‹ Philosophie du progrèsChapitre 23 sur 34 · OPEN · texte numérisé non relu

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qui régissent, officiellement du moins, la nation française depuis 1789,

Rien, rien, rien, voilà le procès. Je puis défier le ministère public de rien fournir de positif, d'extraire de mon livre une proposition, un seul mot, qui tombe sous le coup de la loi, de la loi , dis-je, nee comme mes paroles elles-mêmes, à à sa pensée fondamentale, interprétée par sa pensée fondamentale, qui est la Révolution.

Et pourtant je ne réussirai pas à convaincre le ministère public ; et je sais fort bien que parmi les magistrats appelés à me juger, il en restera toujours que je ne convaincrai pas davantage. Quelque chose murmure en eux et gronde contre moi; il leur semble que malgré tout un livre tel que le mien ne peut être souffert, qu’il est condamnable, qu’il doit être condamné. Ils pensent, et c’est ce qui rassure leur religion, que l'affaire qui leur est soumise est un de ces cas difficiles, équivoques, que la loi pénale n’a pas nettement prévus et définis, mais que le juge doit à la conscience publique , à sa propre conscience, de ne pas laisser impunis, au petit bonheur des considérants du jugement.

Eh bien, je veux aller chercher, jusqu’au fond de l’âme de mes juges, le sentiment hostile qui me condamne, le ürer au grand jour, le forcer de s'expliquer et le confondre.

Faisons un peu d'histoire. |

Il y à tout à l'heure sept ans, un acte extra-légal du pouvoir exécutif vint brusquement changer la constitution politique du pays.

Pour justifier cet acte , obtenir le laissez-passer de six millions de voix, on dut le présenter, aux uns, comme la condition suprême du salut social; aux autres, comme un retour aux principes de 89 ainsi qu’aux gloires du premier empire,

Or, si je fais observer, en passant, que le second de ces points de vue, destiné à calmer l’effervescence de la multitude, a été jusqu’à présent négligé, surtout quant aux principes de 89, je ne dirai rien qui offense le gouvernement impérial, et je ne calomnierai personne. On ne pouvait simultanément poursuivre, atteindre deux buts opposés , le salut de la fraction rétrograde du pays, alors la plus puissante, et le développement des pere que cette fraction a en horreur,

Fatalement engagé dans la résistance, le nouveau gouvernement ne pouvait donc, en eût-il eu la volonté, empêcher le principe que les circonstances lui imposaient, de produire ses conséquences. De là, dans le gouvernement et dans le pays, une situation politique , légale , morale, radicalement inverse de celle qui existait avant le coup d'État. Un vent d’opinions qu’on croyait mortes se remit à souffler sur la nation; de vieilles maximes redevinrent à la mode; la pensée publique sembla remonter son cours ; habitudes, style, tout parut vouloir se reformer d’après un type perdu : on eût dit la revivification d’un cadavre par la pile de Volta.

Que nombre d’imbéciles aient cru à ce simulacre de palingénésie sociale, qui en doute? Mais voici le pis : d’autant que la sôttise à sa part, sa très grande part dans le gouvernement des affaires humaines, il a sufhi que la tourbe qui la représente eût pris cette fantaisie d’exhumation du passé au sérieux pour que des esprits sensés, qu'afflige, que dégoûte le spectacle auquel ils assistent, répugnent maintenant à tout ce qui pourrait ébranler ce prétendu ordre de choses et remettre la société dans son statu quo légitime. Ce qui est fait est fait, disent-ils : qu’on n’ytouche plus. Asservis qu’ils sont à une légalité de circonstance, ils perdent de vue le pacte fontamental , les droits fondamentaux, tous les principes sur lesquels repose le

système des lois françaises. Au misérable intérêt d’une secte, d’une passion , d’un jour, ils sacrifient, sans sourciller, l’intérêt supérieur des générations et du développement social, Pour prendre une souris, ils mettent le feu à l'édifice.

Aïnsi, pour rentrer dans le procès actuel, on avait cru devoir, après le coup d'État, rendre à l’Église, au catho- Bcisme, ses honneurs séculaires. Sous Louis-Philippe, l'opinion eût mis un frein à cette fantaisie de religiosité : parce qu’à la suite du 2 décembre l'opinion est restée muette, il semble à certaines gens qu’il y ait eu novation dans le pacte entre l’Église et l'État, que cette novation résulte suffisamment du silence universel , d’après le proverbe, Qui ne dit mot consent, et malgré le code qui dit formellement qu'en matière de conventions “ la novation ne se présume pas. ,; Et maintenant que la protestation s’est élevée, demandant, au nom des principes de 89, que l'Église rentre dans la modestie de son existence légale, et que la comédie finisse... , ce langage, s’écrient-ils, est intolérable; c’est outrager la religion, c’est outrager la morale. Et moi je réplique : Rien de ce que l’on revendique aujourd’hui en faveur de l’Église, rien de ce que l’on prétend faire pour elle n’est constitutionnel, n’est légal : loin de là, tout le droit, public et civil, dans son esprit et dans sa lettre, y est contraire. Vous voulez maïntenir la pensée du coup d'État, venger l'honneur de l’Église, venger la religion. Je connais vos motifs ; je ne les discuterai point. Commencez donc par faire déclarer, par l'autorité compétente, que la Révolution est non avenue, que ses principes sont pernicieux et faux, sa morale réprouvée, ses droits abrogés, sa justice maudite. Il ne vous faut pas moins que cela pour motiver , contre mon livre, une condamnation. Car vous ne pensez pas sans doute que les grands principes, sur lesquels repose la Constitution impé-

Li \ ‘M 276 LA JUSTICE POURSUIVIE PAR L'ÉGLISE.

riale et d’après lesquels elle doit être interprétée, n’existent qu'’autant qu'il plaît aux juges d’en faire mémoire. Vous ne pensez pas que cette législation bâtarde, conçue dans des jours mauvais, formée de pièces et de morceaux, qu'on appelle Zois sur la presse, subalternise, annule, ces grands principes ; qu'en matière de jurisprudence, le particülier absorbe le général , le neuf emporte le vieux, et que, par sept années d’une réaction équivoque, subreptice, la prescription soit acquise contre les idées, les institutions et les conquêtes de deux générations. Et qu'est-ce que votre Église, en présence de la société recréée par la Révolution ? Qu'est-ce que votre théologie, devant les manifestes de 89 et de 937... Que la cour y songe : la voie dans laquelle elle s’engagerait en confirmant la sentence des premiers juges aboutit, et c’est là que je l’arrête, à la négation absolue, frauduleuse, de tout notre état légal, état que l’irrévocable destinée nous a fait, que nul homme au monde n’a puissance d’abroger, et hors duquel il n’y aurait pour la nation que déchéance et ignominie.

Je proteste contre toutes ces préoccupations d’un soidisant ordre public, qui ne serait autre chose que la mise en état de siége des principes de 89 et la suspension de tous les droits consacrés par la Révolution; je demande qu’il ne soit plus question de religion ni d'Église dans le sanctuaire de la loi, et que la justice, trop longtemps mé- .connue et entravée, reprenne son libre cours.

Ces considérations me conduisent à rendre compte de l'incident qui est venu compliquer le procès : je veux parler de ma pétition au Sénat.

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