‹ Philosophie du progrèsChapitre 19 sur 34 · Tome II, page · texte numérisé non relu

Tome II, page

Appel à la souveraine protection, acte de soumission à l’ordre éternel, de dévoûment à la Justice, de foi en son règne, de modération dans ses désirs, de regret des fautes commises, de charité envers le prochain; reconnaissance du libre arbitre, invocation à la vertu, anathème au vice, affirmation de la vérité: la morale de quarante siècles est résumée dans ces humbles et émouvantes paroles, que la tradition chrétienne attribue à son Homme-Dieu.

Que de douleurs apaisées, de courages affermis, de ressentiments vaincus, de doutes évanouis, par la récitation de cette prière, plus accessible aux cœurs qu'aux intelligences! Quand le pauvre, avili, menteur; fainéant, nous aborde, la prière sur les lèvres, telle est la grâce de cette parole vraiment évangélique, que nous nous sentons portés, malgré nous, à l’aumône. Paer noster !... a

Il me faudrait citer tout ce chapitre, l’un das MOINS compris et des plus maltraités de mon ouvrage. F On parle d’outrage à la religion : est-ce sérieux? La science des religions à tué de nos jours le libertinage. Le respect philosophique des cultes, le seul que nous commande la loi de 1819, commence à Dupuis, l'auteur de l’Origine des cultes. Fréret, de même que Spinoza, en est encore au dédain. Voltaire prend le parti héroïque de 12 dérision, souvent obscène : si Voltaire nous fait sourire, c'est que nous nous reportons par la pensée à ces temps difficiles, où l'esprit, dépourvu de savoir, maïs irrité par lextravagance cléricale, n’avait pour se défendre de l’obsession religieuse que les audaces de la satire et les joyeusetés de la licence. C’est pourquoi j’ai osé dire que Voltaire était le véritable poète épique des temps modernes, non . certes pour avoir fait la ÆZenriade, maïs pour avoir donné Candide et la Pucelle. Maintenant tout est fini : la morale déclarée par les écrivains même les plus religieux indépendante de la foi, à l’irrévérence pour le culte a succédé son interprétation. Et cette interprétation de la symbolique religieuse fait la base des croyances modernes, ainsi

que je le dis encore, tome III, page 602-603 :

Aussi haut que remontent les souvenirs du genre humain, soixante siècles par delà la guerre de Troie, d’après une tradition. recueillie dans les temples par d’anciens écrivains, nous voyons la Religion servir de figure à la Justice ; elle tient lieu de science morale, supplée par la poésie du culte ce que la Raison pratique des peuples est incapable de définir, et cette figure, cette poésie, expression de la conscience primitive, esb encore aujourd’hui et sera pendant bien des siècles après nous l’étude la plus attrayante du philosophe,

Qu'est-ce que cette adoration, religio, d’un Être souverain, sinon : une représentation de la Justice, c’est à dire du respect de l'humanité? Dieu est tout à la fois, d’un côté, la nature humaine élevée à l'infini et idéalisée; de l’autre, le concept, nullement absurde bien qu’indémon-

trable, d’un moi cosmique, comme qui dirait d’une humanité universelle.

Que sont ces trinités divines que l’on voit se dégager de toutes les mythologies, sinon la première catégorisation de l’âme humaine, individuelle et collective, dans ses puissances fondamentales? La Révolution n’a pas manqué de la reproduire dans sa devise fameuse; aucune philosophie du dix-neuvième siècle n’a pu s’en détacher,

Vos anges ne sont-ils pas les forces collectives que l’économie nous révèle, et dont l’équilibre fait l’objet du droit public et du droit humain ?

Que vous dirai-je de plus? Votre grâce n’est-elle pas cette faculté de l’idéal que la nature a mise en nous pour servir d’excitation perpétuelle à la Justice? Vos sacrements les initiations de la famille et de la société ? Votre péché originel une parabole de l’état de nature, dont la civilisation nous affranchit tous les jours ? Votre culte de la Vierge une allégorie du mariage? Votre résurrection le rafraîchissement incessant de l’espèce, dans laquelle se conservent éternellement les formes, ies tempéraments, les caractères, les idées et les affections des défunts ? Plus l’humanité vieillit, plus il s’amasse d’amour en ses entrailles : quelle idée plus touchante pouvez-vous vous faire de votre destinée, chrétien que la mort terrifie?.… Votre enfer et votre paradis, enfin, ne les retrouvez-vous pas tout entiers dans la sanction, pénale ourémunératrice, qui accompagne le vice et la vertu? Vous l’enseignez vous-même dans votre théologie; la véritable peine du damné est la peine du DAM ; par quel matérialisme y ajoutez-vous la peine du sexs?

. Ah! certes, à cette manière de penser sur la religion, 1l est permis de croire que l’on préférerait de beaucoup les polissonneries de la régence, un instant remises à la mode par le faux libéralisme de 1814 à 1830. Béranger a fait une mort édifiante : celui qui, séparant la morale dela religion, ne voit dans celle-ci qu’une langue morte, celui-là ne se réconciliera jamais. Ce que la religion, ce que le christianisme eut jamais de plus profond et de plus poétique,

devient, sans effort, sans plagiat, le revêtement de notre éthique révolutionnaire; là sont, à vrai dire, nos origines.

nos antiquités, nos traditions. Polythéisme, magisme, druidisme, brahmanisme, bouddhisme, christianisme, tous ces systèmes métaphysico-théologiques, enfantés par le rêve de l’absolu et de l'idéal, ne sont en définitive que l'archéologie de la Justice, l'apocalypse de la Révolution. De la religion nous reprenons et nous nous assimilons tout, l’idée, le mythe, le sentiment, l’âme, en un mot; nous ne laissons à l’Église que la lettre morte, la momie. Si c’est un crime contre la religion d’en affirmer aussi la métamorphose, il faut faire une loi qui le définisse : à coup sûr, il n’y à pour elle ni dérision ni outrage.

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