‹ Philosophie du raisonnement dans la science d'après Saint ThomasChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l'induction

.„ Ses caractères propres, son rôle, sa portée.

A première vue, l'induction n'offre rien de compliqué. Elle se présente comme une opération logique fort simple, qui nous fait passer des faits particuliers aux idées générales. Mais cette simplicité n'est qu'apparente. Quand on veut se faire une idée plus précise et plus scientifique de l'induction, on rencontre de réelles difficultés; on ne tarde pas à se convaincre qu'une étude approfondie est nécessaire pour en acquérir une notion exacte, pour en bien comprendre la valeur, la forme logique et le mécanisme. Ce qui ajoute à la difficulté, c'est que les anciens en ont relativement peu parlé. Les plus éminents des philosophes scolastiques ont tous fait preuve d'une maîtrise incontestable dans }es questions qui se rattachent à la logique. Nous aurions eu grand profit à les entendre s'expliquer plus longuement sur l'induction. Une chose frappe tout d'abord : c'est que Aristote n'a consacré à l'induction aucun traité spécial. On sait qu'il a longuement et admirablement parlé des règles du syllogisme et de ses formes. Mais on cherche vainement, dans son œuvre immortelle, un

cours d'induction scientifique. Ses commentateurs ont généralement imité son laconisme sur ce point. Cependant, Albert le Grand fait exception dans une large mesure. Il s'étend un peu plus longuement que les autres écrivains de l'Ecole sur l'induction. Ce qu'il nous en dit présente le plus grand intérêt et contient une réponse à toutes les difticultés que les modernes ont soulevées contre l'induction complète. Nous ne manquerons pas d'en tirer profit.

Nous ne pouvons nous dispenser néanmoins, avant d'entrer dans le vif de notre sujet, d'expliquer le silence relatif des anciens concernant l'induction. Un grand nombre d'auteurs en voient la cause dans une conception fausse ou tout au moins fort exagérée de la valeur et du rôle du syllogisme. D'après eux, le syllogisme démonstratif était, pour la philosophie médiévale, le seul moyen, le seul instrument d'acquisition de la science. Or, les écrivains de l'Ecole ont toujours enseigné avec Aristote que deux procédés étaient donnés à l'homme pour parvenir à la science : le syllogisme démonstratif et l'induction : unus per démonstrationem, alius per inductionem (i): que l'un passait du général au particulier, l'autre du particulier au général : démons t ratio procedit ex uniçersalibm, inductio autem procedit ex particularibus (2). Ils affirmaient bien haut qu'on ne pouvait suivre indifféremment les deux méthodes dans tous les domaines de la science. La méthode expérimentale est de rigueur, dit encore saint Thomas, dans les sciences naturelles; s'en écarter, en telle matière, c'est se condamner aux plus graves erreurs : Qui sensum negligit in natura-

(1) S. Thom.. Poster, anali/f., 1. 1, lect. \V\

(2) lbid.

NOTIONS PARTICULIÈRES Q8l

Htm incidit in errorem (i). Dans ces mêmes sciences, dit-il encore, le point capital est de former notre jugement d'après les indications de l'expérience : Ut hoc modo judicemus de rébus naturalibus secundum quod sensus ea demonstrat (2). Partout et toujours, en termes lapidaires, il proclame la nécessité de l'expérience dans les sciences de la nature. Tous ceux, du reste, qui ont la moindre idée de sa théorie de la connaissance savent parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Il nous serait facile de recueillir des textes semblables dans les ouvrages d'autres philosophes scolastiques. Il y avait donc autre chose pour eux dans la science que le syllogisme. La seule chose vraiment nouvelle dans le Novum Organon, c'est sa forme oratoire et poétique. L'importance de l'expé* rience, nous venons de le voir, avait été reconnue et proclamée bien longtemps avant Bacon. Son grand tort, comme celui de Descartes, a été de rompre complètement avec le passé, au lieu d'en utiliser les ressources considérables. Les ruptures de cette sorte ont toujours porté le plus grave préjudice au véritable progrès intellectuel. On dira, sans doute, que les scolastiques n'ont guère mis en pratique leurs idées , théoriquement irréprochables, sur l'expérience et l'induction. Nous l'accordons volontiers, tout en faisant remarquer qu'on a adressé avec raison le même reproche à Bacon lui-même; ce qui prouve une fois de plus que la théorie et la pratique sont choses différentes. Les scolastiques étaient philosophes et théologiens avant tout; et c'est comme tels qu'ils ont touché

(1) S. Tho.m., In Boetiam de Trinî4àtet <\. vi, a. a,

(2) Ibid.

Q82 philosophie du raisonnement dans la science

aux sciences physiques. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'ils y aient commis des erreurs. Mais les questions de ce genre et les réponses qu'ils y ont faites sont quelque chose de bien secondaire dans leur œuvre, qu'il faut juger d'un autre point de vue. On devra donc chercher ailleurs que dans une idée trop exclusive du rôle du syllogisme les raisons du peu de place qu'ils ont faite à l'induction dans leurs Sommes de logique. Nous en trouvons une, précisément, dans le fait qu'ils ont beaucoup plus cultivé les sciences rationnelles que les sciences naturelles et positives. Il est incontestable que la déduction domine dans les sciences rationnelles. Là, en effet, on procède du général au particulier, des causes aux effets, des lois universelles aux cas divers qu'elles régissent. Dans les sciences naturelles, au contraire, la marche est une régression vers les principes en partant des faits, une régression vers le simple par l'analyse du composé, vers les conditions générales des phénomènes en se basant sur les manifestations des effets particuliers. Sans doute, l'induction peut trouver une place, môme dans les sciences rationnelles. La synthèse n'est pas plus défendue au naturaliste que l'analyse au philosophe ou au mathématicien. Il y a lieu pour les uns et pour les autres à induction et à déduction. Mais il n'en est pas moins vrai que l'ensemble du procédé est déductif dans les sciences rationnelles et inductif dans les sciences de la nature. Les anciens, qui se sont appliqués à peu près exclusivement à l'étude des premières, n'ont pas accordé la même importance ni la même attention que les modernes à l'induction. C'est plutôt une lacune qu'une erreur dans leur œuvre. Il sera bon de ne pas oublier non plus dans cette question que les scolastiques travaillaient surtout

de renseignement. Leur littérature scientifique est presque toujours appropriée à ce but. Cette remarque n'est pas sans importance; elle contient l'explication des grandes qualités comme de certains défauts de leur travail; il est bien prouvé que l'enseignement des écoles s'arrange beaucoup mieux des modes déductifs d'exposition que des autres. Nous voyons qu'il part autant que possible des premiers principes de la question; qu'il condense en quelques mots les résultats obtenus après de longues et patientes recherches; qu'il met en plein relief la marche logique du raisonnement. C'est pourquoi il s'attache de préférence au syllogisme. Dans l'induction, l'opération logique est moins marquée, l'inférence moins sensible. Les faits y représentent le connu, les principes l'inconnu. Or, ces principes et ces lois qu'il s'agit de conquérir sont comme perdus au milieu des faits et de la complexité des phénomènes. Pour les découvrir, il est nécessaire d'analyser et de dissocier ces mêmes phénomènes et de les réduire à des relations et à des conditions aussi simples que le permet l'objet même des sciences naturelles. Or, ce procédé est celui de l'invention plutôt que de l'enseignement. Tout est beaucoup plus simple quand le principe général est établi tout d'abord, le fait particulier énoncé ensuite, et enfin la conclusion déduite. Aussi a-t-on justement remarqué que les élèves éprouvent de grandes difficultés à découvrir les lois dans les cas particuliers, tandis qu'ils arrivent très vite à faire l'application à un phénomène singulier d'une loi exposée en termes généraux. Il n'est donc pas étonnant que les scolastiques, dans leur souci d'approprier et d'adapter la doctrine à l'enseignement, aient fait une part si considérable au syllogisme. Pour atteindre plus pleinement le but

P.8{ PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT i .ANS LA SCIENCE

qu'ils s'étaient fixé de la sorte, ils ont converti et présenté en forme syl logistique les résultats euxmêmes de l'induction. C'est pourquoi la méthode d'exposition a masqué plus dune fois chez eux le travail de recherche. Nous parlons, bien entendu, dans tout ceci de l'induction scientifique. Car l'induction telle qu'elle est pratiquée dans la vie courante se présente sous un autre aspect. Elle prend pied sur les contingences les plus communes et se trouve ainsi beaucoup plus à la portée des hommes sans culture que le syllogisme. Mais les observations qui lui servent de base dans ce cas sont le plus souvent confuses et très sommaires; elles ne peuvent conduire qu'à des généralisations imparfaites qui ne sortent guère du domaine de la probabilité lorsqu'elles ne sont pas de simples conjectures ou hypothèses. Tout est rudimentaire et approximatif dans l'induction pratiquée de la sorte. Aussi est-elle étrangère à la science.

Ces considérations nous aident à comprendre pourquoi les philosophes scolastiques ont relativement peu parlé et usé de l'induction. Ce n'est pas du tout pour en avoir méconnu le rôle et l'importance primordiales dans les sciences naturelles, comme on le dit si souvent. Quant aux néo-seolastiques, étant donné le développement énorme que. l'étude de ces mêmes sciences a pris de nos jours, ils accordent à l'induction l'attention et la place qu'elle mérite. Ce qu'on peut reprocher à certains d'entre eux, c'est de n'avoir pas su défendre l'induction complète contre les attaques des modernes : induction qui est la seule qui ait un sens comme opération logique. Ils n'ont pas suffisamment évité non plus un travers assez commun dans cette matière : travers qui consiste à ne pouvoir parler de l'induction exclusivement prise; à

ne s'occuper d'elle que pour la rattacher au syllogisme ou pour montrer les rapports qu'elle soutient avec des éléments qui lui sont étrangers. Il serait pourtant beaucoup plus simple et plus scientifique de la prendre telle qu'elle est et de se contenter des résultats qu'elle peut donner par ses propres moyens vi propria. On ne saurait bien en définir la nature propre autrement. Conformément à ces principes, nous allons étudier l'induction : i° dans les faits qai lui servent de fondement; 2° dans la proposition générale qui lui tient lieu de conclusion; 3° dans le mode ci inférence qui lui convient.

Les faits.

Ils sont les matériaux de toute généralisation indue* tive. Nous avons recours, pour nous en assurer, à l'observation et à l'expérience. C'est un travail aussi délicat que nécessaire. Il est soumis à un ensemble de règles qui ont principalement pour but de le maintenir sur le terrain expérimental. Il s'agit de constater scientifiquement les faits et de ne pas mêler à leur recherche des idées préconçues. Nous supposons que ce travail est accompli avec toute l'exactitude possible, car c'est sur les laits dûment constatés que l'induction repose. Si l'observation porte sur tous les faits qui se rattachent à la question posée, l'induction est, dit-on communément, complète : sinon elle est incomplète. Cette manière de parler a prévalu daus la science et la philosophie modernes. Elle nous parait cependant, à certains égards, impropre et équivoque. Si l'observation porte sur tous les faits, ce n'est pas induction, mais observation complète qu'il faut dire ; et lorsqu'on a recours à un principe général

pour compléter l'expérience actuelle, ce n'est pas de compléter l'induction mais l'observation qu'il s'agit. S'exprimer autrement, c'est confondre l'induction avec son fondement; c'est surtout enlever par définition même à l'induction tout caractère d'opération logique. Pour nous, l'induction est complète quand le raisonnement qu'elle constitue a pour point de départ l'observation de tous les faits. Maintenant, la question est de savoir si l'induction, dans ce cas, a quelque valeur scientifique. Les savants modernes le nient généralement. Ils n'y voient que répétition inutile ou tautologie. Une chose est cependant certaine, c'est que l'induction complète est la seule qui comptait pour les anciens. Les textes qui le prouvent sont aussi nombreux que formels : inductio est per omnia singularia nullo omisso (i), dit Albert le Grand. Saint Thomas n'est pas moins explicite : per viam inductionis sensus facit universelle intus in anima in quantum considerantur omnia singularia (2). Les anciens n'auraient donc connu de l'induction qu'une forme purement verbale et stérile. Les modernes ne voient aucune difficulté à l'admettre. Ils leur prêtent bien d'autres erreurs plus grossières que celle-là. Mais nous ne pouvons l'admettre, nous, et personne de ceux qui ont la moindre notion des traités de logique des écrivains de l'Ecole ne le pourra non plus. Nous dirons plutôt que leur analyse de l'induction complète est bien plus profonde et bien plus juste que celle des modernes. On peut résumer ainsi l'opinion de ces derniers : affirmer d'un sujet commun un caractère constaté dans

(1) Ain. Magn., Prior. analyt., 1. II, tract. VII, a. l\.

(2) S. Tiiom., Poster, analyt., 1. II, lect. XX.

tous les faits individuels correspondants, ce n'est pas une opération logique réelle ; c'est une répétition sans inférence positive, sans progrès dans la connaissance. C'est ce qui se produit, par exemple, quand, après avoir constaté que chaque métal est bon conducteur de la chaleur et de l'électricité, nous affirmons la même propriété des métaux en général. Il suffit de consulter une des nombreuses bibliothèques de philosophie scien* tifique publiées de nos jours pour se convaincre que cette manière d'interpréter l'induction complète est non seulement très commune, mais considérée comme une vérité absolument acquise. Elle n'en est pas moins le résultat d'un examen très superficiel de la question, Le passage de tous les cas particuliers au général n'a rien de tautologique ; il n'a rien non plus qui ressemblerait à une répétition inutile. Ceux qui se l'imaginent se trompent doublement. Ils se trompent tout d'abord sur le fondement ou le point de départ de l'opération inductive, c'est-à-dire sur les faits ou plutôt sur la manière de les envisager et de les prendre dans la circonstance. Ils ne doivent pas être pris collectivement, mais individuellement : ce n'est que sous ce dernier rapport qu'ils sont et peuvent être les matériaux de l'universel ainsi que l'objet propre de l'observation et de l'expérience, incipit a singularibus non uno sed omnibus divisent acceptis (1). En d'autres termes, les faits doivent être énoncés ou distribués sous le sujet commun dans la forme et la mesure où ce dernier leur convient; or, ce n'est pas au groupe comme tel qu'il convient et qu'il s'applique en premier lieu, mais bien à chacun des faits particuliers. Le tout universel est prédicablc de ses parties séparément

(1) Alb. Maun., Topicor., I. I, tract. III, c. iv.

prises : le tout quantitatif ne l'est pas. Ces distinctions sont capitales pour l'intelligence de l'opération inductive (i).

Ensuite, les mêmes auteurs se trompent sur le point d'arrivée du procédé inductif, à savoir sur l'universel. Ils le considèrent comme un simple total des constatations particulières. Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, l'induction complète leur paraisse ce que nous venons de dire. Mais leur conception de l'universel n'est pas admissible. L'universel diffère radicalement de l'expérience sensible dans laquelle on voudrait le retenir enfermé : il en diffère par un certain nombre de caractères qui ne sauraient nullement convenir aux faits particuliers comme tels. D'un côté, nous avons l'unité de concept : en effet, le caractère généralisé s'applique d'une manière iniwoque à tous les cas particuliers du même ordre. Il en est, dans toute la force du terme, l'extrait commun; à ce titre, il les condense et les domine tous. Il est véritablement l'unité d'une multiplicité. Il évoque donc une tout autre idée que celle d'un simple total ou résumé de l'expérience sensible. Celle-ci est particulière, contingente, variable; elle appartient au temps et à l'espace. Elle n'a, par ellemême, en tant que sensible, qu'une portée individuelle. L'universel, au contraire, vaut pour l'expérience présente et future : il nous dit que ce qui est vrai dans les cas particuliers le sera toujours et partout dans les mêmes conditions. Il existe donc entre lui et les phénomènes singuliers des di fférences irréductibles:

(i) Nous ferons cependant observer qu'à l'origine de la recherche ou de l'opération inductive, les faits individuels ne sont que très improprement appelés parties : pa?*s non est in actu nisi quando est in toto, dit avec raison Albert le Grand. (Lib. de Prœdicamentis, tract. II, c. vi.)

il se distingue de ces phénomènes par l'exlension, l'abstraction du temps et du lieu et enfin par l'unité de concept. S'il en esl ainsi, comment voir dans Je passage des fails particuliers au général une tautologie, une répétition? Il importe peu à ce raisonnement que les faits soient complets ou non ; leurs propriétés demeurent individuelles dans les deux cas. Ce n'est point parce qu'ils seront tous observés qu'ils sortiront de l'ordre particulier et sensible.

Voyons maintenant ce que devient le raisonnement inductif basé sur une observation incomplète des faits. Nous supposons donc que les faits ne sont pas tous réellement connus. Dans ce cas, à s'en tenir à la rigueur des termes, l'induction ne saurait nous conduire à une conclusion certaine : elle demeure forcément dans le domaine des probabilités et des conjectures : ad indactlonein probabilem siijflcit de pluribm indiiclio (1). C'est ce qu'on ne peut nier sans ébranler les principes fondamentaux de la logique. Pour aboutir à la certitude, il est donc indispensable de compléter l'observation des faits à laide d'un principe général et supérieur. Pour les uns, ce principe est relatif à l'uniformité de la nature; pour les autres, à l'ordre de L'univers, à l'expérience constante. Mais comme ces principes ou ces eroyances sont, pour eux, des extraits d'observations ou d'inductions particulières, ils tournent manifestement dans un cercle vicieux. On ne peut éviter ce grave inconvénient sans recourir à un principe analytique, d'essence rationnelle; c'està-dire à un principe auquel nous ne donnons pas précisément noire adhésion sur le témoignage de l'expérience, mais auquel nous adhérons parce que la com-

1) Alb. Magn., Poster. \analy t., 1. II, tract. 7, c. iv.

paraison ou le simple rapprochement des termes nous fait voir l'attribut dans l'idée du sujet. Ce principe, dans notre cas, est la loi de causalité universelle pré-> sentée sous cette forme ou sous une autre plus spéciale : Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Par l'application de ce principe, nous passons des faits observés à ceux qui ne le sont pas; nous sommes autorisés à dire : a pluribus disce omnes. La proposition analytique dont il s'agit n'est pas cependant une affirmation à priori de l'esprit, comme beaucoup de savants se l'imaginent : les éléments comme ceux de toute connaissance en sont fournis par l'expérience, c'est-à-dire par les sens; mais la relation qui existe entre eux est perçue et affirmée avec une entière assurance, sans attendre le témoignage ou les leçons de l'expérience proprement dite. De la sorte, on ne prouve pas la validité de la méthode inductive par l'induction elle-même, comme on le fait si souvent. Qu'on le veuille ou non, il est absolument impossible de passer de l'ordre des réalités sensibles et particulières à l'ordre scientifique, c'est-à-dire de ce qui est à ce qui doit être, sans l'intervention d'une vérité d'origine rationnelle, ce qui n'est pas du tout la même chose qu'une forme à priori ou purement subjective. Il est donc possible de rendre l'observation complète en ayant recours à une vérité de raison. Dans ces conditions, la différence qui existe entre Tinduction complète et incomplète perd toute signification pratique : on n'aperçoit plus aucune diversité de nature entre les deux du point de vue du raisonnement inductif. D'un côté, on s'appuie sur l'observation directe de tous les faits; de l'autre, sur une observation partielle de ces mômes faits, mais complétée comme nous venons de le dire. C'est donc

à tort qu'on nous présente l'induction incomplète comme étant d'une essence particulière. C'est pourtant ce que les modernes ne manquent pas de faire ; induire, pour eux, c'est conclure d'un certain nombre de faits à tous les faits semblables individuellement pris; c'est compléter les faits et non les prendre comme base au point de départ d'un raisonnement, c'est, en un mot, agrandir l'expérience par l'emploi des règles contenues dans les trois tables de Bacon, ce n'est pas la mettre en œuvre par un raisonnement. De fait, si compléter le nombre des faits particuliers est l'œuvre propre et spécifique de l'induction, elle perd jusqu'à l'apparence d'une opération logique.

On comprend maintenant pourquoi les anciens ne distinguaient pas entre l'induction complète de fait et l'induction complétée à l'aide d'un principe général. Il n'y avait là pour eux aucune différence essentielle et, partant, aucune nécessité de la souligner dans leur langage, qui était toujours formel en toutes choses. En parlant toujours de l'induction complète, ils n'entendaient nullement établir ou exiger par là l'observation directe de tous les cas particuliers ; on le voit par le passage suivant d'Albert le Grand : quamvis singularia sint infinitœ multitudinis ut dicit Plato, tamen ad inductionem perfectam oportet in summa inducere non quod omnia sigillatim numerentur sed ut br éviter collecta insinuentur dicendo et sic de aliis (i). On peut voir par ces considérations que ceux qui ont abandonné la défense de l'induction complète ne sont pas exempts de légèreté. Ils ont été surtout frappés du reproche de répétition qui lui est fait. Ils n'ont pas remarqué qu'on l'adresse également au syllogisme et qu'on

{1) Alb. Magn., Prior., 1. II, tract. VII, c. iv.

pourrait l'adresser à tous nos jugements, puisqu'ils aboutissent tous à une perception d'identité de forme ou de sujet. La conclusion syllogistique, dit-on, ne constitue pat une inférence réelle ni un progrès dans la connaissance. N'est-elle pas contenue dans les prémisses? Que fait-elle autre chose que de reproduire sous une forme nouvelle ce qu'on vient d'affirmer déjà? Il s'agit toujours, on le voit, du rapport des cas particuliers avec l'universel. Dans l'induction, ce dernier est inféré : singukiria principiuni sunt, uniuersale illatum (i). On ne peut donc nier qu'il n'ait son fondement dans les cas particuliers; mais cette préexistence virtuelle, loin de prouver quelque chose contre la réalité de linférencc, nous en fournit, au contraire, la preuve et l'explication. Inversement, dans le syllogisme, l'universel est le point de départ : on l'y applique aux cas particuliers qu'il renferme sans doute, mais qu'il ne désigne pas nominativement. En d'autres termes, il contient la conclusion non en acte, mais en puissance seulement. C'est pourquoi cette conclusion est réellement inférée : une chose, en effet, est connue non en tant qu'elle est en puissance, mais en tant quelle est en acte. Non, s'élever de l'expérience sensible au général, ce n'est pas se répéter inutilement. C'est accomplir un progrès réel dans la connaissance, le plus grand qu'il soit donné à l'homme d'accomplir, celui qui révèle le mieux sa supériorité spécifique ainsi que l'indépendance intrinsèque de la matière du principe de la connaissance intellectuelle. Les caractères de l'universel contrastent ouvertement avec ceux des faits individuellement donnés. Nous avons là deux ordres de connaissances qui

(1) Alb. Magn\, Topicor., 1. I, tract, .'i, c. iv.

communiquent entre eux, sans doute, mais qui n'en sont pas moins distincts. En passant de l'un à l'autre, la connaissance s'élève, s'agrandit, s'universalise : c'est-à-dire qu'elle s'éloigne de la matière individuelle qui est le principe de Tindividuation ou, en d'autres termes, de la limitation et de la pluralité des formes. L'abstraction d'une telle matière ne peut aboutir qu'à l'unité et à l'universalité. La conclusion générale inductive exprime non seulement les faits particuliers, mais encore et surtout leur ressemblance. C'est ce qui lui donne une portée que ne peuvent avoir ni les propositions formées pour chaque cas ni la somme de ces mômes propositions. Ce qui est purement individuel ne représente que lui-même : il ne saurait être attribué à plusieurs sans contradiction dans les termes. Ce qui est, au contraire, la similitude ou la représentation typique de faits particuliers est naturellement applicable à chacun d'eux: c'est là précisément la condition de la généralisation inductive: quodlibet singiilarium de uno solo, illud vero quod, simiUiudo eorum est de multis predlcalur (i).

Au fond de toutes les difficultés, de toutes les objections qu'on soulève contre l'induction complète, on rencontre l'idée suivante : à savoir que tous les faits étant observés et connus, le but de la recherche scientilique est pleinement atteint; que tout ce que l'on imagine en plus ne peut être que redondance, tautologie, répétition. Mais cette manière de voir est superficielle et complètement erronée : à la prendre en toute rigueur, elle équivaut à la négation même de la science. Dire que le rôle de celle-ci finit avec l'observation de Ions les laits, c'est dire qu'elle

(i) Alb. Magn., De sex Principiis, tract. I, c. v.

finit avant d'avoir commencé : car les faits, même tous connus, n'en sont que les matériaux nécessaires. La science ne les recherche que pour en dégager la loi, l'idée générale. Et lorsqu'elle conclut à une idée de ce genre, elle ne conclut pas du tout au tout, comme on le croit faussement, mais d'éléments disjoints et séparés, de faits individuels très improprement appelés parties, et (pour tout dire en un mot) de la forme chaque à la forme tout; du tout arithmétique au tout universel générique ou spécifique. Ce dernier est une acquisition nouvelle et sa connaissance con* stitue un progrès infiniment précieux. Il peut être attribué séparément à chacun des faits particuliers. C'est pourquoi il est séparé par un abîme du tout quantitatif avec lequel nos savants le confondent : une syllabe n'est pas le mot, ni un mot la phrase, ni une fenêtre la maison, mais Pierre est homme. Tolum universale adest cuilibet parti et secundum esse et secundum perfectionem (i). Il représente l'élément commun et constant mis en lumière par l'expérience directe et considéré à part, grâce à la généralisai ion ou abstraction inductive. En un mot, concevoir le passage de tous les faits particuliers au général, dans l'induction, comme un processus logique allant du tout au tout, c'est encore une fois affirmer que la science n'a pour mission que d'enregistrer les faits individuellement donnés ; c'est aussi méconnaître complètement le rôle de l'abstraction dans la formation du général ou de l'universel. La répétition des faits nous les montre reliés entre eux par un rapport de ressemblance : l'induction généralise ce rapport, c'est-à-dire le dépouille de toute signification indivi-

(i) S. Thom., Sam. theoL, I, q. lxxvii, a. i,

duelle et déterminée en acte. Elle arrive ainsi à un élément universel et commun applicable à tous les cas d'une même catégorie ou espèce : unum in multis et de multis, comme dit saint Thomas, et nous ajouterons applicable même aux cas possibles. Ces notions sont courantes dans la philosophie de saint Thomas; mais elles sont si peu comprises, si méconnues de nos jours, qu'on nous pardonnera l'insistance que nous mettons à les rappeler. Ceux qui ne sont que peu ou pas du tout initiés à la connaissance de cette philosophie ne s'en plaindront pas : quant aux autres, il nous seront peut-être reconnaissants de voir exprimées en français et sous des formes variées, autant que possible, certaines locutions techniques de l'Ecole.

La proposition général© inductive.

Nous avons envisagé jusqu'ici l'induction dans les faits qui en sont la base et le principe : il nous reste à parler de la proposition générale qui en est le terme ou la conclusion, mais nous ferons tout d'abord une remarque d'une grande importance lorsqu'il s'agit de se faire une idée de l'induction conçue comme une forme particulière de raisonnement. La voici : ce n'est pas seulement au terme du travail inductif que nous rencontrons une idée générale mais encore à son début lui-même. En effet, une idée de ce genre se trouve toujours au point de départ de la recherche expérimentale.

Les savants qui ont fait une analyse logique de cette recherche le reconnaissent sans difficulté « On dit souvent, écrit H. Poincaré, qu'il faut expérimenter son idée préconçue. Gela n'est pas possible : non

2p/> PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANsYa SCIENCE

seulement ce serait rendre toute expérience stérile, mais on le voudrait qu'on ne le pourrait pas! » (i) Nombreux sont les passages où Cl. Bernard proclame cette même nécessité d'une idée qui soit le primam movens des investigations expérimentales. « Chaque homme, dit-il, se fait de prime abord des idées sur ce qu'il voit et il est porté à interpréter les phénomènes de la nature par anticipation avant de les connaître par expérience. Cette tendance est spontanée : une idée préconçue a toujours été et sera toujours le premier élan d'un esprit investigateur. La méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception a priori fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses en une interprétation a posteriori établie sur l'étude expérimentale des phénomènes. » (2) On objectera, peut-être, que le même auteur reconnaît « qu'il y a des cas où l'on expérimente sans avoir une idée probable à vérifier » (3). C'est vrai : ce sont là, d'après ses propres expressions, des expériences de tâtonnements, des expériences pour voir. Mais ces cas sont exceptionnels. S ils sont vraiment dépourvus de toute espèce d'intuition même confuse, ils s'exercent au hasard et revêtent à ce titre un caractère prescientifique. Du reste, ils n'ont qu'un but qui est de faire naître une idée directrice de l'expérience : ce qui est une preuve de plus de la nécessité de cette dernière. Les expériences en question, dit encore notre auteur, « sont destinées à faire surgir une première observation imprévue et indéterminée d'avance, mais dont l'apparition pourra

(1) H. Pojncaré, la Science et l'hypothèse, p. Bo.

(2) Dans la Science expérimentale (i865), p. 78.

(3) Introduct. à l'étude de la médecine ejcpérim., c. i"r, § f>.

suggérer une idée expérimentale et ouvrir une voie de recherche ». Dans cet ordre d'idées nous citerons encore la remarque suivante de G. Bernard : « L'idée directrice de l'expérience doit renfermer tout ce qui est déjà connu sur le sujet. » (i) Parmi ces connaissances prérequises pour aborder convenablement l'étude de quelque domaine spécial de la science, il faut compter celles des premiers principes et des caractères communs de l'objet particulier soumis à nos investigations.

Ces notions générales constituent les principes directeurs les plus élevés de l'expérience : elles sont l'appui le plus ferme et le plus fondamental de notre esprit dans ses recherches positives et ses raisonnements sur les faits. Les principes premiers particuliers ou communs posent en quelque sorte les bornes au dedans desquelles doit se mouvoir une science spéciale. Mais, loin d'en gêner ou contrarier le développement, ils le favorisent au contraire et lui fournissent unebase solide. Les eonnaissancespréjudicielles à l'étude dune spécialité embrassent donc non seulement ce qui est déjà acquis de l'objet particulier comme tel mais encore ce qu'il a de commun avec d'autres et même tous les autres. Ce qu'il importe le plus pour le moment de retenir de ces considérations, c'est qu'une idée se trouve à l'origine môme des investigations expérimentales, Cette idée joue un rôle essentiel dans l'opération logique inductive; elle représente un élément sans lequel celte opération ne peut ni se délinir ni se concevoir, comme nous le verrons plus loin en parlant de l'inférence inductive.

Quanta l'idée générale considérée comme conclusion

ii) Introduit, ii l'étude de la médecine expérim., c. i,r, § f>.

du raisonnement inductif, ce qui la caractérise essentiellement, c'est qu'elle est immédiate dans le sens étymologique du mot : c'est-à-dire qu'elle n'est pas l'effet, le produit d'un moyen terme. Elle pose en fait l'accord du prédicat avec le sujet. Elle ne le prouve point par la cause. En disant, par exemple : la température de l'eau bouillante détruit la vie animale, nous affirmons simplement un fait général, mais n'en montrons pas la cause. Nous constatons un rapport; mais nous n'en disons pas la nature. Au fond, nous ne sortons pas de la question de fait, de la question an sit, ei êotl En d'autres termes, généraliser le fait de la connexion de deux propriétés, ce n'est pas l'expliquer. Autre chose est de connaître cette connexion par expérience, autre chose est de la connaître par un moyen terme ou, ce qui revient au même, par application du principe de causalité. Seule l'application de ce principe nous permet de lier un composé et d'apprécier la nature et le degré de cette liaison. Nous tenons là toute la différence qui existe entre l'induction et le syllogisme. Elle est considérable et même irréductible, à ne s'en tenir qu'aux formes propres aux deux sortes de raisonnements.

La matière de l'induction peut bien être mise en syllogisme, mais sa forme ne le peut pas : elle s'oppose essentiellement au syllogisme véritable par l'absence de moyen terme qui la caractérise ; aucune conversion ne pourra jamais faire disparaître ou effacer cette différence. Inductio in syllogïsmum reducitur materialiter et non formaliter , ita quod forma inductionis reducatur in formam syllogismi (1). L'induction prouve qu'un caractère convient à un

(1) Alb. Magn., Prior., 1. II, tract. VII. c. iv.

sujet commun par la production des phénomènes singuliers correspondants. C'est là son processus logique propre. Il suffit d'en saisir la nature pour comprendre qu'il ne prouve rien autre chose que le fait de la convenance. Il ne tend qu'à généraliser l'expérience. De la répétition des faits dans les mêmes conditions, il conclut à un fait général. Le syllogisme procède tout autrement : il prouve qu'un sujet et un prédicat s'accordent entre eux, parce qu'ils s'accordent avec un même troisième terme. C'est pourquoi ce dernier est considéré comme le moyen, l'instrument employé pour unir dans la conclusion les deux termes séparés dans les premiers. Ce n'est donc pas au témoignage direct des faits particuliers que le syllogisme fait appel, mais à une donnée plus générale dans l'extension de laquelle l'attribut et le sujet de la conclusion se trouvent compris. En un mot, le moyen terme nous fournit le fait et la cause de leur convenance. L'opposition entre les deux procédés ne saurait donc être plus complète : syllogismo proprie diclo opponiiur inductio (i), dit encore Albert le Grand.

.Mais la conclusion inductive n'est pas seulement immédiate dans le sens que nous venons de dire, elle est encore universelle dans son genre. La question est de savoir comment il faut entendre ce caractère d'universalité. L'interprétation qu'on en donne généralement dans la science moderne le réduit à rien : c'est une interprétation nominaliste ou purement empirique. Elle fait des généralisations inductivcs un simple total ou résumé des expériences particulières, un simple signe représentant un groupe d'êtres semblables. Mais un total de faits singuliers, si élevé

(1) Alb. Magn., Prior., 1. II, tract. VII, c. iv.

3oo PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

qu'il soit, aura toujours un caractère individuel et ne pourra jamais être l'expression du général qui est l'objet de la science.

Et cela est vrai non seulement des réalités sensibles, mais encore de toute espèce de données particulières considérées comme telles. Parviendrait-on à les connaître toutes, dans un genre convenu, qu'on ne pourrait se flatter de posséder l'universel correspondant. Ce qui est démontré de chaque cas particulier n'a, par ce fait même, aucune portée universelle ; car le particulier ou l'individu est plus compréhensif que l'espèce : ce qui est reconnu lui convenir n'appartient donc pas nécessairement à celle-ci. On ne peut passer immédiatement de l'un à l'autre sans sophisme. On doit raisonner de même des espèces par rapport au genre. Ce qui est constaté de chacune d'elles ne peut également, sur ce simple lait, être attribué au genre : car l'espèce aussi est plus compréhensive que le genre. Ce qui appartient à l'homme ne saurait être ipso facto appliqué à l'animal : ce qui est démontré de chaque espèce de triangle prise séparément ne l'est pas, en bonne logique, du triangle en général. En suivant ce procédé, nous saurons, par exemple, que telle ou telle espèce a ses trois angles égaux à deux droits, mais nous ne le saurons pas du triangle lui-même : en d'autres termes, nous le saurons dans les limites et sous le couvert du particulier, mais non universellement : non cognovit de triangulo secundum quod est trianguliis, sed sub ratlone speclerum ejus (i). Qu'on étende, par hypothèse, la connaissance à tous les cas, à toutes les espèces sans aucune exception, la conclusion restera toujours la même : nous n'avons pas

(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. Xli.

NOTIONS PARTICULIÈRES 3oi

l'universel vrai. Comment, en effet, une telle connaissance pourrait-elle être universelle du moment qu'elle représente directement des êtres ou des faits considérés individuellement? Gela n'est pas possible : elle reste, dans ces conditions, à la mesure du particulier. En un mot, elle nous donne, si l'on veut, l'universel arithmétique : secundum numer um, dit saint Thomas; mais non l'universel spécifique : secundum rationem speciei (i). Ce dernier seul fait tenir dans un même concept ou une même proposition les caractères communs à un nombre illimité d'individus : seul, il comprend dans son extension l'expérience possible; seul, il autorise l'anticipation de l'avenir; seul, il rend possible la démonstration. Et, en effet, sans universel générique ou spécifique, il n'y a pas de moyen terme. Si ces propriétés lui appartiennent, c'est parce qu'il est réellement l'unité d'une multiplicité. L'universel arithmétique, au contraire, est une multiplicité pure et simple. Il ne fait pas tenir le multiple dans une même idée, il ne fait que le dénombrer. Or, ce qui est connu de la sorte l'est forcément sous l'aspect de la particularité. Il suit de tout cela que le simple total ou résumé de l'expérience ne nous fait nullement passer du particulier au général. On ne saurait donc interpréter dans ce sens la conclusion inductive, c'est-à-dire lui refuser tout caractère d'universalité.

Voyons maintenant dans quelle mesure ce caractère peut lui convenir. L'universel se présente à nous sous deux formes : saint Thomas le distingue avec soin. On peut entendre tout d'abord par universel toute notion attribuable à plusieurs : omne qaod prœ*

(i) S. Thom., Poster, anal y t., 1. 1, lect. XII.

dicatur de pluryibus secundum quod Porphyrius determinat de quinque unwersalibus (i). Dans cette acception, l'universel pris en lui-même fait complètement abstraction de tout mode d'attribution à ses inférieurs: leur convient-il à titre nécessaire, contingent ou accidentel? Il ne le dit pas. En tout cas, il peufc être envisagé en dehors de celte question. Il n'en est pas de même de l'universel que saint Thomas appelle : universale secundum adaptationem vel adœquationem prœdicati ad subjectum (2). Celui-ci implique non seulement un caractère commun à plusieurs, mais encore un caractère qui leur appartient comme un élément nécessaire et constitutif, un caractère qui entre dans leur définition même. A la communauté de rapport, il ajoute la nécessité intrinsèque absolue. Disons-le tout de suite : cet universel n'est pas et ne peut pas être celui auquel aboutit l'induction dans les sciences naturelles et physiques. Il ne suffit pas de savoir expérimentalement qu'un prédicat convient au sujet pour se croire en possession d'une vérité absolue. Tout dépend de la nature de cette convenance. Or, c'est là une question que l'induction ne pose même pas directement. Elle se contente d'affirmer le fait de la connexion de deux données. A raison même de son procédé, elle ne peut se prononcer sur autre chose ni aller plus loin. La preuve, parles faits, ne peut aboutir logiquement qu'à une affirmation de fait général. Cette affirmation, sans doute, dans certaine matière, ratione materiœ, peut, au fond, se trouver nécessaire, mais elle ne l'est pas en vertu du procédé suivi ; elle ne l'est pas formellement et relati*

(1) S. Thom., Poster, analyt., I. I, lect. XI.

(2) Ibid.

NOTIONS PARTICULIÈRES 3o3

vement à nous, n'étant ni démontrée ni connue comme telle. C'est ainsi que la conclusion d'un syllogisme purement dialectique peut être nécessaire : potest syllogizari conclusio necessaria ex medio non necessario, mais la nécessité, dans ce cas, n'est pas la conséquence du raisonnement mis en œuvre. Ces considérations sont plus que suffisantes pour justifier l'assertion suivante de saint Thomas : ille qui inducit per singularia ad universale non demonslrat neque syllogizat ex necessitate (i). La chose est bien évidente dans l'induction incomplète considérée comme telle. Elle n'est même pas susceptible d'une nécessité de conséquence logique. Les principes les plus élémentaires du raisonnement s'y opposent. N'apportant pas la preuve pour tous les individus, nous ne pouvons établir notre conclusion avec certitude. La raison en est que nous ne fournissons pas l'équivalent de l'universel préjugé; nous ne passons pas en revue tout son contenu. Quand donc nous concluons, dans ces conditions, que B est A, nous ne sortons pas des limites de la probabilité; nos prémisses manquent d'efficacité à l'égard de la conclusion. C'est ce qui se passe dans tout calcul de probabilité: probabïle de se non habet sufficientem causaux consequentiœ vel inferentiœ (2). Quant à l'induction complète ou complétée, il semble à première vue qu'elle possède tous les éléments requis pour aboutir à une conclusion rigoureusement nécessaire. Nous ne pouvons cependant l'admettre que dans les limites de certaines distinctions qui s'imposent. Nous accordons sans difficulté une nécessité de conséquence au raisonnement inductif dont nous par-

(1) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, leet. XII. * (i) Alb. Magn., Topicor., 1. I, tract. III.

Jo'î PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

Ions. L'induction reposant aussi bien que la déduction sur le principe d'identité, il ne saurait en être autrement. Dans la preuve par tous les faits, .c'est-à-dire par l'équivalent, la conclusion est inéluctable; on en pose la cause suffisante. Celte cause étant posée ou admise, l'effet suit nécessairement. Il n'est plus question, dans le cas, de probabilité, mais de certitude. Mais pourquoi alors, comme nous venons de le voir, saint Thomas nous dit-il qu'en suivant le procédé inductif nous n'aboutissons pas à un résultat nécessaire? non demonstrat en necessitate. Nous répondons que saint Thomas n'a pas en vue ici la nécessité de conséquenee : celle-là est incontestablement acquise à l'induction complète, en vertu même de ce principe de causalité : posita causa suffleienti, ponitur effectm. La nécessité que le saint Docteur re t'use au raisonnement inductif est une nécessité de conséquent, c'est-à-dire une nécessité intrinsèque ou à priori. Considérées uniquement dans l'ordre de l'être, indépendamment de toute supposition, les conclusions scientifiques inductives n'ont aucun caractère intrinsèque et absolu de nécessité. Si elles nous apparaissent ne pas pouvoir être autrement, c'est en vertu dune supposition faite : ainsi les lois naturelles expriment un rapport toujours et partout nécessaire quand les conditions en sont données. La nécessité est conditionnelle.

Au reste, la question n'est pas de savoir si une proposition peut être reconnue ou démontrée nécessaire n'importe comment, mais si elle peut l'être en tant que conclusion d'une opération inductive. Nous disons, nous, que, considérée exclusivement sous ce rapport, elle ne peut pas l'être. Cette démonstration ne serait possible qu'autant que l'induction apporterait la cause propre et immédiate du conséquent. Or,

NOTIONS PARTICULIÈRES 3o5

ce n'est pas ee qui a lieu. Nous savons qu'elle ne lait intervenir aucune espèce de cause. La répétition des faits dans les circonstances déterminées engendre le sentiment et l'idée du même. L'abstraction nous fait considérer ce même à part des réalités individuelles. Nous avons ainsi un rapport généralisé. En d'autres termes, nous attribuons un prédicat à un sujet commun, et nous sommes en droit de le faire; mais ce procédé inductif ne donne aucune raison intime de cette attribution; il n'en fait pas connaître la cause. Or, seule la cause a la propriété d'expliquer les elïets, puisque seule elle en est la raison suffisante dans l'ordre de l'être et dans celui de la connaissance. L'induction manquant de moyen terme, c'est-à-dire ne l'appuyant pas sur la cause, mais sur le fait, ne peut établir qu'une connexion de fait. La déduction, pour la raison contraire, établit une union de fait et de droit. Savoir une chose expérimentalement, ce n'est pas la savoir par raisons : aussi a-t-on pu dire que la causalité expérimentale était comme un autel au dieu inconnu. En résumé, la conclusion inductive est universelle : elle est par l'identité spécifique du multiple qu'elle exprime, par l'unité de concept qu'elle réalise, par l'extension qu'elle possède. Elle ne représente pas l'expérience résumée, mais complètement désindividualisée. Mais si elle est universelle, elle n'a, en tant qu'inductive. aucun caractère intrinsèque de nécessité. Cela serait vrai même des premiers principes s'ils étaient uniquement formulés au nom de l'observation et de l'expérience, comme plusieurs se l'imaginent, Dans ces conditions, ils n'auraient aucun sens au delà et en dehors des cas observés : ou plutôt leur universalité et leur nécessité ne seraient que conditionnelles el relatives. Mais, nous l'avons dit, quand

on parle de leur origine inductive, c'est de leur origine sensible qu'on veut parler. C'est ainsi que Jean de Saint-Thomas nous dit ; omnis nostra speculaiio dependet ab inductione sicut dependet a sensu (i). Dans les premiers principes, les termes sont si universels et si abstraits, que, par suite même de cette universalité, ils ne se rencontrent pas l'un sans l'autre. Une seule donnée suffit, par conséquent, pour faire apparaître leur connexion. Pris au plus haut degré de l'abstraction et de l'universalité, les termes se réciproquent et s'accompagnent toujours plus ou moins explicitement. En voyant l'un, même dans un seul cas, on saisit son rapport avec l'autre, avec la plus absolue certitude. La multiplicité des faits n'a rien à voir ici. Il ferait absurde' de chercher à prouver plus longuement ce qui est absolument vrai pour l'esprit. Mais les choses se passent tout autrement dans les généralisations des sciences naturelles. Gomme les termes y sont forcément d'une extension moindre, ils sont par là même séparables, et la présence de l'un n'entraîne pas logiquement celle de l'autre. Etant plus concrets, leur accord demeure caché, à cause de la complexité même de tout concret. Cet accord ne sera clairement constaté qu'autant que le concret aura été débrouillé par l'analyse et la dissociation des phénomènes. En somme, de quoi s'agit-il dans l'induction? Il s'agit de savoir si tel caractère peut être attribué à tel sujet commun. Il ne suffit pas pour s'en assurer de constater qu'il convient à un ou deux faits. IN on, une constatation aussi restreinte ne donne aucun droit à la généralisation scientifique. Pour avoir ce droit, il est indispensable de bien établir que le

(1) Joan. a S. Thom., Logic, I p. 2, q. vin, a. 3«

caractère convient à l'ensemble des faits, ce qui seul permet d'aboutir à l'universel et de conclure ab œqui* valenti ad œquwalens. Il n'y a pas, en effet, d'autre fondement à une abstraction ou conclusion vraiment générale que la vérification, au moins implicite, de tous les faits. Seule, elle nous donne l'expérience complète du semblable et la conviction de la con» stance d'un rapport.

Du fondement et du mode de l'inférenoe dans l'induction,

La question que nous entreprenons d'étudier maintenant est le nœud vital de l'induction en tant qu'opération logique. Car nous ne devons pas oublier qu'elle est surtout une forme de raisonnement : ver a species argument ationis (i), nous dit un philosophe de l'Ecole. De même que le procédé de l'esprit qui va du général au particulier a sa formule dans le syllogisme, celui qui va du particulier au général a la sienne dans le raisonnement inductif. Sous peine d'être reléguée dans le domaine de l'irrationnel, l'opération inductive doit pouvoir revêtir une forme logique déterminée ayant son principe et son mécanisme propres. Ceux-là seuls peuvent se désintéresser de cette question qui se font de l'induction une idée fausse ou incomplète. C'est le cas de ceux pour qui l'induction et la méthode expérimentale sont une seule et même chose. Or, le concept de méthode n'implique nullement par lui-même celui d'un raisonnement quelconque : il désigne seulement le chemin suivi ou à suivre pour arriver à la vérité. Le concept de méthode expérimentale n'implique pas

(1) Joan. a S. Thom., Logic, I p., q. vin, a. 2.

3o8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

davantage le raisonnement inductif. Toutes nos connaissances acquises par les sens sont acquises par expérience ; mais on ne peut pas dire quelles soient toute la conclusion d'un raisonnement inductif. Ce n'est pas le cas, nous l'avons vu, des premiers principes ni des connaissances qui résultent de la simple observation. La méthode expérimentale, pour tout dire en un mot, dépasse en extension l'opération logique inductive. Elle use, à l'occasion, même du procédé déductif. Ainsi, il arrive au savant naturaliste de déduire d'une idée qu'il a acquise, ou qu'il invente par hypothèse, des conséquences qu'il soumet au contrôle des faits. Il ne sort pas pour cela de la méthode expérimentale. Il n'est même pas toujours facile, comme G. Bernard en fait la remarque, de séparer nettement, dans la pratique, l'induction de la déduction. Cependant, si la forme inductive n'est pas toute la recherche expérimentale, on doit reconnaître qu'elle en est l'instrument le plus ordinaire. C'est à elle qu'on a le plus naturellement et le plus souvent recours lorsqu'on procède expérimentalement. Cela ne sutïit pas pour croire à un rapport d'identité.

Il ne manque pas d'autres définitions de l'opération inductive qui lui enlèvent tout caractère de raisonnement proprement dit. Nous en avons un exemple dans l'opinion de ceux qui ne voient dans l'induction qu'une opération nous permettant, au moyen d'un petit nombre de faits observés, de conclure à un grand nombre de faits qu'il est impossible d'observer. Cette extension de la connaissance ne se justifie point par elle-même, elle a besoin d'un principe. En d'autres termes, elle ne constitue point par elle seule un raisonnement : elle n'est pas tirée des

NOTIONS PARTICULIÈRES 3o()

concepts et des éléments mômes qui entrent en jeu dans linduction. On ne l'établit qu'en faisant appel à une vérité d'un ordre plus élevé et plus général : vérité qui devient la majeure dans l'inférence inductive. Ainsi, après avoir constaté que des morceaux de bois se consument dans le feu, j'affirme ce même phénomène de tous les autres et pour la durée du temps, en vertu de la constance et de l'uniformité de la nature et de ses lois. C'est un syllogisme en règle que nous formons de la sorte. Nous ne voulons pas précisément nier sa valeur : nous ferons seulement observer qu'il ne traduit pas du tout le procédé de l'esprit qui s'élève du particulier au général. Il exprime plutôt le contraire. Il a le grand tort de passer à coté de la question ou plutôt de croire avoir résolu la question de la forme inductive après en avoir posé le fondement. On ne saurait trop le redire : compléter l'observation des faits, ce n'est pas induire, comme tant de savants se l'imaginent. Les faits observés ne sont que la matière de la science et de l'induction : et cela reste vrai, même lorsque les faits sont tous connus. L'induction, comme la science, ne commence qu'avec le raisonnement sur les faits. Elle suppose accompli le travail de l'observation des faits. C'est sur les résultats de ce travail qu'elle prend pied pour s'élever jusqu'aux lois et aux principes. Ainsi, on n'explique nullement la transformation des faits en lois en disant que l'induction consiste à passer d'un certain nombre de cas observés à ceux qui ne l'ont pas été. Un tel procédé ne nous t'ait pas sortir des faits particuliers. Or, il est indispensable d'en sortir pour faire de la science. « Les faits sont les ^matériaux nécessaires, dit Cl. Bernard; mais c'est leur mise en œuvre par le raisonnement expéri-

mental, c'est-à-dire la théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. L'idée formulée par les faits représente la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée scientifique contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert qu'à donner une forme à nos idées, de sorte que tout se ramène primitivement et finalement à une idée. » (i)

Nous n'ignorons pas que les auteurs dont il s'agit prétendent bien, eux aussi, atteindre l'universel. N'est-ce pas l'atteindre que de passer de quelques cas particuliers à tous les cas semblables? A s'en tenir à la rigueur des termes, on ne saurait l'admettre. A vrai dire, il y a deux manières de comprendre le passage de quelques faits particuliers à tous les faits semblables. La première relève de l'empirisme pur; elle est adoptée, sans grand examen, par la plupart des savants de nos jours. Ils la croient seule compatible avec le caractère positif de la science moderne. La crainte de métaphysique, la terreur de l'absolu les empêchent d'entrer bien profondément dans l'analyse de l'abstraction et de la généralisation. C'est pourquoi ils ne reconnaissent, théoriquement tout au moins, qu'une sorte d'universel arithmétique, c'est-à-dire résultant de la simple sommation des faits particuliers. Passer du particulier au général, ce n'est donc rien autre pour eux que compléter l'observation des faits. Ainsi les lois sont universelles parce qu'elles expriment tous les faits individuellement donnés d'un même ordre : faits, pour une part, d'observation directe, pour l'autre, d'observation indirecte, c'est-

(i) Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, II* partie, c. i'r, % 6.

NOTIONS PARTICULIÈRES 3ll

à-dire obtenue par le jeu du postulat relatif aux lois de l'univers et à l'uniformité de la nature. D'après cette manière de voir purement empiriste, l'induction n'a pas d'autre but que de s'assurer des faits, de tous les faits : au fond, elle ne se distingue pas essentiellement de l'observation. Sans vouloir revenir sur ce que nous avons dit ailleurs à ce sujet, nous ferons remarquer qu'on ne sort pas de l'individuel par l'effet d'une simple addition : les faits et les cas particuliers ne changent pas d'espèce pour être réunis en un seul nombre. Ils restent bel et bien particuliers ou individuels. Leur somme ou total n'a rien de commun avec l'universel. Il n'y a aucune inférence réelle et même apparente, aucun progrès dans la connaissance, dans l'opération qui les réunit. Si, après avoir constaté que chaque planète est éclairée par la lumière du soleil, j'affirme ce même phénomène de toutes les planètes observées, je ne formule pas une proposition générale proprement dite. En réalité, une telle proposition n'est pas une, mais plusieurs. N'est-ce pas chose reconnue, en effet, que l'unité des propositions se prend de l'unité de la chose désignée et signifiée? Or, dans le total des faits individuels et même des vérités particulières, se trouve comprise et désignée en premier sens une pluralité d'objets accidentellement réunis ou juxtaposés. Seule la réduction des faits ou des rapports particuliers à l'unité spéciiique ou générique nous donne l'unité et l'universalité d'une conclusion ou proposition.

Ceci nous ramène à la seconde manière d'expliquer le passage de quelques cas particuliers à tous les cas semblables. Avec elle, sans rien sacrifier de la réalité de la connaissance, nous sortons résolument de l'individuel. Ce qui la caractérise, c'est précisément qu'elle

3l2 PHILOSOPHIE DIT RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

nous fait passer de Y individu à l'espèce (i). Elle généralise les rapports que l'observation a constatés individuellement. Et quelle est la justification, le fondement de cette généralisation? C'est la ressemblance des cas particuliers : ressemblance mise en lumière par l'application des méthodes expérimentales qui permettent de distinguer les circonstances causales de celles qui sont simplement accessoires, et font naître le sentiment de l'accord, de l'identité, de la répétition. Au fond, l'observation et le travail parfois si long et si compliqué de l'expérience n'ont qu'un but : nous faire découvrir le caractère spécifique des faits et des rapports particuliers. C'est par la constatation d'une similitude dans les êtres, dans les faits, dans la succession et la coexistence des phénomènes que se produit cette découverte. La loi n'est pas autre chose que l'expression de ce caractère spécifique. Seul, le passage des individus à l'espèce nous donne Y unir vcrsel : parce que seul il dégage par l'abstraction le trait commun, la notion fondamentale qui se trouve impliquée ou plutôt contenue en puissance dans la diversité des cas particuliers.

Le résultat de cette abstraction, c'est la nature commune, la forme de l'être dépouillée des phénomènes qui l'individualisent. Dans ces conditions, l'universel traduit la réalité spécifique des objets sensibles et individuels : il nous fait comprendre également la nature et la portée exacte de la loi scientifique. Cette doctrine bien comprise répond à toutes les difficultés, fait disparaître toutes les antinomies que soulèvent

(i) II ne sera sans doute pas inutile de faire remarquer que par le mot « espèce » nous entendons ici, comme partout ailleurs dans cet ouvrage, le concept d'une chose dégagée des phénomènes qui l'individualisent.

NOTÎONS PARTICULIÈRES 3l3

les rapports de la loi avec les faits particuliers et même la théorie générale de la connaissance. Voici quelques remarques propres à justifier cette assertion.

La doctrine dont il s'agit, et qui est celle d'Aristote et de saint Thomas, reconnaît et sauvegarde le caractère à la fois positif et rationnel de la loi scientifique. Cette loi est immanente aux faits. Elle n'est pas tombée du ciel : elle est extraite des existences particulières, elle est la traduction intelligente de faits expérimentaux rigoureusement contrôlés. En d'autres termes, les faits réalisent et expriment la loi, lui donnent une forme sensible. Ils n'en sont pas un effet à proprement parler, mais un cas, une manifestation particulière. Par ailleurs, l'élément rationnel et le caractère universel de la loi n'en sont pas diminués pour cela. Le caractère spécifique des faits individuels que l'abstraction tire à part et met en lumière s'étend par définition à tous les cas particuliers môme simplement possibles. Il est d'une telle extension qu'aucun individu de cet ordre ne peut être seulement pensé ou conçu en dehors de lui : et cela n'est pas l'effet d'un rapprochement facultatif ou artificiel, mais dune nécessité de nature qui veut que le fait exprime l'idée, l'individu l'espèce. C'est pourquoi nous ne pouvons comprendre sans nous représenter d'une manière sensible ce qui est l'objet même de notre pensée. La loi, pour être le produit d'un travail intellectuel, n'est donc pas une entité mystérieuse et différente de la réalité : elle est L'expression du trait commun à tous les individus, à tous les rapports d'une même espèce. On trouve, dans ces notions, nue réponse aux objections que l'on fait contre la légitimité du passage des faits aux lois. On nous dit, par exemple : « 11 n'y a pas de conclusion proprement dite des faits aux lois, puisque

3l4 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

l'étendue de la conclusion excéderait et dans la plupart des cas excéderait infiniment celle des prémisses. D'ailleurs, chaque fait considéré en lui-même est contingent, et une somme de faits, quelque grande qu'elle soit, présente toujours le même caractère : une loi est au contraire l'expression d'une nécessité, au moins présumée, c'est-à-dire qu'elle porte que tel phénomène doit absolument suivre ou accompagner tel autre, si toutefois nous n'avons pas pris une simple coïncidence pour une loi de nature. Conclure des faits aux lois serait donc conclure non seulement du particulier à l'universel, mais encore du contingent au nécessaire. » (i) Pour raisonner comme le fait notre auteur, il faut supposer que notre esprit n'a qu'un rôle purement passif à l'égard des faits. Or, cette supposition est fausse et poursuit l'impossible. Les faits livrés à eux-mêmes ne sont que les matériaux de la science. C'est à l'esprit de les ordonner, de les enchaîner entre eux par un lien rationnel. Pour cela, il n'a nul besoin de formes ni de principes à priori. Il tire des faits eux-mêmes la forme et la matière de la connaissance. Les tout premiers principes transcendantaux sont obtenus, nous l'avons dit, par induction immédiate. En un mot, l'esprit est la cause efficiente de la connaissance : l'expérience brute en est la cause matérielle. En tout ordre de* choses, cela suffit pour agir : on ne voit pas pourquoi l'ordre de la connaissance ferait exception. Quand on nous dit que la conclusion des faits aux lois serait plus étendue que les prémisses, on oublie manifestement le contenu potentiel des faits : on oublie que les faits jouent le rôle de principes dans la connaissance humaine

(i) J. Lachelier, Du fondement de l'induction, p. 6.

NOTIONS PARTICULIÈRES 3l5

et qu'à ce titre ils ont besoin d'être élaborés par l'esprit pour laisser apercevoir toute leur compréhension. La loi est ainsi donnée virtuellement dans l'expérience : elle est contenue dans les faits comme l'espèce dans les individus où elle se réalise.

D'après ces mêmes remarques, ^1 sera facile de juger de ce qui manque aux réilexions suivantes d'un autre savant sur l'induction : « Quand le même antécédent se reproduit, le même conséquent doit se reproduire également; tel est l'énoncé ordinaire. Mais, réduit à ces termes, ce principe ne saurait servir à rien. Pour qu'on pût dire que le même antécédent s'est reproduit, il faudrait que les circonstances se fussent toutes reproduites, puisqu'aucune n'est absolument indifférente et qu'elles se fussent exactement reproduites. Et, comme cela n'arrivera jamais, le principe ne pourra recevoir aucune application. Nous devons donc modifier l'énoncé et dire : si un antécédent A a produit une fois un conséquent B, un antécédent A' peu différent de A produira un conséquent B' peu différent de B. Mais comment reconnaîtrons-nous que les antécédents A et A' sont peu différents? Si quelqu'une des circonstances peut s'exprimer par un nombre et que ce nombre ait dans les deux cas des valeurs très voisines, le sens du mot « peu différent » est relativement clair; le principe signifie alors que le conséquent est une fonction continue de l'antécédent. Et, comme règle pratique, nous arrivons à cette conclusion que l'on a le droit d'interpoler. » (i) Ce qui se trouve à la racine des préoccupations et des difïicultés que ce passage révèle au sujet de l'induction, c'est une méconnaissance complète du rôle de l'abstraction dans la con-

(i) II. Boincaré, la Valeur de (a science, III" partie, c. \i

h 6 phjlosophie]du raisonnement dans la science

naissance et la science humaine. On ne cesse de dire : il n'y a de science que du général et on raisonne toujours comme s'il n'y avait de science que des phénomènes singuliers et individuels en tant qu'individuels. La plupart des objections qu'on se fait, des systèmes auxquels on a recours n'ont pas d'autre origine que cette inconséquence et cette erreur. La loi est le produit d'un travail intellectuel, d'une abstraction de la matière individuelle, au même titre que la science elle-même : en d'autres termes, elle est le résultat d'une généralisation. L'esprit aperçoit des séquences ou des relations sans nombre entre antécédent et conséquent; nous voulons parler de relations individuellement données et envisagées séparément. Il est bien évident qu'il existe entre elles des différences individuelles. Mais s'il n'y a pas entre elles rapport d'identité, on ne peut nier qu'il n'y ait rapport de ressemblance. Or, la ressemblance entre plusieurs objets ou individus suppose toujours un élément différent et une partie commune. C'est dans ce sens qu'on peut dire que la similitude est une identité partielle. Or, quand notre esprit aperçoit ce qui est commun dans ce qui est divers, il généralise; il ramène le multiple à l'unité; il embrasse dans une idée unique une multitude de rapports; en un mot, il réalise un type universel (spécifique ou générique) applicable à tous les individus d'un même genre. La loi n'est pas autre chose que cette idée unique, ce type universel. Elle est née de l'expérience du semblable auquel les traits ou les différences purement individuelles ne portent aucune atteinte. Elles ne s'opposent pas plus à la formation de l'universel qu'à son application aux cas particuliers. Elles sont en dehors de son concept issu uniquement de l'expérience du semblable et ne rete-

NOTIONS PARTICULIÈRES 3l7

nant (}ue le caractère spécifique. Pour eu revenir au texte cité plus haut, il n'y a donc pas lieu d'insister sur les petites différences entre les antécédenls A et A', attendu qu'elles n'empêchent nullement la ressemblance et que celle-ci suffit pleinement à la généralisation. Il n'y a donc aucune raison d'étendre les résultats de l'expérience à des conditions non semblables, par un artifice de mathématicien. Non, encore une fois, les différences dans les conditions dont il s'agit n'empêchent pas le semblable. Ces explications nous montrent une fois de plus que dans la philosophie de saint Thomas les deux points de vue empirique et rationaliste sont toujours complémentaires. Nous ne pouvons, après cela, que passer rapidement sur d'autres difficultés relatives à la précision et à la valeur des lois scientifiques. Une certaine philosophie admet généralement que les relations formulées sous forme dé loi ne sont qu'approximatives; qu'elles ne Concordent pas exactement avec la réalité. « On juge très faussement de la science, écrit E. Picard, quand on oublie qu'elle est essentiellement mobile et n'est formée que d'approximations successives dont la convergence, dirait un mathématicien, reste un postulat. » (i) Les déclarations de ce genre abondent dans les ouvrages contemporains de philosophie scientifique. Mais c'est partout la même confusion de la loi avec son application, de la science du concret avec celle de l'abstrait. Quelques savants ont reproché à A. Comte de se montrer encore trop préoccupés d'établir des relations entre le concret et l'abstrait. Ils voyaient là, de la pari d'un ennemi de la métaphy-

(i) E. Picard, la Science moderne et son état actii&t. Introduction,

3l8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

sique, une grave inconséquence. Mais il n'est que trop évident qu'ils sont, eux, complètement affranchis d'un pareil souci ou préjugé. Leurs raisonnements n'en sont ni plus justes ni plus clairs. Ils posent en principe premier l'irréalité du phénomène abstrait; il ne concorde pas exactement avec la réalité, disent-ils. La question est vite tranchée; elle est résolue de prime abord, d'après les plus grosses apparences. Nous avons vu ailleurs qu'elle n'est pas aussi simple que certains savants se l'imaginent, et qu'il y a tout avantage à lui accorder un examen plus approfondi. Faut-il rappeler qu'une figure géométrique, par exemple, ou une propriété abstraite, possèdent, par le fait même, une perfection absolue dans leur genre? Une telle propriété devient une forme pure, exempte de tout mélange, participable, mais non participée. Dans la réalité concrète et individuelle, au contraire, elle est participée : c'est pourquoi elle perd de sa perfection idéale et abstraite : c'est pourquoi un objet blanc n'est pas la blancheur, ni le cercle d'une roue la rondeur, etc. En un mot, le concret individuel ne réalise et n'exprime l'idée ou la forme que d'une manière plus ou moins parfaite. Cette forme, ne l'oublions pas, se trouve non seulement dans la dépendance de la matière qui la reçoit et la limite, mais encore de l'agent qui l'engendre ou la produit ; ajoutons encore qu'elle a raison de fin, comme dit Aristote, et nous ne serons pas étonnés de constater des degrés divers dans sa réalisation. Cependant, ces degrés n'empêchent nullement qu'il y ait identité spécifique entre l'idée ou la forme abstraite et les cas particuliers, les réalités concrètes et individuelles. Mais pour reconnaître cette idenlité spécifique, cette communauté de nature, il est essentiel de

NOTIONS PARTICULIÈRES 3ip,

considérer l'abstrait non pas seulement dans sa manière d'être mentale et subjective, comme on le fait trop souvent, mais encore et surtout dans son contenu objectif. Il est facile de faire l'application de ces données aux questions qui concernent la précision et Ja valeur des lois scientifiques. Nous parlons des lois établies selon toutes les règles de la méthode expérimentale et de l'induction scientifique. Nous ferons seulement remarquer que, pour éviter d'innombrables confusions, il est nécessaire d'envisager la loi : i° en elle-même; 2° dans les faits qui la réalisent. Dans le premier cas, elle n'est rien autre que Y universel extrait des réalités sensibles et individuelles où domine le semblable : ainsi considérée, elle a pour caractères propres d'être intemporelle, absolue dans son genre, universelle. Invoquer contre elle ces mêmes caractères ou son degré d'abstraction, comme on le fait si souvent, c'est s'en prendre précisément à ce qui constitue son être ou sa qualité de loi : elle n'a cette qualité que parce qu'elle est supérieure aux cas particuliers par l'abstraction : unum de mal lis et prœter multa, comme dit saint Thomas. Dans le second cas, c'està-dire considérée dans les faits qui la réalisent, la loi nous apparaît sous un autre aspect : elle se trouve plus ou moins réalisée, plus ou moins participée dans les faits concrets et individuels. C'est pourquoi la science du concret constate des approximations ou de légères différences. Mais il n'en reste pas moins vrai que ces faits sont spécifiquement identiques à l'universel : leur tendance à elle seule suffirait à nous le montrer. En tant ({u universel, la loi est non seulement l'objet propre de la contemplation de la science, mais encore l'instrument dont elle se sert pour apprécier, mesurer les réalités particulières : ratione uni-

versait utUur sciensul re scita et ut medlo sciendl (i), nous dit saint Thomas. Il est essentiel également, dans cette matière, de ne pas oublier que l'abstrait, quel qu'il soit, ne nie pas les questions de réalité, qu'il ne nous dispense aucunement de les poser ni de les résoudre. Entin, il ne sera pas inutile non plus de ne pas perdre de vue que, dans la réalité concrète, il peut se rencontrer des forces opposantes qui produisent quelques variations dans les circonstances des faits et neutralisent même la loi abstraite : c'est ainsi qu'il arrive à la semence de germer en monstre et aux ligures des corps naturels de ne pas atteindre à la perfection des ligures idéales et abstraites.

On trouvera dans la notion de la loi que nous venons d'exposer la solution de beaucoup d'autres difficultés. Nous ne pourrions les mentionner et les discuter ici plus longuement sans sortir de notre sujet. Nous ajouterons seulement qu'elle nous fait bien comprendre tout ce qu'il y a d'alambiqué et de contraint dans la position de ceux qui détinissent les lois naturelles « des resl rietions que, conduits par l'expérience, nous prescrivons à l'attente des phénomènes » (2). Des possibilités diverses se présentent : nous découvrons celle qui correspond à l'observation. Nous limitons alors nos représentations à l'expérience et donnons à celle-ci une forme déterminée qui sert de rçgle. Avec les progrès de la science, notre attente devient, par le fait même, plus restreinte et plus définie. Les lois de la nature nous apparaissent, de la sorte, comme « un produit du besoin psychologique que nous avons de retrouver notre chemin dans la nature, de ne pas

(1) S. Tbom., In Boetium de Trinitate, q. v« a. 2.

(2) E. Mach, la Connaissance et l'erreur, c. xxm,

NOTIONS PARTICULIÈRES 3qI

rester étrangers el embarrassés (levant les phénomènes ». D'après eette conception, la loi n'existe pas avant d'être reconnue par l'homme, avant d'avoir été tracée par ses besoins biologiques plus ou moins immédiats; elle est une notion toute subjective et utilitaire. Elle se rattache à des systèmes ou à des idées philosophiques donl nous ne pouvons entreprendre ici l'exposé ni la réfutation. Nous ferons seulement observer que cette explication de loi n'en est pas une : elle est plutôt l'escamotage de la véritable question. Il s'agît avant tout de savoir comment une forme déterminée de l'expérience, une possibilité unique devicni une règle. Gela ne peut se faire sans un passage du concret à l'abstrait, du particulier au général. Une règle s'étend par définition à un nombre plus ou moins considérable de cas d'un même ordre : elle possède un caractère indéniable d'universalité. Gomme tout universel, elle est tirée du multiple par abstraction : c'est de l'expérience elle-même et de l'expérience du semblable qu'elle se dégage, et non des besoins de l'homme. L'intérêt plus particulier que nous pouvons accorder à tels ou tels des phénomènes de l'expérience ne change rien au procédé à suivre pour transformer cette expérience en loi.

On peut voir, d'après les opinions que nous venons de rappeler et la critique que nous en avons faite, combien est féconde el lumineuse la conception de la loi d'après saint Thomas. Il s'agit, bien entendu, de la loi naturelle et scientifique qui n'est rien autre qu'une généralisation induclive. Voyons maintenant par quelle opération logique on obtient une conclusion de cette nature. Mais, avant d aborder cet examen, il est une remarque essentielle à faire. La voici. Toute observation ou recherche seienliiique répond à une

question distincte ou confuse, explicite ou implicite : hypothèse expérimentale, interprétation ou idée préconçue, anticipée des faits, peu importe. Ce qui importe, c'est de ne pas oublier qu'une telle question existe. Or, cette question doit nécessairement trouver sa place dans la traduction logique du travail ou de la recherche scientifique. C'est parce qu'ils ne l'aperçoivent pas ou qu'ils n'en font aucun cas, que tant d'auteurs se refusent à voir dans l'induction une opération logique et que tant d'autres se montrent incapables de donner une forme satisfaisante à cette même opération. Si on a soin, au contraire, d'en faire état, tout devient facile et plus clair dans l'analyse et la mise en forme du procédé inductif.

La science ne commence qu'avec le raisonnement sur les faits, avons-nous dit avec G. Bernard. Il en est de même pour Finduction : l'observation des faits n'a pour résultat que d'en poser le fondement, d'en fournir la matière. Il reste à tirer une loi, c'est-à-dire une conclusion générale de cette matière ou de ces faits. Cela suppose évidemment une opération logique. Quel est le principe de cette opération? Quelle en est la forme? Ce qui la caractérise, ce qui la distingue du syllogisme, c'est qu'elle nous fait passer des phénomènes singuliers au général. Ce dernier joue le rôle de conclusion : il est la réponse à la question que le savant se posait. Quant aux faits, ils servent à faire la preuve, autrement dit à unir le prédicat et le sujet dans la conclusion générale. Ils tiennent lieu de moyen terme dans le raisonnement inductif. Mais ils n'ont ni la même portée ni la même valeur : le mode d'inférence auquel ils donnent lieu est tout autre. A vrai dire, l'induclion est essentiellement caractérisée par l'absence de moyen terme dans le vrai sens du mot.

Prenons de toutes ces choses un exemple concret. Le phénomène de la chute des corps dans le vide. Dans la question qui se pose à ce sujet, il s'agit de savoir si deux attributs ou deux propriétés sont associés oui ou non. C'est là, du reste, le fond de toute recherche, de toute question scientifique, avons-nous dit. En procédant par induction, on établit tout d'abord que le plomb, le papier, les barbes de plumes, etc., tombent dans le vide avec une égale vitesse : c'est l'affaire de l'observation et de l'expérimentation. Ensuite, on met en équivalence les cas particuliers avec le sujet commun. Enfin, on conclut en lui attribuant la propriété constatée dans chaque cas correspondant. Inutile de faire remarquer que ce processus logique ne se conçoit même pas sans la connaissance expérimentale explicite ou virtuelle de tous les faits en question. Une connaissance de ce genre est le seul fondement d'une conclusion inductive générale et certaine. C'est ainsi que l'opération inductive nous fait passer du particulier au général. La conclusion n'est pas : tous ces corps observés tombent avec une égale vitesse : ce qui n'est pas conclure ou inférer, mais simplement récapituler, faire la somme des faits individuellement constatés. Pour que la conclusion inductive puisse être considérée comme une loi, il est nécessaire que la propriété en question soit associée non à tels ou tels corps pris séparément, mais aux corps pris comme sujet commun : secunduni rdtionem specieij dit saint Thomas. Dans le procédé inductif que nous analysons, on apporte les faits particuliers reconnus tous semblables, comme preuve de l'universel ainsi obtenu. Qu'est-ce à dire, sinon qu'on le prouve par l'équivalent. Cela ne signifie nullement, comme on se l'imagine trop souvent, qu'on prouve

par le même. L'équivalence se produit sous une forme différente, ce qui suffit pour donner lieu à une inférence réelle. Les phénomènes individuels réalisent déjà, au regard de l'esprit, une certaine unité en tant que semblables et sous le rapport où ils le sont : cette unité, par l'effet de l'abstraction, trouve son expression dernière dans l'universel. En lui, en effet, comme dans une même idée, sont compris et condensés tous les faits d'une même espèce. Il est l'unité d'une multiplicité. Il y a, par là môme, équivalence entre cet un et ce multiple. Mais il est temps de serrer de plus près le processus logique de l'induction. Ecoutons tout d'abord, sur ce point, l'opinion d'un savant de nos jours : nous rapporterons ensuite celle d'un des plus célèbres commentateurs d'Aristote.

« Soient, dit E. Mach, G,, Gâ, C:); les individus d'une même classe de concepts B; nous constatons que G,, Cil Ct, rentrent dans le concept A. Dans le cas où les individus envisagés représentent tout le contenu du concept B et en même temps rentrent tous dans le concept A, nous pouvons dire que B tout entier rentre dans A; c'est là une induction complète. Si nous ne pouvons apporter la preuve pour tous les individus G,, G,, C.Jf etc., et si nous concluons pourtant « B est A » sans avoir passé en revue fout le contenu de B, nous avons une induction incomplète, et la conclusion n'est nullement justifiée d'une façon parfaite. Mais, par habitude, nous pouvons avoir néanmoins tendance à croire que tous les G se comporteront comme A, et, par conséquent, que tout B est A. Dans un but scientifique, en pratique nous pouvons désirer qu'il en soit ainsi et instinctivement, ou à dessein et méthodiquement nous pou-

vons admettre provisoirement que B est A. » (i) Ce passage a au moins le mérite de poser et d'exposer clairement la question de l'induction complète ou incomplète, comme aussi celle de la conclusion inductive certaine ou seulement probable. On remarquera, de plus, qu'il tient compte de tous les éléments qui entrent en jeu dans l'induction considérée comme opération logique. Cependant, il est possible d'apporter plus de précision et de pénétrer plus avant dans cette matière. Le texte suivant du bienheureux Albert le Grand nous y aidera. « Syllogizatur, dit-il, in syllogismo inductwo primum de medioper tertiujrt. Istorum e.xlreinoruni quœ sunt A C. médium sit B, tune per C ostendere A inesse B est sj-llogismiis inductivus. Prenons un exemple : supposons qu'il s'agit d'arriver à cette généralisation inductive : les métaux sont bons

conducteurs de la chaleur et de l'électricité. Soient

donc: i° B le sujet commun, les métaux; 2° C les cas particuliers semblables du même genre, le fer, le cuivre, le plomb, le nickel, etc.; 3° A la propriété en question, à savoir la conductibilité. L'objet de la recherche est d'établir une connexion entre A et B. Comment trouver cette connexion? L'induction a sa manière propre de le faire. Elle montre que A est associé à B par C. En d'autres termes, elle prouve que la conductibilité de la chaleur et de l'électricité convient; au sujet commun, les métaux, parce qu'il convient à tous les individus de cette classe ou de ce genre : c'est la preuve ah œqaivalenti. On procède autrement dans le syllogisme proprement dit : on y associe deux termes dans la conclusion en montrant,

(i) E. Macii, ta Connaissance et l'erreur, c. xvm.

en invoquant la cause qui les unit : on y prouve par un moyen terme, ainsi appelé parce qu'il est l'instrument qu'on emploie pour unir dans la conclusion deux termes séparés dans les prémisses; ostendit primum de tertio per médium. Voyons maintenant comment doit èlre rédigée la formule schématique de l'opération logique inductive. On le fait ordinairement comme il suit ou d'une manière approchante :

G,, C2, G35 etc., sont B

Or, Gj, G2, G3S etc., sont A

Donc A est B

Mais, à la considérer de près, cette forme logique, malgré sa simplicité apparente, ne satisfait pas l'esprit : elle prête à l'équivoque. Quand on dit : C,, C2, C3, etc., sont A, c'est-à-dire le plomb, le papier, les barbes de plnmes, etc., sont les corps, on a tout l'air de totaliser les cas individuels, et c'est ainsi que la chose est ordinairement comprise. Cette mise en forme n'est donc pas sans défaut. Ceux qui la proposent oublient que les singuliers doivent être distribués et reliés entre eux sous l'universel dans un sens non pas copulatif mais disjonctif. Cette distinction est capitale. Les singuliers, en effet, doivent être énoncés au regard de l'universel conformément à son mode d'attribution. Or, il est attribuable non pas à la collection comme telle, mais à chaque individu séparément. Nous disons : l'or est un métal, le fer est un métal, etc. La qualité commune n'est attribuée au groupe que secondairement et sous le couvert des individus. On dira donc, d'après ces principes :

Tout ce qui est papier ou plomb ou pierre ou barbes de plumes, etc., tombe dans le vide avec une égale vitesse. Or, tout ce qui est corps es/ papier ou plomb

ou pierre, etc. Donc, tout ce qui est corps tombe dans le vide avec une égale vitesse.

Le sens disjonctif prévient ou résout ici un grand nombre de difficultés. Il est comme le résumé de toute la théorie de l'induction.

Nous ferons remarquer également qu'il est aussi très important de reconnaître au sujet commun un certain degré d'abstraction. On ne peut nier qu'il ne fasse abstraction de la matière individuelle. Nous l'avons dit et tout le monde l'accorde en principe, la science n'a pas pour objet les phénomènes singuliers dont le nombre est pratiquement infini. En fait, le langage scientifique emploie fréquemment des termes généraux qui ne retiennent et n'expriment des choses que leurs caractères communs. Ainsi nous disons : les corps sont étendus, impénétrables, compressibles, etc. Nous ne rattachons ces propriétés à aucun sujet individuel. Du reste, même dans une proposition relativement particulière comme celle-ci: le fer est un métal, le mot « métal » est pris universellement. On sait que, dans une proposition affirmative, le prédicat a plus d'extension que le sujet; il comprend le sujet et d'autres êtres en même temps! Maintenant, si j'applique successivement à chaque individu composant la série des métaux, c'est-à-dire à l'or, à l'argent, à rétain, au mercure, etc., le prédicat en question, il ne perdra rien de son extension : on la retrouvera toujours la même dans chaque cas. En sera-t-il autrement si je l'applique à loute la série, a toute la collection, considérée comme la somme des cas ou des faits particuliers? Pour eu revenir aux exemples cités plus haut, esl-ce qu'alors les mots « corps » et « métaux » perdent leur caractère de généralité? On ne saurait le soutenir en bonne

l'HILOSOl'HIE DU RAISO.NM.MLNl DANS LA SCIENCE

3a8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

logique. Quand je dis dans l'opération induetive : le fer, le cuivre, etc., sont, les métaux, ce dernier terme n'exprime que des caractères communs; il est constant qu'il ne dit rien des traits particuliers et distinctifs du fer, du cuivre ni des autres membres de rénumération. Et lorsqu'il est repris dans la conclusion il est toujours un nom ou un sujet commun. Une autre preuve qu'il n'est pas dépourvu de portée universelle, c'est qu'il doit être pris distributivement : bien plus, il est réellement « distribué » dans une des propositions du raisonnement induetif, ce qui ne serait pas ♦ possible et n'aurait même aucun sens s'il ne s'appliquait qu'à la collection prise comme tout, ainsi que plusieurs se l'imaginent. Il est vrai que le pluriel des noms communs peut, comme dans les cas précédemment allégués, donner l'illusion d'un simple groupement d'individus, mais elle ne résiste pas à un examen plus attentif de la question, ainsi que nous venons de le voir. Les mots comme les corps", les métaux, pris en tant que sujet, font une proposition universelle. Leur extension est au fond la même que si l'on disait : tout ce qui est corps. Pour ce qui est de l'induction, la première rédaction a même l'avantage d'écarter plus clairement toute idée de simple collection ou sommation d'individus. Du reste, le danger de confusion qui peut naître de ce côté disparaît presque entièrement dans toutes les propositions où le sujet commun a la forme du singulier; ainsi, quand je dis en conclusion induetive : la matière est inerte et pesante, il est difficile de voir là une proposition singulière. On ne saurait y voir non plus qu'un total de propositions de ce genre. Ces dernières s'y trouvent, si l'on veut, mais eh puissance seulement.

Il y a donc du général dans l'induction scientifique :

NOTIONS PARTICULIKRES 329

il existe, tout d'abord, dans la question à laquelle cette induction doit répondre : -dans l'idée même qui est le primum moyens de la recherche. Celle-ci n'est vraiment scientifique que dans la mesure où elle tend à la loi, à la théorie, à l'universel. On le retrouve ensuite tout naturellement dans la conclusion inductive ellemême. Là. il est la réponse que se posait le savant, la loi qu'il se proposait de dégager des faits particuliers. Ce caractère de généralité peut être plus ou moins accusé dans l'opération inductive, mais il n'en est jamais absent quand celle-ci n'est que la traduction logique d'un travail qui touche de près à l'objet et à la fin propres de la science. Sans doute, le savant peut condenser dans une formule abrégée les résultats de l'observation directe ; exemple : les terres de ce pays sont incultes, le mercure est un métal liquide. Mais, dans ce cas, il n'y a ni induction ni raisonnement quelconque : tout se borne à enregistrer ou, tout au plus, à totaliser les données de l'expérience brute. Les généralités induclives et scientifiques sont fondées sur la répétition des faits. Dans celte répétition invariable, dûment contrôlée par l'application des règles de l'observation et de toutes les méthodes expérimentales, nous discernons quelque chose de constant et de commun que nous considérons à part des faits individuels par abstraction. C'est ainsi que cet élément constant et commun devient la proposition ou la loi générale applicable à tous les cas d'un genre donné. Le retour des mêmes faits dans les mêmes conditions est le fondement de toute généralisation scientifique : il en est également la justification et la preuve, comme on le voit dans l'induction où tous les faits d'un certain ordre sont mis en balance avec l'universel correspondant .

En résumé, il convient de distinguer soigneusement l'induction de l'observation. Pour un grand nombre de savants et d'auteurs modernes, induire, c'est donner son plein à l'observation. C'est en compléter ou étendre les faits en passant de ceux qui sont observés à ceux qui ne le sont pas, en justifiant ce passage par un principe supérieur et l'application de certaines règles de recherche expérimentale. Dans ces conditions, on ne sort pas de l'observation proprement dite ; il serait donc bien plus exact et plus scientifique de ne parler que d'observation complète ou incomplète. Mais le plus grave inconvénient de cette analyse ou interprétation du procédé inductif, c'est de confondre les matériaux de la science avec la science elle-même, celle-ci ne prenant corps qu'avec le raisonnement sur les faits. Sans doute, l'observation, forcément limitée, demande à être complétée pour servir de base au raisonnement dont nous parlons : nous reconnaissons la nécessité de ce travail. Mais nous ferons remarquer qu'on ne peut l'accomplir, sans cercle vicieux, qu'en ayant recours à un principe obtenu par généralisation immédiate ou d'origine rationnelle dans le sens que nous avons souvent expliqué. Ce principe peut être celui-ci ou tout autre semblable : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Dans ce travail mené à bonne lin, c'est-à-dire dans l'expérience complète des faits semblables, le savant trouve la preuve de Vidée qui inspire et guide sa recherche, idée qui peut être acquise d'autre part ou n'être qu'une interprétation anticipée de l'expérience. Si les faits la traduisent dans tous les cas, c'est qu'elle trouve en eux son équivalent. Il y a dans tout ceci un raisonnement au moins implicite dont nous avons donné la formule. On y prouve l'universel non

par la cause, per médium, mais par l'ensemble des faits correspondants. C'est par là que l'induction se distingue essentiellement du syllogisme de démonstration sinon d'exposition. Cependant, elle repose en dernière analyse comme lui sur le principe d'idendité, puisqu'elle prouve par l'équivalent et qu'elle fonde son inférence sur la parité de nature entre l'expérience concrète du semblable et l'expérience généralisée. Enfin, il ne sera pas inutile de faire remarquer, pour l'intelligence des questions que soulève ï induction scientifique, qu'elle n'est pas un acte primitif de notre esprit. Sous ce rapport, il entre dans son jeu des notions générales qui ne sont pas acquises par elle. Elle n'est ni la première ni la seule source de nos connaissances. Mais, sur ce point, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit sur la nature et l'origine des premiers principes.

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