‹ Philosophie du progrèsChapitre 18 sur 34 · SU OR · texte numérisé non relu

SU OR

pm mn, La

Sainte-Barbe, la famille unisexuelle, comme la nommait Fourrier, famille que vous n’aimez pas, monsieur le procureur général, on le sait bien, mais que votre jurisprudence encourage.

Quelques jours avant le procès Custine, la cour d’appel avait à statuer sur un délit d’un autre genre. Un particulier, de plus de quarante ans, avait été surpris, dans une voiture de place, au moment où il accomplissait, sur la personne d’une jeune fille mineure, #x outrage public à la pudeur. Le tribunal de police correctionnelle avait con-

damné cet individu à six mois de prison; et celui-ci appe-

lait du jugement, soutenant, non sans raison, que, la voiture étant fermée et les rideaux abaïissés, l’outrage n'avait pas été PUBLIC. Là-dessus que dit la cour ? Les magistrats sentaient le vice de la loi; leur conscience

. d'hommes leur criait qu'il fallait sévir. La cour décida

donc que, la voiture se promenant dans un lieu public, la portière pouvant s'ouvrir, à volonté, du dehors, et les regards des passants pénétrer dans l’intérieur, le lieu de la scène devait être censé public, partant l’outrage public. |

Mais de la corruption d’unc mineure, qui, flétrie pour le reste de ses jours, vaut moins que si elle était morte; de l’attentat à la famille, outragée dans un de ses membres ; du crime contre la société, à qui il importe de faire respecter la vertu féminine; de toutes ces grandes choses qu'on sait si bien trouver quand il s’agit d’un écrit socialiste, pas un mot. Des semblables considérations, dans un arrêt de la cour, auraient pu fournir un motif de cassation. De par la loi, la chasse sux petites filles, âgées de plus de onze ans, est permise. Pourvu que la défloraison soit physiquement possible, 1l n’y a pas crime : le meurtre de l’âme, dont la consommation suppose chez la jeune

personne un certain degré de discernement, justement à

cause de cela compte pour rien. La petite voiture est-elle

ou n'est-elle pas un lieu public? À moins de laisser le crime

impuni, toute la question est là. Si la chose se fût passée dans un cabinet, le verrou tiré en dedans, plus de doute : d’après la décision obligée de la cour, il n’y aurait pas eu outrage. Et messieurs les jeunes conseillers, prenant l’arrêt au pied de la lettre, auraient pu se dire alors, en toute sûreté de conscience, comme les dieux d’'Homère, lorsque Vulcain leur montre Vénus et Mars surpris dans ses filets : Ce drôle est vraiment bien heureux!

Mais que fais-je? Je m’arrête à des faits spéciaux, comme si, la cour me le pardonne, nos décisions judiciaires, sur quelque matière qu'elles portent, ne trahissaient pas toutes, du plus au moins, cette insuffisance théorique et pratique du droit dans laquelle nous à élevés l'Église chrétienne. J’en aurais long à dire, si je voulais tout relever. Quelques traits, qui surgiront plus tard du fond de ma défense , suffiront à mon objet. Je noublie pas que, si jai beaucoup à reprocher, après tout il faut que je me justifie : pour le moment je ne me propose rien de plus.

Onzième passage ; tome IT, page 35 :

Amen.— Mot hébreu qui signifie vraiment. Quoi! vraiment, cette

enfilade d’idées mystagogiques, incompréhensibles, je parle de l'Oruison dominicale d’après l’interprétution chrétienne ; cette apocalypse, ce galimatias, ce serait là le sommaire de ma foi, la règle de ma raison, le soutien de ma vertu, le gage de mon immortalité ! O Père! qui es dans le ciel! Vraiment, si j'étais chrétien, je te réciterais sept fois le jour la prière que le Christ, ton fils putatif, nous a apprise, seulement pour en obtenir de toi lintelligence. :

Ici encore, le tribunal a vu un outrage à la morale. Il s’est surtout scandalisé que « je n’eusse pas craint, en « parlant du Christ, de l’appeler le #7s putatif de Dieu. »

Si l’on disait, outrage à l’Oraison dominicale interprétée par les théologiens catholiques, outrage au Pater de la jardinière, passe encore. Cela aurait un sens, et je répondrais, comme la fait M° Chaudey, d’abord que j’ai parfaitement le droit d'interpréter le Pañer noster autrement que les théologiens catholiques; puis, que si j’ai mal parlé de leur interprétation, j'ai fait le plus magnifique éloge de l’Oraison dominicale, d'après ma manière de l'entendre. Mais outrage à la morale! Ceci tombe dans le fétichisme.

Quant à l'expression de fs putatif, qui constituerait peut-être une offense à la divinité de Jésus-Christ, mais ne serait plus dès lors de la compétence des tribunaux, j'ai longtemps cherché ce que ces deux mots, traduits littéralement de saint Luc, chap. III, v. 23, w{ putabatur filius, pouvaient avoir d’injurieux : voici Ce que je crois avoir trouvé.

D’après une tradition rabbinique, Jésus, dont les chrétiens célèbrent la conception surnaturelle, serait le fils adultérin de Marie, qui l'aurait eu d’un soldat, nommé Panter. Faisant allusion à ce conte, j'aurais ainsi voulu dire que le Christ, cru fils de Dieu, était tout os un bâtard.

Il faut avoir l’entendement perverti et le sens mur éteint, pour lire et juger de la sorte un auteur. Dans le chapitre II, Ftude V°, d’où est extrait ce passage, je m’attache à montrer que le christianisme tout entier est une symbolique de la conscience, dans laquelle l’âme idéalisée devient Dieu ; l'humanité, laborieuse et souffrante, le Christ; la prière, le chant de la conscience, etc. L’interprétation de l’Oraison dominicale, que je propose à la place de celle de l’Église, est établie sur ce fondement. Et quand à la fin, je dis du Christ, fs putatif de Dieu, je marque par un dernier trait, en me servant de l'expression évangélique, l'opposition entre la foi religieuse, qui nomme le

Christ fils putatif de Joseph, wé putabatur filius Joseph, et la philosophie qui ne voyant dans le Christ, fils très légitime de Marie et de Joseph, qu’une expression typique de lhumanité, le nomme, au rebours, fils putatif de Dieu. C’est ce qu’on appelle réforsion en rhétorique : il m'est douloureux de ne pouvoir me défendre qu’en montrant le défaut d’érudition de mes dénonrciateurs.

Dourième passage; tome IT, pages 59-60 :

Depuis l’expédition de Rome, en 1849, la grande nation semble avoir pris à tâche d'opérer la contre-révolution sure globe : pour commencer, elle s’enfroque, se déchausse, se rase, s’encapuchonne, se jésuitise. Dans les derniers conseils de révision, on a remarqué que le nombre des jeunes gens qui ne savent pas lire a augmenté. En même temps qu'on amoindrit la condition des professeurs et des maîtres d'école, on augmente les dotations et traitements du clergé; on livre l’enseignement, l'avenir, à une corporation qui, en 1851, comptait 82,000 sujets, et dont le revenu, en propriétés, casuel, assignations sur le budget des communes et de l'Etat, etc., atteint au moins cent millions de francs (1).

(1) On lit dans les Awrales de la propagation de la foi, livraison du xuis de maï dernier :

Dans le compte rendu de 1856, nous nous félicitions d’un accroissement inespéré dans nos recettes. L’année 1857 nous a donné des » résultats plus heureux encore : le chiffre des aumônes recueillies atteint la somme de 4,191,716 fr. 27 cent., et dépasse ainsi de 286,648 fr. 56 cent. le total du précédent esercice. | Ce dernier mot est bon à relever : il dévoile, dans le clergé, toute une orgamsation fiscale. Budget de la propagation de la foi, pour la conversion des infidèles; budget du culte et des églises; budget des nets séminaires ; budget des Tanorantins; budget des couvents, etc. Exercice 1856, exercice 1857, exercice 1858.

Ainsi, le seul chapitre des missions étrangères produit à l’Eglise, bon an mal an, par sous et centimes, quatre millions. Ce qu'il y a de

ee =

Avec un personnel de 82,000 agents qui, dans SE aura doublé ;

Avec un revenu de cent millions qui triplera;

Avec le privilége de l'instruction primaire, l’adultération et la répression de Penseignement supérieur, le bâillonnement de la presse, la censure des livres, le triage des bibliothèques, la corruption du corps enseignant ;

Avec la connivence de la bourgeoisie et l’appui de 400,000 baïonnettes ;

L'Eglise, en vingt ans, aura fait de la France émasculée et domptée ce qu’elle a fait de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, ce qu’elle eût voulu faire de la Belgique, une nation abéie : société composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne produisant plus ni citoyens ni penseurs, destituée de sens moral, armée seulement contre les libertés du monde, finira par soulever contre elle l’indignation des races dissidentes, et se faire jeter aux gémonies de l’histoire.

Certes, le discours est rude pour l’Église : pourquoi faut-il que j'aie à reprocher au tribunal den avoir, contre son intention assurément, changé les termes et travesti le sens ? |

Le Tribunal me fait dire (voir plus haut, page 150, les considérants) que j’annonce à l’Église qu’elle se fera jeter aux gémounies par l'indignation des sectes dissidentes, ce qui serait, je l'avoue, un grave outrage.… à l’Église.

J'ai dit au contraire, parlant, non de l’Église, mais de 1a nation française, que si, abjurant ses principes de 89, elle se laissait éduquer par l’Église, le jour viendrait où, “ nation destituée de sens moral, armée seulement contre “ les libertés du monde, elle finirait par soulever contre

plus triste, c’est que ces quatre millions de francs représentent au moins huit millions d’imbéciles, qui croient que les missionnaires opèrent des conversions à la Chine, au Tonquin, au Japon, dans l'Océanie, etc., et que la foi fait des progrès parmi les sauvages.

“ elle l’indignation des races (non des sectes) dissidentes, “ et se faire jeter aux gémonies de l’histoire. ,

Voilà comme, en substituant, par inadvertance, l’Église, à la NATION ; en remplaçant, par mégarde, le mot RACE par celui de secte; en supprimant, par pur oubli, le mot final, de l’histoire, qui fait du pluriel gémonies une pure métaphore, on m’a fait adresser à l’Église la plus grosse injure qu'un écrivain grossier et furieux puisse jeter à la face de ses adversaires. |

Cette petite rectification faite, je reprends mon refrain, mais ce n’est pas ma faute. Dans le passage que je viens de rapporter, je vois bien l’imputation faite à l'Église, je cherche en vain l’outrage fait à la morale.

Que la cour, je l’en supplie, ne s’imagine pas qu’en persistant, comme je fais, à dégager la pensée secrète, plus ou moins inconsciente, de l’accusation, je veuille défier l'Église, me jeter dans une lutte inégale, impossible. Je n'ai nulle intention d’intenter contre le clergé une action récriminatoire, je n’entends plaider contre lui qu'au tribunal de la raison publique, et ne pense ici qu’à ma justification. Mais, pour faire comprendre aux magistrats toute la portée et les périls de cet incroyable procès, il faut bien que je montre où l’accusation devra aller, si elle veut être avec moi logique et sincère.

Vous m’accusez d’outrage à la morale parce que moi-

même j’accuse l’Église de dégrader, par son faux enseignement, l'esprit et le caractère de la jeunesse française. Pardon! monsieur le procureur impérial, vous prenez le nom d'un port pour un nom d'homme. Si je suis coupable de ‘quelque délit, ce ne peut être que du délit de diffamation : accusez-moi sur ce chef; je vous répondrai, et vous verrez ce qui s’ensuivra.

: Oui, il est de la nature de toute Église, de quelque secte

ou religion qu’elle soit, d’être obscurantiste, accapareuse 18 |

nes

de richesses, et avide de pouvoir. Je l’ai dit, parce que c'était mon droit de critique, recherchant l'influence du dogme religieux et de l'esprit ecclésiastique sur les mœurs, de le dire; je le répète, parce que c’est mon devoir en ce moment d'affirmer le droit de la critique, attaqué en ma personne, et que ce faisant, je fais acte de morale (1).

Treivième passage; tome IT, page 540 :

Oh! je comprends, monseigneur, que vous ne l’aimiez pas la liberté, que vous ne l’ayez jamais aimée. La liberté, que vous ne pouvez nier sans vous détruire, que vous ne pouvez affirmer sans vous détruire encore, vous la redoutez comme le Sphinx redoutait Œdipe : elle venue, l'Eglise est devinée ; le Christianisme n’est plus qu’un épisode dans la mythologie du genre humain. La liberté, symbolisée dans l’histoire de la Tentation, est votre antechrist; la liberté, pour vous, c’est le diable.

Viens, Satan, viens, le calomnié des prêtres et des rois, que je t’embrasse, que je te serre sur ma poitrine! Il y a longtemps que je te connais, et tu me connais aussi. Tes œuvres, Ô le béni de mon cœur, ne sont pas toujours belles ni bonnes ; maïs elles seules donnent un sens à l’univers et l’empêchent d’être absurde. Que serait, sans toi, la Justice? un instinct; la raison? une routine : l’homme? une bête. Toi seul animes et fécondes le travail ; tu ennoblis la richesse, tu sers d’excuse à l’autorité, tu mets le sceau à la vertu. Espère encore, proscrit ! Je n’ai à ton service qu’une plume; mais elle vaut des mil-

(1) La Hollande, pays protestant, est de tous les États de l’Europe celui où l’on compte le moins d’illettrés. Il ne faut pas croire que le peuple en soit plus éclairé pourcela. On a fait à son usage des livres si! stupides, si bigots, qu’il a pris la lecture en dégoût et qu’il préfère se. griser. L'Eglise protestante a aussi sa BIBLIOTHÈQUE CHRÉTIENNE,, comme celle du célèbre Mawr, de Tours, 44 wajorem Dei gloriam : n'est-ce pas curieux ?

lions de bulletins. Et je fais vœu de ne là poser que lorsque les jours chantés par le poète seront revenus :

Vous traversiez des ruines gothiques :

Nos défenseurs se pressaient sur vos pas;

Les fleurs pleuvaient, et des vierges pudiques

Mélaient leurs chants à l’hymne des combats.

Tout s’agitait, s’armait pour la défense :

Tout était fier, surtout la pauvreté.

Ah ! rendez-moi les jours de mon enfance, Déesse de la Liberté!

Le tribunal, malgré les observations présentées par la défense et les bravos de l’auditoire, a persisté, dans son jugement, à signaler ce passage comme outrageux pour la morale. J'aurais bien envie de répondre que cette persistance du tribunal est un outrage au sens commun : mais je suis accusé; la modestie me fait une loi de tenir ma langue.

Tout le monde, à l’audience, s’est demandé comment, après avoir dit que l’Église n’aime pas la liberté, qu’elle a fait de la liberté le diable ou Satan, j'avais pu commettre un délit en invoquant, dans un transport d'enthousiasme, ce Satan, ce calomnié, ce proscrit; comment une #étonymic était devenue un outrage à la morale?

C’est à moi de révéler ce secret. Dans un procès comme celui-ci, il y a les choses qui se disent, s’écrivent, s’impriment, et qui sont pour le public; et il y a les choses qui ne se disent pas, qui se lisent, comme on dit, entre les lignes, et qui sont pour les initiés.

L’outrage à la morale, publique et religieuse, consiste ici en Ce que, par une rhétorique infernale, j’ai osé, dans une apostrophe à la liberté, employer le lines d’un homme qui donne son âme au diable, de tous les blasphèmes le plus horrible, selon les idées chrétiennes , PUIS,

en ce que j'ai l'air d’applaudir aux fêtes de la raïson, de scandaleuse mémoire, et d’en souhaiter le rétablissement.

Le pacte avec le diable, les fêtes de la raison, dans lesquelles une femme demi nue, coiffée du bonnet rouge, une pique à la main, montait sur l'autel à la place de la croix :

jamais la religion des peuples ne conçut rien de plus abominable, et c’est se rendre sacrilége que de jouer avec ces horreurs.

Mais, si je suis athée, je ne crois pas au diable et je me soucie encore moins du culte de Chaumette : l’impiété qu’on me prête est sans portée dans ma bouche; placée à la fin d’une théorie du libre arbitre, elle est de mauvais goût.

Qu’ai-je donc voulu dire par cette étrange figure ?

J'avoue que j'étais loin de m’attendre à tout ce bruit, et que rien ne mhumilie plus que la pauvreté d'esprit de mes lecteurs. Rien de plus terrible que la liberté, puisque, par elle, le mal est rendu possible. Mais rien aussi de plus précieux que la liberté, puisque sans elle l’univers demeure inexplicable; la Justice, pur instinct, perd son mérite; la raison est une mécanique; l’homme, une bête; j'aurais dû ajouter, et cela eût aidé sans doute à me faire comprendre, Dieu, devenu le Destin, une pétrification. Embrassons donc avec ardeur la liberté, puisqu'elle est le coefficient de la Justice, puisque sans elle nous n’existons pas, et que le moment le plus héroïque de notre vie est celui où, comme le peuple français en 93, nous nous sentons le plus libre. Mais n'oublions pas que cette liberté est le Satan, sans lequel nous ne commettrions jamais de mal.

Hélas! je ne sens que trop aujourd’hui la vérité de cette antithèse, puisqu’en la revêtant de son expression la plus énergique et la plus exacte, je n’ai pu m'empêcher de froisser la foi de quelques-uns de mes lecteurs. Mais pour.

rien au monde je ne voudrais leur ressembler; j'aurais peur qu’une foi si susceptible ne m'’eût fait perdre la raison, la justice et la liberté.

J’ai fini l'examen des passages, au nombre de TREIZE dans lesquels l'accusation a cru trouver le délit d’oufrage à la morale publique et religieuse.

De ces treize passages, exf (ce sont les 1°, 2°, 3°, 6°, 7e, &, 9°, 10° et 12°), contiennent l’imputation à l'Église d’errer dans la morale, et la qualification de ses erreurs; imputation et qualification qui, exclusivement relatives à la doctrine et à la pratique satramentelle, n’atteignent point au personnel du clergé, à l'égard duquel j'ai fait des réserves formelles, même sympathiques. Les quatre autres passages (4°, 5°, 11° et 13°) sont travestis, pris à contresens; la fin du 12° passage a même subi une altération matérielle.

$ 3. — Outrage à la Religion.

Le délit d’outrage à la morale écarté, ct je doute qu'après avoir lu ce mémoire l'accusation ait le courage de le reproduire, peut-être se rabattra-t-on sur le délit d’outrage à la religion, ainsi prévu par la loi du 25 mars 1822 :

Quiconque aura outragé ou tourné en dérision la religion de l'État, ou toute autre religion dont l’établissement est légalement reconnu en France, sera puni d’un emprisonnement de trois mois à cinq ans, et d’une amende de 300 fr. à 6,000 fr.

Quel est, d’abord, le sens de cet article?

Il se peut, a pensé le législateur de 1822, que l’une des religions reconnues en France soit erronée dans son dogme, et conséquemment dans sa morale; cela se peut

d'autant mieux que lesdites religions reconnues en France ne s'accordent point entreelles, et s’anathématisent réciproquement. Ilse peut même que toute religion en général, considérée au point de vue éleve de la Justice, soit essentiellement fautive, et que le véritable homme de bien doive tenir à honneur d’en débarrasser sa conscience. Toutefois, et jusqu’à ce que la religion aït été rayée du nombre des institutions, elle doit être, nonobstant le droit de libre discussion, respectée, sans acception de secte, comme expression de la conscience individuelle, et protégée par

l'État.

Ai-je manqué à cette prescription ?

Comme ïl n’est pas toujours facile de distinguer la critique de la dérision et de l’invective, je ferai observer, en premier lieu, que si la loi a entouré la religion de respect, c’est qu’elle l’a considérée, avec la raison vulgaire, comme un appui pour les bonnes mœurs; en sorte que le délit d’outrage serait singulièrement atténué si la nonmoralité de la religion devenait manifeste, si surtout ce délit avait été commis à l’occasion d’une polémique engagée contre le dogme religieux dans l'intérêt même de la morale. Dans ce cas, dis-je, le juge ne pourrait, sans injustice, traiter de la même façon le délit provenant d’un excès de zèle pour les mœurs, et le délit causé, si j'ose ainsi dire, par le zèle de la débauche.

Mais je ne pense pas avoir besoin de me placer sous le bénéfice de cette atténuation. L'idée d’outrage est inadmissible, dans une discussion aussi sérieuse, aussi soutenue que celle qui remplit mes trois volumes. Un écrivain ne donne pas autant d'importance à ce qu'il outrage; la satire est brève de sa nature, l'ironie et l’insulte bientôt épuisées. Si quelques traits de ce genre m’étaient échappés, je les répudierais comme absurdes, contraires à la pensée de mon livre, et de mauvais goût.

Quelle est, en effet, cette pensée générale, de laquelle j'ai la conviction de ne m'être écarté jamais, et qui, à part les qualifications que j'avais le droit de faire, me devait préserver de toute intempérance de langage?

C’est que la religion est la forme primitive sous laquelle la Justice se pose dans la conscience; c’est qu’elle est une symbolique de la Justice; qu'ainsi, et jusqu’à ce que la Justice apparaisse dans sa pure essence, la religion à droit

à tout le respect que nous devons à celle-là; que sous ce TA pport, enfin, le christianisme, notre ancienne religion d'État, est le Ou le Le complet, le plus merveilleux, qui soit sorti des entrailles de l'humanité. Qu’on me permette à ce propos quelques citations, afin de montrer, par mon propre exemple, quelle différence il y a entre l’homme qui à renoncé à la religion pour ne suivre plus que la Justice, et l’impie qui, ne sachant rien de l’une ni de l’autre, se ent du HAE comme d’une excitation à l'immoralité.

Tome I*, page 35 : après avoir blâmé les tentatives modernes de rénovation religieuse, je dis :

Jamais je n’eusse contesté l’autorité de l'Eglise, si, comme tant d’autres qui se font ses compétiteurs, j’admettais pour la Justice la nécessité d’une garantie surnaturelle, Je n’aurais pas cette présomption étrange, partant de l’hypothèse que l’idée de Dieu est indispensable à la morale, de me croire plus capable que l'Eglise, plus capable que le genre humain, qui y à travaillé plus de soixante siècles, de déduire en théorie, et de réaliser en pratique une telle idée. Je me serais incliné devant une foi si antique, fruit de la plus longue et de la plus savante élaboration dont l'esprit humain ait donné l’exemple; je n’aurais point admis un seul instant que des difficultés insolubles dans l’ordre de la science conservassent la moindre valeur dès qu’il s’agissait de ma foi; j'aurais pensé que c'était là précisément ce qui faisait le mystère de ma religion, et pour avoir écharbotté quelques filasses de métaphysique, je ne me serais pas cru un révélateur, J'aurais craint:surtout

d’ébranler chez les autres, par des attaques imprudentes, une garantie que moi-même j'aurais déclarée nécessaire.

L’assertion semblera paradoxale, maïs je puis le dire,

* parce que telle est la vérité: jamais, pas plus aujourd’hui

que dans ma plus tendre enfance, je ne fus un contempteur de la religion. Le jour où j'ai cessé de trouver Dieu et la Justice dans le culte, j’y ai retrouvé l’humanité.

Même volume, page 92, protestant contre les impiétés que me prêtait un inepte biographe, je dis encore :

Non, monseigneur, et je tiens à ce que vous en preniez acte jamais je ne me suis exprimé sur la religion chrétienne, qui fut celle de mes pères, Deus patris mei, ni sur aucune religion, avec cette indécence qui n’eût déshonoré que ma plume. J’ai toujours respecté lhumanité, dans ses institutions, dans ses préjugés, dans son idolàtrie, et jusque dans ses dieux. Comment ne la respecterais-je pas dans

le christianisme, monument le plus grandiose de sa vertu et de son

génie, et le phénomène le plus formidable de l’histoire? Outrager, de paroles ou de gestes, une religion! il n’y a qu’un homme élevé dans les principes de l’intolérance catholique à qui puisse venir cette idée stupide. *

Suit une allégorie des amours de l'esprit et de la Relig'on, et de leur rupture, allégorie qui, par la poésie même qne j’y ai mise, montre combien sincère et profond est chez moi le respect des choses religieuses. Ce passage est trop long pour que je le cite : J'aime mieux y renvoyer mes juges.

Plus bas, page 164, après avoir résumé la mission du

christianisme, je m'écrie :

Oh! le christianisme est sublime, sublime dans la majesté de son dogme et dans la chaîne de ses déductions. Jamais pensée plus haute, système plus vaste, ne fut conçu, organisé parmi les hommes. Moi qui

n’y vois qu’une création provisoire de la conscience universelle, je ne puis m'empêcher de saluer en lui le génie de l’hnmanité, qui pour le salut d’elle-même s’est imposé cette longue expiation. Et je fais ici serment que, si l'Eglise parvient à renverser la thèse nouvelle que je jui oppose, et contre laquelle elle ne trouvera pas d’argument dans sa tradition, parce que les ennemis qu’elle a combattus autrefois comme ceux qui l’attaquent aujourd’hui, lui empruntant son principe, devaient être condamnés par les conséquences; si, dis-je, lEglise remporte contre la Révolution cette victoire, j’abjure ma philosophie et je meurs dans ses bras, »

Est-ce là de l’outrage, de la dérision? L'ouvrage entier est écrit de ce style, au point qu'il semble à toute âme pieuse, mais plus dévouée à la Justice qu’à la piété, qu'en passant avec moi de l'Évangile du Christ à l'Évangile de la Révolution, elle ne change pas de doctrine, elle ne fait que parler une autre langue. On a fait de mon commentaire sur le Pater noster, un outrage à la morale. Voici quelques passages de cette te impie, qu'on n'a eu

garde de citer :

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