CHAPITRE VIII
Les conditions de la certitude et la critique
L'esprit critique n'a rien de condamnable en soi. Il est un facteur nécessaire de la science. C'est pourquoi il est moins nouveau dans le monde que plusieurs se l'imaginent. Ce qui est vrai, c'est qu'il n'a jamais été si commun que de nos jours. Il a régné et règne encore en souverain dans la littérature, l'histoire et les beaux-arts. Dans ces départements divers des connaissances humaines, « il a dépensé, nous diton, un talent prodigieux, il faudrait dire du génie si ce mot pouvait se séparer de l'opération qui crée de la vie » (i). Mais il ne s'est pas tenu enfermé dans le domaine des sciences profanes : il a pénétré la théologie dont les livres, les sources, l'enseignement, la méthode font chaque jour l'objet d'études critiques. C'est là un travail, on le comprend, particulièrement délicat. On sait quelle émotion et môme quel scandale des écrivains religieux ont soulevé, à notre époque, par les excès de leur critique. On les a refutés
(i) M. de VOGUÉ.
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en se plaçant sur leur propre terrain. Notre intention, à nous, est, en élevant la question, de les mettre en face des conditions de la certitude et des règles du raisonnement; un grand nombre d'entre eux, et non des moindres, paraissent les oublier totalement. Ainsi nous montrerons le côté faible de la critique moderne en l'examinant de plus haut et du dehors en quelque sorte. Nous pensons qu'elle pèche plus encore dans la forme que dans la matière de ses raisonnements. Elle perd trop de vue les procédés logiques auxquels notre esprit est soumis dans la recherche de la vérité. Aussi la voyons-nous souvent donner au résultat de ses investigations une portée que rien ne justifie. Faute de s'être bien pénétrée des règles de la pensée et du raisonnement, elle nous présente, comme étant la plus pure expression de la science, des conclusions incertaines et hasardeuses. Nos considérations n'auraient pour eflet que de rappeler certains esprits à plus de modestie et de circonspection, qu'elles mériteraient d'être favorablement accueillies. En faisant les plus expresses réserves au sujet de la scolastique, le passage suivant de M. de Vogué contient beaucoup de vrai : « On est tenté parfois, dit-il, de se demander si tout ce filigrane intellectuel de notre temps n'ira pas rejoindre le byzantinisme et la scolastique. Eux aussi, les esprits subtils de Byzance et de la vieille Sorbonne, ils se flattaient d'avoir trouvé la règle du raisonnement et du chemin de la vérité. Ils devaient considérer avec mépris leurs devanciers, les ignorants qui ne connaissaient pas les lois fondamentales du jeu de la pensée. Tout ce qui s'emprisonnait dans un syllogisme a paru prouvé, comme aujourd'hui tout ce qui s'appuie sur un « document » ou se plie à une interprétation scientifique. Nous disons: la cervelle
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humaine a connu deux passe-temps amusants et puérils, le byzantinisme et la scolastique. Nos arrièrene veux diront peut-être trois en ajoutant aux deux premiers la manie critique. » (i)
Caractère subjectif de la critique.
Il est certain qu'il entre un élément subjectif considérable dans la critique. Son travail n'a bien souvent que les apparences de la positivité. Les combinaisons de fait ne sont pas des faits; ensuite les raisonnements dont ces derniers sont l'objet supposent des principes d'un ordre tout différent; enfin, les reconstitutions Imaginatives du passé, si ingénieuses qu'elles soient, lie sont pas de l'histoire. Rien ne montre mieux la part de subjectivité contenue dans la critique que l'incroyable divergence de ses conclusions. Avec la même méthode, le même texte, on la voit formuler les opinions les plus opposées et les plus inconciliables. C'est le spectacle que nous donnent principalement les écrivains qui font de la critique interne ou qui s'occupent des monuments de l'histoire ancienne. Nous n'avons que l'embarras du choix pour les exemples à produire. Nous n'en rapporterons qu'un petit nombre, le fait que nous voulons mettre en lumière n'ayant pas besoin d'être longuement prouvé. Prenons tout d'abord une question d'érudition profane, à savoir l'authenticité des dialogues de Platon, et voyons à l'œuvre la critique raisonnante. Noire but n'est pas de prendre position dans les débals que nous évoquons : nous les rappelons seulement à titre
i) M. de Vogiik, Heures '/'histoire, p. uO.
d'exemple des procédés et des résultats contradictoires de la critique.
Jusqu'au xixe siècle, le canon platonicien comprenait trente-cinq dialogues et un recueil de douze lettres. Tous les érudits l'acceptaient comme l'œuvre authentique du fondateur de l'Académie. Là-dessus aucune contestation sérieuse ne s'était produite dans toute l'antiquité. Si la question d'authenticité s'était posée parfois, elle avait toujours été résolue dans le sens que nous venons de dire. On se trouvait donc en présence d'une tradition plus de vingt fois séculaire. Or, un critique allemand n'hésita pas, au commencement du siècle dernier, à rompre avec cette tradition vénérable. Voici ce qu'il imagina : c'est la méthode interne dans toute sa splendeur. On sait qu'Aristote cite quelques dialogues de son maître Platon. On ne saurait raisonnablement élever le moindre doute sur leur authenticité. S'il existe un témoignage digne de foi dans cette affaire, c'est bien celui du Stagirite. Sur ce point tout le monde est d'accord et nous trouvons là un terrain solide. Ces dialogues peuvent donc nous servir de critérium pour juger de l'authenticité de tous les autres. Par eux, nous pouvons nous faire une idée exacte de la manière de Platon. Nous n'avons pour cela qu'à les étudier attentivement. Après nous être bien pénétrés de la manière du grand philosophe, notre travail sera très simple: nous n'aurons qu'à comparer avec ce prototype tous les autres écrits qu'on lui attribue. Partout où nous ne retrouverons pas son styie, sa doctrine, son tour d'esprit particulier, nous serons, à n'en pas douter, en présence d'un ouvrage apocryphe. D'après cette méthode, notre critique ne reconnut comme étant de Platon que vingt dialogues. D'autres
critiques, ses continuateurs, admirèrent son principe et en firent le point de départ de nouvelles investigations, mais chacun d'eux aboutit à des conclusions différentes relativement au nombre des écrits authentiques. Il en est môme qui finirent par réduire l'œuvre de Platon aux dialogues cités par Aristote. C'est ce qui ne pouvait manquer d'arriver. On pourrait multiplier les cas de ce genre (i). Or, il n'est pas nécessaire d'être grand clerc en science critique, pour voir combien de semblables procédés sont dépourvus de toute objectivité. L'idée qu'on peut se faire d'un auteur, mais il n'y a rien de plus personnel et de plus mobile. L'un voit dans le Parménide une merveille d'art, un autre un jeu d'esprit indigne d'un philosophe; celui-ci l'appelle un ouvrage céleste, celui-là nous en recommande la lecture si nous voulons savoir jusqu'où peuvent aller les puérilités platoniciennes. On suppose, du reste, avec le critérium dont nous parlons, qu'un auteur est toujours resté semblable à lui-même, qu'il n'a connu ni tâtonnements ni déclin; on suppose, en un mot, qu'il n'a pas été soumis aux conditions de la vie humaine où l'activité est si souvent capricieuse et incohérente, où des circonstances sans nombre peuvent diversement modifier une nature individuelle. On l'a dit avec raison : jamais, par le moyen de la critique interne, on n'aurait attribué Attila à l'auteur du Cid et de Polyeucte.
La diversité des résultats n'est pas moins frappante ni moins suggestive dans les travaux de la critique biblique. Voyez la question du Pentateuque. Elle a
(i) Voir sur celte question Ch. Wadington que nous résumons ici. La philosophie ancienne et la critique historique.
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donné lieu à un nombre stupéfiant d'opinions contradictoires et inattendues : c'est une confusion babélique, une foret inextricable, un monde d'hypothèses contradictoires. C'est un sujet où la critique a épuisé toutes les combinaisons possibles. Renan recommande, quelque part, de s'abandonner, suivant les heures, à la confiance, au scepticisme, à l'ironie, comme un moyen sur d'atteindre le vrai, au moins par moment. On est parfois tenté de se demander si la critique, en multipliant à l'infini les opinions sur un point donné, n'est pas mue, elle aussi, par la triste espérance de saisir la vérité en passant et comme par hasard. Il est possible qu'un auteur absorbé par son point de vue particulier n'ait ni le goût ni la pensée de s'élever à une considération d'ensemble des conclusions de la critique, mais le profane, lui, est porté à cet examen général. Inutile de dire qu'il en ressent toujours un désenchantement profond. Il ne peut se défendre des malignes vapeurs du doute relativement à la solidité des constructions de cette critique, ni s'empêcher de voir et de déplorer, dans une telle poussière d'opinions, une invasion de l'impressionnisme dans le domaine de la science. Nous admettons % très bien qu'il n'est pas plus facile à un homme qui n'a pas fait d'études spéciales de trancher une question de critique biblique qu'un problème de chimie, d'anatomie, d'histoire, s'il n'est ni chimiste, ni chirurgien, ni historien. Cependant, la critique ne saurait émettre la prétention d'échapper au contrôle de la dialectique : dans toutes ses opérations elle reste soumise aux lois de la pensée et du raisonnement. Ainsi tout rapprochement plus ou moins ingénieux ne constitue pas une preuve. Les critiques qui l'oublient ne font que jeter eux-mêmes le discrédit sur leurs travaux
et sur la science qu'ils cultivent. Mais revenons à notre sujet.
Voici ce qu'on lit à propos du Pentateuque dans un ouvrage classique : tanta est hodie hypothseon varietas ut semper patroruwi aliquem Inventas, quidquid de numéro vel œtate scriptorum statuer is (i). Un jugement si autorisé nous dispense de longs développements. S'agit-il, par exemple, de déterminer le nombre des documents primitifs qui ont servi de base à la rédaction actuelle? Presque tous les nombres ont leur partisan jusqu'à dix-sept! Et voici qu'on commence à se livrer au même jeu pour l'Evangile de saint Jean. C'était facile à prévoir. Une fois entré dans la voie d'un subjectivisme arbitraire, on ne s'arrête plus tant qu'il reste une position à prendre ou une combinaison à faire. On se met donc à distinguer divers documents dans le quatrième Evangile : on assigne tout d'abord un rang à part aux paroles de Jésus que l'apôtre aurait mises par écrit : elles constituent la source primitive. Ensuite nous avons les faits historiques qui appartiennent à un écrivain postérieur. Celui-ci aurait combiné les enseignements écrits de l'apôtre avec les principaux événements de la vie de Jésus. Après cela, il n'y a qu'à dresser la liste des passages qui appartiennent à l'une ou à l'autre de ces deux catégories. La critique n'y voit aucune difficulté : elle nous donne ce tableau synoptique; maintenant si cette version n'est pas de votre goût, ne vous désolez pas trop, il y en a pour tous les goûts : on n'a même que l'embarras du choix avec la critique. On vous dira donc que les faits his-
(i) Corkely, Hist. et crlt. Intvod. in lih. saci. Compend.
toriques ont beaucoup plus de chance que tout le reste de représenter l'élément primitif de l'Evangile en question et que l'apôtre n'a rien écrit du tout. Ses enseignements ont subsisté dans la tradition orale, et il est maintenant impossible de les distinguer de la contribution personnelle du rédacteur.
Qu'on nous permette d'emprunter encore un exemple à la critique biblique. Prenons un psaume dont l'individualité est très nettement accusée : le psaume cix, Dixit Dominus Domino meo. Il semble que si la critique devait et pouvait tomber d'accord sur les principales questions qu'on se pose généralement au sujet d'un psaume, c'était bien dans notre cas. Or, il n'en est rien : les divergences et les contradictions sont aussi nombreuses et aussi fatigantes ici que dans les matières les plus obscures. On ne convient ni du nom de l'auteur, ni de la date de la composition, ni de l'objet du cantique. Les uns nous disent qu'il a David pour auteur, les autres qu'il a été composé seulement en l'honneur de David. Les critiques les plus récents en placent la composition au temps des Macchabées, mais chacun d'eux le rattache à des circonstances historiques différentes. Et pour qu'il ne manque rien à ce désaccord parfait, il en est qui ont divisé le psaume en deux parties, dont la seconde n'est qu'un fragment de psaume qui n'a aucun rapport avec la première.
Nous pourrions continuer cette histoire des variations, pour ne pas dire des fantaisies de la critique, mais tous ceux qui se tiennent au courant de ses plus récents travaux savent à quoi s'en tenir sur ce point. Il nous sera plus utile de philosopher quelque peu sur la prodigieuse diversité d'opinions que nous venons de signaler et d'en rechercher les causes les
plus générales. Sans doute, le simple fait de cette diversité accuse la part énorme de subjectivité qui se glisse dans les travaux de la critique, mais nous ne pouvons nous contenter de cette explication. Il est nécessaire de rappeler ici des principes de philosophie qui nous donneront une compréhension plus juste et plus profonde des incertitudes inhérentes au jeu de la critique. Auparavant, nous répondrons à une objection qui se présente. On ne manquera pasde nous dire, en effet, que la multiplicité et la divergence des opinions n'appartiennent pas en propre à la critique; qu'il n'est pas besoin d'une érudition extraordinaire pour constater le même phénomène dans d'autres sciences, et tout particulièrement en théologie. C'est vrai dans une certaine mesure. Nous n'avons, du reste, jamais prétendu que la critique eût le monopole du nombre et de la diversité des opinions. On voit ce phénomène se reproduire ailleurs. Cependant il ne s'y manifeste ni avec la même intensité ni dans les mêmes conditions. Dans la critique interne et historique, il prend des proportions gigantesques et singulièrement déconcertantes. Ensuite, à bien examiner les choses, la critique devrait être plus indemne que, toute autre science de l'inconvénient dont. nous parlons. N'a-t-elle pas pour but d'élucider des questions de fait? « La critique textuelle s'efforce de reproduire le texte primitif tel qu'il est sorti de la plume de l'auteur. La critique littéraire demande à l'auteur quel genre il a entendu choisir: s'il est poète, moraliste ou historien; s'il a été témoin oculaire ou s'il a suivi des sources; si ces sources étaient écrites ou un simple témoignage oral; s'il a refondu sa matière ou s'il s'est contenté d'abréger ou de compléter. La critique réelle s'at-
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laque à l'objet môme du livre, discute sa véracité s'il s'agit •'histoire, non pas seulement d'après les garanties qu'il paraît offrir de sincérité et de bonne information, mais d'après ce que nous savons de certain en histoire; s'il s'agit de doctrines, elle en pèse le sens et la portée. C'est ce que nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-Manche nomment critique supérieure. » (i) On le voit, c'est bien de questions de fait qu'il s'agit. Sous ce rapport, disons-nous,* la critique devrait aboutir à des conclusions moins discordantes. Rien n'est brutal comme un fait, dit-on communément. On ne s'en douterait guère en voyant la critique à l'œuvre : pour elle, au contraire, rien n'est fuyant comme un fait, et rien ne donne lieu à tant d'opinions contraires. Il y a là, qu'on le veuille ou non, l'indice d'un grave défaut dans la méthode ou tout au moins dans la manière dont elle est appliquée.
Causes générales des incertitudes de la critique.
On ne saurait s'exagérer les difficultés que présente le raisonnement sur les faits humains, surtout quand il se propose de suppléer au silence des sources, à l'absence de témoignages directs et positifs. Il nous apparaît alors dépouillé de tout caractère scientifique. En tout cas, en semblable matière, il est plus souvent illusoire que démonstratif. Nous ne pouvons que rappeler ici, en quelques mots, les principes que nous avons exposés ailleurs. Le contingent comme tel n'est pas objet de science : étant variable, accidentel, il n'offre pas un fondement
(i) Lagrange, Méthode historique,
suffi sa ni ment solide pour un jugement ferme et définitif de l'esprit. Il appartient beaucoup plus au domaine de la probabilité et de l'opinion qu'à celui de la science proprement dite. Il se présente toujours avec la possibilité d'être autrement. Il n'est donc pas possible de trouver dans son domaine propre une liaison permanente entre le sujet et l'attribut, toute liaison, dans ce cas, dépendant plutôt des circonstances que de la nature intrinsèque des choses. Ce n'est qu'en s'élevant à un certain degré de généralité par l'abstraction que l'esprit trouve un terrain solide. L'incertitude dans les choses, dit saint Thomas, vient de la puissance de la matière, puissance qui les rend susceptibles de passer par divers états et de revêtir diverses formes, et les condamne, par conséquent, à la perpétuelle mobilité. Plus on se rapproche de la matière sensible, plus le terrain se fait donc mouvant et peu sur, et plus nos raisonnements deviennent incertains : incertitude) causatur propter transmutabilitatem materiœ sensibilis: unde quanto magis acceditur ad eam, tanto scientiaminus est certa (i). C'est le contraire qui se produit pour la forme. Etant l'élément déterminatif des choses, elle est, par là même, une cause de certitude. L'abstraction, en nous éloignant de la matière individuelle et nous rapprochant de la forme, nous fournit le véritable objet de la science, à savoir Yiiniversel. C'est ce que des savants modernes reconnaissent eux-mêmes, au moins en paroles, « II n'y a de science que du général » (2), écrit l'un d'eux. Taine lui-même, bien
(1) S. Thom., Poster, analyi., I. i, lect. XLV.
(2) H. Poincaré, la Science et l'hypothèse, p. i3.
qu il ne voie dans le monde que des fusées de phénomènes qui montent quelques minutes ou quelques heures, puis s'abîment irréparablement, admet pourtant que l'œuvre de la science est de ramener à quelques lois très simples toute la série de ses expériences: « Toute science, dit-il, aboutit à des vues d'ensemble, hasardeuses, si l'on veut, mais que pourtant on aurait tort de se refuser, car elles sont le couronnement du reste, et c est pour monter à ce haut belvédère que de génération en génération on a bâti. » (1) C'est sans doute la même vérité que Cl. Bernard a voulu proclamer en disant : « Si l'expérience se passe du raisonnement, nous ne pouvons sortir des faits et nous croupissons dans l'empirisme. » (2)
Tout ceci revient à dire que le contingent étant le domaine du changement et de la variabilité ne peut être celui de la science dans la plus haute acception du mot. Et cela est bien plus vrai encore du contingent libre que de tout autre. Là, en effet, tout travail de coordination scientifique se heurte à des difficultés insurmontables. 11 ne saurait en ( être autrement, à moins de soumettre tous les actes humains aux lois d'un déterminisme rigoureux. Par ailleurs, si coordonner est impossible, raisonner ne l'est pas moins : nous voulons parler, on le comprend, d'un raisonnement efficace, car le raisonnement oratoire et dialectique est toujours possible. C'est même le seul qui convienne en matière d'actes humains : « Il y a peu de propositions nécessaires,
(1) Taine, De l'intelligence, t. Ier, p. 6.
(2) C. Bernard, la Science expérimentale, c. 11.
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nous dit Aristote, parmi celles qui servent à former des syllogismes oratoires, un grand nombre des faits sur lesquels portent les jugements et les observations pouvant avoir leurs contraires. C'est sur des faits qu'on délibère et qu'on discute; or, les faits ont tous ce caractère, et aucun acte, pour ainsi dire, n'a lieu nécessairement. Le plus souvent il y a lieu et il est possible de raisonner d'après les faits opposés, tandis que les conséquences nécessaires ne procèdent que d'antécédents nécessaires, comme nous l'avons montré dans les Analytiques. » (i) A vrai dire, nous ne trouvons le plus souvent dans la critique que matière à raisonnement dialectique et oratoire. Dans ces conditions, on peut toujours y plaider une cause, une opinion avec une certaine vraisemblance. On avouera que nous sommes alors bien loin de la vraie science.
L'erreur la plus commune, dans ces questions, consiste précisément à parler sans cesse de science à propos d'études et de travaux qui n'en réalisent nullement les conditions essentielles, comme la permanence et la certitude. On peut vraiment faire de la science à peu de frais à notre époque. Les considérations les plus subjectives, les plus dénuées de preuve saisissable prétendent, chaque jour, parmi nous aux honneurs de la science, lorsqu'elles mériteraient tout au plus d'être regardées comme des récréations intellectuelles. Les critiques se distinguent entre tous par les illusions qu'ils entretiennent sur la solidité et l'importance de leurs légères et fragiles constructions. Il y a vraiment lieu de s'étonner de
(i) Arist., Rhétor., c. n. (Traduction de Ch. E. Ruelle.)
leur admiration, de leur ferveur naïve, de leur emballement même pour ce merveilleux instrument 4e connaissance qu'est la critique. Gomment n'en font-ils pas la remarque? Cette critique porte bien souvent en elle-même sa propre réfutation. Elle pratique ce genre de réfutation dont il est parlé dans les Topiques, et qui consiste à procéder per probabilia opposita. La facilité avec laquelle se produisent les opinions les plus contraires chez ceux qui se livrent aux mêmes études, pratiquent la même méthode, scrutent le même fait ou le même texte, est une preuve, nous l'avons dit, de l'incertitude des principes et des critères auxquels on a recours, et surtout de l'inconsistance du terrain sur lequel on opère. Un raisonnement en matière purement contingente ne peut conclure dans le vrai sens du mot : quod potest esse polest etiam non esse, nous dirait un seolastique, et il nous montrerait, dans ce simple principe, la raison de l'inefficacité de la plupart des raisonnements de la critique, ainsi que des divergences de vues qui se produisent dans les questions concernant les choses contingentes et individuelles. C'est en vain qu'on objecterait qu'il n'y a aucune indétermination dans l'objet même des recherches de la critique, puisqu'elle part toujours de choses existantes. Nous avons eu déjà occasion de le faire remarquer : l'existence réelle d'un être ne détruit pas sa contingence, celle-ci réside essentiellement dans le rapport de la cause à l'effet, rapport qui demeure le même dans tous les cas. Ensuite, ce qui importe le plus à la valeur du raisonnement en matière contingente, c'est de partir d'une donnée particulière immédiatement perçue, comme nous l'avons vu plus haut.
Il est faux enfin que la critique ne sorte jamais des documents et des faits positifs. Elle se propose souvent, au contraire, d'établir des faits humains par toutes sortes de petits raisonnements, et même de suppléer par le même moyen au silence de l'histoire ; c'est ce qui fait et fera toujours sa grande faiblesse sous le rapport scientifique. Du reste, personne ne peut l'ignorer : chez elle, les documents vraiment nouveaux sont plutôt rares. Prenons l'Evangile de saint Jean, par exemple, nous sommes tout d'abord portés à croire que les conclusions si nouvelles de la critique à son sujet ont leur origine dans quelque découverte historique le concernant. Or, il n'en est rien : on opère sur des données et des témoignages connus depuis longtemps. Tout ce qu'il y a de nouveau, c'est le langage qu'on leur fait tenir. Il en est de même pour un grand nombre d'autres questions. Elles ne sont guère mieux connues qu'autrefois. Seulement on les aborde avec une mentalité et des idées tout autres. C'est pourquoi la critique donne assez souvent l'impression d'être une affaire d'appréciation personnelle et même d'être un art de conclure au delà de ses justifications positives. Nous voyons qu'elle se livre surtout à une interprétation extensive des faits : interprétation si facilement subjective et conjecturale.
Aussi peut-on affirmer, sans crainte d'erreur, qu'un très grand nombre des conclusions de la critique actuelle ne résisteront pas à l'épreuve du temps. Lorsque l'état d'esprit auquel elles se rattachent aura disparu, elles apparaîtront, encore plus que maintenant, dépourvues de réalité objective. Seul ce qui est objectif est durable. Que reste-t-il des élucubrations de Baur et de Renan? Rii»n, au dire de Harnack lui-
même. Le critique est exposé plus que tout autre à faire de son degré de culture, de son moi intellectuel, la mesure de la vérité : le groupement et l'interprétation des faits deviennent si facilement quelque chose de personnel. Ainsi la vérité critique fait mentir la vieille définition de la vérité : elle consiste beaucoup plus dans un rapport de conformité avec le tempérament d'esprit du critique qu'avec la chose elle-même. Le caractère subjectif et arbitraire de certaines opinions est parfois si évident qu'on ne devrait même pas leur faire l'honneur d'une discussion. Tout au plus pourrait-on se contenter de répondre comme l'a fait saint Thomas dans une circonstance : cadem facilitate contemnitur qua dicitur.
On a demandé parfois des manuels de théologie composés d'après toutes les exigences de la critique et de la pensée modernes. Nous les attendons avec une certaine curiosité. Lorsqu'on entreprendra un semblable travail, on se heurtera à de graves difficultés : on ne tardera pas à voir qu'il ne se cache à peu près rien d'acquis et de catégorique dans les travaux dont nous parlons. Certains aperçus plus ou moins scientifiques peuvent bien figurer dans un article de revue ou dans un ouvrage de libre recherche; mais on ne les voit guère dans un manuel où seul ce qui est définitif ou communément reçu doit trouver place. Du reste, en cherchant à réduire en formules concises et sévères les raisonnements et les conclusions de la critique, on s'apercevrait bien vite de leur inconsistance et de leur peu d'objectivité.
En résumé, la cause la plus générale des incertitudes et des variations de la critique réside dans la contingence de son objet et l'indétermination qui en résulte. On objectera peut-être ici ce que nous avons
dit ailleurs, à savoir qu'il existe, môme entre les choses les plus contingentes, des rapports nécessaires. C'est très vrai, et c'est môme la raison pour laquelle la science peut s'étendre jusqu'aux choses corruptibles. Mais, dans ce cas, ce ne sont pas les individus et les faits particuliers soumis au changement qui constituent l'objet de la science. Ce qui en fait l'objet véritable, c'est ce qu'elle cherche dans les réalités individuelles et ce qu'elle en dégage, à savoir l'universel, la nature élevée à un certain degré d'abstraction avec les principes, les lois, les relations permanentes dont elle est le sujet. Rien de tout cela ne trouve son application rigoureuse à la critique dont les études et les travaux se rapportent surtout à des faits particuliers dont la pure contingence ne fait aucun doute.
Cependant, les généralités que nous venons d'exposer, si justes et si pertinentes qu'elles soient, ne répondent pas suffisamment à l'importance et à l'actualité de la question que nous traitons ici. Elles demandent à être complétées et précisées par de nouvelles considérations : C'est ce qu'il nous reste à faire en examinant le rôle des raisonnements déductif et inductif dans la critique. Nous aurons de la sorte plus d'une occasion d'énoncer des principes et d'apporter des exemples qui achèveront d'illustrer notre thèse.
La déduction dans la critique.
Il est souvent abusif et toujours dangereux de procéder par déduction dans la critique. Pour suivre cette voie, il est nécessaire de s'appuyer sur des principes généraux : autrement, le raisonnement
manque de base et ne peut conduire à des conclusions légitimes. C'est une vérité trop connue et trop bien établie en logique, pour qu'il soit besoin de nous y arrêter. Or, lorsque nous raisonnons sur des faits humains, sur des actes individuels, les principes ne peuvent revêtir ce caractère de généralité. Qu'on veuille bien méditer ces paroles de saint Thomas : cira aclus singulares hoininum, universelles propositiones non possunt assumi vere (i). Les faits et les actes dont il s'agit n'ont pas avec leur cause de rapport nécessaire : leur contingence et leur liberté s'y opposent. Nous ne pouvons donc les connaître avec certitude par leur milieu historique, doctrinal ou littéraire. Il est aussi difficile de les reconstituer après coup que de les prévoir. La difficulté est à peu près la même dans les deux cas. Sans doute, les faits qui appartiennent à l'histoire sont sortis de leurs causes et sont complètement déterminés en eux-mêmes : leur état de prétention leur donne même un caractère d'immutabilité. Considérés à ce point de vue, ils peuvent être connus avec certitude, mais seulement par un témoignage direct revêtu de toutes les conditions nécessaires en pareil cas. Avec un témoignage de cette nature, nous avons un fondement solide; nous faisons de la science, tout au moins dans ce sens que nous acquérons une connaissance certaine, parfaite dans son genre ; nous faisons voir une conclusion ou une donnée dans sa cause nécessaire et non dans un signe vague, indéterminé ou équivoque, auquel cas nous n'établissons tout au plus que le vraisemblable. Inutile de faire remarquer quïl s'agit
(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, le<t. f.
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ici de cause dans l'ordre de la connaissance. Par ailleurs, qu'on ne nous accuse point de faire de la métaphysique dans une question qui se rapporte à l'histoire. La cause nécessaire dont nous parlons n'est rien autre que le témoignage autorisé : c'est lui qui fait la connaissance certaine, tandis que les indices plus ou moins accentués ne peuvent engendrer qu'une connaissance conjecturale.
Supposons maintenant que tout document authentique et décisif fasse défaut. C'est une supposition qui est loin d'être chimérique, car elle se réalise malheureusement dans un grand nombre de cas. On désire savoir tout de même. Alors que fait-on? On étudie le milieu, on scrute et on compare les documents qui ont quelque rapport avec le point en question, on procède par comparaison, on raisonne par analogie. Tous ces efforts, à vrai dire, tendent à suppléer au défaut de témoignage direct, en recueillant d'ici, de-là, quelques indications. Mais, dans cette voie, il n'est guère possible de sortir du domaine de la probabilité. Il faudrait connaître bien à fond les habitudes sociales et littéraires dune époque pour en inférer des faits positifs et pouvoir, par ce moyen, suppléer à ce qu'il y a d'insuffisant dans les sources. Nous avons déjà tant de peine à connaître exactement nombre de faits contemporains, malgré les moyens particuliers d'information dont nous pouvons disposer: comment pourrions-nous facilement reconstituer un passé lointain? Les anciens nous ont peu initiés aux détails de leur vie. Nous n'en connaissons que les grandes lignes à peine. Ce qu'il nous serait le plus intéressant et le plus nécessaire de savoir des usages et des mœurs de leur temps ou des circonstances qui ont amené ou accompagné tel ou tel évé-
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nement, c'est bien souvent ce qu'ils ont négligé de relater comme étant trop vulgaire et trop connu pour eux. Ce qu'il faudrait dans bien des cas, c'est avouer purement et simplement son ignorance. Mais c'est un aveu que les critiques et même les historiens font difficilement. Ils aiment mieux combler les lacunes par d'imaginatives déductions ou invoquer des causes qui n'ont aucun rapport nécessaire avec les faits qu'il s'agit de coordonner et d'expliquer.
On ne peut, lorsqu'il s'agit d'actes humains, disions-nous avec saint Thomas, s'appuyer sur des principes vraiment universels. Cependant la critique ne s'en prive guère, bien qu'elle déclare toujours très haut vouloir s'en tenir aux faits positifs. La raison en est que l'universel se trouve impliqué dans toutes les opérations logiques, dans toutes les démarches de notre esprit. Il nous domine et nous inspire au moment même où nous croyons nous insurger contre lui et nous enfermer strictement dans le domaine du particulier et de l'individuel. On l'a dit avec infiniment de raison : le positivisme a beau mettre la métaphysique à la porte, elle rentre par la fenêtre. Les critiques moins que les autres échappent à la loi de l'universel. Sans cesse, nous les voyons toucher au particulier, qui est leur élément, au nom d'une idée générale. Cette idée n'est pas toujours formellement exprimée ni même nettement perçue par eux; mais elle n'en existe pas moins et n'en fait pas moins sentir son influence sur les conclusions et les résultats des recherches.
Souvent cette idée, qui sert de point de départ et de principe directeur à la critique, est tout un système de philosophie. Ainsi les rationalistes partent de ce principe que l'univers obéit à des lois inva-
riables auxquelles nulle dérogation n'a jamais été constatée. Tel est le critérium suprême, l'astre illuminateur de leur critique. Tout ce qui ne cadre pas avec cette idée préconçue et regardée comme surabondamment prouvée est vite rejeté; les textes, les faits eux-mêmes sont plies au gré de cette doctrine. D'autres prennent leurs inspirations et la règle de leurs jugements dans un système particulier de philosophie, comme le kantisme. C'est à la lumière de ce système qu'ils apprécient les faits et les croyances. Evidemment, si notre esprit n'a pas de portée objective, s'il ne fait que définir ses propres impressions sous l'apparence d'une réalité, tout doit prendre un aspect particulier dans le monde des idées et même des faits; mais la critique, dans ce cas, ne fait pas autre chose que l'exposition ou l'histoire de sa propre philosophie. C'est malheureusement ce qui a lieu bien souvent, même pour ceux qui ne sont pas inféodés de la sorte à l'ensemble d'un système philosophique. Nous les voyons faire appel, à l'occasion, à des doctrines fort contestables et parfois très obscures. N'a-t-on pas vu un critique tristement célèbre affirmer tranquillement qu'il est impossible à l'historien de se prononcer sur la nature et la réalité des apparitions de Notre-Seigneur à ses disciples après la Résurrection pour la raison suivante : « toute preuve naturelle d'un fait surnaturel est incomplète et défaillante ». Il nous fait ainsi passer brusquement du terrain de l'histoire à la métaphysique. N'y a-t-il pas tout un monde d'idées qui ne sont nullement du ressort de l'histoire dans l'affirmation générale que nous venons de lire? C'est ce qui se vérifie également dans cet autre passage du même auteur : « On ne saurait attribuer à Jésus une science sans bornes que dans
une hypothèse historiquement inconcevable et déconcertante pour le sens moral, en admettant que le Christ comme homme avait la science de Dieu et qu'il a délibérément abandonné ses disciples et la postérité à l'ignorance et à l'erreur sur quantité de choses qu'il pouvait révéler sans le moindre inconvénient. Une conjecture déshonorante pour l'homme de génie qui en serait l'objet ne se recommande pas à l'historien quand il s'agit du Christ. Le théologien peut s'y complaire, s'il la croit indispensable. Il peut se représenter le Sauveur dissimulant son savoir infini et entretenant son entourage dans l'ignorance. » Eh! que faites-vous donc ici, sinon de la théologie, et de la mauvaise? Qu'est-ce que de semblables questions ont à voir avec l'histoire proprement dite? Qui a jamais prétendu que l'histoire suffisait à tout et contenait le critérium universel? En tout cas, comment pourrait-on soutenir cette prétention sans faire appel à la philosophie? C'est tout ce qu'il nous convient de dire au sujet de la citation qui précède, puisque notre but est de montrer, par ces exemples, la dépendance intime et nécessaire de la critique à l'égard des sciences rationnelles : dépendance que les partisans les plus exclusifs de la méthode historique avouent eux-mêmes par leur pratique constante. Ce qui les distingue, c'est bien souvent leur refus systématique d'établir et de considérer à paît la vérité abstraite qui nous sert à juger des cas particuliers : per wiwersalem ralionem possum judicare de hoc vel Mo, nous dit saint Thomas (i).
La critique n'est pas plus heureuse lorsqu'elle invoque les lois générales de l'histoire. Rien de plus
(i) In Boetium de Trinitate, q. v, art. ad* h.
périlleux que les généralisations lorsqu'il s'agit des actes humains. Après tout, ces actes sont libres. Les explications qu'on en peut trouver dans le milieu, le climat, l'éducation ou toute autre cause extérieure ne sont ni ne peuvent être adéquates; on n'en peut tirer aucune conclusion ferme. C'est ce que la critique ne deVrait jamais oublier : autrement, elle s'expose à être accusée d'introduire un déterminisme rigoureux dans les phénomènes de l'histoire. Rien, du reste, de plus incertain ni de plus relatif que ces prétendues lois générales des choses humaines. C'est une loi, ditesvous, que les faits changent de physionomie avec le temps. Soit; mais on ne voit pas bien la portée pratique de cette affirmation. Il s'agit de savoir si ce changement n'est pas plutôt favorable que nuisible à la vérité de l'histoire. Dans un grand nombre de cas, il lui est favorable. Ne parle-t-on pas du recul nécessaire pour bien juger des événements et des personnes? Sous ce rapport, nous trouverons, par exemple, que les évangélistes n'ont écrit ni trop tôt ni trop tard et qu'ils étaient dans les meilleures conditions possibles pour écrire l'histoire. Notre remarque a, tout au moins, l'avantage de bien montrer la face mobile des choses de la vie morale et la multiplicité de leurs aspects. On se trompe étrangement lorsqu'on croit les tenir enfermées dans une formule simple et rigide. Un des travers les plus ordinaires de la critique est précisément d'introduire des déterminations arbitraires dans les contingences, de limiter la vertu de causes dont le propre est de se manifester par des elfets multiples et divers, d'opérer des cristallisations dans des matières essentiellement vaporeuses, et même parfois de passer, contrairement à toute logique, de la puissance à l'acte.
Nous ajouterons qu'un défaut assez habituel aux critiques est celui qui consiste à se forger des suppositions gratuites. Ils le font, pour la plupart, inconsciemment, croyons-nous; mais leurs conclusions n'en sont pas plus solides pour cela. Ainsi on leur ôtera difficilement de l'idée que les Evangiles renferment une histoire au sens contemporain et académique du mot; même ceux qui rejettent explicitement cette manière de voir y reviennent, à leur insu, dans les questions particulières. Il leur faut la photographie et l'ordre chronologique des- faits, et je ne sais quelle acribie mathématique en toutes choses. Cette idée préconçue qui leur tient lieu de prémisse dans leurs déductions devient une source d'observations subtiles et variées. M. Loisy n'a-t-il pas attaché une importance considérable à ce fait que saint Marc rapporte les paroles de la consécration seulement après avoir mentionné la communion des disciples? Il n'était plus temps de dire : « Ceci est mon sang » après que les disciples eurent bu, et Matthieu l'a bien senti, car il rattache ces paroles à la présentation de la coupe. Mais le rédacteur du second Evangile n'avait pas voulu déranger l'économie du récit primitif et il s'était contenté d'associer aux paroles dites après la distribution du calice celles qu'on lisait dans saint Paul du calice à distribuer. Vrai, il n'était pas nécessaire d'avoir recours à l'influence de la « théologie de Paul » pour expliquer une chose si simple et dont on trouve des exemples quotidiens. Guvier, nous dit-on, avec quelques ossements fossiles, reconstituait des animaux disparus. Les critiques accomplissent bien d'autres merveilles : avec un fait très ordinaire, ils reconstituent tout un monde d'événements historiques, et cela en matière contingente et
libre. On avouera que la reconstitution du paléothérium ou de l'anoplothérium n'est rien, comparée aux exploits de la critique. Ceux-ci supposent une tout autre force de raisonnement et d'imagination, d'imagination surtout.
Tout devient un argument pour la critique. L'enchaînement des phrases vient-il à se relâcher de sa rigueur, tout de suite on soupçonne des transpositions et même des interpolations; alors, on nous offre une restitution du texte primitif et on a bien soin d'ajouter : ainsi rétabli, le texte devient entièrement satisfaisant. Et ceux qui se montrent si sensibles au moindre trouble dans l'exposition logique des faits ou des idées sont ceux-là mêmes qui nous disent que le dernier effort pour un sémite est de joindre les mots dans une proposition et qu'il ne songe même point à faire subir la même opération aux propositions elles-mêmes.
Considérer les Evangiles comme une histoire complète est encore un autre principe auquel se rattachent de nombreuses remarques et prétentions de la critique. C'est ce principe qu'on trouve au tréfonds d'un grand nombre de ses raisonnenients. Ne se montret-elle pas férue de cette idée lorsqu'elle veut tout décider d'après les témoignages écrits, lorsqu'elle fait consister toute la pensée chrétienne dans les paroles mêmes de Jésus, paroles qu'elle finit par réduire à presque rien en leur appliquant divers procédés d'élimination? Ces procédés ne relèvent pas toujours de la méthode positive. Ainsi, de quel droit peut-on affirmer qu'un passage des synoptiques ne se trouve pas dans la source commune, lorsqu'on le rencontre seulement dans l'un d'entre eux? C'est une supposition gratuite. On établirait difficilement que les écrivains sacrés étaient dans l'obligation de repro-
duire tous servilement le document primitif. N 'étaientils pas libres de puiser dans ce document chacun selon son but, ses goûts, ses préférences? S'il est quelque chose de certain dans ces questions, c'est bien le caractère incomplet et fragmentaire des Evangiles. Si la critique voulait se pénétrer plus profondément de cette vérité, cela lui éviterait des frais inutiles d'érudition. Elle aurait souvent occasion de se dire : ce qu'il y a en plus dans les récits et les paroles de telle relation ne fait aucun tort à ce qu'il y a en moins dans les récits et les paroles de telle autre. La vérité de l'histoire n'a nullement à souffrir de ces différences, et il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des combinaisons savantes et compliquées pour en trouver les causes. Ces différences s'expliquent par ce fait que les évangélistes n'ont pas eu l'intention d'écrire une histoire complète.
Nos observations n'ont qu'un but : montrer les dangers auxquels la critique est exposée dans ses opéra lions déductives. Ces dangers, nous venons de le voir, elle ne les évite guère. Son grand tort est de ne pas vouloir reconnaître qu'elle ne peut, ni en fait ni en droit, se passer d'une philosophie, d'une doctrine pour accomplir son œuvre, et qu'ainsi la question entre elle et l'Eglise n'est pas ce qu'elle paraît être. Elle est plus générale et plus haute : c'est avant tout une question de principes. L'universel seul est explicatif : l'individuel qui ne représente que lui-même ne l'est pas, ne peut pas l'être. Qu'il le veuille ou non, le critique rapporte à des données supérieures les cas très particuliers dont il s'occupe : il n'a pas d'autre manière de les coordonner ni de les comprendre. Cette remarque diminue de beaucoup la valeur propre de la critique, mais elle fait magnifi-
quement ressortir celle de la philosophie rationnelle et de la théologie spéculative. C'est ce que nous achèverons de mettre en lumière par quelques mots sur le raisonnement inductif dans les constructions ou plutôt les destructions de la critique.
L'induction dans la critique.
Tout raisonnement a pour point de départ des propositions universelles ou des faits particuliers. Dans ce dernier cas, nous avons le procédé inductif dont la critique fait un fréquent usage, mais nous ne voyons pas qu'elle en suive bien scrupuleusement toutes les lois. Nous l'avons dit : son but est d'étudier les faits humains, de les reconstituer autant que possible. Là où elle se trouve en présence de données positives suffisantes, aucune difficulté, mais ce n'est pas la majorité des cas. Il arrive souvent que les documents directs font défaut. Le critique étudie alors la vie ambiante des hommes et des choses pour y recueillir des indices capables de combler les lacunes de l'information positive. Ce travail, on le comprend, exige beaucoup de sens historique, de circonspection et de réserve : il peut facilement tomber dans le subjectivisme arbitraire, puisqu'il porte sur un objet mal défini et manquant de matérialité. Il est si facile de trouver un signe ou un indice à n'importe quoi et de se laisser induire en erreur par un certain instinct de vraisemblance.
Il est essentiel que les indications recueillies soient en nombre suffisant pour fonder au moins une certitude morale. C'est une loi fondamentale de l'induction. Cependant, les critiques l'oublient fréquemment. Les indications recueillies par eux n'ont
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ni l'importance ni le nombre voulus : elles ne peuvent servir de base à des conclusions tant soit peu scientifiques. Il vaudrait mieux, dans ces conditions, avouer qu'on ne sait pas ou s'en tenir purement et simplement à la tradition s'il en est une, mais c'est un parti que la critique ne peut se résigner à prendre. Elle aime mieux regarder comme résolus des problèmes qu'elle réussit tout au plus à poser. Nous pourrions produire de nombreux exemples à l'appui de nos remarques, mais, après ce que nous avons déjà dit, nous serons brefs.
Par quel prodige de raisonnement la critique peutelle nous parler de « théologie paulinienne » et attribuer à l'Apôtre, sur la mort et la résurrection du Christ, un enseignement inconnu à la première communaulé chrétienne? On comprend jusqu'à un certain point qu'une telle idée soit venue à un auteur protestant pour qui la croyance est une affaire individuelle; mais comment des catholiques ont-ils pu hasarder une pareille affirmation? Elle n'avait pour eux a priori aucune vraisemblance et, en fait, aucun fondement sérieux. Parce qu'un écrivain sacré a eu l'occasion d'écrire et d'exposer certains points de croyance, est-on autorisé par là môme à les regarder comme étant de sa conception personnelle? Gomment la critique ne voit-elle pas qu'elle tombe dans un travers que l'Apôtre lui-même a combattu par ces paroles : « Ceux qui sont de la maison de Ghloé m'ont laissé entendre qu'il y a entre vous, mes frères, des contestations. Parlons nettement : chacun de vous a son parti. Moi, dit l'un, je suis à Paul; moi, dit l'autre, je suis à Apollo; moi, à Céphas; moi, au Christ. Le Christ est-il donc divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? Est-ce au nom de Paul
NOTIONS PARTICULIÈRES fôl
que vous avez été baptisés? » Qui n'a été frappé, en prenant connaissance des travaux de la critique, de la disproportion qui existe entre les affirmations et les preuves? D'un côté, de troublantes nouveautés doctrinales; de l'autre, des preuves sans consistance et parfois tellement subjectives qu'elles en deviennent incommunicables. Il arrive même que du point de vue de la simple dialectique une tradition quelconque constitue une preuve plus satisfaisante, un argument plus sérieux que toutes les ratiocinations de la critique.
La critique, on le voit, tombe dans tous les travers qu'elle se propose de signaler et de redresser dans le passé. Elle invoque la loi de la continuité de la vie et du progrès, et nous la voyons, par ailleurs, dépouiller tout respect du passé et de la tradition. Elle se déclare éprise de vérité objective, et rien n'est plus évident que le caractère subjectif de ses reconstructions. Elle n'a que dédain pour les raisons de convenance des théologiens d'autrefois, et visiblement elle ne fait que suivre sans succès leurs errements sur ce point. Qui a plus que les critiques abusé de l'argument a simili ou tiré d'une analogie quelconque? La moindre coïncidence verbale dans deux textes différents est pour eux un fait très suggestif: ils s'en servent tout de suite, pour établir un rapport d'antériorité ou de dépendance entre ces deux textes et beaucoup d'autres choses encore. On connaît les raisonnements de Loisy sur le passage suivant de saint Matthieu : Confiteor tibi Pater, Domine cœli et terrœ, etc. Quelque peu embarrassé par ces paroles, il les rapproche d'une prière qui termine le livre de Y Ecclésiastique. « Ces affinités, dit-il, ne sont pas fortuites, et comme il est malaisé d'admettre que Jésus,
dans une oraison ou un discours tout spontané, ait voulu imiter Y Ecclésiastique, comme la pièce entière accuse un rythme assez analogue à celui des cantiques reproduits dans les premiers chapitres de saint Lac, comme on trouve un autre passage en Matthieu, où le Christ paraît avoir été identifié avec la Sagesse divine, il est assez probable que, nonobstant sa présence dans deux Evangiles, le morceau où se trouve le texte allégué par Harnack est, au moins dans sa forme actuelle, un produit de la tradition chrétienne des premiers temps. » (i) Voilà -de quelles puérilités, on peut bien le dire, vit un critique qui se donne comme la plus haute expression du progrès scienti» fique. Voilà, ne craignons pas de nous répéter, les petites combinaisons, les petits raisonnements qu'elle prend pour des faits. En voici encore un autre exemple : « Dans le récit de l'arrestation de Jésus donné par Marc, il est question de la fuite des dis^ ciples et d'un /jeune homme qui suivait Jésus ayant le corps couvert seulement d'un drap : « Et quelques jeunes gens l'ayant vu, il leur laissa le drap et s'en-
fuit nu de leurs mains » La source de cet épisode
est une prophétie d'Amos : Au jour de la colère du Seigneur, le plus courageux entre les braves s'enfuira tout nu. Voilà donc, continue la critique, un détail en apparence caractéristique, parce qu'il semble insignifiant, qui a été inséré dans le récit pour marquer, d'une façon puérile, l'accomplissement d'une prophétie. La même préoccupation a motivé l'insertion de nombreux épisodes dans nos Evangiles. Quelle confiance avoir en des textes qui ont subi de pareilles
(i) L'Evangile et l'Eglise, p. 46.
NOTIONS PARTICULIÈRES fô3
altérations? » (i) Non, jamais la scolastique dans ses plus mauvais jours, dans ses représentants les plus dégénérés, ne s'est abandonnée à des raisonnements aussi creux, aussi dépourvus de toute valeur démonstrative. Avec de tels procédés, on peut prouver tout ce qu'on voudra, ainsi on pourra voir dans notre office des Vêpres une transformation des « Vêpres isiaques », dans la tonsure cléricale un reste de la « tonsure isiaque », dans les Rogations une survivance des clies parentales de la Rome païenne. Il est toujours possible de découvrir une analogie quelconque entre les manifestations diverses de la vie intellectuelle, religieuse ou sentimentale des peuples, •mais ce qui est un abus intolérable, c'est de voir dans ces analogies la preuve dune imitation voulue et consciente ou de tout autre mode d'interaction. L'humaine nature, toujours la même dans son fond, à toutes les époques et sous tous les climats, ne fournit-elle pas, dans la plupart des cas, une raison suffisante de ces analogies?
Nous ferons remarquer encore que la critique ne renonce pas à rapprocher même les textes séparés entre eux par de profondes différences. Elle voit alors dans ce fait de précieuses indications pour l'histoire. Évoquant je ne sais quelle loi des contraires, elle soupçonne un auteur d'avoir voulu prendre le contrepied de ce ([non lit dans un autre. On a publié un volume pour démontrer que les maximes de La Rochefoucauld se trouvent un peu partout; on y
(i)Salomon Reinagk, Orpheus, p. 3ig. Cet ouvrage renferme de nom-
Ibretix exemples du travers que nous signalons ici : les raisonnements par lointaines analogies y abondent et les rapprochements les plus maigres y sont souvent transformés en faits ou conclusions historiques.
trouve de eurieux exemples de cette manie du rapprochement qui sévit dans la critique, exemples qui prouvent en même temps l'inanité ou tout au moins la pauvreté du système, sous le rapport démonstratif. On peut avoir recours, parfois, à ce procédé pour y chercher un confinnatiir d'arguments plus solides, mais il ne saurait suffire à lui tout seul. Vrai, les critiques ne sont pas difficiles sur la preuve. C'est un mal qui n'est pas nouveau parmi eux, à ce que nous apprend l'histoire. Il s'est trouvé dans l'antiquité, comme il s'en trouve encore de nos jours, des critiques pour soutenir que Y Iliade et Y Odyssée n'étaient pas du môme auteur. On les appelait Chorizontes, à cause de la séparation qu'ils établissaient entre les deux poèmes. Les raisons qu'ils apportaient de leur sentiment étaient de nature à faire sourire les scoliastes les plus graves. Il est impossible, disaient-ils, que le même auteur ait pu dire que Cassandre était la plus belle fille de Priam et dans l'autre que c'était Laodice, et encore, que la Crète eût cent villes dans Y Iliade et qu'elle n'en eût que quatre-vingt-dix dans Y Odyssée. Qui oserait prétendre que la critique moderne, malgré tous ses frais d'érudition, n'est jamais tombée dans de semblables puérilités?
Après les considérations que nous venons d'exposer dans cette étude, nous ne trouverons rien d'excessif dans le passage suivant de Brunetière. Au contraire, nous ne comprendrons que mieux le bien fondé des appréciations qu'il contient et des condamnations qu'il porte. « L'exégèse, dit-il, n'est en somme que la critique appliquée aux Livres sacrés. Cependant, tandis que nous ne nous lassons pas de nous égayer au dépens des erreurs, des contradictions et des variations de la critique, nous prenons tous, tant que
nous sommes, les conclusions de l'exégèse pour parole d'Evangile — c'est le cas de le dire — et nous attribuons à ses fantaisies et à ses paradoxes, pour ne rien dire de ses contradictions, la même autorité qu'aux conclusions les plus assurées de la science. Quel est donc ce mystère? Et pourquoi cette partialité? Un pasteur protestant, très libéral et très hardi, s'élevait récemment avec éloquence et indignation contre ce qu'il appelait le « sans-façon et l'outrecuidance de certaines jongleries exégétiques »; et, en effet, quand un texte est gênant, le déclarer inauthentique ou interpolé, ou le déplacer, ou le modifier, rien n'est plus fréquent en matière d'exégèse. Est-il étonnant, après cela, que sur des questions capitales, comme celle de savoir en quoi consiste la parousie du Fils de Dieu ou, plus généralement, ce que c'est que le royaume des cieux, le désaccord soit criant et que de deux théologiens exégètes, « l'un dise gravement blanc tandis que l'autre dit solennement noir »? Mais quelle preuve plus décisive qu'en dépit d'une méthode qui n'a ni la précision, ni la rigueur, ni la certitude et bien moins encore l'infaillibilité dont elle se vante, les conclusions de l'exégèse, comme celles de la critique littéraire la plus impressionniste, ne sont toujours que l'expression des opinions particulières de lexégète? » (i)
On a parlé d'une crise de la foi et de l'apologétique. A vrai dire, les intelligences contemporaines subissent une crise de raison et de logique. C'est la conclusion qui se dégage naturellement de celte étude. Toute l'activité intellectuelle des hommes de nos jours
(1) Huunbtière, Discours de combat. — Les difficultés de croire. ruiLOSormii du iuisonnement dans la science 3o
PHILOSOPHIE pU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE
s'exerce et se consume dans la sphère des choses eoiitingenles : la politique, l'histoire, la critique, l'érudition, la littérature courante absorbent la majeure partie de leur attention et de leurs travaux. Dans ces eonditions, il était facile à un philosophe thomiste de prévoir ce qui est arrivé. Dans ce monde Huent et incertain des contingences dont on abordait l'étude sans principes arrêtés, l'on n'a trouvé nulle part cet essentiel et ce définitif dont nos esprits sont si avides. C'est un monde favorable, avant tout, à l'individua* lisme doctrinal, à l'éclosion des opinions les plus contraires et les plus subjectives. Il a besoin d'être fécondé par quelques vérités idéales ou abstraites bien établies, pour servir à la science. La grande erreur de notre temps a été précisément de croire que le contingent se sutlisait à lui-même dans l'ordre scientifique. Non, il ne peut se suffire sous ce rapport s'il n'est mis en œuvre et en mouvement par la lumière qu'il emprunte à quelque vérité idéale et, en dernière analyse, aux principes premiers, nécessaires et universels de la raison. Renan, comme vaincu par la force des choses, a fait cet aveu : « Sciences historiques, petites sciences conjecturales, qui se défont sans cesse après s'être laites et qu'on négligera dans cent ans! » On peut en dire autant de beaucoup d'autres sciences telles qu'on les envisage à notre époque. Elles nous apparaissent sans consistance dans leur partie la plus intellectuelle, nous voulons dire dans leurs principes et leurs théories. A ce point de vue, elles donnent le spectacle d'une sorte de poussière doctrinale et 1 impression d'une confusion babélique : impression qui tourne en profond malaise chez les âmes qui n'ont pas la foi et qui réfléchissent. Un tel état de choses est encore aggravé par ceux qui
enseignent la relativité complète de nos connaissances. Nous résumerons tout, en rappelant encore une fois ce principe si lumineux de saint Thomas : incerlitudo causatur propter transmiiiabilitatem materiœ : unde quanto magis acceditur ad eam, tanto scientia minus est cerla (i). Les raisonnements et les prévisions qui portent sur les choses individuelles et contingentes ne peuvent atteindre à une absolue certitude. Ils ne constituent pas autre chose, le plus souvent, qu'un calcul de probabilités qu'on peut justement définir : le rapport du nombre des cas favorables à un événement au nombre des cas possibles. Quelle est la cause de la multiplicité des cas possibles, sinon la puissance de la matière et la liberté, sources de toute contingence? On comprend maintenant l'ultime raison pour laquelle l'incertitude pèse fatalement sur certaine catégorie de nos connaissances. Les faits individuels sont objet d'observation ou de témoignage beaucoup plus que de raisonnement. Ces considérations ne présentent guère de diiïî culte pour ceux qui possèdent la philosophie de saint Thomas. Cependant, elles sont accessibles dans leur profonde simplicité à tout esprit capable de réflexion.
(i) Poster. anaJi/!.; I. I, leci. XLI.