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seconde éminemment progressive : l’antagonisme ne peut manquer d'éclater entre elles, et nous arrivons à ce résultat : |
Tout progrès dans la Justice obtenu en dehors des prévisions du culte établi fait injure à ce culte; toute Église convaincue de retard dans la morale, au lieu de se justifier, accuse elle-même ses Advéran tie d’outrager la morale.
En sorte que la société se tone de fait partagée entre deux morales : la morale de sa tradition, qui est celle de son Église; et la morale de ses aspirations, qui est celle de sà raison.
Ceci est d'histoire universelle.
Anytus et Mélitus, d'excellents citoyens, quoi qu’on ai dit, de très honnêtes conservateurs, accusent Socrate de corrompre la religion et les mœurs ; les sadducéens, mosaistes purs, accusent les pharisiens d’offenser la loi par leurs nouveautés persanes, et quelles nouveautés! la croyance aux anges et l’immortalité de l’âme; les phari- . siens, à leur tour, se considérant comme devenus infaillibles par une possession de cinq cents ans, reprochent au Christ qu’il séduit et démoralise le peuple; les empereurs et leurs conseillers d'État accusent les chrétiens d’attenter, par leur superstition exécrable, le mot est de Tacite, aux constitutions de l’Empire, à la famille et à la propriété; les colléges de druides accusent Rome de pervertir les mœurs gauloises en établissant dans les Gaules les formules du droit et en prohibant les sacrifices humains; les Églises chrétiennes s’accusent entre elies done et d'impudicité; les Arabes nous fuient en Algérie, ils nous massacrent à Djeddah, à cause de nos institutions corruptrices; toute la chrétienté enfin s’unit aujourd'hui pour accuser Îes philosophes et les révolutionnaires de fouler aux pieds la morale autant que la religion.
\er :
Saisi par le ministère public d’un livre dans lequel la morale de la Révolution est élevée fort au dessus de celle de l’Église, le tribunal de police correctionnelle de la Seine ne pouvait échapper à cette loi. Voici son jugement :
# Le tribunal, attendu la connexité, joint les deux instances :
u En ce qui touche l’ouvrage intitulé de 4 J'ustice dans la Révolution et dans l'Eglise,
y Attendu qu’en toute matière, même en matière religieuse, chacun a le droit de librement exposer son opinion et de discuter celle d’autrui, mais à la condition de respecter les lois qui ont posé les bornes d’une controverse licite ; que c’est le droit et le devoir de la justice de sévir quand la discussion, sortant des limites d’une sage modération, revêt le caractère de la violence et dégénère en délit ;
s Attendu que Proudhon se reconnaît auteur d’un ouvrage intitulé de la Justice dans la Révolution et dans V Église, Nouveaux Principes de philosophie pratique, ouvrage qu’il reconnait avoir publié dans le courant de l’année 1858 ; ;
y Que dans l’evsemble de cet ouvrage, ek notamment aux pages 952, 358, 438 et 451 du tome 1e; 35, 59, 447 et 540 du tome 2°; 187, 969, 299, 316 et 320 du tome 3°, au cours de l’exposé de ses doctrines, qu’il qualifie lui-même d’antithéistes, et qui tendent, suivant son expression, à éliminer » Dieu comme inutile », Proudhon ne craint pas, en parlant du Christ, de l’appeler le » fils putatif de Dieu », représente la religion comme » remplissant une mission immorale », écrit qu'elle est établie » en dehors de la justice, dont elle ne possède pas la notion ; que son troupeau » se compose exclusivement de riches ; que v les pauvres la quittent parce qu’elle est pour eux une marâtre » ; qu’elle a dégradé l’homme et qu’elle corrompt les mœurs »;. qu’il reproche à l’Église a dabêtir la nation au lieu de l’instruire », de u dépraver le travailleur », de “ pratiquer le mercantilisme » de u faire argent de tout », et de s’enrichir » par la captation et l’escroquerie ” ; qu’il la compare à la femme adultère qui a perdu le sentiment de son immoralité v, lui dit » que son but, c’est à dire son paradis, est un brigandage et le dieu qu’elle sert le démon ”; qu’enfin il lui annonce ” qu'elle se fera jeter aux gémonies par l’indignation des sectes dissidentes # s
a Qu'il poursuit de ses sarcasmes outrageants les pratiques et les prières de l'Eglise, notamment l’oraison dominicale qui, d’après l’interprétation qu’il impute à l'Eglise de ses termes, + serait un tissu d'idées niaises, contradictoires, immorales même et impies, un incompréhensible galimatias v; qu’il soutient que l’Eglise, » en entreprenant de réformer les amours, à dénaturé l’institution du mariage, désolé les cœurs et enflammé la luxure » ; qu’il prétend » qu’elle n’a pas distingué le mariage du concubinage, étant prête à tout bénir, pourvu qu’on demande sa bénédiction ; qu’il ajoute que, depuis l'établissement du christianisme », l’adultère à perdu sa gravité et s’est multiplié ; qu’il affirme même que l’adultère, désigné par lui sous la dénomination la plus cynique, » est par l'Eglise devenu le corollaire du mariage, et qu'à ce titre il est d'institution catholique »; qu’enfin il représente les ministres du culte « comme accoutumés à l’espionnage, ayant pour métier de trahir, et devenus les ennemis du genre humain »; qu’il les signale comme étant la cause du désordre des ménages, » où ils apportent la désunion, l’adultère et l'inceste »; qu’il s'étend sur ce qu’il appelle » leur paillardise sacrilége », et termine en affirmant que » les hontes du césarisme ont été égalées par celles de la théocratie # :
n Attendu, qu'en même temps, à la page 447, Proudhon déclare inefficace la cérémonie solennelle du mariage civil », proclamant inutile l’intervention du magistrat au point de vue de la morale, et » en se demandant si la morale en amour, que n’ont pu définir et sau- » vegarder les mots de prostitution, de concubinage, de mariage, ne » serait pas mieux assurée, comme le préten lent les communistes, par » une liberté sans limites que par toutes les formalités légales; #
Attendu que ces.coupables propositions, présentées dans les termes les plus violents et les plus injurieux, .ont pour but et pour résultat de froisser de la façon la plus douloureuse les croyances religieuses dont la loi commande le respect; qu’en les produisant dans son livre, Proudhon à violé toutes les règles d’une controverse permise, et qu’il a, au premier chef, commis le délit d’'OUTRAGE À LA MORALE PUBLIQUE ET RELIGIEUSE, ”
Bi le Tribunal s’était borné à dire que, dans les passages signalés par lui, j'ai calomnié, j’ai injurié l'Église, une corporation respectable, reconnue par l’État; en lui im-
4r2 LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉGLISE.
putant faussement et de propos délibéré une méchante morale; que c’est là un délit d'autant plus grave que, si limputation était fondée, l’Église se trouverait, de fait, en état de félonie flagrante contre la Révolution, ce qui veut dire contre le pays et le gouvernement; si, dis-je, le tribunal avait vu dans mes paroles une diffamation, je comprendrais ses reproches et je me défendrais comme il conviendrait que je le fisse.
Mais quand il dit que c’est moi qui, par cette dénonciation de l’Église, ai outragé la morale publique et religieuse et tourné la religion en ridicule, je ne le comprends plus et je suis forcé de le rappeler, d’abord aux principes, puis aux textes formels de mon imprimé.
Les principes sont :
Que la société a dû, à plusieurs reprises, réformer sa religion, parce que sa religion était devenue immorale ;
Que si, en agissant de la sorte vis-à-vis de ses croyances les plus chères, la société a mis tantôt sa morale dans sa religion, tantôt sa religion dans sa morale, cependant elle n’a jamais confondu et identifié ces deux choses ;
Que la distinction est devenue surtout manifeste par la Révolution française, qui à créé une morale publique et privée, diamétralement opposée à l’ancienne morale ecclésiastique et même à toute espèce d'Église et de mysticisme:
Que si néanmoins le législateur de 1819 a cru devoir réunir dans le même texte la morale publique et la morale religieuse, il n’a fait en cela que suivre le préjugé général qui considère la perfection religieuse comme identique à ia perfection morale et répugne à l’idée d’une religion immorale;
Mais qu'il appartient au juge de rétablir la distinction, alors surtout qu'il s’agit d’un livre ayant précisément pour objet de mettre en parallèle la #orale religieuse et la morale publique.
Ceci posé, que devait faire la tribunal ?
Examiner, en premier lieu, jusqu’à quel point la différence alléguée par l’auteur du livre poursuivi était fondée ; puis, quelles conséquences il tirait de la contradiction, vraie ou fausse, des deux morales, soit pour les renverser et les outrager toutes deux, auquel cas il serait effectivement coupable d’outrage à la morale; soit pour élever l'une aux dépens de l’autre, auquel cas il ne saurait être coupable, selon la nature des textes, que d’ixjure ou diffamation envers les partisans de la morale réprouvée, puisqu’il répugne qu'une morale reconnue mauvaise soit outragée par le jugement qui la qualifie.
Quant à la religion, qu'on m'accuse également d’avoir outragée par ma Pétition au Sénat et tournée en dérision, elle se trouve exactement dans le cas de la morale, et les mêmes règles de jugement lui sont applicables.
D’après les principes de la théologie, la religion existe, elle nous à été révélée d’en haut pour servir d'appui à la morale, qui,selonles théologiens, nese peut passer de cette sanction supérieure. À cet égard, la spéculation théologique est allée si loin qu’au lieu de déduire simplement la morale de la connaissance de l’homme et de ses facultés, et de se servir ensuite de la religion pour faire respecter à l’homme les préceptes de la morale, elle a prétendu, au contraire, déduire celle-ci, en théorie et application, de la connaissance de Dieu et de ses attributs, en sorte que le droit et le devoir sont devenus chose révélée, partie intégrante de la théologie.
C’est ainsi que Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, à l'exemple des Pères, n’omettent jamais de rattacher leurs instructions à un dogme ; ils ne se seraient pas crus chrétiens, ils auraient craint de tomber dans l’immoralité, s’ils avaient admis un seul instant l'hypothèse d’une morale indépendante, pure de toute conception théologique. Et c’est
i4 LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉGLISE.
aussi pour cette raison que le cardinal Maury, dans son Essai sur l’éloquence de la chaire, place Massillon, malgré la perfection de son style, au dessous de ces trois sermonaires : la morale, observe le cardinal Maury, semblant chez Massillon relever davantage de la seule conscience et découler moins directement, moins nécessairement du dogme.
Telle est, au surplus, la tendance de toute religion. Là où se pose, d’abord comme simple auxiliaire, la pensée religieuse, elle tend bientôt à faire la morale à Son image : on peut s’en convaincre par l’exemple des religions de Brahma, de Bouddah, de Zoroastre, de Mahomet.
Cependant la conscience ne s’abdique pas pour cela. Elle aussi est révélatrice d’une morale : morale aturelle, parce qu'il est de lessence de tout être vivant de produire spontanément ses mœurs ; morale rationnelle, parce que dans ses déductions pratiques elle n’emploie d’autre instrument que la raison; morale surtout perfectible parce que la science du bien et du mal, comme toute autre science, est pour l’homme naturel le fruit de l'expérience.
Si donc il arrive, par le progrès du temps qui développe toute chose, que le morale naturelle et rationnelle paraisse supérieure à la morale religieuse et révélée, il faudra conclure : au point de vue de l’Église, qui tire tout de son dogme, que la religion est fausse, puisqu'elle induit l’homme à tentation; au point vue de la Révolution, qui tolère les cultes sans se préoccuper de leur vérité intrinsèque, que la religion est devenue une cause de dépravation. Sous tous ces aspects, la religion, surprise en erreur dogmatique de morale, ne peut pas être outragée par la critique qui démontre sa non-moralité; elle est tout simplement impure.
Appliquons ces principes :
Ài-je, en premier lieu, outragé la morale publique, cette
morale naturelle, raisonnable, que le progrès de la civili-
sation a développée parmi nous et que tout le monde reconnaît; morale dont l’avénement définitif est dû curtout, selon moi, à la Révolution?
En exposant cette morale, l’ai-Je corrompue, dénaturée, amoindrie, profanée ? L’ai-je tournée en ridicule, foulée aux Dies? Ai-je dit comme tant d’autres, croyants ou mécréants, qu’elle n’est rien, qu’elle n’oblige pas la conscience, etn'a d'autre valeur que celle qu’elle tire de l'appui des baïonnettes ? |
À cette question, la conscience de mes juges, aussi bien que celle de mes lecteurs, a répondu : Non, il n’y a pas, dans le livre de la Justice, d’outrage à la moral publique. Loïn de là, ce livre tout entier est une affirmation, une glorification de cette morale. On lui reprocherait plutôt du rigorisme que du relâchement.
Mais, dit-on, j'ai offensé la morale religieuse, en la soutenant inférieure, par son principe et par sa pratique, à la morale publique; j'ai offensé la religion, en faisant remonter à son dogme le principe de cette corruption.
À quoi je réponds, comme je l’ai fait déjà, qu’on n’outrage pas une morale fausse en la qualifiant fausse, puisque, la morale n’ayant de réalité que par sa pureté, ce
serait outrager un néant. Et j'ajoute qu’on n’outrage pas non plus une religion en l’accusant d’avoir produit une méchante morale; puisque la religion n’existant, de son propre aveu, que pour servir de caution à la morale, du moment qu'elle la pervertit, elle perd sa respectabilité; ce . n'est plus moi qui lui fais outrage, c’est elle-même qui révèle sa turpitude.
.. Je confesse que si, en discutant la religion et soumettant à l'analyse les dogmes de la foi, j'avais violé, comme le dit le Tribunal, toutes les règles d’une controverse permise; si, en dehors des qualifications que j'avais le droit d’expri-
mer, je m'étais livré, envers la religion , à l’invective, à l’injure, à la dérision, j'aurais mérité un juste blâme. Tant que la religion conserve son empire dans les consciences, quelque défectueuse que paraisse sa morale, quelque regrettable que soit son influence, elle a droit à des égards; c’est le respect même de l’humanité qui le commande. Mais, loin que j'aie à me reprocher d’avoir en cela manqué aux bienséances, je puis dire que jamais le christianisme, soumis à pareille attaque, n'avait été entouré d'autant de considération ; jamais peut-être 1l n’avait paru si grand, si sublime : sous ce rapport, je n’aurai besoin plus tard que de quelques citations pour faire disparaître jusqu’à l'ombre d’un reproche.
Toute la difficulté consiste donc à savoir si réellement, aujourd’hui comme en l’an premier de notre ère, la morale religieuse est tombée au dessous de la conscience ; si elle est contraire à la morale publique; si l’Église, si le christianisme, ont été définitivement dépassés par la Révolution.
Là est toute ma défense : pourquoi le tribunal n’a-t-il pas permis que je fisse cette preuve? Pourquoi a-t-il repoussé, avec une sorte d’obstination, la distinction des deux morales ?
Le tribunal, par l’organe de son président M. Berthelin, a soutenu que le législateur de 1819 ayant réuni sur le même substantif, la Moraze, les deux adjectifs, publique et religieuse, la question ne devait en aucun cas être scindée ; d’où il suivait que, les deux morales étant confondues, bien plus, rendues conjointement solidaires de l’honneur chrétien, l’accusé, qui, en fait, n’avait pu, par ses critiques, porter atteinte qu’à la considération de l'Eglise, se trouvait, grâce à la confusion admise en principe par le tribunal, convaincu d’outrage à la morale.
À Dieu ne plaise que j'accuse les premiers juges d’avoir
manqué de bon vouloir : c’est tout le contraire que j'ai éprouvé. Bien moins encore les accuseraï-je d’avoir manqué d'intelligence : 1l n’y avait qu’une voix autour de moi sur la prestesse d’esprit du président.
Mais c’est la première fois, j'ose le dire, que pareille cause était portée devant un tribunal ; la question est aussi vaste que neuve; l’idée d’une contradiction entre la religion et la morale semble tellement blasphématoire, monstrueuse, qu’elle en devient, pour ainsi dire, immorale: aucun législateur n’a osé seulement en exprimer l’hypothèse ; la raison publique à reculé devant ce problème. D'autre part, les articles de lois qui répriment l’outrage, l'injure, la diffamation, soit envers les corporations et les personnes , soit envers les institutions et les lois, sont nombreux, compliqués, confus ; rien de plus aisé, dans l’état où le préjugé religieux retient les intelligences, que de confondre tous ces délits; enfin, ainsi que je l’ai dit au commencement de ce mémoire, on redoutait de la part de la défense certains écarts de discussion qu’on était décidé à réprimer, et qu’à chaque mot on croyait voir poindre.
Et pourtant, il faut bien qu’on la subisse cette distinction terrible : c’est le droit de l’accusé de la produire; c’est le devoir du juge de l’entendre. Toute la logique humaine, toute la science des lois et la pratique judiciaire, reposent sur la faculté de distinguer et d'analyser : rien ne peut limiter sur ce terrain le droit de la défense. Supprimez cette faculté, vous faites la nuit dans l’entendement et dans la conscience; vous confondez l’innocent et le coupable, le bien et le mal; vous créez du même coup ce que vous voulez détruire, l’esprit de libertinage, l’immoralité.
Quand Dieu créa le monde, fit-il donc autre chose que distinguer le monde de sa substance infinie? Et quand il créa l’âme humaine, fit-il autre chose encore que distinguer une particule de son souffle tout-puissant, divine
particulam auræ? La théologie à bien osé distinguer dans l'essence divine trois hypostases, le Père, le Fils, l'Esprit : pourquoi ne distinguerions-nous pas dite notre conscience la morale de la religion? Jamais pensée plus haute,
plus vertueuse, plus féconde, ne sera conçue dans l'énténe
dement humain; et iÉpE il n’en aura de plus assurée, dût-elle aller jusqu'à nous mettre de plain-pied avec Dieu.
Je me résume et je dis :
Dans les passages signalés par le jugement, il n’y à pas, il ne peut pas y avoir d'outrage, ni à la morale publique, ni à la morale religieuse, et cela précisément parce que l’auteur, après les avoir distinguées et comparées, à pris énergiquement parti pour la première contre la seconde.
Il ne peut pas y avoir non plus d'outrage'à la religion, parce que la religion étant solidaire de sa propre morale, l'auteur, après avoir pris parti contre celle-ci, a dû prendre parti contre celle-là, à peine de tomber dans la contradiction et l'hypocrisie.
Commençons donc par établir la différence des deux
morales, différence qui fait le fonds et l’ensemble du livre :
nous viendrons ensuite aux passages qui ont servi de prétexte à la condamnation.
Le principe moral de l’Église peut s’énoncer en deux mots, devenus classiques : Droit divin.
Le principe moral de la Révolution, antithèse du premier, peut se rendre par le terme contraire : Droit Lumain.
On se demande comment, en morale, le divinet l'humain peuvent être antagoniques? Cela étonne, confond, paraît absurde. Peut-être cela vient-il de ce que nous n’avons pas
encore su comprendre la loi de Dieu : c’est l’opinion de |
ceux qui, affirmant la morale révolutionnaire et retenant
l’idée religieuse, parlent de régénérer le christianisme ou de lui substituer une autre religion. Pour moi, sans manquer au respect de la Divinité, dont la notion, immanente en nos âmes, est sans doute réservée à d’autres fins, je dis que toute religion, ayant nécessairement pour principe de subordonner le respect de l’homme au respect de Dieu, exclut par là même l’idée d’une morale parfaite, puisque la morale n’est autre chose que la constitution, en soi, de la dignité humaine. Or, point de dignité pour l’homme, si elle lui vient, en tout ou en partie, d'emprunt; partant point de Justice. |
Ainsi, 1° en ce qui touche les Personnes :
Dieu, selon l’Église, étant le sujet et l’auteur de toute Justice, le droit ayant sa source dans la conscience divine, l’homme n’a pas de droits par lui-même; il n’a que des devoirs ; il ne possède de droits que par une constitution d’en haut, qui prescrit à tous les hommes, en vue de Dieu, de se respecter les uns les autres.
De là ces systèmes mystiques de résignation à la vo- Tonté de Dieu, d’anéantissement en Dieu, de subordination à la Providence, etc.; systèmes qui tous, sacrifiant le droit de l’homme à la Justice de Dieu, produisent, à limitation du règne divin, le régime des castes et des distinctions sociales, et aboutissent à la négation de la morale même.
De là aussi l'esprit d’arbitraire qui règne dans les tribunaux que le droit divin inspire.
51 toute justice émane de Dieu, ou, comme l’ont dit vulgairement, du roi son représentant, il s’ensuit que le magistrat chargé d’appliquer la loi est au dessus et en dehors de la conscience publique ; il ne relève pas de la juridiction collective des citoyens; il n’est point soumis à leur contrôle ; ses jugements ne sont pas censés être l’expression de leur jugement ; ils sont l'expression de l’auto-
rité royale, divine. Aussi la procédure tend-elle à s’affranchir de toute règle ; toute garantie est enlevée aux accusés ; l'instruction, l'audience, deviennent secrètes ; la défis est circonscrite, tracée par l’accusation ; il lui est interdit de sortir du cercle dans lequel il a plu à celle-ci de l’enfermer ; elle ne peut, comme Job, que faire acte de pénitence, adorer la sagesse du juge et implorer sa miséricorde.
Le type à jamais abominé de cette constitution judiciaire, est la sainte Inquisition.
La Révolution, partant d’une idée contraire, arrive à des conséquences tout opposées.
L'homme, suivant elle, est le sujet même du droit: d’où cette conséquence immédiate, que, comme il était, de par sa religion, pécheur, serf, et justiciable, ce qui équivaut à dire punissable à merci, il est rendu, en vertu de son autonomie, libre, souverain, et justicier.
Mais l’homme, sujet du droit, n’est pas unique, comme le Dieu de la Religion. Aussi la Justice, immanente à tout individu, mais dépassant l’individualité, apparaît bientôt comme la conscience générale qui unit, identifie, soumet à sa juridiction tous les membres du corps social, communiers du même prorT. De là le devoir , expression qui ne signifie plus autre chose que la réciprocité même dela Justice.
De cette conception tout humaine du droit et du devoir résulte dans la pratique un système d'institutions politiques et sociales, inverse de celui qu'engendrait auparavant l’idée religieuse : égalité devant la loi, liberté de discussion, suffrage universel, etc. Et comme nous avons vu le droit divin se manifester surtout dans les formes de la justice, c’est aussi dans les institutions judiciaires que se manifeste avec le plus d'énergie le nouveau principe.
La justice émanant de la conscience universelle, le juge n’est plus censé être que l'organe par lequel elle s'exprime.
Toutes les précautions sont prises pour que son jugement soit, autant que possible, adéquat à ce que serait le jugement du pays, si, par hypothèse, le pays assistait aux débats, et que sans passion, sans autre intérêt que celui du droit, avec une pleine connaissance de la cause, il fût appelé à rendre son verdict (1).
On peut juger de la liberté d’une nation, de la sécurité des citoyens, de la moralité du gouvernement, par la manière dont s’y rend la justice : et comme, avec une justice telle que la veut la Révolution, tout despotisme, toute corruption est impossible, on peut dire que là où règne le despotisme, là où les libertés sont suspendues et sacrifiées, où les mœurs se corrompent, où la société est en décadence, les vrais coupables sont les magistrats.
Rien donc de plus opposé, de plus contradictoire, en ce qui touche le droit personnel, que l’Église et la Révolution. À ce premier point de vue, j'ai le droit de dire que la la morale religieuse et la morale publique ne se ressemblent pas. La démonstration de cette proposition occupe, dans mon livre, 148 pages : il valait certes la peine d’en faire mention à l’audience. Le tribunal n’a voulu entendre que la plainte de l’Église; et parce l’Église nie, aujourd’hui comme en 1789, Les droits de l’homme et du citoyen, je suis coupable d’outrage à la morale!
2° En ce qui touche l’économie sociale :
. Je citerai seulement un fait, la propriété.
(1) Ces précautions sont de deux sortes, svjectives et objectives.
: Parmi les premières, nous comprendrons : la liberté absolue de la défense, orale et écrite; la publicité des débats, la faculté de compte rendu par la presse, l’institution du jury, les degrés de juridiction, le contrôle de l’opinion. Parmi les secondes, on distingue : les formalités de la procédure et de l’instruction, l’observation attentive des lois de
la nature et de l'esprit, les règles d'interprétation. |
Dans le système religieux, la propriété a pour principe le droit divin, ainsi qu'on peut le voir, d’abord par la législation moïsiaque, puis par les He de l'Église primitive et de l’Église épiscopale, la première communiste, la seconde hiérarchique ou féodale.
À Rome, la propriété avait pour principe l’ysucapion ou prime-occupalion, c’est à dire un fait brut, étranger par luimême à la notion de droit, et qu'il s’agit de légitimer.
De nos jours, on a fait naître la propriété du travail, chose plus respectable que l’usucapion, mais qui, en dernière analyse, rentre dans l’usucapion, ainsi que le prouve le titre XX du Code civil, de la Prescription.
Or, que la jurisprudence s’en tienne à l’une ou à l’autre de ces hypothèses, et la propriété est compromise; elle reste un acte d’usurpation, ün produit du privilége et de la force. L’athée, qui ne reconnaît pas le droit divin ; l’hérétique, qui nie l'autorité de l'Église; le raisonneur, qui demande la raison du fait, et qui offre de rembourser ies frais du travail; le travailleur qui demande comment en travaillant il ne parvient pas à posséder; tous ces hommes peuvent nier, et ils nient sans réplique la FHPpoe qui n’est rien pour eux, n'existe pas.
Que dit, de son côté, la Révolution ?
Elle déclare la propriété un droit de l’homme : ceci demande explication.
Par elle-même, la propriété est une puissance d’égoïsme, qui pousse l’homme, s’il ne rencontre pas d’empêchement, à s'approprier tout ce qui l'entoure, hommes et choses, et à afrmer son domaine sur l’univers. Dans ces conditions, la propriété, faculté d'absorption sans limites, per fas cl nefas, reste un fait brut, produit de l’absolutisme humain, un acte de la force.
Mais l’homme doit respect à l’homme, en vertu de la définition du Droit humain : la tendance de Pierre à l’ap-
propriation est limitée par la tendance de Paul au même but; ces deux tendances se balancent l’une l’autre, et concluraient bientôt au nivellement des propriétés, si la nature et la liberté ne venaient sans cesse changer les conditions de l’équilibre. C’est cette conclusion égalitaire, dont le principe est dans le respect mutuel, qui fait de la propriété une chose légitime. L’usucapion devient ainsi un fait moral; la faculté illimitée de posséder et d’acquérir, sauf le respect de la justice, devient elle-même une force de production et une puissance d'ordre. Mais ôtez cette légitimation par le droit et par la tendance à l'égalité, et la propriété reste ce que l’a faite la nature, une manifestation de l’égoïsme, une usurpation pure, un vol.
Rien de plus différent encore que ces deux théories, dont l'exposition embrasse, dans le livre de la Justice, 164 pages. Chose étrange! Les propriétaires, étourdis par le bruit de 1848, appellent la religion à leur aide, le droit divin! Ils ne voient pas que hors de la Révolution, la propriété de- “enant immorale, ils sont perdus.
3° En ce qui touche l’ordre politique :
Je n’ai pas besoin de rappeler que dans toutes les s0ciétés antiques, constituées sur la religion, l’État a pour base le droit divin. Le droit divin à été le principe du gouvernement en France jusqu’en 1789.
Assurément le droit divin est meilleur que le droit de la force. Mais le droit divin suppose la foi ; dès que la foi est ébranlée, ou seulement dès qu’il y a doute sur la fidélité de l'interprète, le droit, par suite l'État, est en péril. Inutile du reste que je m'étende sur les inconvénients du droit divin, devenu, quant à ce qui est de l’ordre politique, synonyme de Gouvernement absolu.
La Révolution nie cette apothéose du pouvoir; elle récuse toute autorité antérieure et supérieure à l’homme même. C'est ce que ne cesse de lui reprocher l'Église,
uand elle dit, non sans raison, que la Révolution, c’est l'anarchie.
Comment donc, sur cette anarchie dogmatique, va se fonder l’ordre ?
M. le procureur impérial n’oserait se dire partisan du droit divin : il mentirait à son institution, et serait ennemi de l’empereur. Or, si M. le procureur impérial n’est point partisan du droit divin en politique, me dirait-il, lui qui m'accuse d’outrage à la morale, sur quoi se fonde notre moralité politique ? Toute sujétion de l’homme à l’homme emporte une idée de dégradation : comment l’obéissance au magistrat deviendra-t-elle, pour l’homme libre, non seulement an devoir, maïs un honneur? Comment, en vertu de.cette obéissance, le citoyen est-il plus que l’homme?
C’est que la Révolution à conçu le pouvoir social de la même manière qu'elle à conçu la propriété. A ses yeux, le pouvoir est une force sui generis, comme la faculté d’acquérir ; force inhérente à la collectivité à peu près comme la propriété est inhérente à l’individu; force brute par elle-même et fatale, mais qui devient hautement morale, conséquemment respectable, par la réciprocité de droit qui unit entre eux les membres du corps politique.
De même, en effet, que les membres de la collectivité contribuent tous, par le rapport de leur activité, à la production de cette force supérieure, qui fait la vie et la richesse de la société; de même, ils en doivent être tous, par la réciprocité de leurs droits, directeurs et bénéficiaires. Et comme toute justice émane de leur commune conscience, ainsi toute loi de l’État émane de leur commune volonté.
De là ces termes de Constitution politique, de Pacte social, de Balance des pouvoirs, de Pondération, d'Élec-. tion, etc., par lesquels s'exprime, d’une manière bien imparfaite encore, la participation de chaque citoyen à la. production, à la direction et au bénéfice du pouvoir public.
Toujours donc le droit humain, le respect de l’homme, pris pour principe de la morale politique et économique, à l'encontre de l’Église qui, partant invariablement du droit divin, arrive partout à des conséquences que rejette la conscience humaine, la Révolution.
Le gouvernement est illégitime et immoral, selon l'Église, s’il ne vient de Dieu, c’est à dire, s’il n’est absolu. Au contraire, selon la Révolution, le gouvernement est immoral et illégitime, s’il ne dérive du consentement populaire; et il sera d'autant plus moral, légal et juste, que par une balance plus exacte des pouvoirs et des droits, chaque citoyen aura une part plus équitable à la direction. N'est-il pas clair qu'ici l'Église et la Révolution s’anathématisent réciproquement? L'auteur du livre de la Justice a consacré 156 pages à l'exposition de cet antagonisme : il en eût fallu quatre fois autant. Là, comme partout, il y avait matière pour le tribunal à reconnaître une atténuation de délit : pourquoi le jugement n’en parle-t-il pas?
4° En ce qui concerne le Travail :
T1 est curieux de voir comment, chez tous les peuples, la fantaisie religieuse, en poussant l'esprit à la contemplation inerte et passive de lui-même, aboutit constamment à l'horreur du travail, par suite à la condamnation du travailleur. Telle est l’origine du parasitisme conventuel, qui n’a pas encore cessé d’iniester l’orient et l'occident.
L'homme qui, par principe de spiritualité, s’est accoufamé à distinguer, comme deux substances d’origine et de destination différentes, son âme et son corps; qui, donnant tout à la premiere, c’est à dire à la fantaisie, s’affranchit, autant qu'il est en lui, des préoccupations corporelles, cet homme-là en vient bientôt, en raison de son inutilité même, à se considérer comme une nature d'élite, et à regarder les gens de travail et d'industrie comme des sujets prédestinés à le servir.
Le spiritualiste croit que, la matière ne pouvant par elle-même rien donner à l'esprit, la raison chez l’homme est le fruit, non de l'expérience sensible, maïs d’une communication surnaturelle. Il croit que c’est un Verbe ou Logos divin qui à primitivement allumé en nous le flambeau de l’idée; et, comme il n’y a rien de meilleur pour l’homme que la raison, la pensée, l’idée, il conclut que c'est servir l’idée que de la débarrasser des suggestions empiriques, des distractions de la vie matérielle et des tribulations du travail. |
. De là, à diviser la société en deux castes : l’une qui vaque à la contemplation, l’autre au travail, la première souveraine, la seconde serve, il n’y a qu’un pas.
Plus de 600 ans avant J.-C., Lao-tseu, sage chinois, conelut, en vertu de sa métaphysique idéaliste, à la non-activité. Il fonde une secte dont la maxime suprême est que tout est vanité, hormis de ne rien faire. Quel beau texte d’édification |
Bien avant Lao-tseu, Bouddha, le grand réformateur de la religion brahmanique, enseigne la doctrine du sirvané, c’est à dire de l’anéantissement et de l’immobilisme ab- solus. Les moines bouddhistes remplissent l’orient ; comme … Jes nôtres, ils ont su appuyer leur jar niente du prétexte de religion, et le consolider par l’accaparement des terres ct des capitaux. Partout où ils s’établissent, le sol est converti en bien d'église; le colon perd son indépendance; il n’y a pas de plus grande cause de misère. Qu’ont-ils trouvé cependant dans leur contemplation dévote? Rien : le moine bouddhiste est l'idéal de la stupidité.
Tout le monde a entendu parler des solitaires du mont Athos, qui passaient la Journée à regarder leur nombril. Qu'étaient ces solitaires ? Des âmes abîmées en Dieu, qui, le menton sur la poitrine, jouissaient de la lumière incréée et de toutes les clartés du Thabor. Cette belle con-
templation n’empêcha pas les Turcs de prendre Constantinople ; et il faudra autre chose aussi pour les en faire déguerpir. |
Que sont les fakirs, les derviches, les ermites, les stylites, tous ces fous, faisant métier de consacrer leur vie à la méditation et à la prière? Des âmes sans corps, ce qui est exactement la même chose que des corps sans âme, le dernier degré fps ete auquel un être humain puisse descendre.
Et ne voyons-nous pas nos spiritualistes contemporains, ceux-là mêmes qni prétendent que le christianisme à fait. son temps, qu'il est mort, apparemment parce quil n’a plus assez de vertu pour faire adorer ses moines, conclure à leur tour contre le travail, le représenter comme le sceau de la prévarication originelle, l'obstacle à la vie contemplative, et demander une rénovation religieuse qui mette de plus belle les hommes d’exécution au service des hommes de méditation, les producteurs à la merci des fainéants ?
La Révolution coupe court à ces folies : elle nous enseigne que l’homme est à lui-même son verbe, son révélateur; que sa réflexion est le reflet de sa spontanéité industrieuse ; que travailler et prier, c’est à dire apprendre, c’est tout un pour lui; en sorte que le véritable savant, l’homme noble et saint par excellence, c’est le travailleur.
Le travailleur, chez les anciens, écrasé par une superstition soi-disant spiritualiste, ne pouvait revendiquer, au nom du droit, sa part légitime dans les bénéfices de l’exploitation agricole-industrielle. [1 le peut maintenant, grâce au droit fondé par la Révolution, grâce à cette philosonhie naturelle, dont les méthodes certaines ont trouvé le secret de soumettre à une commune mesure le terrassier et l’homme de génie. Aux institutions de la Charité dont
le catholicisme fait gloire, et qui, chez tous les peuples, ont leur corollaire dans les couvents, la Révolution oppose le DROIT DU TRAVAIL.
Ce que je viens de résumer en deux pages, je lai développé, dans le livre de La Justice, en 130 : le tribunal n’y a vu qu'une excitation des citoyens à la haine les uns des autres. Le monde moinant lui en sera fort obligé.
5° En ce qui touche la Famille :
Dans la donnée religieuse, le mariage est d'institution divine; je veux dire par là que sa raison d’être, supérieure à l’essence de l'humanité, est dans la prescription que Dieu en à faite; son authenticité par conséquent et sa moralité, dans la bénédiction du prêtre.
Mais une bénédiction reçue n’a par elle-même aucune vertu déterminante : c’est tout simplement un acte de foi. Qu'est-ce qui distingue, aux yeux du chrétien, le mariage du concubinat ? Rien autre chose que le sacrement donné par l’Église, c’est à dire une opinion, un mythe. Aussi la théologie n’a-t-elle jimais compris l’essence du mariage : elle n’y voit, tantôt qu'un contrat civil, c’est à dire un marché ; tantôt qu’un fait naturel, moyen de reproduction pour l'espèce, remède à la fornication pour les personnes, le tout sanctifié par la bénédiction curiale.
L’impuissance où est l'Église de distinguer le mariage du concubinat et de la fornication ressort de ce fait qu’elle bénit volontiers les mariages clandestins, n’admettant pas, en principe, que le sacrement de Dieu ait besoin d'aucune sanction sociale.
Ici encore la Révolution nous donne de tout autres idées.
De même qu’elle n’admet pas d’existences personnelles hors de la société, de droits et de devoirs hors de la Justice universelle et du respect réciproque, de même elle ne conçoit pas l’union normale de l’homme et de la femme,
NReeS 4
êtres moraux et sociables, en dehors de la famille et de la cité. La sanction des familles et du magistrat est donc requise pour la formation du lien conjugal : hors de cette sanction nécessaire, il n’y a que clandestinité, c’est à dire, concubinat , fornication, prostitution, en un mot, impureté.
Et pourquoi faut-il que la société intervienne, d’une manière si directe, dans l’union conjugale ? Quel intérêt Ba tif y at-elle ? |
C’est que la société vit surtout de justice, et que le mariage, si l’on approfondit Les qualités respectives des sexes et le jeu de leurs rapports, apparaît comme l'organe producteur et conservateur, non seulement de l’espèce, mais de la justice, du sens moral même.
Voilà pourquoi le mariage est un pacte formé tout à la fois au for intérieur et au for extérieur : au for intérieur, par l’amour ; au for extérieur, par le respect mutuel que les parties se doivent, et par celui qu’elles doivent à leurs familles et à la société ; respect si puissant, si voisin de l’idéal, qu'il suffirait à lui seul pour produire l’amour là où l'amour n’existerait point, comme il suffit à le diriger et même à lui imposer silence, là où il est distrait de son objet légitime.
C’est par le mariage, enfin, que la femme, ne à l’homme par sa constitution 4 fatalement sa proie, devient sa digne compagne et son égale : égale, dis-je, pour toutes les choses qui relèvent directement de la justice ; soumise seulement pour celles où l’action des forces naturelles offre à la famille, à la cité, une résistance à vaincre, une victoire à obtenir.
Le mariage donc, par son principe et sa destination, étant l'organe même du droit humain, la négation vivante du droit divin, est en contradiction formelle avec la théologie et l'Église; il ne subsiste, il n’a de puissance et de
dignité qu'autant qu'il s’en éloigne; avec elles, il retombe fatalement sous la loi de l’amour idolâtre et passionnel, il dévie de la justice et redevient un concubinat. Nulle part, l'opposition entre la morale publique ou civile et la morale religieuse ou ecclésiastique ne se manifeste avec plus de force que dans le mariage; jamais aussi la famille n'avait été aussi complétement analysée et mieux défendue que dans le livre de la J'uslice : Yasciné par sa religion, le tribunal n’a vu dans les 306 pages consacrées à cet important sujet, qu’un perpétuel outrage à la morale. 6° En ce qui touche l’#ducation, les Zdées, la Liberté, lo Progrès, ensemble 590 pages, l’auteur du tie de la Justice s’est livré à la même investigation, et partout il est arrivé au même résultat.
Ce résultat, vraiment prodigieux et d’une apparence paradoxale, c’est en dix lignes :
Que la notion de justice, considérée dans son principe, n’est pas la même dans l'Église et dans la Révolution;
Que plus on poursuit de part et d'autre la déduction du principe, plus on voit les deux doctrines se séparer dans leurs conséquences:
Et comme la conscience humaïne n'hésite jamais sur le bien et le mal lorsqu'ils lui sont simultanément présentés, la conclusion est que la morale chrétienne se trouvant à son tour en arrière du mouvement juridique et insuffisante à la direction de la société, la société et l'Église vont en sens contraire l’une de l’autre, et l’homme semble tourner le dos à Dieu.
7° En vain l’on se récrie, et l’on se demandé comment la notion de Dieu, adéquate à celle de souveraine justice, de souveraine perfection, de souverain bien, peut être en contradiction avec le progrès de l'humanité. L'auteur des L'tudes sur la Justice répond que cette contradiction ne vient pas de l’Essence divine, de quelque manière qu'elle
soit conçue, puisque rien de ce qui existe ne peut être mauvais en soi; elle vient de la considération préalable que nous faisons de cette Essence, dans des choses où la raison nous prescrit de nous considérer avant tout nousmêmes.
Et ce n’est pas, ajoute l'écrivain , offenser la Divinité que d’en décliner aïnsi la ion c'est montrer sa grandeur dans la perfection de ses œuvres, qui, considérées du point de vue élevé de la justice, doivent trouver toutes en elles-mêmes leur raison suffisante et leur sanction.
L'homme se rend indigne de son Créateur, il l’offense, quand, pour pratiquer le bien, il à besoin de se rappeler Re à chaque pas une justice supérieure et vengeresse; quand, pour soutenir les coups de l’adversité, il lui faut faire appel aux compensations d’une autre vie. Tel n’est point le véritable héros : pour lui, justice et félicité, iniquité et misère, sont synonymes. La vraie religion de Dieu, autant que le soin de sa propre dignité, lui défendent de rien chercher au delà.
C’est parce que nous attendons une justice à venir, que nous sommes s1 longtemps à la réaliser sur la terre, et que nous faiblissons en face des tyrans;
C’est parce que nous comptons toujours sur des biens ultérieurs, que nous sommes misérables ici bas ;
C’est parce que nous nous faisons, pour cette vie et pour l’autre, une fausse idée de la béatitude, que nous dédaignons la félicité véritable qui nous viens de la justice, et que nous succombons aux coups de l’iniquité et aux vaines tribulations de la nature.
Lequel vaut mieux, au point de vue de la morale pratique et de la glorification de l'Être suprême, des rêves de dc, foi et de ses amollissantes espérances, ou de cet afhéisme énergique, puisqu'on veut à toute force que nous soyons athée ?..,
Lo he
{a LA JUSTICE POURSUIVIE pAR L'ÉGLISE.
La théorie de la sanction morale, présentée seulement par fragments, contient, dans le livre de la Justice, 122 pages : elle forme la conclusion de ce long ouvrage, dont la pensée fondamentale, unique, consiste à démontrer, article par article, en théorie et en application, la différence qui existe entre ces deux choses, que le législateur de 1819 à bénévolement unies, la morale publique et là morale religieuse. Près de 1,700 pages ont ainsi été écrites pour établir cette différence. Le tribunal, ayant à prononcer sur la culpabilité de l’auteur, accusé d’outrage envers la morale publique et religieuse, se devait à luimême d'en faire état : mais son parti était pris; rien n’a pu le détourner de la route qu'il $’était tracée. Nous allons voir à présent, par l'examen des passages, si sa judiciaire a été heureuse.
$ IT. — Z'ramen des passages incriminés.
Toute ma défense peut se ramener à un syllogisme.
Majeure. La religion et la morale, bien qu’elles apparaissent fréquemment unies, ne sont cependant pas identiques ; elles diffèrent essentiellement, et peuvent même, par cette diversité de leur nature, se trouver en état de complet antagonisme. L'histoire entière des religions et du développement moral de l’humanité le démontre.
De là résulte, en premier lieu, que la morale donnée par la religion n’est pas la même chose que la morale donnée par la conscience pure; qu’ensuite, par l’effet de l’immobilisme qui est le propre du dogme, la première est toujours, et de plus en plus, en arrière de la seconde; qu’enfin
il vient un jour où la religion doit se reconstituer de fond en comble sur les données de la morale, ou s’effacer devant.
cllo,
Dans tout ce qui précède, j'ai eu pour but d'établir cette proposition, et j'espère l'avoir fait à la satisfaction du lecteur.
Mineure. En vertu de cette distinction fondamentale, celui qui, comparant la morale religieuse à la morale publique et mesurant la distance qui les sépare, trouve que l’incompatibilité est arrivée à son comble, et le dit; celui-là pourrait bien, par sa critique, se rendre coupable d’injure ou de diffamation, soit envers les personnes attachées de bonne foi à leur religion, qui croient y trouver des ga-
ranties pour leur vertu, et qu'il accuserait d’hypocrisie,
soit envers l’Église, organe de la religion et ministre du culte, quil accuserait de corrompre de propos délibéré les mœurs publiques : il ne peut pas être coupable d’outrage à la morale, pour avoir, au nom de la morale publique, qualifié, comme elle le méritait, la soi-disant morale religieuse.
Conclusion. Comme je n’ai fait qu'exprimer cette distinction et en tirer les conséquences, sans faire remonter le blâme aux corporations ni aux personnes , Je ne suis pas coupable.
C’est ce dont la cour va présentement juger.
Premier passage; tome I°', page 258 :
Après avoir rappelé les principes de l’Église sur la possession de la terre et la distribution des richesses , cité ses acquisitions, ses opérations, ses petites industries, son trafic, dont je produis de nombreux et authentiques exemples, et que je soutiens être inconciliables avec le ministère sacerdotal, je.continue :
… Me direz-vous, monseigneur, par quelle direction d’intention vous justifiez votre pratique quotidienne ?
Quoi! voici une corporation répandue sur toute la surface de l’em-
pire, disposant de ressources inconnues, marchant comme un soul | 15
1er 0 D'E on Ve
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homme, et pour laquelle il n’est pas de secrets; cette corporation est payée pour une fonction, qui lui a été dévolue sans partage, et elle en exerce clandestinement une autre, qui paralyse la nation, qui la dépouille et la met en vasselage! Au point de vue de la constitution spirituelle de l’Éczrss, qui a reçu, avec les clefs du ciel, le pouvoir de lier et de délier, c’est à dire de définir ce qui est bien et ce qui est mal, pas de doute que cette invasion sournoise du clergé dans le domaine séculier ne vous semble une œuvre sainte et glorieuse. Mais au point de vue de la conscience universelle, une pareille conduite est déloyale. Et puisque la fin ne saurait être séparée du moyen, que les deux forment un tout connexe et solidaire, comment voulez-vous que moi, qui ne suis d'autre guide que la Raiïson, sans mélange de révélation aucune, je ne dise pas que votre fin, c’est à dire votre Paradis, est un brigandage, et le Dieu que vous servez le démon,
Tel est le premier passage relevé par l'accusation, et cité par le tribunal comme ouérageant la morale publique ei religieuse, | |
Assurément il appartient aux tribunaux de qualifier les écrits comme les faits ; mais ce qui ne leur appartient pas, c'est de les qualifier arbitrairement, contre le sens formel des paroles.
. Quiest attaqué dans ce passage? L'Æylise, peut-être la
corporation religieuse, la constitution sacerdotale, que j'accuse de suivre, sans le savoir, une morale fausse; de cumuler, en vertu de cette morale, avec les fonctions spirituelles qui lui sont dévolues sans partage, des entreprises temporelles dont les prêtres doivent être exclus, et, au moyen de ce cumul, de se livrer à un accaparement de richesses mobilières et immobilières, dans le but, non pas, qu'om m'entende bien, de pourvoir aux jouissances du clergé, je n’accuse pas la vie privée de messieurs les ecclésiastiques, mais d'opérer une révolution dans l’économie sociale actuelle, en autres termes, un retour à l’ancien régime,
‘ dv: ÿ à "os . ’
L'Éplise seule, c'est à dire la morale religieuse, est ici en cause : qu'on m'accuse donc, si l’on veut, d’avoir attaqué l’Église; loin que je m’y oppose, je le demande.
Ai-je imputé à l’Église des faits faux ? L'ai-je calomniée, en lui prêtant des projets de contre-révolution qui n’existent que dans ma cervelle? Dans ce cas, je tombe sous le coup de l’art. 13 de la loi du 17 mai 1819, $ 1°, qui dit:
Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur et à la considération de la personne ou du corps auquel il est imputé, est une diffamation.
Alors, comme il s’agit d’imputations contre un corps ayant un caractère public, et comme il y a eu de ma part dénonciation au Sénat, je demanderaï, aux termes de l’article 25 de la même loi, que le ministère public informe et poursulve.
Mais qu’on ne me parle pas d’outrage à la morale : la morale, c'est moi qui la défends, c’est moi qui la venge; et c’est l'Église qui, la corrompant, fait de son propre paradis un brigandage, et de la Divinité qu'elle adore le démon. ù
Que si la diffamation envers l'Église n’existe pas plus que l’outrage à la morale, trouvera-t-on du moins, comme le prétend le tribunal, que j'ai dépassé, dans ma controverse, les limites d'une sage modération, et que ma phrase est injurieuse? Dans ce cas encore on peut m’accuser d’injure, délit prévu par l’art. 13 de la loi du 17 mai 1819, $ 2 :
Toute expression outrageante, terme de mépris ou invective, qui ne renferme l’imputation d'aucun fait, est une injure.
Et de nouveau je me défendrai sur ce chef, en faisant voir que le controversiste qui qualifie une méchante morale, un dogme impié, comme il arrive chaque jour à la
Congrégation du saïnt-office, et £hez nous au ministère public, quelque sévère que soit la qualification , n’injurie personne.
Telle est ma réponse, aussi ferme que catégorique, sur ce premier passage; et elle sera la même pour tous les autres. Car, je puis le dire, le système de l’accusation, malgré la multitude des délits qu’elle m’impute, est invariable. On me reproche ostensiblement des délits imaginaires, des délits dont il est impossible de trouver dans mon livre le corps ni le prétexte, tandis qu’au fond je suis puni pour un autre qu'on n’articule point, que personne ne dénonce, qu'on n’oserait peut-être pas exprimer. Je demande que l’accusation soit aussi franche que la défense, qu’elle dise ce qu’elle veut, sans tergiversation ni allégorie; sinon je me déclare calomnié, et je proteste.
Mais, toute impatience de ma part serait ici déplacée. Nos magistrats, l'honorable président M. Berthelin me l’a très bien fait sentir, ne sont animés d'aucune malveillance ; aussi libres penseurs que moi-même, ils ne croient guère à l'autorité de l'Église; seulement ils sont effrayés de l’ascendant de la Révolution. Entre-temps, les habitudes de leur éducation, les traditions de leur foi éteinte, les vieux rapports du palais avec l’Église, reprennent le dessus ; la religion, pour eux, est le principe, la sanction, la quintessence, la poésie de IE morale ; l'Évangile, le code suprême de la morale; l’Église, le ministre par excellence de la morale. Discuter la religion, suspecter l'Évangile, censurer l’Église, à leur jugement, c’est outrager la morale même. En cela ils sont l’expression de la conscience telie que l'Église avant la Révolution l'avait faite. De même que limmoralité dévote, celle de Tartuffe par exemple, cause d'autant plus d'horreur qu’elle paraît jurer davantage avec la religion ; de même l’incrédulité du philosophe scandalise d'autant plus qu’elle prétend s’allier
à des mœurs parfaites. Dans vingt-cinq ans, cette étrange préoccupation fera sourire; aujourd’hui elle est presque invincible.
Deuxième passage; tome [*, page 358 :
Le parallèle entre la doctrine économique de l'Église et celle de la Révolution terminé, je finis par ces mots :
C’est le malheur de sa destinée qui pousse l’homme à accuser sa religion et son Dieu. Ne voyez-vous pas en ce moment que votre troupeau se compose exclusivement de riches, et que ceux qui vous quittent sont les pauvres ? Celu se perd, me répondit un jour un paysan que j'avais connu fort assidu dans sa jeunesse aux offices de l’Église, et à qui je témoignais ma surprise de son indévotion. Oui, cela se perd, et beaucoup plus vite, je le crains, qu’il ne faudrait pour le bonheur de notre malheureuse nation. O sainte Eglise catholique, apostolique, romaine et gallicane, Eglise dans laquelle j’ai été élevé, et qui as reçu mon premier serment! c’est toi qui m’as fait perdre la foi et la confiance. Pourquoi, au lieu d’une mère, n’ai-je trouvé en toi qu’une marâtre? Pourquoi, épouse du Christ, le rédempteur des prolétaires, as-tu fait alHance avec les ennemis du Christ, exploiteurs, per fus et nefas, du prolétariat! Comment es-tu devenue adultère, si tant est que tu aies jamais été légitime ?
Où donc est l’outrage à la morale?
Il déplaît au tribunal que je dise que l’Église, par les conséquences où l’entraîne sa théorie économique, perd la confiance des pauvres, et que son troupeau se compose exclusivement de riches ; il lui déplaît que je l’appelle adultère! Soit : ce peut être une atteinte à la considération de l'Église, ce n’est pas un outrage à la morale. Qu’on m’accuse donc encore une fois d’avoir, par ce passage qui n’est pas sans un certain retour de tnidrèneé. offensé l'Église ma première mère spirituelle ; et je me dd “d’abord eninsistant sur les faits, dont je possède des liasses; puis en disant que tout mon désir, exprimé quelques lignes
plus haut, page 357, est de voir l'Église revenir aux vérités que sa théologie lui a fait connaître; qu'à cette condition elle sera toujours reine; que le cœur des peuples demeurera avec elle; qu'il n’y aura plus #2 héréliques ni athées. Quoi! c'est lorsque je pleure sur l'Église, comme autrefois Jésus-Christ pleura sur Jérusalem; lorsque je la rappelle à la Justice et l’exhorte à se convertir, c’est alors
que non content de m’accuser, x petto, d’offenser l’Église,
on me reproche, x. foro, d’outrager la morale ?.. — Juste-
ment, me dit-on, et c’est Ià le mot de l'énigme, l'Église,
dépositaire de divins oracles, ne peut être rappelée à résipiscence sans que le système entier de la foi soit ébranlé, sans que la morale soit en péril; car il est écrit : Zes portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle! À cet argument, tiré de la nécessité sociale et de l’indéfectibilité de la religion, je n’aurais rien à répondre si nous étions en 1788; après 1789, il est défendu au ministère public de le produire,.
Troisième passage; tome I, page 438 :
Après avoir exposé la théorie de l’Église en matière de gouvernement, et raconté, d’après les autorités les plus considérables et les faits les plus authentiques, sa pratique, je conclus :
O prêtres! ne pourrez-vous jamais jeter les yeux sur vous-mêmes, descendre dans vos consciences, et là, dans le silence de votre religion, faire l’examen de votre foi ?
Vous êtes hommes aussi : et je n’en fais aucun doute, car je n’accuse ni vos intentions ni votre vie, bon nombre parmi vous sont gens d’honneur et de vertu. C’est donc à ce qu’il y a de meilleur en vous que je fais appel. Considérez dans quelle épouvantable situation vous place votre dogme. Sous le couvert d’an Evangile de paix, de fraternité et d'amour, vous êtes, pour l’asservissement des peuples, élevés à la chaîne, accoutumés à l’espionnage, et votre métier est de trahir,
Cela n’est pas dans vos cœurs, non plus que dans votre bréviaire ; mais cela éclate tout au long de votre histoire, et résulte invincible- . ment de votre théologie. Ce qu’il y a en vous d’honnête, de généreux, de saint, n’est qu’un moyen de succès de plus pour votre immorale mission, eb «’est par principe de conscience qu’en pensant sauver les âmes, vous vous êtes faits les ennemis du genre humain. Vous ressemblez à la femme adultère dont il est parlé au livre des Proverbes, et qui à perdu jusqu’au sentiment de son impudicité. » Elle a mangé, » dit le Sage, sous le voile d’une métaphore à faire trembler Juvénal ; « elle s’est rincé la bouche, et puis elle dit : je n’ai rien fait! Que comedit, el tergens os suum dicit : Non sum operata malum. x
S1 l'accusation avait eu la conscience de sa propre pensée, si l’idée d’une religion incorruptible, d’une Église sans tache, palladium de la morale, n'avait troublé sa judiclaire, et qu'elle m'eût accusé d’offenser, par cette exhortation finale, le corps entier du clergé, je répondrais que tout au contraire j'ai fait preuve, par ce passage même, d’une immense charité envers le clergé. Suis-je donc le premier qui dénonce les doctrines politiques de l’Église, l'esprit de ses séminaires, la police secrète de ses évêques, les dénonciations au tribunal de la pénitence, l'arbitraire dans la distribution des bénéfices, la servitude du clergé inférieur, l'absence de compte rendu dans l’administration, etc., etc.? Et quand, malgré cette triste notoriété, je fais appel à la conscience du prêtre, quand je le conjure, par sa propre vertu, de revenir là où une loi plus haute que la sienne entraîne les multitudes, peut-on dire que J'excite à la haïne et au mépris du prêtre?
Mais me reprocher, à propos de ce même passage, d’outrager la morale! En vérité, c’est à faire tinter les oreilles.
Quatrième passage; tome I, pages 451 et 452.
La quatrième éude, de laquelle ce passage, ainsi que
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le précédent, est tiré, a pour objet l’État, l’ordre politique. La théorie politique de l’Église, déduite de la théo-
logie, exposée ; la pratique gouvernementale racontée, restait à montrer l'influence funeste de cette pratique, de cette théorie, sur les mœurs publiques. Après Je nombreux exemples, arrivant à la question du mariage, je rap-
pelle qu’en Italie, pays placé sous la domination directe de l'Église, les mariages mixtes sont illégitimes, et qu’en France il ne tient pas au clergé que les mariages contractés seulement au civil ne soient déclarés xuls, les femmes coquettes, et les enfants Üdtards. C'est contre cette exorbitance, que je ne crains pas d'appeler immorale, de l’autorité ecclésiastique, que je m'’élève :
Mais qui donc êtes-vous, milice du Christ, pour consacrer mon matriage! Qu’y a-t-il de commun entre la société conjugale et votre … célibat? Qu’ai-je besoin pour devenir le compagnon, le soutien, le conseil d’une femme et de ses enfants, de votre bénédiction et de votre foi! LE CONTRAT DE MARIAGE EST LE CONTRAT SOCIAL PAR EXCELLENCE : qu’y faut-il de plus que la sanction de la famille et de la société? Vous voulez confesser ma femme : c’est assez pour que je la chasse comme infidèle; catéchiser mes enfants : c’est assez pour que je refuse de les reconnaître. Quand la politique, la concorde, l'hygiène elle-même, commandent de croiser les langues, les idées, les génies, les cultes, aussi bien que les races, vous, dans un intérêt d'Église, vous prétendez l'empêcher! Arrière! Toute intervention d’autorité entre l’époux et l'épouse, entre le père de famille et les enfants, est une dissolution. Ce que la justice domestique a joint, vous ne le séparerez pas. Suspension de la dignité conjugale pour. cause de religion, suspension de la morale
: L’apostrophe est rude, je n’en disconviens pas : mais comment est-il possible d’y trouver un délit?
Ce n’est pas un délit d’outrage à la morale : puisqu’au
contraire c’est moi qui accuse la milice du Christ, par ses
HITS
absurdes déclarations d’illégitimité et de nullité en fait de mariage, de suspendre la morale. |
Ce n’est pas non plus un délit de diffamation envers l'Église : puisque l’Église se félicite, s’honore justement de ce que je lui reproche, d'empêcher les mariages mixtes, et de déclarer nuls les mariages contractés seulement au
Ce n’est pas même un délit d’ixjure, puisque toute la vivacité de l’apostrophe consiste dans l’antithèse entre la morale matrimoniale de l'Église et la morale matrimoniale de la Révolution, et qu'il n’y à pas un mot qui soit pour le clergé.
Qu’a donc vu l’accusation dans ce passage, et que prétend-elle? Chose triste à dire : préoccupée de l’idée, si longtemps dominante, et dans laquelle tant de citoyens sont élevés tous les jours, qu’il n’y à pas de morale hors de l'Église, pas de mariage hors du sacrement, l’accusation à cru voir dans mes paroles une réprobation du mariage. Le passage a été tout simplement pris par le ministère public à contre-sens. C’est ainsi que le préjugé de religion et le fanatisme découvrent, dans les choses les plus simples, des délits et des crimes. En se faisant homme d'Église, le magistrat perd le sens judiciaire. Distinguez, sil vous plaît, les deux morales, et comparez-les : vous saurez après quand et comment il peut y avoir outrage à la morale. |
Puisque nous voilà sur ce sujet du mariage, je citerai sans interruption tous les passages qui y ont rapport, et qui, dans le principe, servaient tout à la fois à m’accuser d'outrage à la morale et d'attaque à la famille.
Cinquième passage ; tome IT, pages 447-448.
Tel, dans la liberté Ge ses amours, s’entoure de loyauté, de délica-
tesse ét d’honneur; tel autre dans son mariage est impur; gouverné par l’ambition et l’avarice, Qu'est-ce qu’un mariage qui vous a si mal mariés, tanüis qu’à côté se rencontrent des amants que le concubinage unit si bien? Evidemment, les gens qui se marient ne savent pas ce qu'ils font : mais le législateur, le prêtre, le maire, le savent-ils mieux ? À quoi bon, dès lors, l'intervention du magistrat? Quelle peut-être Putilité, au point de vue de la morale, de cette convention si universellement adoptée, le mariage? La morale, la justice en amour, que n’ont pu sauvegarder et définir ces mots de prostitution, de concabinage, de mariage, correspondaït à des situations plus ou moins honorables, mais en réalité à des arrangements tout à fait arbitraires, ne sera-t-elle pas mieux assurée, comme le prétendent les communistes, par une liberté sans limites, que par toutes les formalités légales ?
J'avoue, quand je me vois accusé, pour avoir écrit ces lignes, d’outrage à la morale, qui pis est d'attaque à la famille, que je suis tenté de m'inscrire en faux contre l’accusation et de prendre à partie le ministère public. Que va devenir la Justice, si on s’obstine à lui donner pour critère la religion ?
Veut-on savoir comment a été découvert, dans mon second volume, le double délit d’outrage à la morale et d’attaque à la famille?
La publication du livre de la Justice dans la Révolution et dans l'Église a été faite le 22 avril; la saisie ordonnée: le 27. En cinq jours, on n’avait pu lire avec une attention suffisante les 1,700 pages compactes dont se compose l’ouyrage ; on les nvatl parcourues superficiellement; par hasard, on était tombé sur la page 447 du tome IT; en lisant un parallèle entre le mariage et le concubinage où la préférence n’est donnée ni à l’un n1 à l’autre, et qui se termine par cette question extraordinaire, Ve vaudrait-il pas mieux S'en tenir à l'amour libre? V'examinateur s’est dit : Bon! attaque à la famille, outrage à la morale! Et le passage ainsi dénoncé a été maintenu plus tard dans le rapport
LÉ. Je
du-juge d'instruction, qui n’y a pas regardé de plus près; du rapport du juge d'instruction, il est revenu dans l’assignation ; et le voici maintenant cité tout au long dans le jugement, pour l'éternel scandale de ceux qui ne pourront pas lire le livre, supprimé par autorité de justice.
Maintenant, que la cour veuille bien prendre note de l'explication que je vais lui donner, et puis qu’elle relise.
Le passage en question est extrait de la huitième ÉTUDE, Conscience et Liberté, chapitre 1x, laquelle Étude a pour objet : 1° d'établir la distinction du bien et du mal, et conséquemment de réfuter le pyrrhonisme en tant qu’il s'attaque à la morale; 2° de donner la démonstration du libre arbitre. ;
Pour établir la distinction du bien et du mal, que la théologie, notez ce point, déclare impossible à obtenir par les seules forces de la raison, et qu’elle ne reconnaît qu’en vertu d’une déclaration divine, l’auteur commence par exposer, avec étendue (de la page 445 à la page 451), l’objection théologique, qui consiste à dire, qu'entre le bien et le mal, sauf l’ordre de Dieu qui seul donne la moralité à nos actes, il n’y a pas de distinction.
C’est alors que, développant le thème des théologiens, il demande, parlant en leur nom : Quelle différence il existe, en soi, entre le mariage et le concubinage; pourquoi la polygamie, jadis tolérée, est condamnée aujourd'hui; comment l'intérêt de l'argent, légitime à 5 p. c., ne l’est plus à 6; qu'est-ce qui fait l’immoralité de l’agiotage, etc., etc.
Voilà l’objection : — objection qui n’exprime pas la pensée de l’auteur, puisqu'elle est produite justement contre son système; — objection qui exprime au contraire la pensée de l’Église, puisque selon l'Église, n’était l’ordre de Dieu ou la révélation du fruit défendu, il n’y aurait pas de différence entre le mariage et le concubinage, et que le
485 LA JUSTICE POuRSÈIME rar L'ÉGLISE,
plus court parti serait de le à l'amour libre; — objection, enfin, que l’auteur réfute ensuite de la manière la plus Cbmplète d’abord dans ce même chapitre r1x où elle est présentée, puis dans les X'#udes X et XT, tome III, où il traite plus spécialement du mariage et de la famille. Sera-ce offenser la morale à présent que de dire au magistrat, que s’il veut, en lisant un livre de philosophie, avoir l'esprit clairvoyant, sincère, juste, la première condition pour lui est de se dépouiller de toute religion?
Sixième passage ; tome IIT, page 187 :
Nous sommes au commencement de la dixième É#ude. L'auteur va exposer la théorie rationnelle du mariage, en opposition à la doctrine révélée, suivant laquelle, n’était le décret de Dieu, qui à bien voulu par un sacrement sanctifier l’union de l’homme et de la femme, il n’y aurait pas de différence entre le mariage et le concubinage. C’est alors qu'il lui échappe cette réflexion :
L'Eglise s’est toujours vantée de posséder sur l’amour et le mariage, comme sur l’éducation et sur tant d’autres choses, une morale hors ligne. La multitude l’a crue, sans y aller voir, quitte à rencontrer dans la pratique les plus effroyables mécomptes. Pour moi, surpris de voir, sous une loi soi-disant parfaite, l’impudicité en progrès, j'ai voulu passer à l’étamine la loi elle-même ; et j’affirme que le christianisme, lorsqu’il a entrepris de réformer les amours et de réglementer le mariage, n’a réussi qu'à dénaturer l'institution, désoler les cœurs et enflammer la luxure. Le christianisme ne sait rien du sacrement contugal, rien du principe et de l’objet de la famille; il n’a pas même retenu ce que lui en avaient légué ses auteurs. 44/ chrétiens hypocriles, qui accusez les philosophes d’incontinence, croyez-vous que nous allions sans examen vous laisser intacte aulour du front cette auréole usurpée ?
La dernière phrase est une rétorsion de celle du sieur de Mirecourt, mon soi-disant biographe, qui, m’accusant calomnicusement d’un fait honteux, s'était permis de dire,
# 1 parlant à moi-même, à propos de ma réputation de continence :
Croyez-vous, sectaire menteur, que nous allons vous laisser intacte auteur du front cette auréole usurpée ?
De toutes les accusations qu’on a jamais élevées contre le christianisme, aucune n’est plus pénible à l'Église que celle que je lui intente formellement d'ignorer le mariage. Aussi je conçois qu’il lui serait doux de me faire condamner pour outrage à la morale précisément sur le point où je l’accuse elle-même de l’avoir le plus méconnue.
Mais, encore une fois, accuser l’Église, même dans les termes les plus mordants, d’avoir dénaturé l'institution matrimoniale, cen’est pas, quoi qu’en ait dit l’assignation, attaquer la famille; ce n’est pas davantage, quoi qu’en dise le jugement de première instance, outrager la morale. C’est tout au plus être désagréable à l'Église, qui passe pour savoir le mieux ce que c’est que l’amour légitime. Ai-je donc calomhié l’Église, en soulevant contre elle cette inculpation? Qu'on me poursuive en calomnie, si l’on veut : alors, comme il s’agit de doctrine et d’un corps enseignant, nous examinerons l'Évangile, les apôtres, les Pères, les casuites, toute la tradition; et nous verrons qui s’est approché le plus près de la vérité, sur cette délicate matière, du Code civil que je défends, ou du catéchisme que le clergé voudrait mettre à sa place. Mais que dis-je? jamais le ministère public n’osera commencer une pareille enquête : il est trop chrétien pour cela.
Septième passage; tome III, pag. 269 :
Chose singulière, que personne ne me semble avoir remarquée, mais
qui ressort ayec éclat de l’histoire de l'Eglise et de toute sa discipline,
l'Eglise, moins avancée que le paganisme, n’a jamais distingué le mariage du concubinat. Pour elle, c’est tout un. Elle bénit les époux, elle bénit les concubinaires, comme elle bénit toutes choses; elle bénissait naguère les draps du lit nuptial, que les mariés portaient avec eux à l’église ; elle bénit autrefois l’amour libre; si elle l’osait, elle le bénirait encore. Qu’on se marie ou que l’on se contente de coucher ensemble, de telles distinctions, toutes de tempérament, de convenance ou d'intérêt, ne la regardent point ; qu’on lui demande sa bénédiction seulement, et tout sera pour le mieux. L'Eglise, en un mot, qui sur toutes les autres parties de la philosophie sociale à porté si loin la spéculation théologique, l'Eglise est restée sur la question du mariage, dans le pur naturalisme : elle n’a littéralement pas de religion.
Une fois de plus, à qui ce passage fait-il tort, à la morale ou à l'Église ?
Oui, dirai-je à la Cour, je soutiens, comme le tribunal le rappelle dans ses considérants, que l’Église bénit à tort et à travers, sans distinction de concubinaires n1 d’époux; que la doctrine enseignée par l’apôtre Paul, sur les droits et devoirs des époux, offense la Justice et choque la pudeur; que ni lui ni pas un de ses successeurs n’a su ce: que c’est que le mariage; je le soutiens, et je le prouve par la discussion des textes, par l’histoire, et par la pratique de l'Église jusqu’au concile de Trente.
Si j'ai calomnié l'Église, punissez la calomnie; pour cela, commencez vous-mêmes, président et conseillers, par examiner la. question et vérifier les preuves. Eh! quoi, hier encore, le ministère public, dans une affaire qui a obtenu une vaste retentissement, était obligé de prendre en main la défense de la morale publique, de la morale du Code civil, mise en péril par une concubine qu’appuyait l'Église, et qui, pour une bénédiction reçue «en pays étranger, prétendait jouir en France des droits de légitime épouse; et c’est moi aujourd’hui qui, remontant au principe de cette contradiction entre la foi et la loi, et en dé-
duisant Îles conséquences, suis accusé d’outrage à la morale, d'attaque à la famille!
NON non, l'accusation ne parviendra pas à me faire prendre le change. Que M. le procureur impérial, tout en défendant énergiquement les vrais principes, entoure de ses respects une corporation religieuse qui les viole, je n’ai point à contrôler ses paroles. Quant à moi, je le déclare, une Église qui traite ma femme de concubiné parce qu’elle à été mariée seulement devant la municipalité, et qui réclame les honneurs du mariage pour une concubine qui n’a reçu que la bénédiction du prêtre, cette Église-là, dis-je, a perdu le sens moral : il faut une étrange hallucination d'esprit pour ne le pas voir.
[Tuilième passage; tome IIT, pag. 299 :
Conséquence du mariage chrétien : l'introduction dans le ménage d’une tierce influence, qui témoigne énergiquement de la nature concubinaire de ce mariage.
Chez les anciens, nul ne pouvait pénétrer dans la famille : le gynécée était muré; ni prêtre, ni magistrat n’avait à y voir.
Dans le christianisme, c’est toute autre chose : le prêtre confesse la femme ; il est son époux spirituel ; à lui l’âme, la conscience, le cœur; au mari, géiteur, le corps. Ils ne sont plus UNANIMES, c’est à dire, ils ne font pas un esprit dans deux corps séparés ; ils sont deux, au contraire, comme dit la Genèse, dans une seule chair.
Ainsi l'Eglise, après avoir flétri l'amour et déshonoré, sans le comprendre, le culte de Vénus, sépare l’épouse de l’époux, malgré l’ordre de Dieu. Au lieu d’initier la femme à la Justice par le mari, le père ou le frère, comme le voulait le mariage romain et comme le veut la nature, elle prétend l’instruire elle-même, par le directeur. Comme dans le ménage fouriériste, le mari, amant charnel, emplira le ventre de la femme; le prêtre, amant spirituel, emplira lesprit. De sorte que le
| mariage chrétien pourrait se définir un cocuage mystique. oc est magaum sacramentum,
Partout où le catholicisme a conservé sa puissance, le prêtre est maître de la maison. Que d’incestes spirituels et d’adultères ! Que de maris désespérés par cette aliénation de leurs femmes!
Citons tout de suite le zeuvième passage, tome III, pag. 316 : |
C’est surtout depuis l'établissement du christianisme, et grâce au développement des mœurs chevaleresques, que l’adultère, un des plus grands crimes aux yeux des anciens, a perdu sa gravité et s’est multiplié d’une si déplorable manière. Je n’ai pas besoin d’en expliquer la raison : elle est toute dans ce mot fatal, le devoir. Dès lors que l’amour, dans son idéalité, a été séparé du mariage, et que d’autre part l’un des conjoints, par impuissance ou autrement, néglige son devoir, l’infidé-
lité devient pour l’autre excusable, si pos. De là le ridicule qui s’attache au mari trompé, le blâme réservé au jaloux, la réprobation qui tombe sur le vindicatif. Le cocuage devient le corollaire du mariage; sous ce rapport, on peut dire qu'il est d’institution catholique et apostolique. Il fait partie du pacte conjugal, il entre avec les mariés à l’église, il en revient avec eux, il s’assied à la table, il veille aa foyer; c’est le dieu Lare qu’apporte, parmi ses hardes, toute épousée. Toute la littérature érotique et badine le chante; les sages en prennent leur parti : il est le patron d’une confrérie qui embrasse tous ceux sur lesquels l’Eglise a prononcé le cozj#xg0, la doublure de l’Hyménée, son bon génie, sa fortune. Si le mari peut se vanter de quelque avantage, ce sera tout au plus d’une vaine et douteuse priorité.
Sur quoi le tribunal de considérer et de dire :
Attendu que Proudhon ajoute que depuis l'établissement du christianisme, l’adulière a perdu sa gravité et s’est multiplié ; qu'il affirme même que l’adultère, désigné par lui sous la dénomination la plus cynique, est par l'Eglise devenu le corollaire du mariage, et qu’à ce titre il est d’inséifution catholique ; qu’il représente les ministres du culte comme étant la cause du désordre des ménages, où ils apportent la
” désunion, l’adultère et l'inceste ;
Attendu que par ces coupables propositions il a violé toutes les règles d’une controverse permise, et qu'il a, au premier chef, commis le délit d’outrage à la morale publique et religieuse.
Quelle est donc cette manière de raisonner : attendu que Proudhon, en accusant l'Église de méconnaître les lois du mariage et de la famille, a commis, au premier chef, le délit d'outrage à la morale publique et religieuse? Me dira-t-on une fois comment le reproche fait à l'Église de ne savoir pas la morale est une offense à la morale?
La pensée du procès éclate ici malgré toutes les réticences. On ne veut pas permettre à la raison laïque de censurer la raison ecclésiastique ; on ne veut pas qu'il soit dit que l’Église, conspirant contre la Révolution, outrageant ses principes, ses institutions, sa morale, est ellemême dépourvue de morale ; et comme on n’admet pas que l'Église, soi-disant immaculée comme sa Vierge, puisse être, par un simple citoyen, accusée d’adultère, obligée de se justifier devant les tribunaux, on élude la difficulté, en transformant l'attaque à l’Église en une attaque à la morale.
Car il ne suffit pas que l’Église soit vengée; il faut que, comme la femme de César, elle ne soit pas même soupçonnée. Caton, accusé soixante-dix-neuf fois, et soixantedix-neuf fois triomphant de la calomnie, n’en fut que plus glorieux : l’Église, si l’on permettait que sa vertu fût seulement mise en suspicion, serait perdue.
C'est ce qui explique la dialectique du tribunal. Rien ne lui eût été plus facile, si, résolu comme il l'était à ne tenir aucun compte des faits, il eût voulu seulement venger l'Église, imposer silence à l’auteur, et faire cesser une controverse dangereuse, rien, dis-je, ne lui était plus aisé que d'appliquer ici l’art. 13 de la loi du 17 mai 1819 sur la diffamation, et de dire, par exemple : |
“ Attendu que Proudhon impute à l'Église de mettre le droit divin au dessus du droit humain, deux termes de guerre qui, nonobstant les déclarations de la Révolution et les définitions de l’Église, n’ont véritablement de sens en aucune langue et ne sont propres qu'à agiter les esprits;
&“ Attendu que de cette soi-disant subordination de l'Auimain au divin, attribuée à l’Église, Proudhon tire des conséquences qui ne tendent à rien de moins qu’à représenter celle-ci comme systématiquement hostile à la dignité humaine, à la liberté, à l'égalité, à la propriété, à tous les principes de la Révolution et à tous les droits qu’elle a consacrés; — qu'il va jusqu'à prétendre que l'Église, aveuglée par sa religion, ne sait rien de l’économie sociale, rien de l’ordre politique, rien de la philosophie et du travail, rien même du mariage, qu’elle confond, selon lui, avec le concubinat; et que dans sa pratique, comme dans ses théories, elle est opposée aux lois rationnelles qui font la base de notre droit civil, politique et domestique ; %:
4 Mais attendu, information prise et vérification faite, que c’est juste le contraire qui est la vérité; que l’Église, signataire du Concordat, n’a cessé de se montrer, depuis 1802, religieuse observatrice des institutions nouvelles ; que, quels que soient son dogme antique et ses traditions maintenant abrogées, elle s’est toujours fidèlement soumise à la loi commune; qu’elle ne regrette point ses anciens domaines, et ne songe nullement à s’en refaire d’autres; qu'il n’est pas vrai qu’elle recherche les donations, ouvre des souscriptions, se mêle de trafic et de banque; que c’est à tort aussi qu’on lui impute, en matière de gouvernement, des idées illibérales et des tendances rétrogrades ; qu’en ce gai touche le mariage, enfin, rien n’est plus édifiant que sa casuistique, plus exact que ses définitions, plus en harmonie avec la législation
civile que sa théologie, mieux inspiré que sa tolérance, plus discret que ses ministres, etc., etc. etc.
# Déclare l’auteur du livre de lu Justice coupable de diffamation. ,
Pourquoi le tribunal n’a-t-il pas pris ce tour ? Ah! c’est que, par de semblables considérants, le tribunal eût déclaré la subordination de la loi religieuse à la loi révolutionnaire, et qu'il ne voulait pas à ce point engager l'Église; c’est qu’il eût affirmé hautement la Révolution, et qu'il ne voulait pas non plus s'engager à ce point ui même; c’est enfin qu'en proclamant bénévolement, au profit de l’Église, et en vertu du Concordat, l'accord définitif des deux morales, de la morale religieuse et de la morale publique, il eût, de fait, infirmé et pour ainsi dire mis à néant la première, ce à quoi la religion du tribunal répugnait essentiellement.
Et le tribunal à eu mille fois raison, au point de vue de l’Église. Devant une condamnation ainsi motivée, si l'Église de son côté ne réclamait pas, j'eusse pris le D quelque certain que je fusse de la vérité de mes assertions, de garder le silence; trop heureux de voir terminer, par cette décision digne d'un calife, l’antagonisme entre la raison et la foi, j'aurais dbandeund mon livre et me serais réfugié dans la men de l’empereur.
Divième passage; tome IIT, pages 320-321 :
Mais vous savez mieux que moi, monseigneur, combien vous êtes loin de cet idéal (il s’agit de la chasteté sacerdotale). Quelle incontinence affige le clergé, à tous les siècles de son histoire! Quelle paillardise sacrilégel Prenez le siècle des agapes ou celui de la gnose; prenez celui des martyrs ou des solitaires; celui de Théodora, de Grégoire VIT ou des Turlupins; descendez au schisme d'Avignon, au concile de Constance, à celui de Trente; poussez, si vous voulez, jusqu’aux jésuites : c’est toujours le même fond de débauche secrète, hy-
pocrite et athée; c’est toujours la même félonie du prêtre vis-à-vis de l’enfant, de la famille, de l’humanité.
En raison de son caractère et de l’autorité qui lui est confiée, le crime du prêtre est un composé de l'inceste, de l’adultère et du viol; tout ce que l'imagination peut enfanter de plus horrible se trouve réuni dans le prêtre libidineux. Oh! vous parlez de l’incontinence des philo- . sophes, dont les plus osés ne dépassent guère la limite du concubinat que vous bénissiez autrefois! Mais vous, n’avez-vous donc pas de scandales parmi vos lévites, et jusque dans le chœur de vos cathédrales ?...
Soyez tranquille, monseigneur : je connais vos chagrins, et ce x’est pas moi qui ferai retomber sur le corps entier de l'Eglise le crime de quelques monstres. Je n’irai donc pas, remontant le cours des âges, rappeler ça et là les vieilles turpitudes des cloîtres, le commerce de castrats de la nouvelle Rome, ni la bowgrerie de ses cardinaux et de ses papes. Je passe sous silence les gaillardises des révérends pères du Paraguay et le concubinage des prêtres dans toute l'Amérique espagnole; je ne vous citerai même pas, de ce côté-ci de l’Atlantique, ni cet évêque, mort depuis peu, devenu père à lui tout seul d’une compagnie de gardes nationaux; ni ce curé qui au vu et au su de ses paroissiens, possède de ses trois filles dix enfants vivants; ni cet autre, dont vous pourriez dire l’histoire, qui fut forcé de quitter le pays et mourut en prison après avoir gâté, m’a-t-on dit, plus de cent cinquante enfants des deux sexes (1). Je laisse dans mon dossier ces histoires de curés,
(1) Il s’agit ici du nommé Boxxor (François), dont j'ai eu sous les yeux le signalement lancé par le procureur impérial de Vesoul. =« » Le 8 9 mars 1857, dit le Journal de la Haute-Saône du 14 mars, à sept « heures du matin, M. le procureur impérial près le siége de Vesoul # arrivait à Sorans, canton de Rioz, avec M. le juge d'instruction, “ pour informer contre le sieur François Bonnot, âgé de cinquante et “ un ans, ancien desservant de la paroisse. Depuis quelque temps les bruits les plus fâcheux circulaient sur la conduite de ce prêtre, au- “ quel on imputait de faire servir son ministère sacré aux actes d’im- “ moralité les plus révoltants. L’instruction n’a point tardé à justifier ces imputations, et à démontrer l’existence de nombreux attentats “ commis, pendant plusieurs années, sur de jeunes enfants du sexe
vicaires, aumôniers, religieuses et sœurs de charité, dont fourmille la chronique contemporaine : tirons le rideau sur ces fringales de sacristie; sur cette luxure d'hôpital. Tout cela est usé, et ce n’est plus le temps de rire. Les hontes du Césarisme ont été égalées par celles de
s masculin, âgés pour la plupart de moins de onze ans. Un mandat » d'amener fut immédiatement décerné et transmis à Besançon, où u l’inculpé s'était retiré depuis quelques jours. Ce dernier avait été » charitablement averti la veille de l’arrivée des magistrats, et il s’était “ empressé de prendre la fuite. Des mesures ont été prises pour dé- # couvrir sa retraite. L’inculpé a été condamné déjà pour attentats + aux mœurs, par le tribunal correctionnel de Dijon, à trois ans d’em- “ prisonnement, et placé pendant quatorze ans sous la surveillance de la haute police. »
Mes renseignements particuliers ajoutent que Bonnot ayant trouvé un refuge en Suisse fut réclamé par le gouvernement français, qu’il y eut extradition, et qu’arrivé dans les prisons de Besançon, Bonnot mourut subitement. C’est l’archevêque de Besançon, Mgr Marie, qui, malgré la condamnation antérieurement subie par Bonnot et ses quatorze années de surveillance, commit l’imprudence d’envoyer ce sodomite à la commune de Sorans; c’est encore Mgr Mathieu qui, averti des nouveaux attentats de Bonnot, se refusa longtemps à toute enquête, et paralysa l’action de la justice. L’incrédulité de Mgr Mathieu, à l’endroit de cet infâme Bonnot, prouve l'innocence de cœur du prélat : mais sait-on à quoi il s’est exposé par cette opiniâtreté intempestive ? On a dit, chose horrible, que c’était le cardinal qui, après que les poursuites eurent été décidées, avait fait évader Bonnot; puis, lorsque celui-ci eut été renvoyé en France par la police suisse, qui l'avait empoisonné. Les mœurs de l’archevêque de Besançon, je l’ai écrit quelque part, sont celles d’un ange : mais quelle vertu résisterait à la calomnie, quand celle-ci à pour point d’appui la maladresse de la vertu P...
La sodomie, ce péché qui, selon le catéchisme, crie vengeance au ciel, fait d’incroyables ravages dans le clergé français. En même temps qu’on exerçait des poursuites contre l’abbé Bonnot, on surprenait dans le même diocèse, à Vesoul, un abbé N*##, aumônier du collége, en rela-
la théocratie; les deux puissances n’ont rien à se reprocher : la sainteté profanée du mariage les condamne var un même jugement.
Nül doute que le ministère public, et le tribunal après lui, après avoir lu ce morceau, n’y aient vu une intention diffamatoire; la rédaction du jugement en témoigne encore. Pourquoi donc, au lieu de conclure simplement au délit de diffamation, se sont-ils servi de ce même passage pour m'accuser d'outrage à la morale? De quel droit font-ils de l’honneur ecclésiastique la cause des mœurs ? Comment suis-je moi-même immoral, c'est à dire, dans l'espèce, impudique, incestueux, adultère, sodomite, parce que j'ai cru devoir, en quelques lignes rapides, rappeler la luxure, les incestes, et toutes les abominations dont se sont rendus coupables, à toutes les époques, un certain nombre de prêtres ?.…. ;
Je veux montrer une fois de plus avec quelle légèreté mes accusateurs, je devrais peut-être dire mes dénonciateurs, ont lu mon livre. En groupant en une page les faits et gestes de quelques monstres dont j'ai soin de dire que je ne rends pas solidaire le corps entier de l’Église, qu’ai-je voulu prouver ? L’immoralité de l’Église tout en-
tions amoureuses successivement avec deux régiments, l’un de cuirassiers, l’autre de lanciers. Une sorte d’épidémie de la cristalline s'étant déclarée parmi les soldats de cette garnison, les chirurgiens du régimedt, et puis la justice, eurent bientôt découvert l’auteur du mal. Une correspondance extra-dégoûtante fut partie saisie, partie escamotée par des amis officieux; le coupable mis en retraite à Dôle, puis, sur de nouveaux méfaits, interné dans une maison sainte à Strasbourg,
Dans un autre département, la Somme, si j’ai bonne mémoire, une histoire toute semblable à celle de l’abbé Bonnot s’est déroulée, il y à moins de deux ans, devant la cour d’assises; et l’on vit une troupe nombreuse d'enfants, garçons et filles, assistés de leurs pères.et mères, défiler, témoins infortunés, sous les regards du jury.
tière? Le tribunal l’a peut-être cru, malgré ma déclaration expresse; etil n'aura vu dans la réserve que j’exprimais qu’une précaution oratoire, une manière perfide de faire entendre le contraire de ce que je dis. Mais, sans compter qu'une semblable interprétation de ma pensée est tout à fait gratuite, dans la thèse que je soutiens contre l’Église elle serait absurde.
Je dis que l’Église n’a pas compris l’essence du mariage, qui est la Justice en amour; qu’à la place de cette notion vraie, elle s’est formé un idéalisme érotique analogue à celui des païens ; qu'en conséquence de cet idéalisme, elle exagère la vertu de continence au point de compromettre la vertu de chasteté, beaucoup plus précieuse; de sorte que si, d’un côté, l’on peut dire que les héros de la continence se rencontrent dans l’Église, on peut affirmer que là aussi se trouvent les monstres de la luxure. De telles propositions intéressent la doctrine; elles n’ont rien à faire au personnel du clergé. On peut les trouver inquiétantes pour l’Église : elles ne contiennent ni outrage à la morale, hi diffamation (1).
(1) Voici un extrait d’une lettre écrite par: un employé du consulat de France en Portugal à un de ses amis.
y Sivous compreniez le portugais, je vous enverrais le mandement » de Parchevêque de Braga, défendant aux ecclésiastiques d’entrer, » pendant les heures du jour, dans les bordels et les maisons de jeu. u Ce bon archevêque a imaginé decchanger le système des confession » naux. Jusqu'à lui c’étaient des boites qui cachaient le confesseur et ” la pénitente; et les ecclésiastiques en avaient fait des lupanars. » Maintenant ils sont à jour et placés au milieu de église : le nombre “des confessions est diminué de 50 p. c. L’évêque de Porto me disait l'autre jour : Siiencore ils se contentaient d’une seule maîtresse, eb » vivaient tranquillement chez eux : jene me montrerais pas ridieuiament difficile. Mais imaginez que, l’autre jour, le curé de San-trao a était à dire sa messe, lorsqu'une femme se précipita, venans ua 6
Au surplus, et puisqu'on incrimine jusqu'à mes citations historiques, je m'en vais, pour l'édification de la cour, citer quelque chose de bien autrement extraordinaire, et qui montrera, mieux qu'aucune dissertation, combien foux et dangereux est l’enseignement de l’Église sur toute cette matière du mariage et de la pudeur.
Je lis dans la Wie de saint Louis de Gonzague, par le père Céprari, de la Compagnie de Jésus, publiée cette année même, 1858, dans la BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES caré- TIENNES, Ad Majorem Dei Gloriam :
Page 11, que ce jeune saint consacra par vœu, à la sainte Vierge, dès l'âge de neuf ans, sa virginité;
Page 12, que de ce moment il montra un grand éloignement pour les personnes du sexe, ne parlait aux femmes de sa mère que les yeux baissés ; bien plus, il n’aimait pas à se rencontrer seul, même avec la marquise sa mère. De sorte que si, pendant qu'il s’entretenait avec elle, les autres personnes présentes se retiraient, il faisait naître quel-
fant dans ses bras, et s’écria, en le posant sur l’autel : Voici votre os enfant! æ Heureusement, ajouta le prélat en poussant un soupir, “ qu'ils ne donnent PAS TRO? dans la sodomie. «
L'écrivain continue sur ce ton pendant quatre grandes pages.
Eh bien! me direz-vous, cela prouve-t-il que l'Eglise enseigne une mauvaise morale? L’évêque de Porto et celui de Braga, de même que l'archevêque de Besançon, sont d’honnêtes gens, et leurs catéchismes
‘condamnent formellement la fornication et la pédérastie, Que fait à la morale chrétienne le crime de quelques monstres ? J’ai répondu à cette objection en 306 pages. Je n’ai jamais prétendu que l'Eglise enseignât | Ja sodomie et l’adultère : jai dit seulement et je soutiens que, par la.
manière dont elle explique le mariage, par sa théorie sur l’amour, et | par l’idéalisme qui fait le fonds de la morale religieuse et qui constitue | la conscience du dévot, la pratique de la chasteté est rendue cent fois! plus difficile, pour ne pas dire impossible. Non, encore une fois, ce n’est
pas une préméditation d’immoralité que je reproche à l'Eglise; à plus rte raison, ce n’est pas sur le corps entier du clergé que je jette le
soupçon : c’est une doctrine erronée que ie He: tellement exro|
que motif de se retirer aussi. Etait-il obligé de demeurer, on le voyait à l’instant rougir.
Page 134, que plus tard, à l’âge de vingt et un ans, étant venu voir sa mère, celle-ci n’osa se permettre de l’embrasser et le reçut à genoux ; qu’il exigea qu’un de ses compagnons fût présent tout le temps qu’il causait avec elle, et qu’il fallut un ordre du Père général, pour qu’il consentit à accorder à cette pauvre vieille mère un tête-à-tête...
La Cour finira peut-être par comprendre ma pensée,
quand je lui aurai dit que cette pudeur jésuitique, enseignée dans les écoles chrétiennes, et qui valut à un jeune fou les honneurs de la canonisation, est mille fois plus abominable à mes yeux que tous les faits de luxure et de bougrerie auxquels j'ai fait allusion dans la page 320-321 de mon 3° volume : car le crime commis reste individuel et ne tire réellement pas à conséquence, tandis qu’une morale impure est la semence même du crime.
— née, qu’il suffit, selon moi, que le prêtre s’en fasse une habitude de méditation, pour qu’il s'expose au danger toujours prochain d’impureté.
D’après la statistique, Rome est de tous les pays de l’Europe celui qui fournit le plus d’enfants #rouvés. La plupart de ces enfants sont du fait des prêtres, qui naturellement ont intérêt à en cacher la provenance, mais dont le cœur paternel se refuse à les perdre. Aussi est-il défendu à Rome, sous les peines les plus sévères, d’épier les personnes qui vont déposer les enfants. Eh bien, c’est à Rome qu’a été inauguré, il y a deux ans, le culte de la Vierge sans tache : que dites-vous de ce mélange de charité chrétienne, de pureté idéale, et d’incontinence sanS remède? Par toute l'Italie, les femmes les plus dévotes à la Vierge sont les plus prostituées : croyez-vous que de la part de ces malheureuses il y ait hypocrisie ou sacrilége? Mille fois non : ces femmes, comme ces prêtres, sont esclaves de l’idéal ; leur conscience a été formée par l’idéal; leurs idées morales n’ont pas d’autre base que cette vaine poésie de religion. Et elles périssent, faute d’une justice plus réelle, faute d’un sentiment plus élevé de leur sexe et de 1l’humanité,
NOT ra 17
Si l'Église, si les jésuites avaient su jamais ce quesont ces trois choses dont ils s’occupent trop, le mariage, la chasteté et l’amour, ils sauraient par là même qu’en toute famille honnête l'horreur sexuelle entre la mère et le fils, est égale à la tendresse qui les unit; qu’une continence précoce est l’indice d’une corruption précoce; et que le plus bel éloge qu’ils eussent pu faire de leur Louis de Gonzague, au point de vue de la chasteté, n’était pas de le montrer alarmé, dès l’âge de neuf ans, en présence de sa mère, c’eût été de le faire voir candide et calme, à vingt ans, parmi les jeunes filles et les bals.
Non, dis-je, l’Église ne sait pas ce qu’est la pudeur: nous en avons la preuve dans l’histoire de tous ses ascètes. Elle ne sait pas ce qu'est le mariage : nous en avons eu récemment la preuve dans l'affaire Pescatore, à laquelle j'ai fait précédemment allusion; nous en avons eu la preuve encore dans l’histoire de ce colonel qui, poursuivi par une intrigante jouant la femme trahie et moribonde, fut marié avec elle, x extremis, sans publication, sans témoins, en dehors de toute forma- Uté civile, par un prêtre du diocèse de Paris qui ne douta pas un moment qu'il ne fit une bonne et sainte chose.
L'Église ne sait pasce qu'est la famille; elle ne comprend rien à ce tout organique, à cette vie, à cette conscience, qui font un seul être du père, de la mère et des. enfants. La famille, selon l'Église, n’existe que par la foi: et ce que la foi a formé, la foi peut le dissoudre, ainsi que le fait suivant, raconté et confirmé par tous les journaux, nous le montre :
Il existe dans la ville de Bologne (Etats de l’Eglise), une famille juive du nom de Wortara, composée du chef de famille, ancien et honorable négociant, de sa femme et de six enfants. Il y a deux ans, un des enfants, âgé de quatre ans, fit une maladie très grave : la servante le paptisa en secret, Tout récemment, cette femme confessa le fait au curé
re LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉGLISE. 159 d’une paroisse qui s’empressa de le dévoiler à l’Inquisition. Le 20 juin
dernier, cing gendarmes, conduits par un moine de l’Inquisition, firent
une descente chez Mortara, lui disant qu’il avait un enfant chrétien, et
qu'ils venaient le réclamer. Sur le refus des parents et malgré les cris
de la mère, l’enfant fut arraché de vive force, et envoyé à Rome, où
on l’a mis, dit-on, aux Enfants trouvés. Les parents sont sans nou-
velles; la mère est devenue folle. Le fait est connu de toute la ville de
Bologne.
Oserai-je dire toute ma pensée? Osons, car il y va de nos mœurs publiques et domestiques, qu’on m'accuse d’outrager ; il y va de la sainteté du mariage, qu'on me reproche d’avilir en faisant l’apologie de la bigamie et du concubinat: il y va de la famille, au droit de laquelle, diton, je porte atteinte, en protestant contre l’immixtion scandaleuse du prêtre dans le ménage.
C'est parce que l'Église ne connaît rien à la chasteté, ni au mariage, ni à la famille, que notre magistrature, qui a été, comme chacun de nous, élevée par l’Église, et qui, en croyant appliquer les lois de la Révolution, ne fait que suivre l'Église; c’est pour cela, dis-je, que notre magistrature hésite sur le véritable sens et sur la portée de ces choses, ainsi qu'on peut s’en convaincre par la lecture de ses jugements quotidiens.
Dans l'affaire GRATTE, racontée par la Gazette des Tribunaux du 18 juillet, nous entendons le ministère public, représenté par M. Jolly, appeler, à plusieurs reprises, l’adultère, un délit : le délit d’adultère. Il est vrai que le code pénal semble autoriser cette qualification, en pronoxçant, contre la femme adultére, une simple peine d’emprisonnement. Quant au mari, à moins qu’il n’introduise sa complice au domicile conjugal, le délit n’existe même pas. Mais le même code pénal range l’adultère dans la catégorie des attentats, ce qui, dans les habitudes de la langue, emporte quelque chose de plus que le délit ; et à l’art. 824,
il déclare le meurtre commis sur l'épouse (je suppose que la réciproque est vraie et qu'après le mot l'épouse, il faut ajouter ox l'époux) surprise en flagrant délit d’adultère, excusable, ce qui implique, dans le fait adultère, une gravité supérieure au simple délit. Il appartenait au magistrat, organe de la société et des mœurs, d'interpréter, d’une façon plus digne, le code pénal. Qui l’en a empêché? La faiblesse du sentiment chrétien qui régit les âmes, la légèreté de mœurs qui s’en est suivie et qui à fini par prévaloir jusque dans le prétoire. L’indulgence de certains de nos magistrats pour les pécheresses est devenue proverbiale. La loi romaine était terrible pour l’adultère : c'est que le législateur romain avait une plus haute idée que nous du mariage. L'Église, qui ne distingue pas le mariage du concubinage, qui place Marie, la bonne fille, au dessus de Marthe la menagère, optimam partem elegit ; qui fait du Christ l'époux spirituel, le véritable époux de la femme; l’Église, la première, nous a appris à rire de l’adultère et à nous moquer des époux malheureux. Délit d'adultère : trois mois de prison.
Que M. le procureur impérial Jolly daigne jeter les yeux sur les deux Études que j'ai faites, du point de vue de l’idée révolutionnaire, sur l’amour et le mariage; et il apprendra, à cette école vraiment supérieure, que l’adultère est un crime, un triple crime, contre l’époux trahi, contre la famille, et contre la société. Il se convaincra de plus que, si l’adultère, devenu une peccadille chez les nations chrétiennes, n’a pas encore été rétabli parmi nous dans sa dignité de crime, c’est qu'il existe un parti puissant qui n’a point renoncé à l'exercice des droits seigneuriaux, c’est que la multitude, élégante ou déguenillée, en est encore à comprendre que le premier des droits et le plus saint des devoirs, pour le citoyen et pour l’homme, le grand précepte de la loi nouvelle, qui contient et résume tous les
autres, même le droit à l'insurrection, c’est le refus de prostitution. |
Cette question du mariage et de la famille, qu’on ose m'accuser d’avoir outragés, me tient au cœur. J’ai le droit, puisqu'on fait le procès à mes principes, de mettre ces principes en regard de ceux qui inspirent nos tribunaux.
Dans son n° du 17 juillet, lamême Gusette des Tribunaux rend compte d’une aïffaire bien autrement scandaleuse : je veux parler du testament fait par M. le marquis de Cus- TINES en faveur d’un sieur SAINTE-BARBE, son meilleur ami, qui ne l'avait pas quitté depuis trente ans, et qu’en récompense de ses services, M. de Custines instituait son Zégataire wniversel. Le testament était déféré à la première chambre de la Seine, présidence de M. Benoît-Champy, par M° Berryer, plaidant pour madame de Brezé, sœur du défunt; M° Marie, ancien ministre de la République, défendait le légataire. Il y à ici captation, disait M° Berryer, captation honteuse: et 1l citait en preuve, avec la réputation bien connue de M. de Custines , une correspondance érotique, entre lui et le sieur Sainte-Barbe. Sur la plaidoirie de M° Marie, avocat dudit Sainte-Barbe, et les conclusions de MM. Chaix-d’Est-Ange, procureur général, et Pinard son substitut, le tribunal, malgré les faits dénoncés par M° Berryer, et sans même daigner lire la correspondance, a rejeté la demande de madame de Brezé.
L'avocat Marie, le ministère public, le tribunal à leur suite, ont fait ce raisonnement : Quand même les faits allégués par la famille demanderesse seraient établis, il n’en résulterait pas que le marquis de Custines, au moment où il écrivit son testament, était privé de raison; qu’il n’eût pas le droit de nommer son ami Sainte-Barbe légataire universel, et que celui-ci fût inhabile à hériter. Voilà tout ce qu’a su dire, en ce cas difficile. la sagesse de nos jurisconsultes, vengeurs des droits de la famille et de la sain-
teté du mariage. Combien M° Marie, dont la vie domestique est si pure; combien M. Pinard, qui s'était montré si puissant dans l'affaire Pescatore; combien le tribunal, si heureux de venger la famille chaque fois qu’une loi claire l’y autorise, ont dû rougir en leur âme d’avoir à maintenir ce qu’ils considéraient comme le droit dans une circonstance aussi odieuse !
Maintenant, et sauf appel, il y a chose jugée. Il faut que le jugement reçoive son exécution; et je n’entends nullement infirmer ici le respect qui lui est dû. Le risque d'erreur, de la part des tribunaux, est une des charges de la société, à laquelle la justice même commande à tous de se soumettre. Je veux même croire que les soupçons de M: Berryer n'étaient pas fondés, et que la correspondance citée par lui était un pur enfantillage.
Mais si le ministère public, si le tribunal avaient étudié, à une école supérieure, la nature du mariage et la constitution de la famille; s'ils avaient analysé le caractère et les effets de la pédérastie; s’ils avaient médité, sur cet effrayant sujet, avec ce que nous ont laissé les anciens, les révélations récentes du docteur Tardieu, ils auraient compris qu'il y avait là matière sérieuse à examen, et ils n’eussent point, à leur grand regret, substitué le droit dx güton, je demande pardon pour ce blasphème, au droit de la famille.
Le testament, par son principe, par son objet, par son essence, se seraient-ils dit, est le dernier acte de juridiction du chef de famille : soit qu’il consacre la succession naturelle de la famille, soit qu’il dispose en faveur d’une famille d'adoption, toujours le testament implique la famille ; il la suppose, il l'appelle, il enest la sanction et la sanctification.
Or, supposant que les faits dénoncés par M° Berryer d’après la correspondance entre Custines et Sainte-Barbe, …
soient vrais, peut-on dire du premier qu'après s'être brouillé avec sa famille naturelle, il s’en est fait une autre en la personne de son ami Sainte-Barbe ?.…
Je pose la question, et je laisse mes lecteurs la ruminer :
dans leur conscience.
Quant à moi, dévastateur de la famille etde la propriété, "non opinion, longuement étudiée, est que la Justice n’est rien autre chose que la faculté (sentiment ou notion) dont la famille même est l'organe; que comme il n’y a pas, en général, de pensée sans.organe pensant, de même il n’y à pas non plus de Justice hors de la famille, à plus forte raison, pas de droit contre elle; qu’en conséquence, loin qu'on puisse dire, comme à fait implicitement letribunal, que le crime de sodomie ne détruit pas l'efficacité du testament fait par l’incube au profit du succube, tout au contraire, par la sodomie, le plus grand des outrages à Vamour, au mariage et à la famille étant commis, la justice radicalement détruite, l’incube et le succube sont placés hors de toute loi humaine, et comme en perpétuel délit de lèse-humanité. D’après ces principes, il y avait lieu d'examiner si les faits dénoncés par M° Berryer étaient vrais; ce que je n’entends du reste préjuger aucunement.
Le tribunal n’a pas pensé de même : pourquoi? c’est qu'à ses yeux, le droit n’est point le produit d’une faculté propre de l’homme, manifestée organiquement par le mariage et la famille; le droit, communication de l’ordre divin, inhérent, de par cet ordre, à la volonté humaine, le droit est une sorte d’arbitraire, qui doit suivre son cours, à moins qu'un autre arbitraire ne l’en empêche. — Vous attaquez la famille en attaquant l'Église, me disait M. Chaixd'Est-Ange, quand je lui demandais l'autorisation de publier mon mémoire. — Qui, aurais-je pu lui répondre quelques jours plus tard, j’attaque la famille Custines ct