CHAPITRE VI
De la déduction
Tout le monde admet, nominalement au moins, qu'il existe deux sortes de raisonnements. L'un où l'on passe d'une proposition générale à une proposition particulière qui en est la conséquence: le syllogisme est l'expression et l'instrument de cette opération logique. L'autre où l'on part des faits et jugements parliculiers pour aboutir à une assertion générale qui les rassemble et les condense tous : c'est l'induction. Nous avons suflisamment parlé de celle dernière forme de raisonnement. Il nous reste maintenant à étudier le principe, le mécanisme, la portée et les limites de la déduction. Le sujet est vaste : nous n'en retiendrons que les points fondamentaux et les principes qu'il importe le plus de rappeler, étant donné l'état actuel de la science et de la philosophie.
Point de départ de la déduction.
On s'accorde à dire que ce point de départ est une proposition générale. Nous ne voulons pas contester la vérité de cette assertion. Cependant, nous ferons observer qu'il est bien nécessaire de la préciser et de la compléter, si l'on veut éviter des confusions et
des erreurs regrettables. Une première question se pose relativement à Y origine de ces propositions générales qui servent de point d'appui à la déduction. Tout d'abord, il est bien évident qu'elles ne sauraient être toujours et partout le résultat d'une opération déductive. Il implique contradiction que toutes nos connaissances soient dérivées ou déduites. Certaines vérités fondamentales doivent être acquises sans démonstration proprement dite, autrement il faudrait remonter à l'infini la chaîne des déductions: ce qui ne répond ni à l'expérience ni à aucune possibilité : sunt qnœdam principia, dit saint Thomas, ex quibns syllogismus procedit quœ non certijicantur per sjrflogismum : alioquin procederetur in inflnitum in principiis sj'llogismoram quod est impossibile (i). Les tout premiers principes sur lesquels repose finalement la déduction ne peuvent donc pas être déduits. Il faut leur chercher une autre origine. Aura-t-on recours à l'induction ? rien ne s'y oppose, pourvu qu'on prenne ce mot dans un sens très large, comme nous l'avons expliqué ailleurs. Et c'est ainsi que le prennent Aristote et saint Thomas. Pour eux, il n'y a que deux sources de connaissances : l'induction et le syllogisme — uavGàvo^v }] s-ayor/r,, dit Aristote, y, à-oos LÇet (2). Saint Thomas écrit de son côté : duplex est modus acquirendi " scienliam. rnus\juident. per deinonstrationem , alius aillent per indue tioncm (3). Les premiers principes eux-mêmes doivent être obtenus par l'un ou l'autre de ces deux procédés. Or, nous venons de voir qu'ils ne peuvent être tous
(i) S. Thom., V Ethic.,^. III.
(2) Poster, analyt., 1. I, c. xvm.
(3) Ibid., 1. I, led. XXX.
déduits. 11 nous faut donc leur reconnaître une certaine origine induclive. C'est ce que fait saint Thomas lorsqu'il dit : universalia ex quitus demonstratio procéda non fiant nobis nota nisi per inductionem (i). Dans un autre passage, il rejette la connaissance directe des substances spirituelles ainsi que la connaissance des choses sensibles par leurs quiddités séparées, pour la raison suivante : sequeretar qaod aliqua cognoscerentur absqae inductione et sensu, quod Philosophus negat eliam de abstractls (2). Mais il est bien évident qu'en matière d'axiomes métaphysiques, par exemple, le mot induction n'implique ni procédé scientifique ni raisonnement quelconque : il ne désigne et ne peut désigner, dans ce cas, que l'origine sensible de ces axiomes et de nos idées en général, ou bien encore une généralisation intuitive, c'est-à-dire celle oii l'on généralise avec une assurance entière une relation observée par simple comparaison et même rapprochement de deux termes. En pareille matière, le prédicat est visiblement inclus dans la notion même du sujet. C'est pourquoi les propositions de cet ordre sont immédiates. Nous les formulons sans crainte d'erreur et cependant sans avoir recours au raisonnement ni à aucune vérité intermédiaire. Notre esprit voit d'un seul coup d'œil ce qu'il demande, dans d'autres cas, à une opération logique plus ou moins longue. Mais est-il nécessaire de le faire remarquer ? si les vérités de cette sorte ne sont pas l'objet d'une démonstration en règle, c'est qu'elles n'en ont nul besoin. Et ce n'est pas une raison
(1) Poster, analt/t., 1. I, lect. XXX,
(2) Ibid.
pour leur attribuer, comme on le fait trop souvent, un caractère conventionnel ou pour les ranger dans la catégorie de la croyance. Il est pour le moins singulier de voir des savants et des philosophes trouver une occasion d'erreurs très graves relativement aux premiers principes, dans la surabondance et l'excès même de leur intelligibilité. Ils ont voulu voir un mystère là où, c'est le cas de le dire, tout est parfaitement naturel. Les propositions dont nous parlons ne sont pas seulement immédiates mais encore nêces* saires. Le prédicat, avons-nous dit, y est inclus dans l'idée même du sujet. Il en résulte que la jonction des deux termes n'y est pas seulement posée en fait, elle y est affirmée d'une manière absolue. L'accord, dans ces conditions, n'a rien d'accidentel ni de contingent. Etant fondé tout entier sur l'essence même du sujet, il est intrinsèque et se vérifie fatalement, toujours et partout. Mais, pour bien comprendre ces choses, il faut reconnaître une valeur objective aux idées abstraites. Ce n'est pas le cas, nous l'avons vu, de la philosophie scientiste ni de ces trop nombreux savants qui se font une métaphysique de leur spécialité. Enfin, si les vérités dont il s'agit ici sont nécessaires, il est inutile d'ajouter qu'elles sont universelles. C'est là une conséquence inéluctable de leur nécessité.
Ce que nous venons de dire des principes premiers par rapport à l'ensemble de nos connaissances s'applique, proportion gardée, aux axiomes particuliers des sciences rationnelles. Ils constituent, dans leur genre, des propositions immédiates, c'est-à-dire des propositions qui obtiennent l'adhésion entière de notre esprit par leur évidence propre et directe. Ce n'est pas sur le témoignage de l'expérience propre-
ment dite ni sur l'intervention d'un moyen terme que cette adhésion se fonde. Elle est l'effet d'une simple analyse ou comparaison de termes et d'idées, comme nous le voyons dans les axiomes qui se rapportent aux notions premières de ligne droite, de nombre entier ou de plan. Une propriété y est affirmée d'un sujet où elle est manifestement contenue et dont elle ne peut pas plus se séparer que le sujet ne peut se séparer de lui-même. C'est pourquoi le rapport énoncé se vérifie d'une manière absolue et universelle. Mais qu'on ne l'oublie pas : la vérité d'une proposition ou dune science doit être appréciée et mesurée dans son degré d'abstraction et non pas dans les cas individuels et concrets, comme le font tant de mathématiciens philosophes. Us se mettent en contradiction ilagrante avec le fait capital et constitutif de leur science qui est une abstraction à tel degré. Renier ce commencement lorsqu'il s'agit de déterminer la valeur et la portée des vérités mathématiques, c'est se condamner à toutes sortes de confusions et d'erreurs; c'est vouloir identifier la loi avec les données individuelles et sensibles d'où on l'a retirée par l'abs- Iraction. Pour ce qui est des axiomes, ce travail de généralisation et d'abstraction se trouve réduit à son minimum; il se fait immédiatement, mais toujours sur des matériaux fournis par les sens. Dans tout ordre de connaissances, il existe un certain nombre de vérités qui ne sont pas le résultat de l'application d'une méthode sientilîque proprement dite. Ces vérités sont précisément les axiomes. L'attribut y est contenu dans le sujet de la manière la plus évidente. C'est pourquoi ils constituent des jugements analytiques. Les rapports qu'ils énoncent nous sont révélés par la comparaison][des idées ou, ce qui revient au
même, par une compréhension plus complète du sujet. C'est dans ce dernier que nous découvrons une propriété qui nous était inconnue ou, en tout cas, qui n'y était comprise que d'une manière confuse. Ces axiomes qui ont les mathématiques pour objet sont tous de cet ordre. Nous citerons comme exemple les propositions suivantes : Les grandeurs qui coïncident sont égtdes. Le tout est plus grand que la partie. Les choses égales à une même troisième sont égales entre elles. Dans les propositions de ce genre, il n'y a pas, quoi qu'en dise Kant, de synthèse proprement dite; car on n'y ajoute rien à l'idée qui ne lui appartienne, on ne fait que l'analyser et la creuser plus profondément. Celte analyse nous fait découvrit' des propriétés nouvelles dans le sujet et des rapports essentiels qui n'élaienl ni explicites ni distincts dans l'appréhension primitive. En un mot, nos premières informations sont toujours imparfaites et superficielles: elles ont besoin d'être agrandies et développées. Nous avons recours, pour cela, à toutes sortes de comparaisons, de moyens termes et de raisonnements. C'est à ce prix seulement qu'on parvient à voir dans les idées ce qu'elles contiennent. Notre esprit procédant par perceptions successives n'a pas d'autre mélhode à suivre pour progresser ~ dans la connaissance; et loutes les fois que l'attribution laite a sa raison propre cl immédiate dans l'idée elle-même, ou. ce qui revient au môme, toutes les fois que nous ajoutons à L'idée quelque chose qui lui appartient, il y a jugement analytique, quelle que soit, par ailleurs, la longueur des recherches et des raisonnements nécessaires pour aboutir à les formuler. Cependant, il n'est ni toujours indiqué ni toujours possible de recourir à l'analyse pour reconnaître
qu'un attribut convient à un sujet. Il est des cas où il est nécessaire pour cela de faire appel à l'expérience. Ainsi, sur le terrain des existences et des faits, l'idée du sujet, même avec le secours de principes généraux, ne suffit pas à autoriser une affirmation quelconque. Il ne s'agit plus ici d'un objet réduit à l'état de simplicité idéale et de pur intelligible par l'abstraction, comme cela se produit pour les mathématiques. Non, la réalité concrète est fort complexe; mêlée de potentialité et de contingence. Les lois simples sont comme noyées dans cette complexité. Le travail du savant a pour but de les y découvrir. Or, il ne peut atteindre ce but qu'en prenant pied sur la nature ellemême, c'est-à-dire qu'en faisant constamment appel à l'expérience. On ne conçoit pas que les lois immanentes aux faits particuliers soient connues autrement que par l'observation et l'étude attentives des faits eux-mêmes. En pareille matière, l'analyse et la comparaison des idées ne nous apprendraient rien : on n'aboutirait dans cette voie qu'à la confusion de l'ordre purement idéal avec celui de la réalité ou à des généralités qui ne seraient nullement l'expression d'une science particulière comme telle.
Ceci nous conduit tout naturellement à parler des généralisations inductives. Les savants, qui n'ont pour toute philosophie qu'un réalisme exclusif, déclarent à l'envi qu'elles sont l'unique point de départ de la déduction. C'est pourquoi ils n'admettent pas de sciences à proprement parler rationnelles, et ramènent lout, même les mathématiques, à l'expérience, en faisant, nous l'avons vu, violence au langage autant qu'à la nature des choses. Saint Thomas enseigne, lui aussi, que le syllogisme trouve sa base dans l'induction : relinquitur , dit-il, quod principium syllogismi
sit inductio (i). Mais, outre qu'il prend ce mot dans le sens que nous avons dit, et qu'il n'exclut nullement les propositions abstraites, il ne donne pas la même valeur aux généralisations inductives que les savants dont nous parlons. On comprend que la détermination de cette valeur intéresse au plus haut degré la déduction. Les conclusions de cette dernière suivent naturellement le sort des prémisses. Par ailleurs, on sait que la quantité des propositions joue un rôle capital dans le mécanisme et l'efficacité de la déduction. Il importe donc avant tout de se faire une idée juste et précise de l'extension et de la nécessité qu'il convient d'attribuer aux résultats de l'induction. Nous l'avons vu : ce qui caractérise essentiellement l'induction comme forme particulière de raisonnement, c'est l'absence de moyen terme. Elle prouve par l'équivalent. De là vient que la jonction du prédicat et (lu sujet est simplement posée en fait dans la conclusion inductive. On y montre ce qui est, on y affirme un fait général sans rien dire de la nécessité ou de la contingence du rapport énoncé. Cette dernière question n'est même pas soulevée dans le procédé inductif. On y reconnaît qu'un attribut convient à un sujet non par l'analyse et la comparaison des idées, mais sur le témoignage de l'expérience. Ce dernier, à proprement parler, ne sort jamais de la question de fait, n'abandonne jamais le terrain des existences. Nous trouvons là un premier caractère des généralisations inductives. Tandis que les propositions abstraites et immédiates impliquent, dans leur mode lui-même de formation, la nécessité du rapport qu'elles
(i) S. Thom., VI Ethic, 1. III.
3r\0 PHILOSOriIIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
énoncent, les généralisations dont il s'agit se bornent à une affirmation de fait. C'est un point de grande importance et qu'on ne doit jamais perdre de vue quand on veut déterminer et mesurer la portée des conclusions générales ou des lois dans les sciences naturelles, où règne l'induction. Ceux qui l'oublient sont l'alalement portés à donner aux sciences de cet ordre un degré d'intellectualilé et surlout un pouvoir d'explication qu'elles ne peuvent avoir. On peut se faire une idée, d'après ces principes incontestables, des limites dans lesquelles le savant naturaliste, l'homme de la méthode expérimentale et de l'induction, doit se maintenir, et aussi de la part considérable de philosophie qui se rencontre le plus souvent, en fait, dans des œuvres de science, à prétention très positive.
Une conclusion inductive n'emporte donc, de par son origine, aucune nécessité intrinsèque. C'est par là qu'elle se distingue de l'universel proprement dit. Mais ce n'est pas la seule différence qui l'en sépare. Ainsi elle ne reproduit ni l'unité ni l'universalité des jugements purement analytiques. Elle n'en reproduit pas l'unité tout d'abord. Dans cette sorte de jugements, il y a identité du sujet et de l'attribut. Ce dernier a sa cause propre et formelle dans le sujet lui-même. C'est pourquoi ils sont inséparables et s'accompagnent nécessairement. Dans ce cas, les deux termes ne sont qu'une seule et même chose diversement conçue : diversité qui ne l'empêche pas de rester identique à elle-même. C'est précisément ce qui est reconnu et affirmé dans le jugement analytique, qu'il soit immédiat ou déduit. Nous ne voulons cependant pas dire qu'il n'y ait, dans ces conditions, qu'une simple affirmation d'identité selon la formule A est A. Non, le
jugement n'est pus une tautologie. Il nous apporte une connaissance plus complète du sujet. Il est certain que si l'on voyait du premier coup d'œil tout ce que ce dernier contient, le jugement ne serait qu'une vaine et inutile répélition. Mais ce n'est pas notre cas. Nous avons recours à l'analyse et à la comparaison des idées qui se présentent, sous différents modes, pour connaître leur rapport. La découverte de ce rapport, même lorsqu'il s'agit d'identité, nous fait accomplir un réel progrès dans la connaissance. Dans les jugements empiriques ou synthétiques, les choses se passent autrement. Ce n'est pas l'identité, mais l'union ou la séparation des deux termes qui s'y trouve alïirmée : union ou séparation de fait. La manière dont ces jugements sont formés m'indique rien autre. Il peut se faire que l'attribut soit lié au sujet par un lien plus intrinsèque et plus profond; mais cela ne résulte nullement de la raison déterminante du jugement ni du critérium employé, à savoir, de l'expérience. Celle-ci ne décompose pas une idée pour en connaître le contenu, pour découvrir le rapport des éléments. Non, elle atteint toutes choses sous l'angle ou le point de vue d'existence. En un mot, elle répond à la question an sit, et non à la question proptev quid : elle démontre, comme dit Aristotd, tô ot». et non pas tq ottatr. Il lui arrive, sans doute, de prouver un fait par un autre; mais ce genre de preuve ou d'explication n'autorise aucune affirmation d'identité de formes, maisseulement une identité de sujet. Le seul fondement d'une telle affirmation se trouve dans la preuve par la cause formelle, ce qui suppose non seulement une généralisation quelconque, mais encore un degré déterminé d'abstraction. L'affirmation pure et simple de L'union de
3fo PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
l'attribut avec le sujet, tel est donc l'objet ou la portée des jugements empiriques. On objectera, sans doute, que dans tout jugement (que la matière en soit abstraite ou physique) il y a perception d'identité ou de nonidentité : que les jugements synthétiques n'échappent pas à cette condition qui est essentielle. C'est vrai; mais il est une distinction non moins essentielle à faire en pareil cas. Il s'agit de bien déterminer les deux points sur lesquels porte la comparaison dans le jugement; il est bien évident que l'identité n'est affirmée ou niée qu'entre ces deux points exclusivement. Or, dans les jugements de l'ordre physique et concret, la comparaison ne se fait pas précisément entre deux formes ou qualités considérées en ellesmêmes, mais entre les sujets de ces formes ou qualités. Il s'ensuit que l'identité est affirmée ou niée des sujets seulement. Ainsi nous disons : ce papier est blanc; nous ne disons pas qu'il est la blancheur. Le terme concret blanc connote, indirectement tout au moins, un sujel qui se trouve, comparaison faite, identique à celui du papier; nous disons de même : les corps sont étendus; nous ne disons pas qu'ils sont Y étendue. Dans ces sortes de propositions, la comparaison ne conclut pas à l'identité des formes, mais des sujets que le concret comporte et désigne toujours implicitement : accidens in concret o? cum in recto imporlet formam et in obliquo subjectum, polest prœdicari de aliquo vel quia habet identitatem cum illo ex parte formœ vel quia habet identitatem ex parte objecti connolali(i). Il est donc bien vrai de dire que dans tout jugement, quel qu'il soit, il y a perception
(1) Joan. a S. Thom., Il p., q. v, a. 5. Logic.
et affirmation d'identité ou de non-identité, mais il faut ajouter que, dans beaucoup de cas concrets, l'identification est plutôt matérielle que formelle. Aussi, en semblable matière, l'attribution n'est-elle pas essentielle, mais simplement dénominative; ces distinctions sont très importantes. Elles nous font comprendre la différence radicale qui existe entre les propositions abstraites et celles de l'ordre physique et concret. Dans les premières, la comparaison est nécessairement formelle ainsi que l'identification qui en est la conséquence. C'est pourquoi ces propositions ont un caractère de nécessité et d'universalité. L'attribution y est essentielle. Dans les secondes, au contraire, la comparaison ne se fait pas nécessairement sous le rapport de deux formes ou propriétés prises en elles-mêmes; il arrive, le plus souvent, qu'elle se fait entre, les sujets de ces formes. C'est pourquoi il y a plutôt affirmation de coexistence et d'inhérence de l'attribut dans le sujet, qu'affirmation d'identité entre eux. Les généralisations inductives, dans les sciences naturelles, appartiennent à cette catégorie. En tout cas, le témoignage de l'expérience, sur lequel elles reposent uniquement, n'autorise qu'une affirmation de fait. Si paradoxal que cela puisse paraître à plusieurs, ce témoignage reste extérieur aux choses que seules l'analyse et l'abstraction nous permettent de pénétrer pour y découvrir non plus des rapports de fait ou contingents, mais intrinsèques et nécessaires.
Le rapport entre l'attribut et le sujet dans les propositions en matière concrète est donc un rapport de coexistence, d'union, mais non pas d'identité. Ce dernier se vérifie tout naturellement dans l'abstrait, puisque la comparaison s'y fait entre des formes sépa-
rées des conditions matérielles et devenues, en quelque sorte, de purs inlelligibles. Toute attribution faite, dans cet ordre, intéresse forcément l'essence des choses. C'est ce que doivent reconnaître tous ceux qui accordent une valeur objective aux idées pures; mais si la liaison entre les deux termes est moins étroite, si, en un mot, l'unité est moins parfaite dans les conclusions générales inductives des sciences de la nature, ce serait une grande erreur que de ne voir en elles qu'un amas de propositions particulières, comme le font l'empirisme et le scientisme, « Une proposition universelle, dit Bain, est la somme équivalente de plusieurs propositions particulières : elle n'a point de sens au delà ou en dehors de l'ensemble de ces propositions particulières. Par suile, lorsque nous établissons un cas particulier, nous ne faisons que résoudre une proposition universelle en ses éléments ; nous prenons ces éléments à part, tels qu'ils étaient avant que la proposition universelle lut formée. » Il n'y a rien autre dans le passage suivant d'un autre auteur (i) : « La notion, le concept ou plus simplement l'idée générale sont le souvenir global d'un grand nombre de constatations. Elles ne sont qu'une forme du souvenir : le souvenir n'est qu'une sensation répétée, et les sensations sont conformes à la réalité. » (2) E. Mach dit de son côté : « Les animaux accumulent des expériences individuelles de la même façon que l'homme. La biologie et l'histoire de la civilisation sont, pour la psychologie et la théorie de la connaissance, des sources qui
(1) A. Bain, Logique dèductive et inductive, t. I", c. in. (Traduction de G. Compayré.)
(2) P. Delbet, la Science et la réalité, c. vm.
s'équivalent et se complètent réciproquement. » (i) Rien de plus commun dans la science et la philosophie contemporaines que l'explication de l'idée générale telle qu'elle est formulée ou indiquée dans les textes qu'on vient de lire. Au fond, les savants et les philosophes dont il s'agit n'ont qu'une idée : ne pas dépasser l'expérience concrète. C'est pour eux le grand, l'unique principe. Mais comme l'expérience est, par définition, particulière et contingente, ils se trouvent en présence d'un problème très ardu, d'une antinomie qui parait irréductible. Ils croient en trouver la solution dans l'idée d'une sorte d'universel arithmétique. Les faits restent dans leur individualité : c'est entendu; cependant ils s'additionnent dans la mémoire et finissent par former une collection plus ou moins considérable. Nous désignons tout naturellement cette collection par un mot général. Ce mot dénote principalement les cas individuels connus. Dans ces conditions, la multiplicité est réelle, l'unité purement verbale. Nous n'avons plus, selon la formule aristotélicienne : Sv s-l t-oàXcov ; ou comme dit saint Thomas : ununi de multis. Nous avons, d'un coté, une étiquette; de l'autre, un certain nombre de faits particuliers et contingents. Tout ceci revient à dire, dans l'opinion des savants dont il s'agit, que l'universel ne répond pas à un concept un, distinct et indépendant des cas individuels. Ainsi, dans cette proposition générale, l'énergie demeure constante, il n'y a pas unité d'une multiplicité; car ce principe n'a pas de sens par lui-même indépendamment des réalités concrètes d'où il est tiré ou des innombrables applications qu'on en
(i) La Connaissance et l'erreur, c. v.
peul faire. Il ne réalise pas un concept extérieur et supérieur au multiple. Cette doctrine parait tout d'abord contraire à l'expérience, car nous nous servons correctement des propositions de cette sorte, sans posséder une connaissance complète ni même actuelle et distincte des faits particuliers : à vrai dire, pour nous en faire une idée claire et utile, il nous suffit que l'énoncé de la proposition soit accompagné d'un exemple concret. Gela tient à ce que la connaissance humaine intellectuelle ne peut se passer de représentation sensible, mais on avouera que cet exemple ne donne ni n'explique la portée du principe : loin d'épuiser le sens de ce dernier, il ne peut en rendre compte à lui tout seul. Par ailleurs, quand môme tous les autres cas particuliers se trouveraient distinctement représentés dans la conscience, ils ne seraient pour cela et formellement Y universel, ils n'en seraient que la matière.
Non, ni le sens ni l'usage d'un principe une fois formé ne dépendent des réalités sensibles et individuelles. La preuve en est que nous nous servons de ce principe pour manipuler, apprécier et mesurer le concret. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il domine l'expérience, bien qu'il en soit sorti. Notre esprit n'est pas un pur récipient de l'expérience brute : en d'autres termes, l'universel n'est pas la simple copie des faits particuliers ni des impressions qu'ils font sur nos sens, il est le produit d'un travail intellectuel : travail qui part de la ressemblance des objets et des cas individuels, pour s'élever à leur identité spécifique, ce qui ne se fait pas sans abstraction. Sous les traits et casactères particuliers, l'esprit voit le trait ou le caractère commun, ou plutôt il le dégage de la parenté des éléments qui composent le multiple. Les lois
NOTIONS PARTICULIÈRES 3/Jj
scientifiques ne sont donc rien autre que des rapports particuliers généralisés, c'est-à-dire réduits par l'abstraction a leur type spécifique. C'est ainsi qu'il faut comprendre la proposition que nous avons citée comme exemple : l'énergie demeure constante. En la comprenant de la sorte, tout s'explique et s'harmonise très bien. Dans ces conditions, l'universel est un concept, un, objectif, distinct, indépendant. Il est l'expression de l'unité et de la réalité spécifiques, qui ne sont pas un vain mot. D'autre part, il présente un sens et une portée qui dominent et dépassent de beaucoup les cas particuliers, puisqu'il s'applique non seulement à ceux qui sont connus et énumérés, mais encore à ceux qui sont simplement possibles : bien plus, leur disparition totale du monde des existences n'enlève rien à la vérité du principe comme tel. Du reste, il suffît d'analyser les termes d'une généralisation scientifique inductive, pour voir qu'elle n'implique aucune multiplicité actuelle. Soit la proposition suivante : les liquides tendent à prendre le même niveau. Malgré quelques apparences contraires, cette proposition est formellement une. Nous voulons dire qu'elle n'est pas un assemblage de propositions particulières ou d'éléments individuels plus ou moins homogènes, car l'unité qui lui convient ne saurait être comparée à l'unité tout accidentelle d'un tas de pierres, par exemple. 11 suffît de bien se rendre compte de la signification des termes pris séparément ou associés dans la proposition, pour voir que celle-ci ne contient aucune pluralité actuelle. Le mot qui sert de sujet, à savoir : « les liquides », n'a rien d'individuel. Il n'exprime que les traits ou caractères communs d'un nombre plus ou moins i* ranci d'individus. N'est-ce pas là, du reste, toute sou
utilité, toute sa raison d'èlre? Il faut en dire autant des mots qui représentent le prédicat dans la proposition dont il s'agit. Ce sont les mots communs qui ne désignent que les attributs spécifiques des choses, et qui ne donnent de ces choses qu'une idée générale. Sous ce rapport, l'unité d'une telle proposition est incontestable. Elle est même bien plus formelle et plus évidente que celle des réalités individuelles. Celles-ci, en effet, nous apparaissent, de prime abord, comme un faisceau de propriétés diverses, tandis que les notions générales sont simplifiées et ramenées à l'unité spécifique par l'abstraction. Les propositions dont elles sont la matière n'ont et ne peuvent avoir qu'une pluralité potentielle; elles expriment directement l'identité spécifique de plusieurs faits ou de plusieurs rapports, et ne se réfèrent que d'une manière indirecte et implicite aux cas particuliers. En d'autres termes, elles désignent la nature commune à tous les individus d'une même espèce. Or, celte nature est, par définition, l'unité d'une multiplicité. Cette doctrine, on le voit, n'a rien de commun avec celle qui explique la genèse des idées générales par la simple sommation des idées particulières. Les notions incontestables que nous venons de rappeler nous autorisent à dire qu'une telle explication est plus apparente et verbale que réelle. Qu'on ne s'y trompe pas; on ne donne aucune idée satisfaisante de l'universel, en se contentant de dire que la mémoire fait la sommation des cas innombrables où les phénomènes se sont passés d'une certaine façon; non, ce n'est pas en multipliant l'expérience qu'on sort de l'individuel. Quel que soit leur nombre, les faits restent particuliers et contingents. La sommation qui peut en être faite par la mémoire n'y change rien,
c'est-à-dire ne leur enlève rien de leur caractère propre. Elle ne fait plutôt que l'étendre et le souligner par l'accumulation même des individus. Autre chose est donc nécessaire pour s'élever du particulier au général. Cette chose, on ne saurait trop le redire, c'est l'abstraction. Elle seule nous fait vraiment passer des faits aux lois, parce que seule elle transforme l'observation et l'expérience. Et comment accomplitelle cette transformation? Elle l'accomplit en dégageant des individus la forme spécifique. Ce n'est pas là une opération arbitraire ou toute subjective, comme se l'imaginent beaucoup de savants; non, c'est une opération dont le fondement, la justification et l'amorce, en quelque sorte, se trouvent dans la similitude ou l'homogénéité des éléments et des rapports qui composent le multiple. Il y a dans les réalités concrètes d'un même ordre multiplicité réelle avec une ébauche et, pour ainsi dire, une promesse d'unité. Car, comme le fait justement remarquer saint Thomas, si l'universel n'exislait pas, de quelque manière, dans les cas ou les objets individuels, ils ne pourraient pas nous en suggérer la connaissance : setisus est quodammodo etiam ipsius et universalis (i). S'il en était autrement, ajoute-t-il, non essel possibile quod ex apprehensione sensus eaiisaretar in nobis cognltio universalîs (2). Qu'est-ce à dire, sinon que les sens, en appréhendant l'individuel, appréhendent par le fait même le fondement el la matière propre de l'universel spécifique. Dans ce sens, il est vrai de dire que cet universel est immanent au singulier. Il est impor-
(1) S. Thom., Poster, anal y t., 1. II, lect. XX. (a) lbid.
tant de ne pas perdre de vue ces considérations, lorsqu'il s'agit de déterminer la portée et la valeur des généralisations scientifiques inductives. Elles nous font bien comprendre dans quels rapports ces dernières se trouvent avec les réalités sensibles et individuelles.
Mais il existe encore d'autres sortes de propositions, il ne rentre pas dans notre dessein de les examiner toutes. Nous retenons seulement celles qui présentent quelque intérêt particulier au point de vue du rôle qu'elles sont appelées à jouer dans le syllogisme ou la déduction. La proposition collective est évidemment de ce nombre. Il ne nous reste que peu de chose à en dire, étant donné que nous avons eu déjà occasion de parler des caractères différentiels de l'universel et du collectif. Nous insisterons seulement sur quelques points. L'universel et le collectif impliquent et évoquent tous deux une certaine pluralité. C'est pourquoi on serait tentée à première vue, de leur accorder une valeur égale. Mais, à la réflexion, on s'aperçoit bien vite que, même sous ce rapport, ils diffèrent radicalement. En effet, ils ont chacun leur manière de représenter la pluralité. Chez l'un, elle n'est représentée qu'en puissance. L'universel, en effet, signifie directement une nature abstraite et en quelque sorte schématique, c'est-à-dire une donnée commune susceptible de se réaliser dans un nombre indéfini de sujets individuels. Il est vrai non seulement des cas connus et énumérés, mais encore en dehors de tous cas. C'est ce que l'empirisme et la philosophie scientiste ne peuvent comprendre, même en présence du fait de la persistance en nous de l'idée ou de la représentation des réalités changeantes et périssables. Dans l'universel, la pluralité est donc
NOTIONS PARTICULIERES Jol
potentielle et latente, Il en va tout autrement du collectif. On sait qu'il faut entendre par là une réunion ou assemblage d'éléments individuels dans un certain ordre. En tant que réunis de la sorte, ces éléments peuvent être désignés par un terme général. Gela suppose, évidemment, quelque point commun entre eux; autrement, une telle désignation serait impossible. Quel est ce point commun? C'est la forme ou l'être accidentel qui résulte de leur réunion plus ou moins hiérarchisée, comme nous le voyons dans les mots suivants : nation, armée, multitude, univers. Il suit de là que le collectif représente une certaine unité d'une pluralité actuelle. Une telle unité est quelque chose d'extrinsèque, d'accidentel et de postérieur au multiple. C'est pourquoi ce qui convient au collectif comme tel ne saurait être attribué aux individualités qui le composent. En d'autres termes, le collectif en tant qu'ara est sujet de certains attributs, et il l'est exclusivement. Quand je dis : cette armée est puissante,- cette famille est ancienne, je forme des propositions rigoureusement collectives. Il serait faux de faire une application distributive de leurs attributs aux membres de l'armée ou de la famille dont il s'agit. Nous ne sommes pas en présence d'un extrait commun susceptible d'être attribué à un nombre indéfini de réalités particulières. Non, le cas est tout différent, attendu qu'il ne comporte pas de généralisation proprement dite. La notion collective n'est pas le résultat d'une abstraction opérée sur les individus d'une même espèce. Elle résulte simplement d'une réunion de ces mêmes individus. Et ce n'est pas à une forme dégagée des phénomènes qui l'individualisent qu'on aboutit de la sorte, mais à une qualité ou une forme accidentelle
qui est exprimée par le nom collectif. C'est pourquoi ce dernier, employé comme sujet dans une proposition, ne saurait avoir de sens distributif. Aucune attribution ne peut lui être faite que sous le couvert de la collection. En un mot, l'unité de la proposition collective est la mesure exacte de sa vérité. Il est donc faux de la considérer comme une somme de propositions- particulières. Ce n'est pas un certain nombre d'êtres individuels que son sujet désigne avant tout. Non, il dénote et représente avant tout la collection, ou, si l'on veut, les êtres individuels en tant que réunis et formant un ensemble. Dans ces conditions, ce qui leur convient en cette qualité ne saurait être particularisé sans une contradiction évidente. On peut voir par là l'erreur de ceux qui n'attribuent qu'un sens collectif aux conclusions ou lois générales de la science. Ils s'imaginent ainsi mieux sauvegarder la positivité de la science. Mais il n'en est rien. Loin de se tenir de la sorte plus proches des réalités concrètes, ils s'en éloignent, au contraire. La proposition collective, on vient de le voir, ne peut même se résoudre en éléments particuliers; elle ne le peut sans se détruire elle-même. Une collection de fait^s même parfaitement observés n'a rien de scientifique ; elle ne constitue que la matière de la science. Il ne s'agit pas seulement de constater expérimentalement les rapports que ces faits soutiennent entre eux, il s'agit surtout de les ramener à une même idée, de les faire tenir dans une même formule, dans une même loi. Or, cela ne peut se faire autrement que par le passage des faits et des rapports individuels à ce qui en est l'expression, la forme spécifique. Il n'existe pas d'autre procédé de généralisation réelle et satisfaisante pour l'esprit. Tout ce qu'on
a imaginé par ailleurs ne sauvegarde ni n'explique l'unité ni l'extension de la loi. La totalisation des cas particuliers, si nombreux qu'on les suppose, ne donne pas une idée générale dans le vrai sens du mot; c'està-dire une proposition idéalement vraie, ayant un sens en dehors et au delà des cas observés et même de leur collection la plus complète qu'on puisse rêver; ev eiu ou xy-à -oaâcov. L'erreur d'an grand nombre de savants est de croire que le général ne peut avoir un sens propre et indépendant, parce qu'il est inséparable, dans l'ordre du temps et de la génération, des réalités concrètes et particulières. Mais un tel raisonnement, quelle qu'en soit la matière, ne prouve rien de semblable. De plus, dans le cas présent, il a le tort de ne tenir aucun compte de l'activité de l'esprit ni de ses résultats.
Bien que ces explications puissent paraître déjà longues, nous ne pouvons pas cependant nous dispenser de dire quelques mots de la proposition contingente immédiate. Nous avons vu qu'il existe des principes nécessaires et universels qui s'imposent à notre esprit par eux-mêmes et non par l'effet d'une démonstration quelconque : ils sont connus sous le nom de vérités premières, de propositions immédiates. Mais on aurait tort de croire que l'immédiat se rencontre seulement dans l'ordre idéal et rationnel ; il existe également dans le domaine de l'expérience. Nous voulons dire que, parmi nos connaissances expérimentales, il en est d'immédiates. L'entendement les saisit avec clarté et leur donne tout son assentiment sans le secours d'aucune vérité intermédiaire ni d'aucun moyen tenue. C'est ce qui a lieu pour toutes les vérités qui sont objets d'intuition sensible ou de conscience immédiate, comme les constatations
suivantes : la neige tombe, j'ai froid, le vent secoue l'arbre, etc. On peut dire, en général, que nous avons une proposition contingente immédiate toutes les fois que l'union de l'attribut avec le sujet est constatée directement par l'observation ou l'expérience. Les propositions obtenues de la sorte sont ordinairement « singulières », considérées sous le rapport de la quantité. Cependant, elles ne sont pas toutes nécessairement contingentes dans leur fond. Gomme toutes les conclusions de l'expérience, elles énoncent simplement comme un fait la liaison entre l'attribut et le sujet. A ce point de vue, elles sont contingentes. Car, ne connaître l'accord entre deux données que comme un fait, ce n'est pas le connaître comme nécessaire, mais plutôt comme contingent. Sans doute, il peut se faire qu'en réalité cet accord soit essentiel, mais cela ne ressort nullement du procédé de connaissance dont il s'agit. Tout ce qu'il en ressort, c'est une constatation de fait, sans qu'il soit même question de cause. On aurait tort également de croire que la présence d'un sujet concret et singulier dans une proposition suffit à rendre contingent le rapport qui s'y trouve affirmé. Quand nous disons : Pierre est homme, nous avons là un sujet concret et individuel. Cependant, le rapport affirmé n'est pas contingent, mais nécessaire. La qualité d'homme convient à Pierre nécessairement: il est homme par définition, abstraction faite de son existence. Aussi, le fait de cette existence n'est-il pas touché directement par la proposition susdite, et il n'a pas besoin de l'être, puisqu'il n'est pas la raison formelle pour laquelle la qualité d'homme convient à Pierre. En un mot, une proposition de ce genre n'est pas l'analyse d'une existence, mais d'une nature : le mot est
ne s'y joint pas au sujet, mais au prédicat. En d'autres termes, ce qui est formellement affirmé, ce n'est pas l'existence du sujet, mais simplement le rapport de convenance du prédicat. Nous avons dit, par ailleurs, que dans les propositions concrètes l'attribution se fait tantôt en raison de la forme, tantôt en raison du sujet. Dans le premier cas, l'attribution est essentielle et nécessaire : ex. : V arbre est un végétal. Dans le second cas, l'attribution, à ne considérer que la proposition, est contingente et accidentelle; ex. : la terre est ronde. D'où il suit que, pour avoir une proposition vraiment « singulière », il faut non seulement que les termes soient dépourvus de toute extension, mais encore que le prédicat soit attribué au sujet en raison de la nature ou de la matière individuelle de ce dernier; ex. : Pierre marche, Paul étudie, le Rhône est rapide. Dans ces conditions, une proposition est rigoureusement « singulière ». Elle est aussi contingente; car ce qui est attribué à l'individu comme tel ne saurait avoir de valeur absolue. La matière individuelle n'est-elle pas principe de possibilité, substratum du changement? Son caractère propre, c'est de pouvoir être et n'être pas. Gomment pourrait-elle donc fonder une liaison ou un rapport nécessaire ? Ces distinctions pourront paraître parfois bien subtiles ; mais elles n'en sont pas moins très utiles. On ne peut les ignorer ou les perdre de vue sans s'expose* aux erreurs et aux confusions les plus regrettables dans un grand nombre de questions relatives au syllogisme. Il est essentiel, en effet, pour rendre compte de ce dernier, d'avoir, avant tout, une idée juste de la qualité" et de l'extension des termes d'une proposition et du rapport qui les unit.
Premier principe ou axiome du syllogisme,
Nous n'avons pas l'intention d'exposer ici une théorie complète du syllogisme. Notre but est plutôt d'en rechercher les premiers principes, et surtout l'axiome fondamental. Par ailleurs, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, nous supposons le lecteur au courant des notions élémentaires.
On admet assez communément que la proposition générale est un élément nécessaire du syllogisme* Il est certain que le mécanisme de, ce dernier ne peut s'expliquer autrement. Si l'une des prémisses n'est pas plus générale que la conclusion, le raisonnement n'est pas vraiment déductif ; il ne nous fait pas passer par voie de conséquence d'une donnée à une autre. C'est ce que l'analyse de l'opération syllogistique nous fait bien comprendre. Dans tout raisonnement, il y a une proposition à prouver. Dans l'induction, elle est prouvée par les faits. C'est la preuve expérimentale ; preuve qui a ses limites, car il existe des problèmes où elle est impossible. Ensuite, toutes les sciences ne vont pas des faits aux principes. Il en est, au contraire, qui procèdent du général au particulier. Leur degré d'abstraction les place en dehors du domaine de la réalité et de l'expérience. Dans ce cas, l'esprit n'a qu'à se mettre d'accord avec lui-même, c'est-à-dire qu'il ne doit pas sortir des conditions qu'il s'est créées. Or, il en sortirait manifestement en ayant recours à la preuve ou à la vérification expérimentale. C'est là, nous l'avons vu, l'erreur et l'inconséquence de ceux qui veulent à tout prix faire de la mathématique une science d'expérience ou qui déclarent qu'il n'existe pas à proprement parler de sciences rationnelles. La seule voie ouverte pour l'étude et le développe-
NOTIONS PARTICULIÈRES 35j
ment scientifique d'un objet isolé par l'abstraction de ses conditions concrètes et sensibles, c'est le raisonnement déductif, parce que, précisément, seul il lient compte du fait initial de cette abstraction. En effet, ce n'es! pas en faisan! appel à l'expérience, mais à l'analyse comparée des idées qu'il procède. Cette analyse n'est pas une opération aussi simple qu'on pourrait le croire. Les Analytiques d'Aristote sont là pour nous le dire. Elle embrasse toutes les lois de la démonstration logique et met en œuvre de nombreux facteurs dont il n'est pas toujours facile de préciser le rôle et la portée. Mais ce qui ne fait aucun doute, c'est l'importance capitale de la proposition générale dans le raisonnement dont il s'agit. Elle en fait toute la force et toute l'efficacité. Dans la proposition à prouver ou la conclusion, le sujet contient sans doute l'attribut. Mais l'idée que nous en avons n'est ni assez complète ni assez profonde pour nous laisser voir le fait et la cause de ce rapport. Pour saisir cette cause, il est nécessaire de creuser et d'étendre davantage la notion que nous en avons. Mais comment obtenir cette pénétration plus intime et plus complète du sujet, qui nous permettra de voir ce qui s'y trouve contenu à l'état latent et potentiel? Il n'existe qu'une méthode pour cela : c'est de relier le sujet en question à une donnée plus générale où il trouve sa raison et sa loi. Cette donnée n'est autre que le moyen terme. N'est-il pas le véritable instrument dont on se sert pour unir le sujet et l'attribut dans la conclusion? A vrai dire, il est leur trait d'union. Or, il ne pourrait l'être s'il n'avait aucune portée générale. C'est uniquement parce qu'ils sont compris dans son extension, que le grand et le petit terme s'accordent entre eux dans la conclusion.
Qu'est-ce à dire, sinon que ce qui est vrai du général, des lois universelles, l'est également du particulier et des cas divers que ces lois régissent? C'est là le fondement de toute opération déductive réelle. C'est pourquoi une des règles essentielles du syllogisme porte que le moyen terme doit être distribué, c'està-dire pris universellement, au moins une fois, dans les prémisses. Sans universel, dit saint Thomas, il n'est pas de démonstration possible ; car, sans universel, il n'y a pas de moyen terme, et sans moyen terme, comment démontrer ? Si non sit universelle non erit médium démonstrations : ergo nec demonstratio (i). Ce qui est attribué à plusieurs, dans un sens univoque, est de sa nature même universel. Or, c'est précisément ce qui se vérifie du moyen terme dans le syllogisme : car il y est comparé et appliqué aux « extrêmes ».
Nous verrons plus loin les objections qu'on fait valoir contre cette explication du syllogisme. Pour le moment, contentons-nous d'en conclure que le principe fondamental sur lequel repose ce dernier est celui-ci : Tout ce qui est affirmé ou nié d'un sujet universel l'est également des cas particuliers compris dans son extension. C'est ainsi que les philosophes scolastiques, à la suite d'Aristote, formulent l'axiome du syllogisme. Mais si cette forme est la plus ancienne, elle est aussi la plus claire et la plus satisfaisante. Les modifications que les modernes y ont apportées ne sont pas heureuses. Lorsqu'elles ne sont pas erronées ou incomplètes, elles sont pour le moins inutiles. C'est ce qui arrive pour la forme suivante : tout ce
(i) S. Tiiom., Poster, analyt., 1. I, lect. XIX.
notions Particulières 3o<)
qui est affirmé ou nié d'un tout est affirmé ou nié de toutes ses parties. Cette formule est équivoque. L'universalité ne s'y trouve pas suffisamment affirmée. On peut se demander de quel tout il s'agit. Est-ce d'un tout collectif? Dans ce cas, un attribut qui convient au tout comme tel ne convient séparément à aucune de ses parties , c'est-à-dire qu'il ne peut être pris dans un sens distributif ; un soldat n'est pas l'armée, l'océan n'est pas l'univers. Le dictum de omni ne trouve pas ici son application. Il ne la trouve guère plus si l'on veut parler d'un simple total de faits contingents et particuliers, comme nous le verrons plus loin. Il y a donc danger d'erreur ou de confusion à présenter l'axiome du syllogisme en disant : ce qui est affirmé ou nié d'un tout l'est également de toutes ses parties. La formule suivante, que nombre d'auteurs donnent comme étant plus compréhensive et plus satisfaisante que le dictum de omni, n'est pas non plus sans reproche : nota notœ est nota rei ipsius. Ce qui revient à dire : les choses qui s'accordent avec une même troisième s'accordent entre elles. La supériorité prétendue de cette forme viendrait de ce qu'elle s'adapte même aux syllogismes ayant un sujet singulier, car elle se fonde beaucoup plus sur la coïncidence que sur l'extension des propositions. Mais si on l'examine de plus près, on voit qu'elle n'a pas la valeur explicative du syllogisme qu'on lui attribue. Elle passe à côté de ce qui est la donnée essentielle et distinctive du raisonnement déductif, à savoir l'application d'un principe général à un fait particulier. Dans les cas de ce genre, et ils sont nombreux, la règle nota noter, etc., ne peut être la raison, surtout la raison dernière de l'inférence. Voici un exemple : L'animal est sensitif. Or, l'homme est
3f>0 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
animal. Donc, elc. 11 est bien vrai que le prédicat « sensitif » {nota) est attribué à l'homme dans la conclusion, parce qu'il convient, dans la majeure, au sujet « animal », lequel, à son tour, est, dans la mineure, le prœdtcat ou nota de l'homme. Mais la question du fondement del'intérence n'est pas résolue de la sorte. Il reste toujours à dire pourquoi, du fait que le prœdicat « sensitif » est aftirmé de l'animal, on doit l'aftirmer également de l'homme. A cette question, il n'y a qu'une réponse à faire. C'est que tout ce qui convient à l'universel générique (animal) convient aussi à tout ce qui est compris dans son extension (homme). Nous retrouvons là en propres termes le dictant de omni. Quant à l'axiome : les choses égales à une même troisième sont égales entre elles, il ressemble trop, dans son application au syllogisme, à la formule que nous venons d'étudier pour qu'il soit nécessaire de nous y arrêter. L'identification dont il s'agit se fait avec un troisième pris universellement : elle est donc régie par l'axiome dictum de omni. Il est bien évident que si le moyen terme n'est pas distribué une fois, on tombe dans l'inconvénient de deux prémisses particulières.
Cependant, on produit contre la primauté et l'universalité de l'axiome dictant de omni une objection assez grave. Il existe, dit-on, des syllogismes à prémisses singulières, des syllogismes où le moyen terme n'est pas un nom commun, mais un nom propre. Or, personne ne saurait mettre en doute, en pareil cas, la légitimité de l'inférence ou de la conclusion. Que devient alors la règle fondamentale susdite? Elle n'est manifestement d'aucune application, là où ne figurent que des éléments singuliers, comme dans l'exemple suivant : Socrate était le
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maître de Plalon. Or, Sacrale fui accusé d'impiété. mm, le maître de Plalon fut accusé d'impiété. N'y a-t-il point là, encore une (ois, une exception notable nu principe du raisonnement déductif tel que nous 1 ayons exposé? Voici notre réponse : l'exception n'est «lu apparente. Les formes en question ne sont pas a proprement parler syllogistiques; elles ne contiennent ni raisonnement ni inférence réelle Les anciens les appelaient syllogismes d'exposition expositoru Ils ne font que mettre en forme une chose déjà établie ou constatée. Ils la réduisent de la sorte a une évidence en quelque sorte matérielle. C'est 1 opinion de saint Thomas : syllogismus expositorim, dil-il non est vere sjdloffismus , ,ed magis quœdam .sensdnlts demonst ratio seu quœdam resolntio facta ad sensum, ad hoc ut conséquent qaa Vera eral secundnm mtellec/aalrm eog-nitionem , declaretur in VtmbUi (i La forme sylfogistique, dans ce cas, joue le même rôle que l'objet matériel ou la tigure tracée sur le tableau qui aide à certaines démonstrations. .Mais .1 nen est pas moins vi-ai que la chose, ainsi rendue ou exposée dune manière sensible, était déjà su lisammenl présentée à .intelligence par cette simple enone.alion : Socrale, le maître de Plalon fut accuse d'impiété. Celte réponse a la difficulté provenant de ce qu'une proposition singulière prend la place de la proposition universelle dans certains syllogismes esl suffisamment eoneluanle pour nous dispenser d'en donner une autre.
Une difticulté analogue à la précédente est tirée de 1 inférence du particulier au particulier: inférence
("I S. Ta0«., opu8c. II I O, natur,, Hlllo9,smonm. Ed.,. roman.,*,.
qui est regardée par Stuart Mill et d'autres empiristes comme étant la forme fondamentale du raisonnement. L. Liard expose leur opinion dans le passage suivant : «A leurs yeux, dit-il, toutes nos inférences primitives se font du particulier au particulier, et non du particulier au général. Dès la première lueur de l'intelligence, nous induisons spontanément, et des années se passent avant que nous apprenions l'usage des termes généraux. L'enfant qui s'est brûlé le doigt se garde désormais de l'approcher du feu : il a raisonné sans faire usage d'un principe général. Il se souvient qu'il a été brûlé et, sans autre garantie que ce souvenir, il croit que, s'il approche encore son doigt du feu, il se brûlera de nouveau; l'image du feu et le souvenir de la sensation douloureuse précédemment éprouvée sont associés en son esprit, et la présence de l'une suffit à provoquer l'apparition de l'autre. La même inférence se répète chaque fois que se présente un nouveau cas semblable, mais chaque fois aussi elle ne dépasse pas le cas présent; il n'y a pas là de généralisation: un fait particulier est inféré d'un fait particulier. » (i) Cette théorie pose toute la question de la distinction de l'intelligence et de la sensibilité dans l'homme, et de leur interaction. On comprendra que nous ne puissions la traiter ici. Il est possible, du reste, sans entamer une discussion aussi vaste, de montrer que le cas dont on parle ne constitue pas une exception au diclum de omni. Nous ferons tout d'abord remarquer combien il est difficile de nous représenter nos sensations dans un état d'isolement complet de l'intelligence, c'est-
(i) L. Liard, la Science positive et la Métaphysique, p. y4<
à-dire de toute réflexion, de tout raisonnement, de toute combinaison. Gela tient évidemment au mélange très intime de nos opérations intellectuelles avec celles de nos facultés sensitives. Nos sensations sont presque toujours accompagnées d'un jugement plus ou moins conscient ou explicite; nous voyons le plus souvent l'individuel ou le particulier dans un concept général : existens sub universali (i), dit saint Thomas; nous ne réalisons guère, en un mot, tout ce qu'il y a de fatalement passif et dépendant des phénomènes extérieurs et individuels dans le mot sentir. C'est pourquoi nous sommes si portés à prêter une forme intellectuelle propre non seulement aux sensations qui se succèdent, mais encore à ce qui se passe dans les animaux. Mais nous commettons, en cela, une confusion très grave. La réflexion et l'analyse rationnelle nous apprennent qu'il existe des différences non seulement quantitatives, mais encore spécifiques entre sentir et comprendre, imaginer et penser. Nous l'avons vu ailleurs : les propriétés de l'idée intellectuelle ne sont pas celles de l'image ou représentation sensible. L'idée, prise dans sa plus haute expression, est une, intemporelle, universelle : la représentation multiple, variable, contingente, limitée à des points et à des instants déterminés. L'une contraste totalement avec l'autre. Prenons maintenant l'homme avant qu'il ait acquis l'usage de ses facultés intellectuelles et demandons s'il est possible de relever dans ses actes quelque chose qui soit un raisonnement ou une inférence même du particulier au particulier. Mais qu'on ne se trompe pas sur la vraie question : il ne
(i) S. Thom., II, De anima, 1. XIII.
s'agil pas de savoir si l'enfant ou l'animal observent un certain ordre, une certaine logique dans leurs actes. C'est une chose que personne ne met en doute: la piaule elle-même n'obéit-elle pas à une « idée directrice » dans sa formation ou le développement dans son germe? Toute la question est de savoir si l'enfant ou l'animal conçoivent cet ordre ou cette logique; s'ils ont quelque idée de la liaison ou de la relation qui existe entre leurs mouvements et une idée distincte de la sensation elle-même. On ne saurait le prétendre. Si cela était, ils pourraient choisir les moyens les mieux appropriés ou ceux qui leur paraîtraient tels : bien plus, l'animal deviendrait par le fait même essentiellement perfectible. Or, les expériences du grand entomologiste H. Fabre ont surabondamment prouvé le contraire. La logique et l'estimation des moyens dans l'être purement sensitif sont chose automatique, c'est-à-dire l'elfet d'une inclination naturelle, instinctive, donl il ne peut s'affranchir. En réalité, il ne peut faire ni autre chose ni autrement : animaUa non operantur diversa et opposita quasi intellectum habentia, sed sicut a natura mot a ad determinatos quasdam operationes et uniformes in cadem specie (i). Sans doute, une certaine* variété dans les opérations des animaux peut se produire sous l'influence de l'homme, mais elle rencontre, surtout lorsqu'il s'agit de comprendre, des barrières infranchissables. D'après ces principes, et en nous plaçant dans l'ordre purement sensible, nous devons dire qu'il n'y a pas (Yinférence du particulier au particulier. A parler en toute rigueur, il n'y a même point passage de l'un à l'autre. Nous ne voyons là qu'un
(i) S. Thom., Sum. contra Gentes, If, c. lxvï.
souvenir de sensation. Et eneore faut-il bien s'entendre sur la nature de ce souvenir. Il n'est pas autre chose qu'une sensation agrandie, plus représentative, associée, en un mot, à une autre sensation de même genre éprouvée antérieurement. Dans ce cas, ce n'est plus seulement l'objet considéré en lui-même qui est vu, senti, mais encore l'objet comme représentant la sensation passée ut imago pruis sensati (i). Tout cela s'accomplit par un seul et même acte et s'explique par l'unité permanente de l'être sensible. Il s'ensuit que 1 animal, en présence d'un nouveau cas semblable, ne fait que sentir, sans comparer ni inférer, sans percevoir aucun rapport d'identité ou de différence; il est affecté autrement que la première fois, voilà tout. VA ce n'est pas la même inférence, mais la même sensation qui se renouvellera dans la suite. On ne saurait donc voir en cette matière une exception quelconque à l'axiome du syllogisme; car on n'y découvre aucune trace de raisonnement. Celle exception n'existe pas davantage si l'on sort de l'hypothèse de l'ordre sensible pur, en faisant intervenir la raison. C'est ce que nous verrons bientôt. Du reste, quand même il serait prouvé (prune forme inférieure du syllogisme n'est pas régie par l'axiome en question, il n'en resterait pas moins vrai que ce dernier répond seul à dé qui esl l'essence du raisonnement déductif, à savoir, l'application à un cas particulier d'un principe général. Mais il existe bien d'autres questions relatives au syllogisme; il en est quelques-unes que nous ne pouvons passer sous silence ici, étanJ 'onnée leur importance.
(ii s. Thom., De Memor. et Reminisc, I. III.
Valeur et portée du syllogisme.
Le syllogisme n'a pas une bonne presse dans la philosophie moderne. Les reproches et les critiques dont il est l'objet ne s'adressent pas seulement à l'usage abusif qui en a été fait, mais encore à son mécanisme lui-même. Dans le syllogisme, dit-on, la conclusion est déjà contenue dans les prémisses : elle n'est donc qu'une pure répétition ; or, répétition n'est pas inférence et encore moins progrès dans la connaissance, passage du connu à l'inconnu. C'est déjà plus qu'il n'en faut pour ne voir en lui « qu'un instrument misérable qui ne peut mener bien loin ». « Mais, nous dit Bain, il y a une autre objection beaucoup plus grave et qui porte sur le fond du raisonnement formel. Supposons que la conclusion : « les rois sont mortels » soit douteuse pour vous; de quel droit alors proclamez-vous, dans la majeure, que tous les hommes sont mortels, y compris les rois? Il faudrait donc, à ce qu'il semble, avoir établi la vérité de la conclusion pour avoir le droit d'affirmer la majeure. Pour avoir le droit de dire : tous les hommes sont mortels, il faut que nous ayons constaté par d'autres moyens que tous les rois, tous les peuples sont mortels. De telle sorte que la conclusion contribue elle-même, pour sa part, à établir la majeure et qu'il y a, par suite, un véritable cercle vicieux. C'est là le point obscur du syllogisme; c'est pour cette raison qu'on lui a reproché de n'être qu'une pétition de principe. El, en effet, il serait difficile de citer un plus frappant exemple de ce sophisme. L'explication de cette difficulté est due à M. John Stuart Mill, et cette explication a eu pour conséquence de produire dans la logique une révo-
lution totale. » (i) Profitons de cette dernière remarque pour le dire en passant : seule l'ignorance de la philosophie scolastique a pu faire croire à une découverte en cette matière. On peut en dire autant, du reste, de bien d'autres prétendues « nouveautés » dans la philosophie moderne. Mais revenons à notre sujet. Les critiques du syllogisme que nous venons d'entendre sont reproduites et acceptées comme l'expression d'une vérité acquise par un très grand nombre de savants ou d'historiens de la philosophie. Nous en citerons encore quelques témoignages. « La théorie du syllogisme, dit Th. Gromperz, forme le centre et le noyau de la logique aristotélicienne. Pour en élucider la nature, nous nous servirons de l'exemple traditionnel :
Tous les hommes sont mortels.
N. est un homme.
N. est mortel.
» Ici, peut-être, quelque lecteur à la pensée
prompte et pénétrante nous interrompt par une série d'objections. Comment, s'écrie-t-il, est-il possible de conclure du fait que tous les hommes sont mortels à la mortalité d'un individu qui est précisément l'un d'entre eux? Si je n'étais pas déjà auparavant persuadé de sa mortalité, je n'étais pas en droit de poser la prémisse majeure : tous les hommes sont mortels. D'autre part, si, au moment où j'énonçais cette affirmation générale, j'avais d<;jà une pleine certitude relativement au cas particulier qu'elle renferme, ce n'est
(i) A Bain, Logique dêductive et inductivê, t. I'r, I. If, c. ni.
pas au syllogisme que je dois celte certitude. Ainsi il ne nia révélé aucune vérité précédemment inconnue. Loin donc d'élre la forme essentielle et fondamentale de tout raisonnement, il n 'abouti! à aucune conclusion du tout, au sens propre de ce mot. Il ne constitue aucun progrès du connu à l'inconnu; ce n'est pas un moyen d'acquisition de vérités nouvelles. Kn disant cela, notre lecteur n'a fait (Jue répéter ce que disaient déjà les sceptiques de l'antiquité et ce qu'ont dit beaucoup de penseurs modernes, entre autres et de la manière la plus sympathique J. S. Mi 11 qui a le plus insisté sur cet argument. » (i) Cependant, notre auteur, tout en adoptant cette opinion, se refuse à voit* dune manière générale dans le syllogisme « une farce solennelle, une pure jonglerie ». Il lui reconnaît quelques avantages d'exposition, même considéré dans sa forme subsomptive. C'est le moins qu'on pouvait attendre d'un homme qui a composé un gros livre sur la philosophie aristotélicienne. Mais, quelles que soient par ailleurs ses explications, il n'en reste pas moins vrai que le procédé déductif dans ce qu'il a de propre et d'essentiel n'a pour lui aucune valeur réelle.
E. Mach dit à son tour dans le même ordre d'idées et le même sens : « Considérons le syllogisme sous la forme classique : tous les hommes sont mortels. Or, Caïus est un homme. Donc, il est mortel. Mill a objecté que l'on ne peut acquérir par le syllogisme aucune notion que l'on n'eut déjà auparavant, puisque la majeure ne peut être exprimée d'une façon générale si l'on n'est pas déjà sur du cas particulier de
(i) T. Gomperz, les Penseurs de la Grèce, III vol., c. v, traduction de A. Reymond.
la conclusion. La mortalité ne peut être affirmée pour tous les hommes avant d'être affirmée pour Caïus. Sans doute, peu d'hommes ont pu croire la logique capable de créer des connaissances avec rien; la critique de Mill fut néanmoins un éclaircissement et un progrès. Kanl avait d'ailleurs reconnu depuis longtemps que des sciences comme l'arithmétique et la géométrie ne s'édifient pas avec de pures déductions logiques, mais que d'autres sources de connaissances leur sont nécessaires. On ne voit plus dans l'intuition pure a priori une source de connaissances. Le rôle des syllogismes se borne à mettre plus en lumière la dépendance réciproque des jugemenls. » (i) Nous pourrions multiplier les citations de ce genre. Mais à quoi bon? Celles que nous venons de faire suffisent à montrer l'opinion régnante parmi les savants de nos jours, relativement à la valeur et à la portée du syllogisme. Cette opinion, en résumé, ne reconnaît aucune valeur réelle au syllogisme. Il ne saurait nous faire avancer d'un pas dans la connaissance. Tout ce qu'on peut accorder, ces! qu'il nous permet de juger plus facilement de la vérité ou de la fausseté de ecrlaines propositions. En les souineltant à la lumière crue de l'opération syllogislique, on les rend plus claires, plus intelligibles; on les étudie l'une après l'autre1, ce qui écarte tout danger de confusion; enlin, on les connaît non seuleincnl en elles-mêmes, mais encore dans le rapport qu'elles soutiennent entre elles. Mais ces avantages, si réels qu'ils soient, ne Constituent pas toute l'œuvre utile du syllogisme. Il csl doué d'une vertu plus haute et plus essentielle. Il
(i)E. Mach, la Connaissance et l'erreur, c. xvm,
suffît, pour le comprendre, de remonter à l'origine de l'opinion contraire que nous avons abondamment exposée. On y trouve, comme à l'origine d'un grand nombre de systèmes de philosophie moderne ou scientifique, une double erreur : l'une est relative à la genèse des idées générales; l'autre à leur nature. Tout d'abord, on met en principe que toutes les idées de ce genre sont des inférences inductives, fondées sur le témoignage de l'expérience, garanties par la croyance à l'uniformité de la nature. Or, la réalité est tout autre. Il y a des vérités d'évidence immédiate : des vérités dont la connaissance n'est pas la conclusion d'un raisonnement quelconque, mais le résultat de la simple perception ou rapprochement des termes. Cette perception suffît à mettre en lumière leur rapport objectif et nécessaire : elle suffît à l'énoncé du principe, elle suffît à motiver notre adhésion ferme et inébranlable. Quant à la connaissance des termes, elle est obtenue par abstraction ou généralisation immédiate : la chose ne fait aucun doute pour les termes transcendantaux qui concernent l'être et ses attributs. Il n'y a donc pas lieu de parler de procédé inductif ni déductif dans l'acquisition des vérités de cette sorte. A quoi bon chercher ce qu'on possède? A quoi bon recourir à une lanterne pour voir ce qui brille par soi-même? En un mot, quand une proposition est intelligible par elle-même, c'est-à-dire par la simple perception de ses termes ou éléments incomplexes, comme cela arrive pour les axiomes métaphysiques, géométriques et autres, il est inepte de se mettre en quête d'un moyen terme ou d'un témoignage expérimental. « Il est absurde, dirons-nous encore une fois avec G. Bernard, de chercher à prouver ce qui est vrai absolument
pour l'esprit et ce qu'il ne pourrait concevoir autrement. » (i) Cette doctrine entraîne des conséquences décisives relativement à la critique du syllogisme. Il y a donc des majeures où il ne saurait être question des cas observés ou non observés. Il s'ensuit que, pour certaines matières tout au moins, l'accusation de pétition de principe tombe d'ellemême. La majeure n'ayant pas été obtenue par l'observation des cas particuliers, on ne voit plus comment la conclusion contribuerait à l'établir : on ne voit pas davantage qu'il soit nécessaire d'être sur du cas particulier ou du conséquent pour l'affirmer de cette majeure. Sans doute celle-ci renferme la conclusion mais en puissance seulement et non en acte, c'est-à-dire qu'elle est inconnue pour nous avant l'opération syllogistique. On pourra parfois découvrir, à première vue, une conclusion donnée dans une proposition générale ; nous dirons alors en faisant un enthymème : une courbe est plus longue qu'une droite : donc Varc est plus grand que sa corde. Mais il en sera tout autrement si je me trouve en présence de cette autre proposition : un angle inscrit a même mesure que la moitié de l'arc compris entre ses côtés. Dans ce cas, j'aurai nécessairement recours au raisonnement, car cette proposition n'est pas d'évidence immédiate : je ne la vois pas non plus clairement dans un principe premier. Tout ce que je peux faire, c'est d'établir l'accord entre le prédicat et le sujet par l'intervention d'un troisième élément, autrement dit un moyen terme. Or, cette opération n'est pas autre chose que le syllogisme.
i) G. Bkrnard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, c« il.
Plus la proposition énoncée sera savante, plus la recherche d'un moyen ternie sera nécessaire et difficile. On ne le trouvera que dans une proposition d'une extension plus grande que celle qui esl à démontrer.
C'est pourquoi toul se i amène fatalement aux axiomes. Faudra-t-il en conclure que, dans ces conditions, la science mathématique, par exemple, se réduit à une immense tautologie? « Que les énoncés de tous ces théorèmes qui remplissent tant de volumes ne sont que des manières détournées de dire que A est A? » (i) Non : cette manière de voir procède d'une bien mauvaise philosophie. Les axiomes ne contenant que virtuellement les conclusions particulières, il n'y a donc pas lieu de parler de répétition. On remarquera ensuite qu'ils n'opèrent pas tout seuls : ils sont accompagnés, dans le syllogisme, d'une autre proposition. C'est en se combinant avec elle qu'ils deviennent féconds et font avancer la connaissance. Employés seuls, ils formulent des rapports indéterminés et sans application : employés avec une donnée particulière ou déterminante de l'espèce, ils nous permettent d'énoncer des relations entre des objets caractérisés. Dans ces conditions, l'axiome fournit la règle générale du jugement particulier formulé dans la conclusion. Il représente ce qu'il y a de commun dans ce jugement, Supposons une conclusion relative au triangle rectangle : il esl bien évident qu'elle n'est pas élrangère à l'idée générale de triangle : elle l'est si peu qu'elle ne pourrait sortir 4e cette idée sans devenir une erreur. Par ailleurs,
(i) H. PoiNtARi, la Science et l'hypothèse, c. 1".
on ne saurait soutenir quelle n'y ajoute rien. Ainsi en est-il même du principe d'identité. Il est la condition générale et essentielle de tous nos jugements. De même que notre entendement ne conçoit rien qui ne soit ctre, il ne juge rien en dehors du principe d'identité qui est la règle universelle de toute affirmation et de toute négation, Mais cela ne veut pas dire du tout que notre jugement s'arrête à ce qu'il y a de commun, à savoir à l'être formellement perçu. Il y a des modifications, des manières d'être qui ne sont pas exprimées dans l'idée d'être en tant qu'être, c'est-à-dire ahstraile et indéterminée.
On pourra voir, à la lumière de ces mêmes principes, ce qu'il faut penser de l'inconvénient que présenterait l'emploi de la déduction logique en certaines matières. « Si la science du nombre, nous dit-on, était purement analytique, ou pouvait sortir analytiquement d'un petit nombre de jugements synthétiques, il semble qu'un esprit assez puissant pourrait d'un seul coup d'œil en apercevoir toutes les vérités; que dis-je, on pourrait espérer qu'un jour on inventera pour les exprimer un langage assez simple pour qu'elles apparaisseni ainsi immédiatement à une intelligence ordinaire. » (i) Et ces conséquences sont jugées inadmissibles. Si l'auteur envisage la possibilité d'atteindre toutes les différences et toutes les conclusions spécifiques avec le seul secours des axiomes, la supposition est absnrbe : il esl indispensable, pour obtenir ce résultat, avons-nous dit, de leur adjoindre une matière particulière. Si on le fait, il n'y plus d'autres limites au travail qui consiste à tirer
i) II. Poincaré, la Science et l'hypothèse, p. M
des propositions mathématiques les unes des autres, que celles de l'intelligence humaine. Du reste, la faiblesse, l'imperfection de cette dernière, est la seule cause du procédé discursif que nous suivons dans l'acquisition de la science. Rien ne s'oppose à ce qu'une intelligence supérieure ne voie d'un seul coup d'œil le prédicat dans le sujet, et même toutes les applications d'un principe, sans recourir au discours. Ici, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit sur l'origine de la pluralité des idées. Ce qu'il convient de retenir, pour le présent, se trouve condensé dans les quelques lignes suivantes : il existe des vérités de raison immédiates et médiates. Employées comme majeures dans le syllogisme, elles ne peuvent donner lieu au reproche de tautologie ou de pétition de principe. Bien plus, il y a des sciences qui, vu leur degré d'abstraction, ne peuvent ni ne doivent faire appel à l'expérience scientifique; le procédé général qui s'impose à elles dans ces conditions est la déduction logique dont la formule est le syllogisme. Il n'existe pas pour elles d'autre voie ouverte à la vérité. Nous ajouterons que dans les sciences de cet ordre, les mathématiques, par exemple, un grand nombre de théorèmes et de problèmes ont été conçus avant qu'on en trouve la preuve. Il s'est écoulé parfois un temps fort long entre la connaissance du principe et de la mineure ou réciproquement. Une longue suite de déductions a été nécessaire pour cela. Rien ne prouve mieux l'utilité réelle et la fécondité du syllogisme, si on a soin de le prendre au moment où il se fait, et non pas dans une formule où il se trouve effectivement réalisé, comme cela se pratique ordinairement. On serait mal venu de parler de répétition ou de tauto-
NOTIONS PARTICULIÈRES 3g5
logic à ceux qui se livrent à des travaux du genre de ceux dont nous parlons.
Mais les vérités d'origine rationnelle ne sont pas les seules qui puissent figurer comme majeures dans le syllogisme ; il en est d'autres qui jouent le même rôle et dont le caractère d'inférence inductive ne peut être mis en doute. Celles-là, du moins, ne présententelles pas les inconvénients tant de fois signalés dans la fameuse proposition : tous les hommes sont mortels? On nous permettra, avant d'entrer en discussion à ce sujet, d'exprimer notre étonnement de l'emploi constant, aveugle, du même exemple. On dirait qu'il épuise à lui tout seul toute l'idée et même tous les modes possibles du raisonnement déductif. Rien ne prouve mieux de quelle façon superficielle les questions de philosophie pure sont le plus souvent traitées par nos savants de profession. Que n'ont-ils demandé quelques exemples aux mathématiques, à la mécanique rationnelle, à l'ontologie? Cependant, nous resterons sur le terrain où ils se sont eux-mêmes placés. Tout dépend de l'idée qu'on se fait d'une proposition générale inductive. Il en est qui n'y voient que la somme des cas observés ou, ce qui revient au même, des propositions particulières et contingentes. Il en est d'autres, au contraire, qui y voient une proposition exprimant le caractère commun, l'identité spécifique du multiple. Il est bien manifeste que la valeur du syllogisme sera diversement interprétée, selon que l'on s'arrêtera à l'une ou l'autre de ces deux manières de comprendre la conclusion générale inductive. C'est ce qui se produit pour la proposition : tous les hommes sont mortels. Nos savants n'y ont vu qu'un total de cas ou d'éléments particuliers. Nous leur reprochons moins l'adoption de ce
3j6 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
point de vue que le l'ait de ne jamais en mentionner un autre, de ne pas même en soupçonner l'existenee ou la possibilité. Sans remonter au moyen Age, ils auraient pu cependant se renseigner à ce sujet, et môme concevoir quelque doute touchant leur explication. Parlant de la proposition susdite, J. Lachelier avait écrit : « Cette proposition ne signifie ou du moins ne signifie pas directement que tous les hommes considérés individuellement sont mortels; elle signifie que quiconque est homme, ou qu'un être quelconque, s'il est homme, et par cela seul qu'il l'est, est aussi mortel. Elle exprime donc avant tout, entre la qualité d'homme et celle de mortel, une liaison telle que, là où se trouve la première, là doit aussi, et nécessairement, nous le présumons du moins, se trouver la seconde. Notre affirmation, par suite, ne porte
pas, dans cette proposition sur un nombre défini
d'êtres individuels. Il ne s'agit pas seulement, pour nous, de tous les hommes qui sont actuellement sur la terre : iL s'agit de tous ceux qui y sont déjà venus ou qui y viendront à l'avenir, entre deux limites qu'il nous est impossible de fixer. Nous ne considérons pas ces hommes, en nombre indéfini, comme formant un groupe et possédant en commun la qualité de mortel; nous les considérons comme exactement équivalents et indéfiniment substituables les uns aux autres, de sorte que ce que nous affirmons de l'un, nous l'affirmons par cela même de tous les autres. Notre affirmation porte sur un homme en quelque sorte schématique qui n'est aucun des hommes individuels, mais qui peut devenir indifféremment chacun deux; ou plutôt elle porte à la fois sur l'homme idéal et réel qui est en eux sans être eux, et dont l'existence purement potentielle en elle-même s'achève et
passe à l'acte dans la leur. Une proposition comme : « Tout homme est mortel » a donc deux sens distincts, quoique inséparables : l'un abstrait, que l'on pourrait appeler de principe ou de droit, dans lequel elle signifie que la qualité d'homme, considérée en ellemême, implique celle de mortel ; l'autre concret et de fait, mais général et hypothétique, dans lequel elle signifie qu'un être quelconque, s'il possède la première, possède aussi la seconde. Elle est essentiellement médiate, la qualité d'homme étant à l'égard de l'être quelconque dont nous affirmons celle de mortel, la raison même de notre affirmation, et jouant, par conséquent, entre lui et cette dernière qualité, le rôle logique de moyen terme. Et comme cet être quelconque se trouvera toujours être en réalité Pierre, Paul, Jacques, etc., on peut dire de cette proposition qu'elle contient et qu'elle est elle-même virtuellement un nombre indéfini de syllogismes. » (i) Après ces explications, on trouvera sans doute bien simpliste la manière de procéder de l'empirisme dans cette question : on comprendra aussi que les différentes acceptions dont la proposition dont il s'agit est susceptible ne la désignaient nullement pour figurer dans un exemple classique du syllogisme. Ces acceptions peuvent se ramener à deux.
La première n'est autre que le sens abstrait ou de droit dont parle notre auteur. Sous ce rapport, la proposition étudiée n'est pas purement expérimentale et inductive, mais constitue un jugement analytique. Il n'y a pas association de fait, mais liaison intrinsèque et nécessaire entre le prédicat et le sujet.
\\) J. Lac.helier, Etudes sur le syllogisme, p. 4q.
La qualité de mortel se trouve incluse dans la notion même du composé humain : elle eu est la conséquence naturelle et forcée. C'est pourquoi elle suit et suivra toujours et partout le sujet homme. En un mot, la présence de ce dernier entraîne fatalement la présence de la qualité de mortel. Dans ces conditions, le nombre des cas observés importe peu. Bien plus, dans cette proposition particulière : Pierre est mortel, le rapport n'est pas contingent, mais nécessaire. Le prédicat convient au sujet nécessairement; car il lui convient, ainsi que nous l'avons vu plus haut, par définition et non à raison de son caractère individuel ou de son existence éphémère. Qu'on le prenne donc dans sa généralité ou dans un cas particulier, le rapport en question est toujours nécessaire et intrinsèque; et ce n'est pas précisément une vérité de fait qu'il fonde, mais une vérité de principe et de droit avant tout. On comprendra que la proposition qui énonce un tel rapport ne peut être que la conclusion d'un raisonnement où l'on prouve par la cause, et où l'on fait intervenir un principe d'essence rationnelle. C'est parce que le sujet est la cause propre du prédicat que ce dernier peut lui être attribué universellement; la cause par soi per se est toujours cause. Par sa composition intrinsèque, l'homme étant démontré la cause propre de la mortalité, celle-ci peut et doit lui être attribuée partout et toujours. C'est dire qu'une proposition ainsi obtenue ne peut être à proprement parler une inférence inductive. L'opération dont elle est le résultat relève plutôt de la déduction que d'autre chose : car la cause qui intervient ici joue manifestement le rôle de moyen terme. Par ailleurs, il n'y a aucun inconvénient à ce qu'une recherche, même expérimentale et scientifique, trouve
sa traduction logique dans le syllogisme. La déduction n'est pas détendue au naturaliste; elle tient une place plus ou moins grande dans toutes les sciences.
Qu'on affirme le prédicat mortel d'un sujet commun ou d'un individu, la proposition qui en résulte est susceptible dans les deux cas d'un sens de droit. Elle ne constitue pas une pure affirmation de fait ni un simple rapport contingent de coïncidence. Non, elle rattache un fait à sa cause propre et partant universelle : le corps humain, composé chimique instable, doit se dissoudre au bout de quelque temps. Dans ces conditions, la liaison est telle que ce que nous affirmons de l'un, nous l'affirmons par cela même de tous les autres. C'est ce qui se produit toutes les fois que nous tenons un fait particulier avec sa craie cause. Alors nous connaissons d'une chose et quid est et propter quid : nous voyons non seulement le fait, mais encore la nature de la convenance entre un caractère et un sujet donné. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, cette convenance, en tant que nécessaire, ne peut être connue sans un recours plus ou moins explicite à une vérité de raison, à un principe abstrait. L'expérience pure nous montre seulement ce qui est, jamais ce qui doit être ou ce qui ne peut pas ne pas être : son témoignage est toujours particulier et limité à la question de fait. C'est pourquoi l'induction ne saurait aboutir à une conclusion connue comme nécessaire, par ses moyens propres. L'intervention d'une vérité abstraite et d'origine rationnelle est absolument nécessaire pour cela. De là vient que les anciens disaient : inductio nullam habet necessitotem nisi a syllogismo (i). En effet, Le syllogisme
(i) Alb, Ma< >., Poster hnalyt., 1. II, tract. VIII, c, v
proprement dit, partankde l'abstrait, établit des rapports nécessaires entre les principes et les effets : il montre ce qui doit être, ce que ne peut faire l'induction.
On dira, sans doute, que même dans l'hypothèse du sens abstrait, les inconvénients signalés plus haut subsistent : il y a répétition et non progrès dans la connaissance. Nous répondrons tout d'abord que nombreux sont les cas où une donnée particulière n'est pas manifestement comprise dans l'extension d'un principe ou d'une majeure. Il est alors nécessaire de recourir à un autre moyen terme pour faire rentrer cette donnée dans ce principe. C'est ce qui se pratique couramment, nous venons de le dire, dans les mathématiques et quelques autres sciences. Par ailleurs, il nous arrive constamment de nous trouver en présence d'une proposition particulière dont nous avons à rechercher l'universel ou le moyen terme et réciproquement. Ce travail est non seulement utile, mais fécond. Maintenant nous ne voulons pas nier que, dans certaines matières, la mineure et partant la conclusion sont manifestement contenues dans l'affirmation ou la négation générale. C'est même ce qui arrive toutes les fois qu'il y a subsomption d'un terme singulier, comme dans l'exemple en question. Il n'y a pas de raison alors de faire intervenir un autre principe; car, nous dit saint Thomas, entre le singulier et l'universel correspondant il n'existe pas de moyen terme : cum inter singularia et speciem nullam médium possît inveniri (i). Dans ce cas, nous connaissons la mineure et la conclusion en même
(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. II.
NOTIONS PARTICULIÈRES 38l
temps que le principe ou la majeure : cette dernière possède pourtant une priorité logique et de nature : si in minori proposition^ assumatur terminus de quo manifestum sit quod conlinetur sub universali in
major i proposilione, patet veritas minoris (i) et
sic slatim habetur conclusionis cognitio. C'est un enthymème plutôt qu'un véritable syllogisme que nous avons alors. On a donc bien tort de prendre uniquement des exemples de cet ordre pour donner une idée de la portée et de la valeur du syllogisme. Les sujets ne manquent pas où il y a succession de nature et de temps dans la connaissance des éléments du syllogisme. La plupart des logiciens n'exposentils pas des méthodes pour trouver le moyen terme? A parler en toute rigueur, la priorité de nature suffirait à écarter le reproche de répétition.
On aura soin également, dans toute cette question, de distinguer soigneusement entre renseignement et la recherche. On enseigne le connu : or, une vérité acquise mise en syllogisme peut paraître la chose la plus simple du monde. Quand on prend une question au moment où le moyen terme est trouvé et la comparaison des idées faite, on est tout naturellement porté à ne voir qu'une répétition inutile dans la démons! ration. Na-t-on pas soutenu avec raison que la conclusion n'est pas de l'essence du syllogisme et même qu'elle est connue en même temps que la mineure considérée comme telle? Mais qu'on ne s'y trompe pas, la forme syllogistique masque ici le travail de la recherche et de l'invention, qui est ordinairement plus complexe. Par ailleurs, il est bien évident
(i) S. I'iiom., Poster, analyt., 1. I. Iect. II.
qu'avant de former un syllogisme je dois en connaître tous les éléments, tous les termes pris séparément. Ainsi, si je veux démontrer que deux angles dont les côtés sont respectivement perpendiculaires sont égaux ou supplémentaires, je dois préalablement posséder les notions d'angle, de perpendiculaire, de côté, etc., et rien de tout cela n'est en question. La seule chose qui le soit réellement, c'est l'accord de ces termes : angles aux côtés respectivement perpendiculaires et égaux. Or, cet accord n'est pas connu avant la comparaison des idées avec une troisième et entre elles : il ne se révèle que dans et par cette comparaison, autrement dit par le syllogisme. L'objet précis de la recherche, qu'il s'agisse d'opération inductive ou de démonstration logique, n'est nullement présent, dès le début, à l'intelligence; celle-ci le compose en comparant les idées dans le jugement et le syllogisme, pour découvrir de nouveaux rapports. Nous touchons ici à la cause principale des reproches de tautologie et de répétition inutile qu'on adresse au syllogisme : elle est tout entière dans l'ignorance ou l'oubli de la distinction que nous venons de faire. Nous recommandons tout particulièrement au lecteur de ne pas la perdre de vue. Elle lui permettra de répondre à toutes les objections en cette matière et de se convaincre que le syllogisme est un moyen d'acquisition de connaissances nouvelles.
Il ne nous reste qu'un mot, maintenant, à dire de l'interprétation purement empirique et concrète de la proposition : tous les hommes sont mortels. Nombre de savants et de philosophes ne veulent y voir qu'un simple résumé de l'expérience, ce qu'ils étendent, du reste, à toute proposition générale. Ils en concluent que le fondement de toute argùmen-
tation est l'ensemble des cas particuliers qui sont actuellement connus par expérience et que, dans ces conditions, la déduction réelle va du particulier au particulier. Nous avons déjà combattu cette opinion dans le chapitre précédent : nous n'ajouterons qu'une ou deux remarques. Ce n'est pas seulement par le fait, mais encore et surtout par la cause de la mort que l'homme est dit mortel : c'est en pénétrant à l'intérieur de l'être par l'analyse qu'on découvre cette cause et, par conséquent, cette qualité de mortel, et qu'on peut la lier pour toujours au sujet homme. Dans une proposition obtenue de la sorte, la force du raisonnement dépend avant tout de l'affirmation générale. Au reste, c'est une illusion de croire qu'il se produit une inférence des particuliers donnés comme tels au particulier. Les empiristes les plus résolus avouent eux-mêmes qu'une telle inférence a son fondement dans la ressemblance des cas particuliers; en d'autres termes, l'inférence est applicable partout où la ressemblance existe. Or, cette ressemblance, de quoi est-elle faite, sinon des caractères généraux et communs aux individus d'un même ordre? N'est-ce pas là Y universel, Yuniim de multis de saint Thomas, l'ev etuV, xaxà tcoààcôv d'Aristote, l'unité d'une multiplicité, en un mot. Si donc l'inférence se fonde sur la ressemblance, elle se fonde sur le caractère commun, elle se fonde sur l'universel et non sur les cas particuliers. Il ne servirait à rien de dire quelle se fonde sur ces derniers en tant que ressemblants, car cette réduplication nous conduit exactement à la même conclusion.
En résumé, toute démonstration a pour but d'établir qu'un attribut existe ou n'existe pas dans un sujet. Le syllogisme lui montre l'accord entre ces
deux termes par l'intervention d'un troisième appelé moyen terme. Il eonstitue une opération féconde, car, par la comparaison des idées qui est son essence même, il nous fait découvrir de nouveaux rapports, nous l'ait passer du connu à l'inconnu. Il y a même des sciences dont il est le principal procédé d'acquisition et de développement, étant donnés leur objet propre et leur degré d'abstraction. Quant à refuser au syllogisme toute portée réelle parce qu'il aboutit à une perception d'identité, ce n'est pas sérieux. On peut adresser le même reproche à l'induction, à nos jugements de toute nature et même à toute la science humaine. Celle-ci se compose de perceptions successives dont elle fait la synthèse dans un concept total. El cela même est un progrès, une acquisition nouvelle, qu'il s'agisse d'une identité de forme ou de sujet.