CHAPITRE VII
Du raisonnement
en matière contingente
La science est le produit de l'observation et du raisonnement. On ne saurait dire lequel de ces deux facteurs est le plus essentiel. Ce qui est incontestable, c'est que le raisonnement occupe une place considérable même dans les études les plus positives. Tout entiers à la recherche et à la glorification des faits, les savants, croyons-nous, n'ont pas suffisamment accordé d'attention au rôle ni aux principes du raisonnement en matière contingente. Nous voudrions rappeler sur ce point, dont l'importance n'échappera à personne, les données aussi fécondes que lumineuses de la doctrine de saint Thomas. Ce travail répond aux besoins les plus urgents de la pensée contemporaine.
La matière la plus ordinaire du raisonnement pour les savants modernes, c'est, à n'en pas douter, le continrent. Nous voyons qu'ils s'enferment de préférence dans l'observable; même ceux qui ne s'en font pas un système consacrent la plus grande partie de leur temps et de leurs travaux à la recherche et à l'étude des réalités concrètes et individuelles. Or,
une telle étude ne va pas sans de fréquentes inductions ou déductions en matière contingente. C'est là un travail dont on ne saurait s'exagérer la délicatesse. Il est soumis à des règles qu'on ne peut ignorer ni méconnaître, sans s'exposer à donner aux faits particuliers une organisation logique, arbitraire et subjective. Les expériences et les observations vulgaires et communes suffisant à la philosophie, les auteurs scolastiques ont peu pratiqué le raisonnement en matière contingente. Ils ne lui ont même fait qu'une place très restreinte dans leurs traités de logique. Cependant, il est facile d'utiliser leurs principes généraux pour élucider ce point particulier. C'est ce que nous ferons en nous inspirant de saint Thomas.
Notion du contingent. — Objet de la science.
La contingence est faite d'indétermination et de variabilité. Un savant de nos jours fait observer qu'on a donné à ce mot des sens bien différents et qu'il serait utile de les distinguer. Quelques auteurs se sont livrés sur ce point, en effet, à des divagations qui n'ont rien de philosophique. Pour eux, une loi particulière est contingente lorsqu'elle n'est qu'approchée et probable. Ainsi, la contingence n'est pas dans les choses elles-mêmes; elle ne se trouve que dans l'imperfection de nos connaissances; elle disparaît avec le progrès de la science, quand l'approximation finit par se confondre avec l'exactitude. C'est là une conception bien nouvelle de la contingence; mais ce qui suit est plus étrange encore. C'est l'opinion de ceux qui font consister la contingence dans la transformation que nous faisons d'une loi expérimentale, qui n'est qu'approchée, en principe. Cette trans-
formation, pensent-ils, imprime sa contingence à la loi elle-même. Il est difficile de pousser plus loin la fantaisie nominalislc. Pour saint Thomas, la contingence est essentiellement un rapport de cause à effet : respicit ordinem causœ ad effectum (i). C'est de l'indétermination de ce rapport que naît la contingence. Or, cetle indétermination a deux fondements : la liberté et la puissance de la matière, qui sont par là même la racine et la raison explicative de toute contingence. Partout et toujours, elles desserrent le lien entre la cause et l'effet, jusqu'à lui enlever toute force intrinsèque ; jusqu'à réaliser la définition du contingent : contingens est quod potest esse et non esse (2). S'il en est ainsi, on remarquera que la contingence ne disparaît pas avec l'effet réellement produit. Le rapport qu'il soutient avec sa cause n'en est pas modifié pour cela. Cependant, l'indétermination dont il s'agit ici comporte différents degrés; si elle atteint également l'être et le non-etre de l'effet, nous avons le contingent proprement dit, celui que les anciens appelaient : contingens ad ulrumlibet ou injinitum. Si elle est inégale jusqu'à créer une tendance positive dans un sens plutôt que dans un autre, la contingence n'existe pas moins; nous n'avons plus le possible pur comme dans le cas précédent, néanmoins, nous n'avons pas encore le nécessaire. La tendance en question peut être contre-balancée par d'autres facteurs et manquer son but. C'est ce qui se produit pour un grand nombre d'inclinations naturelles de l'ordre physique ou moral. Les anciens désignaient cette sorte de contingent sous le nom de contingens natuni. Ces distinc-
(1) Péri ffermen., 1. I", lect. XIV.
(2) S. Tiiom., S uni. thenl., q. lxxxvi, a. 3.
388 rUILOSOPHIE DU raisonnement dans la science
lions onl leur importance. En voici une autre qui sera d'un grand secours pour l'intelligence de ces matières,
Parmi les caractères qui conviennent à un sujet individuel, il en est qui lui conviennent en tant qu'il appartient à une espèce, à un genre ou à toute autre catégorie universelle : secundum universalium rationés (i), dit saint Thomas. Dans ces conditions, l'esprit voit, dans la réalité sensible, la réalité intelligible qui ne change pas. Aussi les propositions qu'ils forment ont-elles un caractère de nécessité même lorsque le sujet est singulier: nous disons, par exemple : Pierre est homme. Cette attribution est en matière nécessaire. Mais le prédicat peut bien ne convenir au sujet qu'à titre particulier et accidentel : nous sommes alors en plein domaine du contingent : Ma proprie ad singalaria pertinent quœ contingenter eveninnt (2), dit encore saint Thomas, Dans le réel purement individuel, aucune liaison nécessaire n'est plus possible : tout, dans cet ordre de choses, devient variable, incertain, mal assuré, Sans doute, il y a des sciences qui étudient la réalité,*' sensible; mais si elles prennent pied sur les natures individuelles, elles ne s'y enferment pas. Nous voulons dire quelles n'ont pas précisément pour objet les individus ou les faits particuliers comme tels, mais bien plutôt les iois et les qualités générales. C'est pourquoi saint Thomas nous dit souvent que les choses contingentes sont objet de science en tant qu'universalisées par l'abstraction. « Les choses contingentes, déclaret-il, peuvent être envisagées de deux manières : i° en
(1) Péri Hermen., 1. I, lect. III.
(2) Ibid., 1. I, lect. XIII.
tant que soumises au changement : 2° en tant qu'elles peuvent faire naître un rapport nécessaire. Rien n'est contingent au point de devenir étranger à toute nécessité : ainsi le fait de courir est contingent pour Socrate, mais le rapport entre la course et le mouvement est nécessaire : de toute nécessité, en effet, s'il court, il se meut. La contingence, dans chaque chose, surgit de la matière: est contingent ce qui peut être ou ne pas être : or, la puissance appartient à la matière. Quant à la nécessité, elle découle de la forme : les propriétés qui se rattachent à la forme sont intrinsèques et inséparables. La matière est le principe de lindividuation. L'universalité, au contraire, résulte de l'abstraction de la forme de toule particularité individuelle. L'universel est l'objet propre et direct de l'intelligence; le singulier, lui, est saisi tout droit par les sens, et en retour seulement par l'intellect. Il suit de là que le contingent, comme tel, est connu directement par les sens, et n'est atteint intellectuellement que par l'esprit se repliant sur lui-même. Quant aux éléments nécessaires et universels des choses contingentes, rien n'empêche notre esprit de les connaître directement. Si donc il est question de la réalité abstraite el intelligible des choses sensibles, il est vrai de dire <pie toutes les sciences ont le nécessaire pour objet. S'il est question, au contraire, des choses elles-mêmes, on dira que certaines sciences ont pour objet le nécessaire, d'autres, le contingent. » (i) En un mot, le singulier peut être considéré comme tel et comme échantillon d'un genre ou d'une espèce. C'est seule-
(i) S. Tiiom., Sum. theol., I., q. lxxxvi, a. 3.
ment sous ce dernier rapport qu'il est objet de science et susceptible d'attributions nécessaires. Cette distinction a son importance : en ne la perdant pas de vue on évitera de regrettables confusions. Elle revient à dire que tout objet même réel a des caractères communs à son genre et à son espèce et d'autres caractères particuliers qui distinguent un individu d'un autre du même ordre. C'est pourquoi le singulier peut être le sujet d'une proposition ou d'un raisonnement nécessaire.
Que le contingent à l'état individuel ne soit pas un objet de science, tout le monde le reconnaît au moins en principe. H n'y a de science que du général, dit-on communément, et rien n'est plus vrai. L'individuel ne réunit aucune des conditions que la science exige. Tout d'abord, la science se rapporte à un objet permanent et identique, et non à tel ou tel objet particulier : ainsi, en géométrie, on raisonne sur le triangle et non sur tel triangle individuellement donné. Nous voyons également que la disparition des choses particulières n'entraîne pas la ruine de notre science; au contraire, la notion que nous avons de ces choses subsiste sans aucun changement, preuve évidente que notre science porte, non sur la réalité sensible, mais sur la réalité intelligible qui ne change pas. Ensuite, l'objet d'une science est nécessairement circonscrit et déterminé : s'il embrasse tous les faits, tous les individus, il se détruit lui-même et la science devient impossible: elle se perd dans l'indéfini. Comment, en efFet, pourrait-elle se constituer sans notions générales? Le savant n'aurait plus devant lui que l'infinité des choses individuelles, sans coordination possible. Ce qu'on saurait pour une individualité ne vaudrait rien pour une autre. Bien rares sont
les savants qui n'admettent pas théoriquement cette doctrine; mais ils sont légion ceux qui la méconnaissent en pratique.
On le voit par ces nombreuses questions qu'ils se posent relativement à la réalité de l'objet de certaines sciences et par l'embarras où ils se trouvent pour y répondre. Ainsi, on fera de la géométrie une science hypothétique, Si on demande la raison d'une assertion si paradoxale, on répond que cette science sup* pose des figures qui ne se rencontrent pas et ne peuvent môme se rencontrer dans la réalité; il n'y a pas de point sans étendue, ni de ligne sans largeur, ni de cercle aux rayons absolument égaux, etc. Avec un tel raisonnement, nombreuses sont les sciences auxquelles on devra attribuer un caractère hypothétique; bien plus, on finira par n'y plus voir qu'un jeu de l'esprit ou une affaire purement conventionnelle. Au fond, ce que beaucoup de philosophes et de savants modernes exigent de nos connaissances scientifiques pour être exactes, c'est qu'elles soient la copie des objets individuels, qu'elles soient adéquates aux faits particuliers. Une telle exigence a sa cause dans le besoin de réel, disons mieux, de sensible qui les tourmente. Dans bien des cas, elle se présente moins comme une doctrine que comme une mentalité. Elle est, consciente ou non, très commune et très féconde aussi en erreurs de toutes sortes. Il n'y a pas que les purs positivistes pour réduire toute proposition à renonciation d'un fait; c'est la tendance de Lous ceux qui ne voient dans la métaphysique qu'entités verbales ou représentation subjective de la réalité, « Si on ne veut pas s'égarer dans un rêve dépourvu de sens, dit F. Enriques, on n'oubliera pas la suprême condition de positivité qui oblige notre
PHILOSOPHIE l>0" RAISONNEMENT DA.NS LA SC1E>"LL' 2<5
faculté critique à affirmer ou nier eu dernière analyse des i'ails particuliers ou généraux. » (i) Il ne faut pas chercher l'origine de cette conception de la science ailleurs ({ne dans la méconnaissance du fait, pourtant fondamental, de l'abstraction et de ses conséquences. C'est là, dn reste, le péché capital de la pensée moderne. Elle n'a jamais su distinguer, avec saint Thomas, entre le contingent considéré dans sa nature universelle telle que la représente la définition et le contingent à l'état individuel, c'est-à-dire soumis à toutes les conditions de la matière sensible : contingentia diipliciter cognosci passant : uno modo seciindum rationes uni' versales : edio modo, seciindum quod sunt in paiticulari (2). Surtout elle n'a jamais su se faire une juste idée du rôle et de. la valeur de l'universel. Elle n'a vu dans la nature abstraite qu'une forme vide de tout contenu. Une étude même superficielle de saint Thomas lui aurait appris le contraire. Sans doute, l'universel comme tel n'existe pas dans les choses, dans la réalité sensible. Mais cela ne l'empêche pas d'être celte . même réalité dépouillée des éléments matériels qui l'individualisent. La nature abstraite se rapportant, quant à son contenu objectif, à tous les individus réels ou possibles dont elle est le type est par là même universelle; mais on ne saurait trop le faire remarquer, cette universalité lui convient en tant qu'elle a rapport aux choses dont elle est la ressemblance, et non en tant qu'elle est une forme subjective et accidentelle de notre intelligence. Supposons une statue qui représente un grand nombre
(1) F. Enriques, les Problèmes de la science et la logique, p. a3, traduction J. Dubois.
(2) VI Ethic, I, 1.
NOTIONS PARTICULIÈRES 3o,3
d'hommes; clic a une manière d'être propre et individuelle en tant que taillée dans telle matière; mais elle est commune en tant que représentative.
Si nous rappelons ces données de la philosophie thomiste, c'est pour mieux établir la notion du contingent et des rapports qu'il soutient avec le nécessaire et l'universel. Nous n'y ajouterons qu'une remarque avant de passer à d'autres considérations. Elle a pour but de bien délimiter le sens que nous attachons à ces deux mots : matière contingente. Nous prenons ces mots en tant qu'ils désignent les faits particuliers, les réalités sensibles et individuelles, les choses contingentes, non pas secundum rationes universelles, mais secundum quod sunt in particulari, selon la distinction que nous avons faite plus haut avec saint Thomas. C'est à ce dernier point de vue que le contingent présente des difficultés spéciales comme matière de raisonnement. Malheureusement, ceux qui se réclament le plus des méthodes expérimentale et historique ne soupçonnent guère ce côté de la question. C'est pourquoi il leur arrive si souvent de se livrer à des généralisations hâtives et risquées, au nom même de la science positive. Nous ne voyons qu'un moyen de garder, dans les questions de cette sorte, la mesure et. la prudence nécessaires : il consiste à se bien pénétrer des lois et des imperfections du raisonnement, lorsqu'il porte sur des objets soumis à la perpétuelle mobilité du contingent libre ou sensible. Notre présente étude n'a pas d'autre but que de mettre en lumière ces lois, ces imperfections et difficultés. Mais avant d'aborder plus à fond notre sujet, il ne sera pas inutile de rappeler, après ce que nous venons de dire du contingent, quelques notions relatives à la démonstration logique. Nous disons : rappeler; car ce que
nous ayons dit précédemment du raisonnement déductif et inductif nous dispense de plus longues explications.
Nous l'avons vu : l'induction ne sort pas de l'expérience, elle répond uniquement à la question an sil et. erci. Cette réponse se fait sans l'intervention d'un moyen terme, c'est-à-dire d'une donnée nouvelle intermédiaire. En d'autres termes, l'induction ne prouve point par la cause, mais par l'équivalent; elle raisonne ab œquivalenti ad œquîvalens. Toute sa force se trouve donc dans les faits bien constatés et suffisamment nombreux. C'est uniquement sur leur témoignage que nous adhérons à la conclusion inductive comme telle, adhésion toujours ferme et certaine lorsqu'elle s'appuie sur l'ensemble des faits. Quant au syllogisme démonstratif, le principe en est tout autre. Il prouve un fait ou une conclusion par leur cause. Si cette cause est immédiate et formelle, la démonstration atteint toute sa rigueur : elle fournit la raison adéquate pour laquelle le prédicat convient au sujet : raison tirée de la définition même du sujet. Dans ce cas, la conclusion est nécessaire, non seulement d'une nécessité de conséquence logique, mais encore de conséquent. Cependant, le moyen terme n'exprime pas toujours la cause propre et immédiate de la conclusion : il n'en fournit souvent que la cause éloignée. La démonstration perd alors quelque chose de sa force. Cependant, la conclusion demeure nécessaire. C'est ce qui arrive pour la démonstration quia to oti. Mais ce n'est pas là le dernier degré de l'effacement progressif de la cause. Il n'est pas rare que le moyen terme sur lequel on s'appuie n'ait la valeur d'une vraie cause, ni dans Tordre de l'être ni dans celui de la connaissance.
NOTIONS PARTICULIÈRES 3p,5
Alors l' enchaînement nécessaire disparait entre les prémisses et la conclusion : l'instrument dont on se sert pour unir le prédicat avec le sujet est débile : il n'a que des rapports lointains ou accidentels avec la chose à démontrer. Nous sommes loin de la cause formelle; nous tombons dans ce genre de causes que les logiciens de l'Ecole nomment : causœ ut signum causœ per accidens. C'est le cas du syllogisme dialectique dont le conséquent peut encore être par ailleurs nécessaire, mais dont la conséquence ne l'est jamais. Il est le seul possible dans les raisonnements qui se rapportent aux actes humains, aux faits historiques, aux contingences de toutes sortes. Aussi est-il devenu, en quelque sorte, le syllogisme de la science moderne.
On se fera une idée de son imperfection en ne perdant point de vue que la science proprement dite est une connaissance par les causes : oportet scientem si est perfecte cognoscens, quod cognoscat causam rei seitœ (i). Or, le syllogisme dont il s'agit ne met en avant qu'une cause amoindrie et inefficace. Il ne nous renseigne pas sur les éléments constitutifs de l'objet : il n'atteint ce dernier que dans les manifestations éloignées et incertaines. Dans ces conditions, il est impuissant à nous conduire à une connaissance absolue. C'est la conséquence de ce principe aussi vrai que profond de saint Thomas : eadem sunt principia esse rei et veritatis ipsius (2). Ce son! les mêmes éléments qui font l'être et la vérité des choses. Un objet dont on ignore la cause surtout formelle reste à peu près inconnu en lui-même. En tout cas, ce
(1) S. TnoM., /'o.s- 1er. anali/t., I. !, Icct. IV. (a) Ibid.
qu'on en peut savoir n'a pas la portée nécessaire et absolue des conclusions des sciences mathématiques où les démonstrations se l'ont par la cause formelle. Non, ce n'est pas pour s'être débarrassée de la recherche des causes que la science moderne a pris un vigoureux essor, comme on l'a dit. La science ne peut renoncer à cette recherche sans se détruire ellemême, sans se condamner à un rôle purement descriptif et dépourvu de tout pouvoir d'explication. Qu'on le veuille ou non, c'est à la recherche des causes que l'esprit humain doit son entrée dans la science et la philosophie, et c'est à la découverte des causes qu'il doit tous les progrès accomplis. Les savants qui le nient n'oublieraient-ils pas qu'il existe plusieurs sortes de causes?
De la connaissance du contingent par déduction.
Il est essentiel de remarquer que nous parlons exclusivement dans celte étude de la connaissance du contingent par voie de raisonnement. Dams les cas où il est l'objet d'une perception immédiate, il n'y a plus lieu à aucune difficulté ni même à aucune question ; quando médium per sensum innotescit, dit saint Thomas, millm relinquitar quœstioni locus (i). Mais cette perception immédiate n'est pas toujours possible. C'est alors qu'on s'efforce d'y suppléer par un travail de déduction ou d'induction qui commande beaucoup de circonspection et une extrême réserve. Voyons d'abord ce qu'il peut être dans la déduction.
(i) Poster, annlyt., '. TI, lect. I.
NOTIONS PARTICULIÈRES Sçfl
Sous ce rapport encore plus que sous tout autre, la positivité ne peut se suffire à elle-même. Une opération déductive doit Reposer sur un point iixe. On ne saurait remonter à Fin lin i dans la démonstration logique. Mais, ce point iixe, où le trouver dans le va-et-vient des contingences? C'est précisément là qu'est la difficulté. En matière abstraite et nécessaire, on part d'un premier principe commun ou d'une proposition universelle fournie par l'induction. La conclusion obtenue de la sorte est aussi inébranlable que le principe d'où elle est tirée, et surtout elle est du même ordre que lui. Rien de semblable n'est possible dans le domaine du contingent. Là on ne peut mettre en avant des prémisses nécessaires. Ce ne serait pas le moyen d'aboutir à une conclusion contingente, la seule qui soit en question. Le contingent n'a pas sa cause propre dans un antécédent nécessaire : ncccssaria non sunt propria principia contingênlium neqiic ex necessariis potest conciliai contingent (i). C'est pourquoi il n'est pas permis de passer dans le raisonnement d'un genre à un autre : il y a dans cet écart une violation évidente du principe de causalité. .
Mais, dira-t-on, vous supposez le cas de deux prémisses nécessaires. Il n'est pas douteux vqu'un raisonnement de cette nature ne puisse nous donner une vérité contingente. Mais on peut faire une autre supposition. L'une des prémisses, par exemple, peut être particulière et contingente. C'est même ce qui se produit fréquemment. Nous l'admettons bien volontiers. Mais, quoi qu'il en soit pour le momenl de ta con-
(1) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, q. xliv
3f)8 rHJLOSOPTTTE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
cl u si on dans ce cas, il n'en esl ])as moins vrai qu'on fait appel à une idée générale. Il ne saurait môme en être autrement. On sait qu'il ne peut y avoir de déduction véritable sans que lune des prémisses au moins soit plus universelle que la conclusion; ainsi il demeure constant que, par voie déductive, le contingent ne peut être logiquement mis en œuvre qu'en vertu d'une proposition générale. Maintenant, que cette proposition soit explicitement formulée ou non, cela importe peu présentement. Nous ajouterons seulement que, dans cette question, la nature des choses est plus forte que tous les systèmes. Aussi voyons-nous même les savants qui se réclament le plus de la méthode expérimentale ne pouvoir raisonner sur un fait sans faire intervenir une vérité de raison. Il n'est même pas rare de les voir aborder l'étude de la réalité avec des idées et quelquefois toute une philosophie préconçues. Ces idées jouent le rôle de prémisses dans leurs déductions; mais elles ne sont jamais l'objet d'un examen à part. On les traite comme si elles étaient évidentes par elles-mêmes ou communément reçues. En tout cas, on ne les discute guère. Mais si elles restent dans la pénombre, elles n'en font pas moins sentir leur influence; elles sont comme le nerf caché de tous les raisonnements et même de l'interprétation des faits. Ainsi nous voyons Renan, après avoir tant célébré la méthode historique, faire l'aveu suivant : « L'histoire seule (j'entends l'histoire éclairée par une bonne philosophie) a le droit d'aborder ces difficiles problèmes. » (i) Il s'agit de questions relatives au développement de l'huma-
(i) Histoire générale des langues sémiliijues, p. .r>o.r).
nité. Tant il est vrai (jue le contingent ne peut se suffire à lui-même.
Ils sont nombreux, ceux qui, à l'exemple de Renan, ont fait de l'histoire et.de la critique à l'aide d'une « bonne philosophie »; ce serait un travail fort suggestif que de rendre explicite dans la forme cette philosophie implicite dans leur pensée et dans leurs travaux. Mais sans doute qu'ils ne voudraient pas la reconnaître ainsi présentée. Elle s'est le plus souvent formée dans leur esprit sans culture spéciale. Il n'en est que plus malheureux d'étudier la nature et l'histoire à la lumière d'une telle philosophie. On part de principes que l'on croit nécessaires, de doctrines qu'on s'imagine prouvées et acquises, pour aboutir à des conclusions qu'on donne comme la plus pure expression de la science; mais qu'on est loin du compte! Un grand nombre de raisonnements dans des questions de sociologie, par exemple, ont pour point de départ plus ou moins avoué le sous-entendu suivant : la société française telle que nous la voyons représente le plus haut degré de perfection politique et sociale qu'on ait vu — ou cet autre : l'état des modernes sauvages tel qu'on le trouve en Afrique et ailleurs représente la condition primitive des hommes et des plus anciennes sociétés. Des assertions de ce genre constituent les fondements invisibles de nombreuses théories ou déductions. Rien de plus commun chez les modernes que le travers qui consiste à se servir plus ou moins consciemment d'une vérité abstraite pour juger et apprécier les choses contingentes, sans vouloir jamais reconnaître et encore moins considérer à part et en face cette même vérité. Quel plus sur moyen de se condamner à l'erreur? Mais ce travers, si funeste qu'il soit, n'en témoigne
pas moins à sa manière de l'intervention nécessaire d'une idée générale dans la déduction en matière contingente. C'est ce que nous voulons établir tout d'abord.
Cependant, l)àtons-nous de le dire, cette idée combinée avec une donnée vraiment contingente ne fait pas une conclusion nécessaire. Les extrêmes ne peuvenl être plus étroitement associés dans la conclusion qu'ils ne le sont avec le moyen terme. Or, le contingent n'est pas susceptible de liaison nécessaire avec ce dernier. Le nécessaire, nous l'avons dit, ne peut être la cause propre du contingent. Cette dernière comporte lonjours en elle-même un certain degré d'indétermination. C'est pourquoi on ne peut se servir d'elle comme d'un moyen, d'un instrument absolument efficace pour unir le prédicat et le sujet dans la conclusion. Le lien qui le rattache à l'effet ne possède aucune nécessité intrinsèque ni dans Tordre de l'être ni dans celui de la connaissance. En nous basant sur elle, nous pouvons toujours craindre une erreur. Les anciens disaient du raisonnement déductif en matière contingente qu'il aboutissait, à vrai dire, à une double conclusion; qu'il allait de nn à deux : de uno ad duo. 11 nous met, en effet, en présence de deux résultats : l'un, affirmé, si l'on veut; l'autre, appréhendé. La question posée ne peut donc êlre tranchée définitivement : elle reste ouverte, dans une certaine mesure tout au moins. Le bienheureux Albert nous dit avec raison du pur contingent : si (jiiœritur de ipso quœsfio non potest determinari et finiri nec ad esse, nec ad non esse (i). De là vient (jue tant de questions relatives à des faits particuliers
i) Alb. Magn., Prior. analyt., !. I, tract. IV, c. i.
ou à des actes humains individuels sont matière à des raisonnements sans fin. On ne peut aboutir à une conclusion qui s'impose. Le sujet lui-même s'y refuse. Sans doute, on adopte souvent dans ces cas une opinion de préférence à une autre, mais on le lait pour des motifs qui ne sont pas tous d'ordre intellectuel.
Pour un grand nombre de savants de nos jours, ce n'est pas iule imperfection pour une science que de ne pouvoir conclure d'une manière ferme et exclusive: au contraire, c'est en cela qu'ils font consister l'intérêt et la noblesse de la connaissance humaine. « Pour beaucoup de chercheurs, nous dit l'un d'eux, la valeur de la science est surtout, si j'ose le dire, dans son incertitude et son instabilité : ce qui les excite, c'est le désir de pousser plus loin l'approximation en mettant en évidence des complexités jusque-là ignorées. Artistes, ils admirent, certes, l'harmonie dont a parlé si éloquemment M. Poincaré, mais leur plus grand bonheur est de la troubler. Une science qui serait terminée ne serait d'aucun intérêt pour ces savants. Ils avancent, avancent toujours sans se faire d'illusion sur la relativité de nos connaissances, tout disposés à dire avec le mathématicien allemand Jacobi (pie le but unique de la science, c'est l'honneur de l'esprit humain. » (i) C'est vouloir mêler à la science bien des choses qui sont complètement étrangères à sa notion essenlielle. Et quel étrange état d'esprit cela suppose! Il semble relever plutol de la pathologie nerveuse que de la science. Comment ne pas voir une maladie dans cette frayeur de l'absolu et du
(i) Ernest PicvRn, la Srienre moderne et son état actuel, /», f».
définitif dans nos connaissances? Ensuite, les savants dont il s'agil sont victimes en cela, comme en beaucoup d'autres choses, de leur manie de tout ramener, de toul mesurer, dans les connaissances humaines, à leur spécialité. Il est certain que le contingent occupe une place considérable dans leurs recherches scientifiques. Le terrain sur lequel ils se trouvent n'est donc pas bien solide au point de vue du raisonnement. Ce dernier n'y conduit que rarement, à des conditions d'une absolue certitude. C'est pourquoi les savants dont nous parlons font de la science une chose essentiellement mobile et ne voient qu'approximations et probabilités partout. On aurait tort de croire que les sciences de la nature vivent uniquement de l'observation directe des faits. Elles sont, au contraire, remplies d'opérations logiques qui ont pour but d'achever l'œuvre commencée par les sens. Ainsi, notre globe ayant un rayon de plus de i 5oo lieues et les plus grandes profondeurs auxquelles on soit parvenu n'atteignant guère plus de i 5oo mètres, les géologues n'ont jamais pu étendre leurs observations au delà de cette limite très restreinte. On peut faire des remarques semblables pour un grand nombre d'autres sciences, surtout pour la préhistoire, l'anthropologie et l'ethnographie. Il est même vrai de dire, d'une manière générale, avec Cl. Bernard, que l'homme ne peut observer les phénomènes qui l'entourent que dans des limites très restreintes. Les savants ont naturellement recours au raisonnement pour suppléer à ces lacunes : ils sont du moins tentés d'y avoir recours. Ce qui leur manque, bien souvent, c'est le sentiment des difficultés que présente le raisonnement en pareille matière. Les considérations philosophiques que nous faisons valoir
dans celte étude sont bien de nature, nous semblet-il, à rendre ce sentiment plus net et plus vif, mais nous n'avons rempli encore qu'une faible partie de notre tache. Il nous resterait à parler spécialement de la connaissance du contingent par induction. Mais nous avons si longuement parlé de cette dernière que nous ne pourrions le faire sans nous répéter. Nous ferons un travail plus utile et plus décisif en examinant les causes d'incertitude qui opèrent dans tout raisonnement, quel qu'il soit, en matière contingente.
Causes générales de l'incertitude en matière contingente.
Quand on raisonne du contingent proprement dit, on se trouve aux prises avec deux causes principales d'incertitude : la puissance de la matière et la liberté humaine.
La matière sensible individuelle est vouée à une perpétuelle mobilité; même actualisée par une forme, elle reste en puissance : nous voulons dire qu'elle peut toujours passer d'une forme à l'autre. Sous ce rapport, elle est une grande cause d'instabilité et de contingence dans le monde et partant d'incertitude dans nos raisonnements : incertudo causatur propter f ransmutabilitatem materiœ sensibilis (i). Etant soumise par principe au. changement, comment pourrait-elle offrir une base solide à nos jugements scientifiques qui, par définition, ont une portée universelle? Puisque la variabilité et l'indétermination la caractérisent, la permanence de l'objet requise pour la certitude lui fait nécessairement défaut. Par ailleurs, on
i) S. Thom., Poster, analyt., 1. 1, lect. XLI.
jO/f PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
ne saurait déduire l'être du possible-: c'est-à-dire on ne saurait aboutir à uue conclusion ferme et déterminée avec l'indétermination en principe. La matière précisément, parce qu'elle n'est pas limitée à telle ou telle forme, possède une certaine infinité : i?i/initam eongruit materùr qiur est iiidwiduationis princlpium (i). De là vieni que plus le raisonnement se rapproche des réalités particulières, plus il se perd dans l'indéfini : (juajito mugis proceditur versus particularia, tanto mugis iliir versus infinilum (2). En d'autres termes, raisonner sur une matière sensible individuelle, c'est entrer dans un domaine sans limites précises. Or, le raisonnement considéré soit dans son point de départ, soit dans son point d'arrivée, est quelque chose de nettement défini. Là où rien n'est bien délimité, le raisonnement ne peut être efficace. Ceci, encore une fois, nous fait comprendre pourquoi les discussions sur les cas particuliers se prêtent à tant d'opinions différentes. Si, d'après le texte que nous avons cité de saint Thomas, on tend, dans ces questions, vers \infini de la matière, on peut dire également que l'on y tend vers l'infini des opinions. N'est-ce pas là, du reste, ce qu'une expérience quotidienne nous révèle? Et que voyons-nous bien souvent dans l'histoire et la critique modernes où l'on fait une si grande place au raisonnement en matière contingente, sinon une poussière d'opinions contradictoires? On dira peut-être que l'indétermination de la matière peut disparaître sous l'action du milieu, des circonstances et, en général, des causes efficientes, et
(1) S. Thom., Poster, anatyt., 1. I, lect. XIV.
(2) Ibid,
NOTIONS PARTICULIÈRES f\OD
qu'on peut trouver de la sorte un terrain nettement défini pour opération logique décisive. Mais cette remarque n'a pas la valeur qu'on lui accorde. Sans doute, certains éléments peuvent réduire l'indétermination de la matière en l'appropriant à une forme. Cependant, ils ne peuvent changer la nature des choses. La contingence consistant avant feout dans un rapport de la cause avec L'effet, ce rapport demeure le même, que l'effet soit en puissance prochaine ou éloignée : bien plus, l'effet même réalisé ne détruit pas la contingence. Nous ne voulons pas nier pourtant que l'indétermination cessant en partie, la connaissance ne puisse acquérir par le fait même une plus grande probabilité, mais jamais une telle matière, absolument parlant, ne se prêtera à des raisonnements absolus. Ratiocinari non possumns, nous dit saint Thomas, nisi de ils quir suiit semper vel fréquenter (i) : Le raisonnement scientifique ne peut s'exercer d'une manière efficace que sur des données soutenant entre elles un rapport constant et général. Ce n'est pas le cas des réalités contingentes comme telles : les liaisons qui s'y rencontrent sont essentiellement variables et accidentelles. Elles peuvent être l'objet d'une perception immédiate. Mais elles ne présentent pas un fondement solide au raisonnement. Les considérations qu'on met en avant, dans ces conditions, pour l'aire la preuve, n'ont rien de démonstratif. Elles ne sont guère autre chose que des indices, des conjectures, des signes probables : rien qui force la conviction. Bien plus, il arrive parfois que les rapports entre les laits sur lesquels on se
, (i) S. Thom., Physic, U II, c. vi, lect. \.
£o6 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
fonde sont subjectifs et artificiels, autrement dit, une création de l'esprit. Les exemples de ce travers abondent dans l'histoire contemporaine des sciences les plus positives en principe. En voici quelques-uns pour rendre notre pensée plus sensible.
Des savants, sur la foi de certains silex baptisés du nom d'éolithes, ont voulu ajouter à l'époque paléolithique une phase antérieure d'une très longue durée. La retouche sommaire d'accommodation, combinée ou non avec des retouches successives d'utilisation, caractérisait ces fameux silex et faisait d'eux des représentants d'une époque primitive dont on n'hésitait pas à nous faire une description détaillée. On voyait dans cette époque « un stade bien particulier et bien nouveau de l'histoire de l'humanité, stade comparable à l'état social très intéressant et même très perfectionné des fourmis et des abeilles, mais ne semblant pas devoir être soumis à modification ni progrès » (i). Or, voici qu'on a pu constater la fabrication naturelle et spontanée de ces prétendus éolithes. Des silex jetés dans une cuve avec de la craie et soumis à l'action d'un puissant malaxeur ont présenté à leur sortie tous les caractères des silex de la pseudo-période éolithique. Les savants qui les ont étudiés nous disent même que certains échantillons d'une perfection vraiment extraordinaire paraissaient avoir été l'objet d'un travail fini, de retouches méthodiques et plusieurs fois répétées. C'était l'écroulement d'une construction ne reposant pas sur des faits dûment constatés et suffisamment nombreux, c'est-à-dire ne tenant aucun compte des lois les plus élémentaires de l'induction.
(i) A. de L apparent, les Silex taillés et l'ancienneté de l'homme, p. 25.
Il serait facile de multiplier les traits de ce genre. Ainsi, pour rester dans le même ordre d'idées, nous voyons des auteurs, avec un seul document humain, individuel, un crâne par exemple, écrire de longs chapitres de préhistoire. Sur des indices vagues, sans signification précise, dépourvus en tout cas de portée générale, ils affirment péremptoirement que l'homme primitif n'enterrait pas les morts, qu'il ne croyait pas à l'existence d'une âme, que le sentiment de la religiosité lui était totalement inconnu. Il nous souvient d'avoir lu, dans certains périodiques, des choses bien plus surprenantes encore, au sujet d'un crâne de femme, vieux, nous dit-on, de deux cent mille ans (i). Il n'indique qu'un commencement de faculté du langage. La femme en question n'était capable que de pousser quelques articulations semblables à des cris d'animaux. Sa nourriture consistait en racines qu'elle ne se donnait point la peine de laver! On pourrait croire ces fantaisies assez inoffensives; mais, en fait, elles ne le sont pas du tout. Les demi-savants et les primaires s'en emparent, les donnent comme les résultats les plus incontestés de la science, et s'en font une arme contre la foi. Quoi qu'il en soit, on reste confondu en présence d'un tel oubli de la complexité des choses et des procédés légitimes des règles du raisonnement. Nous en citerons encore un exemple plus célèbre. Il s'agit d'un soulèvement brusque des terres dans la baie de Gallao et des conséquences qu'en a tirées Darwin. Voici comment le fait est raconté et apprécié par G. Bonnier.
« A une altitude d'un peu plus dé vingt-cinq
(i) Il s'agissait d'un crâne découvert à Sussex.
PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DAMS l v S* ŒN< l 37
/joS PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
mètres au-dessus du niveau de la mer, le voyageur découvre des coquilles identiques à celles qui se rencontrent actuellement au bord de la mer; Darwin remarque au milieu de ces coquilles quelques fils de coton, des morceaux de tissus, des fragments de roseau et un épi de mais. Un autre observateur n'aurait pas donné une grande attention à cette remarque ou, s'il y avait trouvé de l'importance, se serait enquis des causes diverses qui ont pu amener ces coquilles et ces débris de l'industrie humaine en cet endroit. Gela aurait exigé de longues et patientes recherches, Darwin ne se perd pas dans les embarras d'une pareille enquête. Il passe, il voit, il conclut et sa conclusion appelle l'attention du monde savant tout entier. Remarquant que la face de l'île de Gallao qui est tournée vers la baie présente trois terrasses de soulèvement, et comme c'est sur la première de ces terrasses qu'il a trouvé les objets qui viennent d'être cités, il en déduit, en supposant que ces coquilles et ces détritus aient été apportés par la mer, que depuis l'apparition de l'homme en Amérique il s'est produit un soulèvement de plus de quatre-vingt-cinq pieds. Or, une étude plus approfondie de la question par le capitaine P. Berthon a démontré qu'il n'y avait pas de « terrasses de soulèvement », et que les dépôts préhistoriques avaient été mis au jour par le recul de la falaise, ayant toujours été à celte hauteur, à l'époque où vivaient les hommes qui ont laissé ces débris. Quant à ces derniers, on constata qu'ils appartenaient exclusivement à des espèces comestibles telles que celles dont on mange encore le contenu au Pérou en les transportant à telle ou telle altitude. M. G. Bonnier ajoute avec infiniment de raison et de bon sens : « Si l'on tire une
NOTIONS PARTICULIÈRES 4°î)
pareille conséquenee de la présence de ces coquilles de mollusques alimentaires, mêlés à des débris de l'industrie humaine, on pourrait aussi bien faire le raisonnement suivant : autour des hôtels de Saint - Martin-de-Vésubie, dans la vallée du Var, de nombreux touristes ont été déjeuner sur l'herbe, ils ont mangé des mollusques marins. Ils ont laissé sur place des coquilles mêlées à quelques fragments de serviettes oubliées, à quelques débris de claies en roseau ayant servi à transporter les victuailles, à des noyaux d'olives, etc. Que conciura-t-on en trouvant ces débris de repas? C'est qu'à une époque récente la Méditerranée baignait de ses eaux cette localité située actuellement à plus de mille mètres d'altitude! » (i) Les savants de nos jours fournissent plus souvent qu'on ne le croit des preuves semblables de légèreté et de méconnaissance des règles de la logique. On ne saurait pourtant raisonnablement soutenir que cette dernière est faite pour la déduction et non pour l'expérience. Il n'est même pas d'observations bien faites sans qu'elle intervienne activement. Et lorsqu'il s'agit de coordonner les faits, de les présenter dans leurs rapports mutuels de dépendance, c'est bien autre chose. Alors il n'est pas moins nécessaire de soumettre les expériences à la raison et à la logique que de mettre d'accord la conclusion d'un syllogisme avec la majeure et la mineure qui la supportent. Malheureusement, bien peu de savants soupçonnent les illusions que fait naître le raison minent en matière contingente et les difficultés qu'il rencontre. Darwin,
(i) Revue hebdomadaire, i" juillet ign, « Pou; ilrc le darwi-
nisme », par (I. Bonnier.
dont nous venons de parler, moins que tout autre, en a eu conscience. C'est pourquoi il lui est arrivé plus d'une fois de prendre ses déductions pour des faits, de regarder, a-t-on dit, la nature avec son cerveau et de fausser ainsi l'expérience. On trouve un grand nombre de faits inexacts dans son œuvre, et quand l'auteur cite des expériences faites par lui, avec son concours ou sur ses indications, on constate que l'illustre naturaliste n'a aucune idée de la méthode expérimentale (i).
Tout cela nous prouve, une fois de plus, combien le raisonnement est d'un maniement difficile dans l'étude des réalités concrètes individuelles. Ne dépendent-elles pas, dans les modifications qu'elles peuvent subir, de causes multiples et, qui plus est, de causes qui s'entre-croisent et s'influencent réciproquement? Il faut aussi compter avec le hasard, c'est-à-dire avec les événements qui échappent aux prévisions et à la volonté consciente des causes secondes : alors nous entrons vraiment dans le domaine de l'incoercible dont nous parle saint Thomas en ces termes : Causœ taies, in pancioribus existent es, sunt per accidens et infinitœ et sine ratione (2). Gomment, dans ces conditions, arriver, par le moyen du raisonnement, à une conclusion scientifique? Les causes fortuites, purement accidentelles, sont, par définition même, hors du champ de la science. On peut voir en elles comme une aggravation du contingent : ce n'est plus le probable qu'elles nous donnent, mais le possible.
(1) Revue hebdomadaire, iv juillet 1911 : « Pour et contre le darwinisme », par G. Bonnier.
(2) Physic, 1. II, c. vi, lect. IX.
NOTIONS PARTICULIÈRES 4ll
Elles nous transportent ainsi à l'extrême opposé de la science. Elles échappent à toute espèce de coordination. En résumé, la puissance de la matière est le grand obstacle à la certitude de nos connaissances inférées : elle est la raison suprême pour laquelle, les choses contingentes, accidentelles ou corruptibles ne peuvent être, comme telles, objet de sciences : scientia non est de contingentibus, de corruptibilibus, de fortuitis, neque de hisque sunt per accU dens (i). On trouve dans cette doctrine l'explication de l'incertitude et des variations des théories de la science, et même parfois de ses conclusions en apparence les plus fermes. On croit être sur le terrain de la science et l'on se trouve seulement sur celui de Y opinion. Les anciens se gardaient bien d'une confusion aussi regrettable. Ils distinguaient soigneusement l'objet de la science de celui de l'opinion, ce que les savants modernes ne font plus. Avec Aristote, ils regardaient le contingent comme la matière propre de l'opinion : opinionem esse de contingentons est quoddam confessum (2). Qu'est-ce à dire, sinon que nos connaissances participent nécessairement de l'immutabilité ou de la contingence de leur objet? Le contingent, essentiellement mobile, ne peut être le fondement que d'une connaissance imparfaite : opinio videtur sonar e aliquid débile et incertum (3).
Nombreux sont les sujets où il n'est guère possible de dépasser Y opinion dans le résultat de ses recherches. Il faudrait savoir le reconnaître, et on serait alors
(1) S. Thom., Poster, analyt., passim.
(2) Ibid.
(.'{) Ihid.
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moins porte à faire un absolu d'un grand nombre de conclusions en matière contingente. C'est là ttîl travers assez commun chez ceux qui s'occupent d'histoire et d'exégèse. Or, il n'est pas d'études ni de recherches ou les raisonnements soient moins démonstratifs, comme nous le verrons plus loin. Leur objet comporte Une part de contingence qui ne provient plus seulement de la puissance de la matière, mais encore de la liberté humaifie, dont il nous resterait à parler comme d'une cause nouvelle d'incertitude dans nos inférences. Mais, à vrai dire, les raisons que nous avons fait valoir pour mettre en lumière l'incertitude qui résulte de la puissance de la matière ne sont pas sensiblement différentes de celles que nous pourrions apporter ici pour établir la même conclusion relativement à la liberté humaine. Au surplus, la question sera envisagée quand nous parlerons de la critique et de l'histoire. Pour le moment, nous nous bornerons aux remarques suivantes :
Rien de plus délicat que de raisonner sur les actes humains. C'est une matière qui se prête bien peu aux étreintes de la logique. L'absence de tout lien nécessaire entre la cause ou plutôt les causes et l'effet en est la raison principale. Mais cette liaison, qui n'existe point par la nature des choses, on est bien porté à la créer subjectivement, par des rapprochements artificiels eiltre les faits, rapprochements qui finissent par se transformer en identités. Ce qui frappe le plus dans les raisonnements sur ces sortes de choses* c'est la facilité avec laquelle ils peuvent se retourner en conservant une probabilité égale. Et rien ne prouve mieux leur défaut de rigueur scientifique. Il en existe de nombreux exemples. En voici un pris au hasard : Un historien, je le suppose, explique, par le milieu,
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la personnalité d'un grand homme, car, pour lui, le génie est un effet. Aussi le voyons-nous multiplier les constatations positives qui établissent une relation étroite entre-la vie et la doctrine de cet homme et la société où il a vécu. Mais il arrive qu'un autre historien soutient la thèse contraire, avec autant de raison et de succès. Pour lui, les circonstances extérieures ne sont pas les causes déterminantes du génie. A son tour, il nous montre, par des faits, qu'un grand homme est en lutte avec son temps; que, souvent, le milieu lui fait obstacle et que son rôle est de le briser pour en créer un nouveau. Et n'oublions pas que, d'un côté comme de. l'autre, on se réclame de la méthode positive. On peut faire la même observation au sujet d'un grand nombre de jugements et de considérations qui encombrent certains livres d'histoire ou de haute critique littéraire. On peut en saisir, par là, le caractère subjeclif ou conjectural.
Dans l'étude des faits humains, on raisonne souvent par analogie. C'est un procédé qui n'est pas dépourvu de toute valeur; mais combien il est facile d'en abuser! Du reste, môme lorsqu'on y observe toutes les règles, il ne peut conduire qu'à des probabilités. Le rapprochement ne porte souvent que sur des points secondaires. C'est pourquoi deux situations ou deux événements peuvent avoir des points de ressemblance et ne dépendre pourtant ni de la même cause ni de la même loi. Les analogies laissent subsister, dans ce cas, des différences profondes qui s'opposent non seulement à toute affirmation d'idenlité, mais encore de vraie parenté. Les points de contact accidentels ne comptent pas lorsqu'il s'agit de nommer les choses et de les juger doctrinalement. Une confusion extrême dans le langage et dans la
4l4 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
pensée est toujours la conséquence inévitable de la transgression de cette règle. Bien plus, cette transgression conduit aux erreurs d'appréciation les plus graves. C'est pour l'avoir oublié que tant d'écrivains de nos jours se permettent les assertions les plus audacieuses et les plus fantaisistes. Ainsi, l'un nous présente comme ayant un lien d'étroite parenté avec l'Evangile la doctrine non seulement de Tolstoï, mais encore de Nietzsche lui-même; l'autre, parlant des pratiques d'origine fétichiste, met sur le môme pied les amulettes, les talismans, les scapulaires et les reliques, ou bien encore place la première Communion au nombre des « initiations » des adolescents à la vie sociale en usage chez les divers peuples. Nous l'avons dit déjà : certains ouvrages de Darwin abondent en raisonnements de ce genre, c'est-à-dire en inférences inductives fondées sur la ressemblance de certaines particularités, sans tenir compte des caractères dissemblables autrement importants et souvent irréductibles. La conclusion qui semble résulter d'une similitude partielle peut être radicalement modifiée par l'état des différences. Au fond et à proprement parler, une ressemblance est toujours partielle ; les anciens en donnaient la définition suivante : similitudo est rerum differentinm cadem qualitas (i). On peut dire, d'une manière générale, qu'un des paralogismes les plus fréquents dans la science et la critique moderne est celui qui 'consiste à transformer les rapprochements en identités.
Il n'est pas rare non plus de voir ceux qui raisonnent sur les actes humains ne tenir aucun compte
(i) Alb. Magn., Topicor., I. I, tract. 'IV, c. vm.
de la liberté; on suppose que ces actes sont nécessairement déterminés par un ou plusieurs phénomènes antécédents. On transporte ainsi dans les sciences morales la méthode propre aux sciences naturelles. On cherche un point d'appui au raisonnement, et on croit le trouver dans le déterminisme, mais c'est au détriment de la liberté et du sens commun. Il faut se résigner à ne pouvoir procéder, en matière contingente et libre, avec une rigueur scientifique. Un acte libre ne trouve ni sa cause complète ni même sa raison adéquate dans un antécédent quelconque. C'est ce qui rend les raisonnements de la critique historique souvent si faibles, si incertains, si décevants. On peut chercher, il est vrai, les motifs qui expliquent dans une certaine mesure la production de tel acte ou l'omission de tel autre. C'est ainsi qu'on se demande pourquoi les synoptiques ne font pas la moindre allusion à la résurrection de Lazare, fait qui, d'après saint Jean, a joué un si grand rôle dans l'histoire de Jésus, mais on comprend que, dans la recherche de semblables motifs, on soit tout particulièrement exposé à l'arbitraire et à la fantaisie, étant donné que les témoignages directs et même indirects font complètement défaut. A vrai dire, de semblables questions ne sont nullement du ressort de la science positive ni même d'aucune science; on ne peut leur donner une apparence de solution qu'en ayant recours à des hypothèses, à des considérations générales ou en suivant un instinct de vraisemblance qui ne prouve rien. Bien plus, les princes d'une certaine critique, dans des cas pareils, se contentent d'affirmer : la question que nous venons de rappeler nous en fournit un exemple. « Le miracle le plus complet, la résurrec-
i\l6 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
tion de Lazare qui sentait déjà, est lui-même allégorique : d'ailleurs, il se lit seulement dans saint Jean. S'il y avait eu là un fait réel, même embelli et transformé par la tradition, il serait inexplicable que les synoptiques n'en eussent rien dit. » (i) Tels sont les raisonnements de la critique supérieure. Elle n'aurait jamais pensé, croyons-nous, à définir la logique : la science de la preuve. En cherchant à résoudre une question de fait individuel par des généralités et des vraisemblances plus ou moins hypothétiques, on ne la résout pas, on la supprime plutôt. C'est ce que les anciens avaient parfaitement compris : (fui in terminatione problemalis particularis liypothesi utitur, facil de particulari prablemd universale : quia confitetur sicut est in tino, iia esse in omnibus aliis (2). C'est ce qui arrive souvent à la critique sans qu'elle s'en doute : car les questions de pure philosophie ne comptent guère pour elle.
Passons maintenant à des considérations plus constructives, si l'on peut ainsi dire, car jusqu'ici nous n'avons guère parlé que des dangers, des imperfections, des procédés illégitimés du raisonnement en matière contingente. Il nous reste à dire quelque chose du bon usage de ce raisonnement et des résultats positifs auxquels il peut nous conduire.
(1) Sai-omon Reinach, Orpheiis. Histoire générale des religions, p. 33 j .
(2) Ai h. Maon., Topicûr. 1. Ht, tract. III, c. i.
Nécessité de conséquence dans le raisonnement en matière contingente.
D'après tout ce qui précède, plusieurs points demeurent acquis. Tout d'abord, le raisonnement en question ne peut pas exprimer dans sa conclusion une vérité nécessaire et universelle; en d'autres termes, la nécessité du conséquent lui fait toujours défaut. Ensuite, dans la plupart des cas, il ne possède môme pas une nécessité de conséquence. Ses moyens de démonstration sont ordinairement trop faibles ou tirés de trop loin pour cela, comme nous l'avons expliqué à plusieurs reprises. Cependant, cette nécessité de conséquence se réalise dans certaines conditions. Sous ce rapport, le raisonnement en matière contingente peut être un instrument de certitude. S'il est d'un maniement difficile et délicat, il n'est cependant pas sans efficacité. En ne perdant pas de vue les principes qui le régissent, nous pouvons, par son moyen, aboutir à des conclusions certaines. Voici comment la chose se produit d'après saint Thomas. Dans tout raisonnement, il est nécessaire de partir d'un point fixe. Pour la démonstration proprement dite, nous trouvons ce point ûxc dans les principes évidents par eux-mêmes ou dans Une proposition générale fournie par l'induction. Mais où le prendre pour le raisonnement en matière purement contingente? Ce ne peut être une proposition nécessaire; car nous l'avons dit avec saint Thomas : ex nWêssarilë non polesi concludi contingent (i). Nous île le trouverons pas non plus dans une proposition
(i) Poster, anal y t., 1. I, lect. XLIV
4l8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
contingente médiate, c'est-à-dire qui a besoin ellemême d'être prouvée : à ce point de vue, elle ne nous donne pas l'appui solide que nous cherchons. Cet appui, nous ne le rencontrons que dans la proposition contingente immédiate qui se- suffit à elle-même : nous voulons dire qu'il n'est pas nécessaire d'avoir recours à une autre proposition pour l'établir et la démontrer. Elle est dans son genre un premier principe. Elle exprime un fait qui tombe sous les sens ou qui est l'objet d'un témoignage direct et autorisé. Avec un tel point de départ, on peut aboutir à une conclusion certaine, inéluctable; licet ex premissis contingentibus non sequatur conclusio necessaria necessitate absoluta sequitur tamen secundum quod est ibi nécessitas consequentiœ , secundum quod conclusio sequitur ex premissis (i). Dans ce cas, la proposition contingente immédiate joue un rôle analogue à celui des premiers principes dans la démonstration. Voici un exemple qui fera bien comprendre la portée concrète de cette doctrine.
Supposons qu'il s'agit de prouver que certains mollusques fossiles sont dans les mêmes lieux qu'ils habitaient à l'état vivant : .question qui a son importance pour la caractéristique des terrains et question contingente s'il en fut jamais. Pour cela, nous partons de ce fait incontestable et directement observé, à savoir que les carapaces fragiles de ces mollusques sont restées intactes et que les délicats ornements en relief qui parent souvent leurs coquilles n'ont subi aucune altération, ne présentent aucune usure. Donc, ces fossiles n'ont pas été transportés, roulés
(i) Poster, analyt., 1. I, lect. XIV,
par les eaux, mais ils se trouvent bien réellement aux endroits qui étaient habités par les mêmes êtres à l'état vivant. La conclusion est logiquement nécessaire, car il est une loi générale à laquelle le raisonnement en matière contingente n'échappe pas plus que les autres : necesse est dicenti premissa conclusionem dicere et dicere vera in conclusions si vera sunt quœ prœmissa sunt (i). Malheureusement on ne procède pas toujours comme dans l'exemple que nous venons de donner. On part, le plus souvent, de données contingentes qui n'ont aucun des caractères de la proposition immédiate. Ou ces données sont insuffisamment établies, ou elles sont incomplètes, ou faussement interprétées; que de fois elles ne sont pas autre chose que des probabilités, des vraisemblances, des conjectures personnelles. Avec des prémisses si sujettes elles-mêmes à discussion, on ne saurait aboutir à une conclusion nécessaire, même d'une nécessité purement logique. Dans le cas dont nous venons de parler, on voit une chose dans ce qui est son image ou ce qui porte son empreinte : in quà quasi prœdepictum résultat aliud. Le raisonnement prend ici la forme d'un enthymème reposant sur un signe, qui nous fait passer directement à la connais» sance de la chose signifiée : ostensibiliter sive osten* dendo ducit in rem significatam (2).
En résumé, le raisonnement en matière contingente n'est pas sans analogie dans la forme avec le syllogisme démonstratif. C'est ce que saint Thomas nous enseigne dans le passage suivant : sic se habet (opinio) circa
(1) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lcct. XLIV.
(2) Ald. Maqn., II Prior. analyt., tract. VII, a. 8.
contingentia sicut intellecius et scientia circa necessaria (i). En d'autres termes, la proposition contingente immédiate tient lieu, dans le raisonnement en matière contingente, des premiers principes qu'on trouve à la base de la démonstration : principes qui sont l'objet de l'intelligence, iniellectus. Ensuite, nous avons la proposition contingente médiate, répondant à la proposition démontrable qui appartient à la science, scientia. Il y a donc analogie entre les deux procédés, mais analogie qui laisse subsister des différences essentielles. Nous pouvons voir maintenant dans quelle mesure les rapports contingents qui existent entre les réalités concrètes et individuelles sont matière à raisonnement scientifique. Cette mesure est fort restreinte, on devrait même la considérer comme nulle, s'il fallait s'en tenir rigoureusement à la définition de la science par les anciens. On sait qu'ils ne reconnaissent pas de caractère scientifique aux choses qui peuvent être autrement qu'elles sont. Pour eux, la science ne porte que sur le nécessaire, aussi donnent-ils comme chose communément reçue que la connaissance du contingent est celle de l'opinion et non celle de la science. Cependant ils admettent que le contingent peut être le fondement dune nécessité de conséquence. Sous ce rapport, il se rattache jusqu'à un certain point à la science proprement dite. Sans doute, entre les êtres les plus contingents, nous trouvons des relations nécessaires, mais alors nous sortons du domaine du contingent comme tel, et nous entrons dans celui de l'abstraction. Seule, eu effet, cette dernière nous éloigne de la matière dont
(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. XL1V.
NOTIONS PARTICULIÈRES /f'il
l'essence est de pouvoir être et n'être pas, et nous introduit dans le monde de l'universel, vrai support des relations nécessaires. L'abstraction, on le voit, joue un rôle capital dans la genèse de la science : c'est elle qui nous permet de former des propositions dont la vérité ne dépend pas des choses particulières comme telles : fundando veritatem non dependentem a connexione mutabili (i). Qu'il n'y ait rien là qui s'oppose à l'objectivité de vos connaissances, ce n'est pas ici le lieu de le prouver.
Une très grande réserve s'impose donc dans le raisonnement en matière contingente. Pour les raisons que nous avons dites, on y est exposé à des erreurs de toutes sortes : erreurs auxquelles on se montre d'autant plus attaché qu'elles sont plus subjectives et plus personnelles. Il n'est pas exagéré de voir, dans l'étude exclusive et désordonnée des réalités particulières et contingentes, l'origine des aberrations les plus caractéristiques de la pensée moderne. C'est à cette cause que se rattachent directement les théories de la relativité de nos connaissances, de l'individualité du vrai, du primat de la volonté et de l'action, de l'impuissance de la raison spéculative, de l'utilitarisme et enfin de l'agnosticisme. C'est que le monde des contingences où l'on peut si facilement multiplier les points de vue, où tout peut paraître vrai, en quelque sorte, se prête à 1 eclosion des systèmes les plus divers, des opinions les plus personnelles et les plus fantaisistes, et même à la négation de tout système, sous prétexte qu'on ne saurait enfermer dans une formule la puissante
(i) Joan. a S. Thom.j Logic, Il p., q. xxv, a. 2.
variété des choses. C'est donc avec toutes les ressources d'une saine et forte logique, avec un sentiment vif de la complexité des choses, avec une extrême circonspection, qu'il convient d'aborder l'étude du particulier, surtout l'étude des faits humains. Les principes que nous avons rappelés dans ce chapitre auront au moins l'avantage d'attirer l'attention sur les lacunes, les imperfections et les difficultés du raisonnement en matière contingente. L'opportunité de ce rappel ne peut, en tout cas, faire de doute pour personne.