymnase catholique ayant été conduits, ce jour-là comme les autres, à l’église, pour y entendre la messe, ont entonné, au milieu de l’office divin, au lieu du cantique religieux désigné par le professeur, un chant d’une autre espèce, probablement un chant politique, et l’ont chanté à si haute voix qu’ils ont couvert les sons de l'orgue et qu’il a fallu suspendre l’office.
Signes du temps : de même que, il y a vingt siècles, la société marchait à l'élimination du paganisme, de mêrx aujourd’hui elle semble marcher à l'élimination du chris-.
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| LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉCLISE. Lot
tianisme. Et sur quels faits, sur quels motifs s’appuie cette
élimination révolutionnaire? Par quelle défection à la morale la religion du Christ a-t-elle mérité à son tour la colère des consciences !
Le procès est maintenant instruit. La société et l’Église ne s'entendent plus: et c’est parce qu’elles ont cessé de s'entendre qu'a été faite la Révolution, Révolution dont l’objet, comme toujours, est de sauver la morale, compromise, dépravée par l'institution religieuse.
V. Les principes de droit que la Révolution reproche à l'Église de méconnaître, et qu’elle affirme, sont en grand nombre; bornons-nous à citer les suivants :
1. Immanence de la justice dans l’homme et le citoyen, et développement progressif du droit, en théorie et application, par la seule énergie de la conscience ;
9. Egalité devant la loi, tendant à l'égalité des conditions sociales et au nivellement des fortunes ;
3. Certitude de l’économie sociale, ou d’une science de la distribution du travail et de la richesse, d’après le double principe de la justice et de l'égalité devant la loi;
4. Souveraineté politique du peuple, et substitution, dans le Gouvernement, de la raison de droit à la raison d’Église et à la raison d’État ;
5. Théorie du mariage, considéré comme organe naturel de la justice, ayant pour effet de réaliser en la personne de la femme l’idée religieuse et d’affranchir l’amour de la volupté ;
6. Organisation de la raison publique, par la liberté de discussion et Popposition des.raisons individuelles ;
7. La sanction de la justice trouvée dans la justice même, devenue identique et adéquate au souverain bien.
8. Disposition transitoire : Tolérance universelle des cultes, abandonnés au libre arbitre de chacun, sous la condition expresse du respeét aux droits, aux lois, aux institutions et aux principes de la Rivolution,
Sel
- Tel est le sommaire de la morale inaugurée parmi nous depuis soixante et dix ans, base de notre droit public et de notre morale privée, et que l’on peut considérer comme une déclaration de déchéance pour le christianisme, dont la dogmatique et la discipline y répugnent, suivant nous autres révolutionnaires, essentiellement.
Par ces maximes, la Révolution s’est déclarée indépendante de toute hypothèse transcendantale, supérieure à toute foi mystique ; elle professe, selon la parole de Bergmann, #ne morale sans culte. Le fait n’est pas nouveau dans l’histoire : plus de trois cents ans avant J.-C. le reformateur de la Chine, Confucius, entrait dans cette voie; et si la nation chinoise, qui nous a devancés en tant de choses, semble finalement restée en arrière, cela a tenu à d’autres causes.
Ces maximes sont-elles fausses ? et quand nous nous glorifions de la sublimité de notre sentiment juridique, faut-il n’y voir qu'une suggestion de l’orgueil? Alors il faut renverser toutes nos constitutions, effacer nos codes, revenir au statu quo de 1788, réintégrer ce système de Dr divin et de suzeraineté ecclésiastique qui fit pendant quatorze siècles l'existence officielle de la France.
Au contraire, ai-jé calomnié l’Église, en la supposant hostile à des principes qui seraient le plus pur de sa religion ? Qu'elle le déclare; qu’elle signe cette profession de foi morale déjà admise, au moins implicitement, par tous les néo-chrétiens ; et je renonce à mon appel, j'accepte avec joie, en réparation de l’injure que j'ai faite à l’Église, ma condamnation à trois années d'emprisonnement.
VI. Le principe du droit changé, tout change : état des personnes, rapport des intérêts, forme du gouvernement, politique, esprit public, philosophie, et jusqu’à la littérature. L’être collectif se renouvelle de fond en comble, dans
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toutes ses facultés et manifestations ; l’individu se régénère à son image. En faisant table rase, la Révolution a pris l'engagement de construire le monde à nouveau. Ce sera une œuvre de longue haleine, sans doute : le christianisme ne s’est pas même achevé en dix-huit siècles.
Pour nous renfermer dans l’objet du procès, considérons la situation nouvelle faite à l’Église et à la pensée libre par la Révolution.
Jadis, l'Église était mère et maîtresse de la société: maintenant elle n’en est plus qu’un membre, je dirais presque un accident.
Par la foi du Christ, la société était enveloppée dans l'Église ; c’est l'Église qui est développée dans la société.
La morale publique ayant pour critère la morale religieuse, le chef spirituel de la société, son chef suprême par conséquent, était hors la nation, hors le pays, hors l'État : c'était le pape. Actuellement c’est la morale religieuse qui sera tenue de se régler sur la morale publique, en sorte que, le chef spirituel redevenant, comme dans les temps antiques, le même que le chef du temporel, l’évêque sora de fait subordonné au magistrat.
Autrefois, le prince recevait sa légitimité de sa fidélité aux lois de l’Église ; il était censé tyran, s’il n’était orthodoxe; le pape, ou les évêques, qui lui avaient donné l’onction sainte, pouvaient l’excommunier et délier les sujets du serment de fidélité, donnant ainsi eux-mêmes le signal ‘ de l’insurrection. Aujourd’hui, le droit divin ne fait plus la légitimité du prince; ce n’est pas l’Église qui le sacre; ils n'est plus qu’un simple magistrat, qui peut être jugé et condamné par le jury s’il forfait à la loi : que dis-je? ce qu’on appelait autrefois prince n'existe même plus, si ce n’est de nom, à titre de monument , ou comme style officiel.
L'Église perd même son droit de censure à l'égard de
la libre pensée, puisque, dans la société nouvelle, la foi étant subordonnée à la raison et en subissant le contrôle, . toute censure ecclésiastique d’un livre dont la publication est protégée par la loi peut donner lieu à un rappel à l’ordre de la part du magistrat. Objet de la recherche universelle, la science et la philosophie sont de droit public, d'institution sociale ; elles ne dépendent plus des décisions d’un concile ni d’un vicariat divin, ni d'aucune révélation (1).
. L'Église, enfin, jadis dépositaire de la doctrine, organe du droit, rectrice des mœurs, tient aujourd’hui son droit de la Révolution qui la protége, la subventionne, lui assure tolérance et même respect. L'Église est la justiciable de la Révolution; elle est son administrée; c’est un de ses établissements, établissement provisoire, si l’on veut, et précaire, mais établissement enfin qui, vu l’inconciliabilité des doctrines, n’a pas de raison d’être en dehors de l’autorisation révolutionnaire, en dehors du concordat.
L'intervention est complète : cela ressort encore davantage de la position nouvelle faite au philosophe.
VII. Dans la société antérieure à la Révolution, le philosophe, l’historien, le romancier, le no pouvaient être
(1) Un de a le Nord, ut de M. Cousix, faisait observer qu'aucun ouvrage de ce philosophe n'avait été mis à l'Indez. C’est d’abord un triste mérite pour un philosophe sorti de la Révolution, qui, dit-on, poussait jadis le sentiment révolutionnaire jusqu’à admiration de Marat, d’avoir si bien réussi à s’accorder avec le pape. Mais comment le pape, qui a signé le Concordat, et que nos soldats protégent seuls contre l’insurrection de ses propres sujets, se permet-il de mettre à l’Zxdex des écrivains français? D’après la déclaration des droits, toute recherche philosophique, même quand elle aboutit à l’erreur, est digne d'encouragement; par conséquent , toute censure d’un livre français, par la Congrégation de l’Zndex, est une violation da Concordat, une insulte à la Révolation,
légalement, constitutionnellement poursuivis pour leurs principes; en sorte que l'écrivain, par le fait seul de sa pensée, était en contradiction avec la religion, c’est à dire en révolte ouverte contre la loi.
Socrate a beau protester, par sa mort héroïque, de son respect pour les lois. Sa philosophie ébranle la religion des dieux ; elle est la condamnation du régime établi; peu importe qu’il ait raison, s’il n’a pas l’autorité : il faut qu'il meure. Cela est atroce; maïs je le répète, cela est légal, constitutionnel, et en un sens, moral.
Jésus à beau protester aussi, devant Pilate, que son royaume n'est pas de l'ordre temporel, qu’il n’a rien à démêler avec César, dont il reconnaît l’empire. Sa doctrine
est en contradiction avec celle des docteurs officiels reconnus par César; sa morale, déclarée par lui-même complémentaire de celle de Moïse, est une accusation envers Moïse; en se plaçant au dessus du temple, du sabbat, de la circoncision, il change la base de la société; c’est un destructeur de la religion judaïque, protégée par César : il faut qu'il meure, crucifigatur.
Les apôtres ont beau dire, pour leur excuse, qu’i7 vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Cette prétendue excuse est l’aveu même de leur révolte. Se flattent-ils de connaître mieux l’ordre de Dieu que les successeurs d’Aaron, Anne et Caïphe? Qu'ils soient lapidés, décollés, sciés, crucifiés !
Tous les martyrs suivent cet exemple : ils subiront le même traitement, quitte à être vengés plus tard par l'Église quand elle sera devenue la plus forte.
En effet, comme elle avait été persécutée , l’Église devient à son tour persécutrice; la persécution qu’elle avait subie, pendant trois siècles, de la part des païens, elle la rend, pendant quinze siècles, aux libres penseurs.
Quelle nomenclature! quelle file d'échafauds et de bû-
chers! Oh! je n’accuse pas plus l’Église du Christ que je n’accuse celle de Jupiter : tous ces martyrs, je les confonds dans le même amour; leur sang, versé par toute la terre, fut le sang de l’alliance nouvelle, promulguée par laRévolution : ic est sanguis fœderis quod pepigerunt patres nostri, anno 1789.
En 1762, J. J. Rousseau publie l’Émile, un traité d’éducation et de morale. Le magistrat, chargé de veiller au respect de l’ordre établi, Omer Joly de Fleury, pouvait dire à J. J. Rousseau :
# Nous sommes chrétiens ; nous n’existons que par le Christ : toute notre société est pénétrée de christianisme. La France est la #Z/e aînée de l’Église. Le Roi s’honore d’être appelé érès chrétien. Notre monarchie est l’œuvre
de l’épiscopat. Notre constitution politique, nos lois, nos mœurs, tout en nous découle de l'Évangile, des institutions de l’Église et de la régénération messianique. Or, votre livre est la négation de la divinité de Jésus-Christ, de l’autorité de la Bible et du droit divin. En renversant notre foi, par la négation que vous faites de la révélation, des miracles, de la chute de l’homme, de la rédemption du Christ, vous renversez notre société. Vous êtes cou- pable de félonie, de trahison à la foi publique, au premier chef. Votre livre sera brûlé par la main du bourreau, et vous, citoyen de Genève, qui payez l'hospitalité de la France en détruisant son contrat social, vous allez être mis à la Bastille. ,
Qu'avait à répliquer Jean Jacques? La conclusion était affreuse ; mais l’argumentation est sans réplique, et Rousseau pouvait d'autant moins y répondre, qu'il était luimême à moitié chrétien.
Je dis maintenant que la Révolution a aboli ce régime. Elle à voulu que la production d'idées la plus incessante, la plus indépendante, fût la base même de la Constitution.
Depuis 1789 les écrivains ne sont plus poursuivis pour leurs 1D£Es : ils ne le peuvent être que pour ofense à la morale, attaque à la famille, manque de respect aux lois, diffamation, injure, intolérance, et autres faits analogues.
Accusé comme Je le suis à cette heure, Jean-Jacques Rousseau pourrait répondre :
“ Vous n'êtes plus dans la communion du Christ : votre vie spirituelle ne subsiste pas de votre foi; elle procède de votre raison. Cette pensée libre, tant réprouvée depuis Jésus-Christ, vous avez juré de la regarder comme l’Humanité en constitution perpétuelle d'elle-même : c’est là désormais qu'est pour vous le droit, là qu’est la morale: c'est en cela que consiste la raison publique du peuple français, dans sa plus haute et plus complète manifestation. Bien loin aue l'étranger libre penseur, qui s’assied. à votre foyer, puisse se voir accuser par vous d’ébranler la constitution du pays, il sert, par sa libre pensée, cette constitution essentiellement mobile et perfectible. Non. que la constitution approuve toute doctrine : elle n’accepte les idées que sous bénéfice d'inventaire; mais elle vit de l’émission et de la discussion des idées; c’est de là qu'elle tire son autorité et sa force, et c’est pourquoi sa protection leur est acquise. ,
Aussi M° Chaudey avait-il raison, à l’audience, lorsque, passant en revue les novateurs dont l'Humanité s’enorgueillit, il faisait remarquer que les saints-simoniens, accusés d’outrage à la morale, s'étaient égarés dans leur défense, en déclinant la compétence des juges, institués par la Révolution. Toute idée nouvelle appartient de droit à la Révolution et doit en subir le contrôle. En se plaçant hors du droit et des institutions de 89, ces fondateurs d’un nouveau culte resserraient le champ de la liberté ; ils affichaient l'intolérance de leur dogme, et rétrocradaient vers l’ancien régime.
aié LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉGLISE.
Que les âmes religieuses suivent, avec une inquiétude mêlée de terreur cette révolution étrange, je le comprends, : et je compatis volontiers à leur peine. Mais, toute respec-
table que soit leur tristesse, elle ne doit pas les empêcher de reconnaître que l’interversion qui s’est officiellement opérée entre la pensée libre et la pensée religieuse à changé, dans le même sens et la même mesure, les rapports de l’Église et de l'État; et jusqu’à ce qu’une contrerévolution ait officiellement rétabli Le séatu quo d'avant 89, il faut que la loi nouvelle soit respectée.
VIII. Certes, de semblables transformations ne s’accomplissent pas instantanément; elles exigent une période plus ou moins longue, une série de générations. Pendant longtemps, la pensée religieuse restera donc pêle-mêlée avec la pensée philosophique, la Révolution avec le christianisme : il se rencontrera même des penseurs qui feront de ce mélange une synthèse et en déduiront l'identité de la Révolution et de la Religion. Qu'importe? La tolérance mutuelle des opinions est un des articles fondamentaux de la loi nouvelle; la philosophie et le progrès n’ont plus rien à redouter. C’est pourquoi la Révolution, patiente parce qu’elle se sent invincible, à tendu la main à l’ancienne foi, et signé avec l’Église un traité de paix, le Coucordat.
Maisi si l'Eglise déchirant le pacte, s’insurgeait contre la Révolution;
Si, comme l'Univers religieux le fait, en son nom, tous les jours, elle déclarait le principe de la Révolution faux, sa morale impure, son pouvoir illégitime, tous les droits qu’elle à consacrés illusoires ;
S1 elle traitait le chef de l'Etat d’usurpateur;
Si elle excitait les citoyens au mépris des institutions
révolutionnaires, niant la libre pensée au nom de la foi; légalité au nom de la prédestination, la tolérance au nom
de l’infaillibilité des conciles et des papes; appelant impies, immoraux, ennemis de Dieu et de la société les philosophes de la Révolution : |
L'Eglise deviendrait hautement reprochable; elle pourrait être dénoncée par les citoyens comme outrageant la morale publique ; le ministère public devrait requérir contre cette Église désobéissante, réfractaire, aussi dépourvée de morale que de science, dont l’enseignement fanatique crée un péril incessant à la société, dont les journaux et les chaires retentissent quotidiennement d’imprécations contre la Révolution. Traduite devant les tribunaux, elle se verrait enlever par un juste jugement le respect, la protection, le salaire et l'influence que lui avait garantis le Concordat.
Tels sont les principes, trop souvent oubliés, qui régissent officiellement la société française, société à cette heure moitié affranchie, moitié chrétienne, relevant partie de sa justice immanente, partie de sa religion.
À mesure que la Révolution se révèle et qu’elle étend sa conquête, l'Église gémit et proteste; elle fait plus, préférant la mort à la transformation, elle essaie d'engager une dernière fois le combat.
De là cette espèce de déchirement qui depuis le commencement du siècle compose notre histoire religieuse : après le Concordat de 1802, la captivité du saint-père, après le rétablissement de la Religion d’État, la réexpulsion des jésuites; après les missions de 1825-1826, les profanations de 1830 et 1831. Puis, sur une échelle de plus en plus large, après l’athéisme de 93, le déisme de 94; après la philosophie matérialiste, la philosophie spiritualiste et éclectique; après l'anarchie du Directoire, le silence impérial; après les manifestations socialistes
de 1848, la répression de 1852.
Serons-nous longtemps encore dupes de ce dualisme,
victimes de‘ notre propre contradiction? Ce n’est pas moi qui oserait m’ériger en prophète et dire : Demain il ny aura plus d’Église, plus de religion. La Religion, comme la Justice, a son principe dans l’âme humaine; elle a pour. elle la possesion antique, et dans une large mesure encore, la confiance du peuple. Bon gré, malgré, il faut que le législateur compte avec elle.
Mais, comme l’a dit M. Guizot, La religion et la société ont cessé de marcher parallèlement. Ce que l’une recherche, l’autre le repousse; et comme il n’est pas possible au législateur de se séparer de la société, il en résulte qu'au sein de cette société l'institution révolutionnaire gagne sans cesse du terrain sur l'institution religieuse. La conciliation s’accomplit ainsi par une réduction indéfinie de l'autorité ecclésiastique et une prépondérance de plus en . plus grande de la raison sur la foi : pourquoi l’Église, au lieu de résister follement à l’action providentielle, ne chercherait-elle pas dans la concentration même de son élément, un équivalent de cette autorité qu’elle a perdue sans retour ?.… |
Ce coup d'œil rapide sur le mouvement des religions et sur la cause qui le détermine était indispensable à ma, défense : on va en juger à l'instant.