‹ Philosophie du raisonnement dans la science d'après Saint ThomasChapitre 8 sur 23 · IO · texte numérisé non relu

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faire subir une transformation quelconque; elle est simplement affectée par lui : potentiœ sensitwœ omnes sunt passivœ quia per sensibilia objecta moventur et Jhuil in actu (1). De plus, le jugement qu'elle porte sur l'objet senti, relativement à l'attitude .pratique à tenir à son égard, lui est dicté par la nature ellemême : autant dire qu'elle est régie par un déterminisme qui s'oppose à tout changement intentionnel dans le but à poursuivre comme dans le choix des moyens. C'est pourquoi les animaux ne sont ni libres ni perfectibles dans le vrai sens du mot : Judicium est eis ex naturali estimatione , non ex aliqua collatione. Judicium corum est determinatum ad unum (2). Ils obéissent donc en toutes choses à l'impression reçue de l'objet et de la nature. Telle est la loi des sens livrés à eux-mêmes. Gomment, dès lors, faire sortir de tous ces éléments passifs l'activité industrieuse et spontanée que réclame l'expérimentation? Il n'y faut point songer. Et l'on doit en dire autant du choix et de l'interprétation des faits, dont le rôle dans les recherches scientifiques est si important; mais c'est surtout lorsqu'il s'agit du raisonnement expérimental lui-même que l'insuffisance de la sensation devient d'une évidence irrésistible.

Le raisonnement est un facteur si important de la science qui! a sa place même dans la recnej&jie constatation des ialts. Tout ri'estpas jmmëclîatement "Boïïne"" dans 1 ODservation. La decouverte~d'un l'ai peut être amenée par d autres faits antérieurement connus. Dans ce cas, il se mêle le plus souvent à l'observation un grand nombre d'inférences inductives ou

(1) De Verit., q. xvi, a. i.

(a) Ibîd., q. xxiv, a. j.

KuS PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

déduetives. Sans doute, l'induction proprement dite porte sur l'association de deux al tributs; mais, entendue dans un sens large, elle peut être limitée à rétablissement (1 un fait ou d'une simple notion. Quant à la déduction, elle n'est pas sans utilité, même lorsqu'il s'agit seulement de s'assurer des laits. Sans doute, elle n'tt pas précisément pour butd'en augmenter le nombre; mais elle peut nous permettre de les prévoir, en laissant à l'observation le soin de les confirmer. Nous ne citerons que pour mémoire l'exemple classique de Le Verrier, tirant de calculs mathématiques l'existence d'un astre que l'observation découvrit. Mais c'est principalement dans l'observation provoquée ou l'expérimentation que le raisonnement intervient; il y joue même un rôle de tout premier ordre. Là, il s'agit de soumettre une idée au contrôle des faits, c'est-à-dire de vérifier un rapport rationnel seulement préconçu entre un phénomène et sa cause. Pour atteindre ce but, l'expérience ne saurait se suffire à elle-même. La preuve en est qu'on peut faire des observations et des expériences sans s'instruire, selon la judicieuse remarque de G. Bernard. Les faits n'engendrent pas nécessairement une idée, une théorie. Le raisonnement est nécessaire pour les féconder, pour recueillir l'enseignement qu'ils contiennent. Ce raisonnement dans les sciences naturelles est expérimental et inductif. En voici la forme et le mécanisme d'après les logiciens scolastiques ; on y prouve qu'un caractère ou un attribut convient à un sujet généralisé, par les fai/s — ostendit primnm de mediô fier tertfotfti (i), — ce qu'on peut traduire ainsi : on démontre le primnm, e'est*à-dire l'idée, la question

(i) Formule du raisonnement inductif du bienheureux Albert le Grand (l. II, Prior., tract. VII, c. iv). Nous l'étudicrons plus loin.

ftÔTiONS GÉNÉRALES 10Q

poâéé, l'interprétation préjugée, peu Importe le lidiu, de ntêdio, d'tlh sujet commun, classe ou espèce, par h'rfuiiit, lion pat' la cause comme dans la déduction, mais par les faits Constatés cl suffisamment hombréttx.

Oii voit l'importance capitale des faits dans ce procède: on les invoque comme seule et unique preuve (le la convenance ou de l'incompatibilité entré Utt attribut et un sujet, autrement dit dé la loi des phénomènes. Mais il n'en reste pas moins Vrai que les laits ont besoin d'être mis en œuvre par une idée, (leux qui veulent tout ramener à l'empirisme dans la science humaine ne manquent pas de dire que celte idée, si elle n'est pas toujours un autre fait, doit se présenter avec un caractère nettenïëftt expérimental. Et ce qu'ils Veulent par là, c'est affirmer et sauvegarder l'indépendance absolue de leur méthode; mais rien lie justifie cette prétention, tout au moins daiis le sens où ils l'entendent. Une chose est universellement admise : c'est que la science naît de la eortibifiaison de l'idée avec le fait. Ce dernier, par lui-même, est stérile. Mais l'idée en question, d'où vieitt-elîe? Quelle eil est la nature? On répond qu'elle est fournie par l'observation et que sa marque dislinctive est d'être Vendable expérimentalement. Mais on ne saurait voir là le premier fondement ou point d'appui d'aucune science particulière de la nature. ïl faut, pour cela, remonler plus liatlt Le raisonnement, pour être expérimental, n'en suppose pas moins les principes qui Viennent sans doute de l'expérience comme toute connaissance humaine, maisauxquelsnotreesprit n'adhère pas précisément tUi' le témoignage de l'expérience.

Les faits ne peuvent être soumis à la réflexion et mis en œuvre sans être considérés à la lumière des idées générales d'être, de cause, d'elfe! : ce qui revient

à dire à la lumière des principes premiers et universels de la raison. Sans leur secours, aucune démarche de l'esprit n'est possible, même et surtout dans l'ordre réel. Une science particulière, si expérimentale qu'on la suppose, les renferme, et c'est par leur vertu cachée qu'elle agit. C'est donc à eux qu'il faut ramener les faits si l'on veut en connaître la raison suprême. C'est pourquoi une science particulière ne peut faire la preuve de ses principes par ses moyens propres. Elle ne le peut sans sortir de son cadre, sans renoncer à sa méthode de recherche, sans abandonner son objet formel. Les éléments premiers et communs sont hors de sa portée. Leur étude appartient à la philosophie: principiorum ratio non potest reddi a geometra, secundum quod geometra est: nulla enim scientia probat sua principia (i). Une science, en effet, ne saurait préexister à ses éléments ou principes générateurs.

C'est pourtant ce que doivent admettre ceux qui proclament l'autonomie absolue de la science expérimentale. En réalité, sous prétexte de la glorifier, ils lui enlèvent tout point d'appui. En s'interdisant d'en examiner les données premières, ils posent des limites arbitraires à nos connaissances et mutilent l'àme humaine. Dans cette voie, ils ne peuvent faire que des observations et des expériences sans s'instruire, selon la remarque que nous avons rapportée plus haut, c'està-dire qu'ils peuvent bien rendre des services à l'industrie et à la vie matérielle, mais qu'il leur est impossible de faire avancer d!un pas la connaissance dans son' expression la plus noble, ainsi que la solution des

(i) Poster, trnalyl., q. xxi.

problèmes qui intéressent le plus l'humanité. Qu'ils le veuillent ou non, les faits ne sont que les matériaux de la science; ils n'appartiennent à l'ordre scientifique qu'autant que la raison les pénètre, les traduit et les élève jusqu'à elle. Ce n'est pas le doute qui est à l'origine première de ce travail, mais la raison avec ses vérités immuables et immédiates. Dans ce sens, il faut dire que c'est elle qui est le principe de tout raisonnement et de toute invention.

Toutes ces considérations recevront une nouvelle lumière de ce qu'il nous reste à dire de la généralisation.

La généralisation.

C'est le fait dominant de la science. Pour s'en faire une juste idée, il est nécessaire de rappeler les principales données de la théorie de la connaissance intellectuelle d'après saint Thomas. Les voici en quelques mots.

L'intelligibilité immédiate n'appartient pas à la matière. Entre l'être matériel concret et le connaissant, l'hétérogénéité est complète. Elle s'accuse manifestement sous plus d'un rapport. Ainsi, l'intelligible est la perfection propre de l'entendement. Gomment la matière le serait-elle? La perfectibilité des êtres ne se comprend que dans les limites de leur nature: or, la matière ne peut môme pas être l'objet immédiat de l'intelligence, nous voulons dire qu'elle ne peut être connue sans l'intermédiaire d'une idée. Etre doué d'activité intellectuelle, c'est pouvoir posséder, outre sa forme propre, celle d'un autre. La matière ne réalise point cette condition fondamentale. C'est pourquoi elle n'est ni intelligente ni intelligible, c'est-à-dire quelle n'est

susceptible d'aucune représentation ni aclivc lii passive. Elle ne peut revêtir une nouvelle fbrtne salin se transformer elle-même plus ou moins complètement. Ensuite, elle ne reçoit rien qu'à l'état individuel. En huit que soumise à la quantité, elle est le principe même de l'individuation. Or, l'intelligence reçoit les formes élevées à l'absolu par l'abstraction. Ce n'est pas tel ou tel homme seulement qui est le terme de son opération, mais Y homme; autrement dit, la forme désinelividuedisée : anima inlellectiva cognoscit rem alie/uam in sua naturel absolut a (1). Par la matière dont elle est l'acte, la forme se limite, se circonscrit, se rattache aux dernières particularités. Par sa réception, au contraire, dans l'esprit, elle s'étend, s'universalise, devient quelque chose de virtuellement infini; cognoscit universelle quod est virilité infinitum secundum suum ambitiim (2). L'opposition est donc aussi réelle que profonde entre les conditions de la matière et celles de l'intelligible immédiat. Inutile d'en pousser plus loin la démonstration. Ce que nous venons de dire nous autorise pleinement a conclure que Pifltél* ligibilité exige l'immatérialité.

Avec celte doctrine, il nous sera facile de comprendre pourquoi la généralisation est un procédé naturel et nécessaire de notre intelligence. La matière nétant intelligible qu'en puissance ne peut être connue qu'au moyen dune idée qui la représente, c'est incontestable. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que la connaissance que nous en avons revêt, de ce fait, tlîi caractère de généralité. Mais Jiàlofls-nous d'ajouter que cette conséquence ne vaut que pour l'intelligence

(1) S. Thom. Sam. theol., 1, q. lxxv, a, 5.

(2) S uni. rentra. Génies, II, c. xux.

NOTIONS GÉNÉRALES Il3

imainc seulement. Les purs esprits, qui ne tirent pas urs idées des ehoses sensibles elles-mêmes, peuvent oir une conception propre et adéquate de la matière de la l'orme : former Hier respiciunt et formam et ateriam immédiate (i). On ne voit pas ce qui potirit y faire obstacle. L'être, à vrai dire, est commun l'une et à 1 autre. Gela suffît pour que chacune puisse re distinctement représentée dans l'esprit. Mais il l va autrement pour une intelligence dont les idées ne >nt pas innées, mais viennent des sens et de Texpéeiicc. Alors, en effet, une connaissance directe et itonome de l'élément matériel n'est plus possible, lint Thomas nous en donne la raison suivante, qui t fondamentale.

Etant donnée l'origine de nos idées, il faut voir l elles l'effet dune certaine action des objets atériels: nous disons: d'une certaine action, car )tre esprit ne saurait être affecté immédiatement par s choses sensibles. Celles-ci, par leurs qualités tives, impressionnent tout d'abord les sens. Elles ont besoin que d'elles-mêmes pour cela. Etant en 'te et du même ordre que les facultés sensitives, elles ont rien à attendre d'une puissance qui remplirait leur égard le rôle de l'intellect agent. Par suite de ur action propre, les objets externes sont donc repréntés dans la sensibilité, mais bien que déjà plus relies qu'eux de l'immatérialité, ces représentations i monde extérieur ne sont pas encore intelligibles u* elles-mêmes. Elles sont encore revêtues de noies atérielles et individualités que lesprit ne peut s'assiiler d'une manière intime. Il leur reste un abîme à anehir. C'est ce qu'elles font, grâce à l'intervention

i ) De Verit., q, x, a. \.

de L'esprit. Celui-ci n'est pas un pur et simple récipient. Il est doué d'une activité propre en vertu de laquelle il peut rendre les formes matérielles intelligibles en acte; c'est-à-dire qu'il peut les faire passer de l'ordre sensible à l'ordre intellectuel. La cause principale de cette transformation est l'intellect actif; les formes sensibles en sont la cause instrumentale : l'efTet produit est ['espèce intelligible n'exprimant que la nature dépouillée de ses particularités individuelles ou, ce qui revient au même, commune à un nombre illimité d'individus : se habent phantasmata nt agens instrumentale et secundarium, intellectus vero agens ut agens principale et primum (i). C'est plus qu'il n'en faut pour légitimer cette assertion de saint Thomas: in mente humana accipiente scientiam a rébus jormœ existunt per quamdam actionem rerum in animam (2). Quelle que soit la théorie de la connaissance intellectuelle qu'on adopte, on est bien . obligé d'admettre, pour le moins, que nos idées se * développent en présence de la sensation.

Or, le mode d'action des choses sensibles sur notre àme nous fait bien comprendre pourquoi et comment la généralisation est la forme ou la condition de la pensée humaine. Partons de ce principe si connu en philosophie scolastique : tout agent opère en vertu de sa forme; et il opère à son image et ressemblance. Les objets matériels ou leurs représentations sensibles ne font pas exception à cette loi. L'empreinte qu'ils déposeront dans l'esprit sera donc, avant tout, relative à leur forme : primo et principaliter respiciunt res extra animam existentes quantum ad formas

(1) De Verit., q. x, a. 6, 7.

(2) Ibid., q. y, a. l\.

NOTIONS GÉNÉRALES Iï5

carum (i). Conformément à ces principes, la matière ne se révèle donc pas à nous directement : elle n'agit sur nous que par la forme. Par le fait môme, elle reste au second plan et dans l'obscurité; nous ne la connaissons que par rapport à la forme. Or, une connaissance de ce genre est forcément générale. Je vois l'empreinte d'un anneau sur la cire molle. Je ne peux savoir, à ne considérer que cette forme, si exacte qu'elle soit, de quelle matière l'anneau en question est fait. Est-il en or ou en argent? La forme, par ellemême, abstraction faite de tout autre élément d'information, ne le dit pas. Nous savons pourtant, à n'en pas douter, qu'une matière existe. Mais ne la connaissant que relativement à la forme, nous n'en avons qu'une idée générale. Pour la connaître individuellement, il faudrait l'atteindre non pas seulement dans un rapport, qui ne la détermine pas du tout, mais encore en tant que principe d'individuation, c'està-dire d'une quantité déterminée. C'est ce que Y esprit ne fait pas et ne peut faire, et c'est aussi la raison pour laquelle il ne peut connaître directement le singulier: habitudo ad formant nonfacil cognoscere materiam nisi cognitione universali (2).

Par ailleurs, la forme, principe de toute intelligibilité, est universelle de sa nature : quantem est de se est universalis (3). Elle exprime les caractères essentiels de la chose, sans être une chose individuelle et déterminée. Ni l'individuation ni la pluralité n'ont en elle leur vraie cause. Elle ne peut, de la sorte, conduire qu'à la connaissance de l'universel ou d'un

(1) De Verit., q. \, a. /».

(3) Ibid.y q. x, a. 5.

(3) Ihid.

IT() PHILOSOrilIF. DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

extrait commun à plusieurs substances sensibles. La généralité est donc la marque distinctive de notre connaissance intellectuelle, considérée même du coté de la forme qui est son principe. Eu résumé, l'esprit atteint le même objet que les sens, mais à un point de vue beaucoup plus élevé. Les sens le saisissent dans son individualité concrète; l'esprit, lui, le saisit dépouillé des conditions et des particularités matérielles qui le caractérisent. Il ne voit en lui que la forme générale dont il est la réalisation sensible. A vrai dire, nous sentons et comprenons la même chose : circa idem virtus siiperior et inferior operatur, 7ion similiter, sed superior sublimius (i). Remarquons encore que, conformément à cette doctrine, notre connaissance intellectuelle porte le cachet de ses deux facteurs principaux. Nous avons vu qu'ils ne sont autres que l'intellect actif et les représentations sensibles. On premier, elle a d'être une forme immalé- t rielle et intelligible: du second, d'être la forme représentative de tel ou tel objet déterminé. L'un fait de l'espèce intelligible une entité du même ordre que l'esprit qu'elle informe et actualise; l'autre en fait la similitude de quelque chose de spécial : intellectus possibilis recipit formas ut ijitelligibiles actu ex virilité intellectus agentis sed ut similitndines deierminatarum rerum ex cognitione pltantasmaturn (a).

Toutes les objections de l'empirisme pur et de l'intruHionisme contre notre connaissance conceptuelle viennent se briser contre cette doctrine si harmonieuse et si naturelle de saint Thomas. C'est pour ne l'avoir pas comprise ni même connue que tant*

(i) De Verit., a. 6, ad 2.

(2) ïbid., q. x, a. 6, ad 7.

NOUONS GKNEttALES Ti;

de philosophes ont inventé des systèmes exclusifs qui ne sont, à vrai dire, qu'une mutilation de l'àme humaine. Les uns ont lout ramené à la sensation ; ils n'ont vu dans les opérations même les plus élevées et les plus subtiles de notre esprit qu'une sensation transformée, sans bien se soucier, par ailleurs, de nous dire comment et par qui s'opère cette métamorphose. D'autres ont creusé un abîme entre Tordre sensible et l'ordre intellectuel, D'après eux, non seulement l'esprit ne tire rien du sensible, mais encore il doit se tenir le plus éloigné possible des impressions des sens. N'est-il pas pourvu d'idées innées? Enfin, il en est qui admettent des concepts supérieurs à l'intuition sensible, mais qui n'ont, en dehors d'elle, aucun objet : par eux-mêmes, ils ne sont qne des formes vides qui n'apprennent rien à l'esprit. Au reste, on sait ce qu'une philosophie nouvelle pense de la méthode intellectualiste. Elle n'y voit qu'une affaire d'intérêt exclusivement pratique. Seule la vie de la sensation nous met en possession de la réalité, « Le fait est une donnée primitive ; toute autre manipulation conceptuelle ne vient quaprès: et à l'égard de cette première donnée, elle n'est qu'un succédané, (oujours inadéquat, jamais un parfait équivalent. » (i) Et à combien d'autres inventions, d'autres théories de la connaissance n'a-t-on pas eu recours? Si nous en rappelons ici sommairement les principales, c'est pour faire ressortir la belle simplicité, la plénitude apaisante de la doctrine idéologique de saint Thomas.

Far les quelques traits que nous venons d'en rapporter, on peut voir qu'elle fait à chacune de nos

(i) W. James, Philosophie de l'eiçpëriçfioe, leç. VI,

Il8 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

facultés sa part légitime. Elle ne sacrifie rien ni du réel ni de l'idéal. Bien plus, elle maintient et explique la communication entre ces deux ordres avec autant de profondeur que de vérité. Pour elle, l'un n'est pas essentiellement différent de l'autre : ils contiennent, à vrai dire, les mêmes réalités. Seul le mode d'être est dissemblable. La conformité dans la quiddité formelle existe. Gela suffit à la vérité de la connaissance. Saint Thomas, parlant de l'accord de l'idée avec la

chose, dit. fort bien : oportet quod solum in ratione

conveniat (i). La définition de l'homme, en soi, est la même que celle qui est attribuée à Gallias et à Socrate, comme dit Aristote. Au fond, certains empiristes ou intuitionistes font un grief à l'idée de n'être pas la chose elle-même. Ils veulent à tout prix non seulement faire rentrer l'objet dans le sujet, mais encore identifier le connaissant et le connu. Il n'y a, pour eux, de véritable connaissance qu'à cette condition. Ils oublient surtout, en cela, que la capacité de comprendre admet des degrés divers. Tous les êtres intelligents ne sont pas doués de la même activité intellectuelle. Le connaissant ne peut être autre chose que lui-même, selon sa loi fondamentale, que de deux manières : per identitatem aut informationem (2), nous dit Gajetan. Seule l'essence divine, qui est intelligible par elle-même et contient éminemment toutes choses, réalise pleinement le premier mode. Il convient à l'ange, qui est intelligible par essence, mais dans la mesure seulement où il est en acte, c'est-à-dire qu'il ne peut, comme Dieu, connaître toutes choses en se connaissant. Il y a des choses qu'il ne peut êJre que

(1) De Verit., q. x, a. 4, ad 4.

(2) Gajetan, Commentar. in Sum, theol., q. xiv, a. 1.

par le moyen des idées qui les représentent, per informationem. Pour l'homme, il ne possède à aucun degré l'intelligibilité immédiate. Par conséquent, même pour se connaître lui, il n'a d'autre recours que X information. C'est par ses actes et non par son essence qu'il se comprend. A combien plus forte raison l'intermédiaire de l'idée lui est-il nécessaire lorsqu'il s'agit de connaître le monde qui l'entoure?

Nous avons vu que cette idée en nous, par suite de son origine sensible, ne représente que la nature générale ou spécifique des choses. Mais s'il est naturel à notre esprit de généraliser, cela ne veut pas dire qu'il puisse le faire sans règle ni méthode. Qu'il s'agisse des éléments simples ou complexes de l'universel, un procédé généralisateur scientifique s'impose. C'est en s'y conformant avec la plus grande rigueur qu'on fait œuvre de science, c'est-à-dire qu'on passe légitimement du concret à l'abstrait, du contingent au nécessaire, du particulier à l'universel. Si ce passage se fait hâtivement sans une étude approfondie des données particulières, il ne peut conduire qu.'à des hypothèses prématurées ou à des entités purement verbales. Cependant, les procédés en question varient dans une certaine mesure avec les sciences. Celles-ci n'ayant pas le même objet, n'ont pas non plus la même méthode pour le connaître. Sur ce point, les exigences de la philosophie ne sont pas celles des sciences naturelles ni même des mathématiques, mais il n'en reste pas moins vrai que toutes les sciences suivent dans la formation de l'universel une marche analogue dont nous allons donner, d'après Aristote et saint Thomas, la description générale et abstraite.

C'est par étapes successives qu'on aboutit à l'uni-

PHILOSOPHIE du raisonnement dans la SCIENCE n

versel. Ainsi nous avons tout d'abord la sensation de l'individuel: ensuite, la mémoire conserve cette première empreinte : Ex ;;iv alcr^a-sto? ytveTai ;-avt, jat, . Quand cette empreinte s'est plusieurs fois renouvelée dans des conditions différentes, mais dans le même ordre de choses, nous avons une expérience : s/. Sa ulv/uy,; noXÂfociç ~orj ajTO'j vtvbaév'/i^ èjiftgipia (i). Cette expérience n'est pas une simple collection de souvenirs particuliers; elle suppose essentiellement une comparaison établie entre ces mêmes souvenirs. C'est la remarque de saint Thomas : experimentum Indlget aliqua ratiocinatione circa part icul aria per quant confertur uniim ad aliud (2). Cette comparaison est un facteur essentiel de l'expérience scientifique. C'est elle qui nous fait découvrir une identité de rapports entre les réalités individuelles et nous donne ainsi le droit d'extraire l'un du multiple, autrement dit de nous élever à l'universel. Ce dernier n'a rien de composite. L'unité de concept le caractérise essentiellement. C'est un point sur lequel il convient d'insister. Un grand nombre de philosophes, et surtout de savants de pro~ lession qui se sont occupés occasionnellement de philosophie, n'ont vu dans l'universel qu'un simple total de réalités particulières; confusion regrettable entre toutes, car elle est un principe d'erreurs très graves. Pour eux, une proposition universelle est la même chose que les propositions particulières qui la composent. A. Bain traduit leur pensée et la sienne, sur ce point, dans le passage suivant : « Une proposition universelle est la somme équivalente de plusieurs propositions particulières; elle n'a point de sens au delà

(i) l'ontcr. analyt., 1. II, c. xv (»),$ Tuqv., //,/>/.. jjtet» \

et en dehors de l'ensemble de ces propositions particulières. Par suite, lorsque nous établissons un cas particulier, nous ne faisons que résoudre une proposition universelle en ses éléments. Nous prenons ces éléments à part, tels qu'ils étaient avant que la proposition universelle fût formée. En d'autres termes, celle-ci n'est que le total de rénumération des propositions particulières. » (i) Ainsi tout se réduit, dans ce grave sujet, à une question d'arithmétique. De là à conclure qu'on ne fait pas une inférence réelle, mais une tautologie en passant de l'universel au particulier, la distance est minime. Et combien d'autres erreurs sont implicitement contenues dans cette fausse conception de l'universel! Il est pourtant facile de comprendre que ce dernier est un comme la définition de la nature, dont il est la représentation typique. C'est de l'abstraction qu'il tient d'être l'unité ou l'élément commun de multiples réalités particulières. L'esprit le considère à part de ces mêmes réalités. C'est pourquoi il a un sens et une portée au delà et en dehors d'elles. Ne l'attribuons-nous pas, ou du moins ne peut-il pas être attribué à un nombre illimité d'individus? Il dépasse de beaucoup en extension les données qui lui servent de fondement. Par l'abstraction, une forme s'élève à l'absolu, elle devient extérieure et supérieure au multiple : ev ew ou /.aTa ttoààwv, selon la formule aristotélicienne; mais dans cette forme ainsi abstraite et généralisée, il est nécessaire de bien distinguer ce qui appartient à la nature conçue de ce qui relève seulement du mode d'être que cette même nature reçoit dans l'esprit. Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur tout cela, mais nous n'y

(i) A. Bain, Logique déductive et inductive, t. T, 1. ï, c. ni (traduction

de C, COMI'AYRBh

touchons, ici, que dans la mesure où la chose est utile pour se faire une idée de la généralisation.

Nous n'ajouterons qu'une remarque relative au collectif et à l'universel; on n'est que trop porté à les confondre, bien qu'un abîme les sépare. L'humanité dans le sens de l'ensemble de tous les hommes est une idée totalement différente de celle de l'humanité désignant la nature commune à tous les hommes. Dans le collectif, il y a réunion, agrégat, assemblage de plusieurs données restant plusieurs : non signi- Jicat aliquid iinum sed adunatum. Dans l'universel, au contraire, nous avons un élément commun à plusieurs sujets. On peut en faire l'attribution à chacun d'eux. Il y a donc unité de concept et communication entière à tous les individus pris distributivement. Rien de semblable dans le collectif. Sans doute, il signifie une chose déterminée, par exemple, le peuple, la cité, l'armée; mais ni le mot ni la chose ne peuvent s'appliquer à chaque sujet de la collection : ils ne conviennent qu'à cette collection même. L'unité, dans ce cas, apparaît donc toute relative et secondaire. Le collectif implique une pluralité réelle; les éléments qui le constituent ont une existence propre : importai pluralitatem suppositorum (i). Mais si la pluralité est réelle, l'unité ne l'est pas au même degré; elle résulte seulement de la disposition et de l'arrangement des réalités individuelles : importai unitalem quamdam scilicet alicujus ordinis (2). Souvent même, il n'y a que simple juxtaposition, c'est-à-dire unité des plus imparfaites. On comprend dès lors que les lois de

(1) Sum. theol., I, q. xxxi, a. i,

(2) Ibid.

l'inférence du collectif ne soient pas celles de l'universel. Tout d'abord, une proposition particulière ne contient l'universel ni en acte ni en puissance : uniçersalis propositio non continetur in parliculari neque actu neque in potentiel (i). Ni la forme ni la matière du raisonnement ne permettent de faire une telle déduction. Bien plus, elle n'est môme pas possible dans le cas de plusieurs propositions particulières prises séparément, c'est-à-dire dans leur particularité. On peut de la sorte arriver à connaître l'universel en nombre, mais non dans son universalité de nature : secundum numerum et non universaliter (2). On parvient à le connaître de la sorte, non pas précisément par le dénombrement, mais par l'abstraction du particulier. C'est à la nature abstraite et à elle seule que convient l'universalité proprement dite. Quant au collectif, rien de l'idée qu'il exprime n'a de sens en dehors de la collection, surtout de sens distributif. L'inférence en semblable matière est dpnc nécessairement limitée à la collection comme telle; on ne saurait l'étendre à chaque sujet comme on le fait pour l'universel, sans commettre la plus grave erreur. En un mot, l'universel qui résulte de la nature ou de la quiddité conçue par notre esprit à part des réalités particulières diffère totalement de l'universel qui résulte du simple groupement de ces mêmes réalités. Un abîme sépare le total ou le tout arithmétique du tout universel.

Ceci nous rappelle que toutes les généralisations n'ont pas la même portée. Nous avons vu plus haut que l'universalité convenait à la forme prise en elle-

(1) Poster, analyt.y 1. I, lect. XXX VIII.

{2) Ibid., 1. I, lect. XII. Ce n'est pas précisément des phénomènes en tant que multiples mais en tant que semblables que nous passons à l'universel.

\'l\ PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

même, puisque seule la matière lui pose des limites en Y individualisant. Plus l'abstraction de la matière sera complète; plus le degré de généralité atteint sera donc élevé. Nos concepts ne soutiennent pas tous les mêmes rapports avec la matière. Il en est qui n'ont par eux-mêmes aucun lien nécessaire avec elle ; ils peuvent se réaliser et se concevoir en dehors d'elle; l'être, la puissance, l'acte, par exemple, n'ont besoin de la matière, absolument parlant, ni pour exister ni pour être compris : non dépendent a materia nec secundum esse, nec secundum rationem (i). Les notions et les propositions de ce genre constituent par conséquent les plus hautes généralisations. L'éloignement de la matière y est aussi grand que possible. Ainsi s'explique l'universalité qui appartient aux propositions immédiates transcendantales, c'est-à-dire aux premiers principes de la science humaine. Ce qui est vrai dans cet ordre l'est en tout et partout. Mais tous nos concepts ne sont pas,, à ce point, affranchis de tout lien avec la matière sensible. Il en est dont l'objet ne peut se réaliser qu'en elle, mais comme il est possible de l'en séparer par l'abstraction, rien n'empêche d'en poursuivre l'étude indépendamment de cette même matière. C'est ce qui a lieu dans le domaine des mathématiques : licet esse non possint nisi in materia, sensibili in corum tarnen définit ione materia sensibilis non cadit (2). On peut voir par là, disons-le en passant, l'inconséquence et l'erreur des savants qui font de la géométrie, par exemple, une science hypothétique pour la raison que les objets réels n'ont pas la

(1) Lib. physic, lect. 1.

(2) J'hysic, 1. I, lect. f.

perfection des figures dont elle s'occupe. Ceux qui raisonnent ainsi (ils sont légion) oublient ou méconnaissent le fait fondamental de l'abstraction mathématique. Ils ne peuvent admettre que l'objet d'une science ne soit pas la copie de la réalité concrète, ou, s'ils l'admettent en principe, ils ont vite fait de le nier pratiquement. Ils s'éviteraient bien des confusions regrettables, des questions inutiles, des objections sans portée, s'ils se faisaient une idée plus juste de la nature et du rôle de l'abstraction, et surtout s'ils voulaient renoncer à étendre à toutes les connaissances humaines le principe et les méthodes des sciences naturelles. Que les unités ou les figures physiques soient égales ou inégales, c'est une question de fait qui n'entre pas dans l'objet lui-même de l'arithmétique ni de la géométrie; question qu'il sera d'autant plus facile de résoudre qu'on aura mieux établi la vérité abstraite. Considérées à ce point de vue, c'est-à-dire dans un dégagement complet de toute réalité individuelle, les propositions mathématiques sont universelles. Cependant, cette universalité n'embrasse pas toutes les catégories, toutes les sciences, comme celle des principes métaphysiques; elle est relative à une matière déterminée, mais dans cette matière elle est sans restriclion ni exception. L'abstraction de la matière n'étant point totale, la généralisation ne peut l'être non plus.

C'est ce qui se vérifie plus clairement encore dans les sciences naturelles. Là, l'objet dépend de la matière sensible et dans l'ordre de l'être et dans celui de la connaissance : secundum esse et seenndum rationem(i).

(1) Pltysic, I. I; lecl. I.

ijG philosophie du raisonnement dans la science

On fera toujours, dans ce cas, abstraction de la matière individuelle, ce qui a lieu dans toutes les sciences proprement dites; mais il ne sera plus possible de faire abstraction de la matière sensible commune, puisqu'elle entre dans la définition et la constitution même de l'objet. C'est pourquoi, si l'on peut définir le cercle en général, sans tenir compte du sensible, on ne le peut de l'homme en général et encore moins du liquide ou du solide. Cependant, même dans l'abstraction de la matière sensible, c'est-à-dire en tant qu'elle est principe de génération et de changement, il y a des degrés. Il est des choses dont l'essence est d'être telle forme liée à telle matière : ainsi l'homme est essentiellement un composé d'àme et de corps. Bien plus, il est des formes qui ne se réalisent que dans une matière présentant tel état ou telle détermination. On aura de la sorte des généralisations plus ou moins élevées. Les sciences descriptives se tiennent à peu de distance de l'individuel; cependant, il leur est impossible d'enregistrer des faits, de les décrire et de les collectionner sans faire état de leurs points de ressemblance et de leurs traits communs, autant dire sans généraliser. L'infinité des choses individuelles répugne à la notion même de la science. Tout ceci se résume dans cette doctrine fondamentale que nous avons déjà rappelée, à savoir que la matière étant le principe de la limitation des formes, l'est aussi, par le fait même de la généralisation.

Nous ne pousserons pas plus loin l'examen de ces questions. Qu'il nous suffise, pour le moment, d'avoir exposé les éléments essentiels de la solution qu'elles comportent. C'est ce qu'il nous reste à faire également pour la dernière partie du travail scientifique, l'explication des faits.

L'explication.

Toute question porte sur une cause. C'est ce que les logiciens scolastiques expriment sous cette forme : omnis questio est questio medii (i). On sait que dans la philosophie d'Aristote et de saint Thomas, le moyen terme est précisément la raison démonstrative ou explicative de la chose en question. Cette raison est une véritable cause, dans l'ordre de la connaissance tout au moins. Elle se différencie avec les questions posées, c'est-à-dire avec les sciences elles-mêmes. Celles-ci n'ayant pas le même objet d'études ne peuvent user de la même raison explicative. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer que le moyen terme n'est pas une. cause quelconque, mais plutôt une cause formelle. A ce titre, il entre dans la constitution de l'objet et il est, par conséquent, du même ordre que lui. A vrai dire, toutes les questions se ramènent d'une manière ou d'une autre à la question quid est. Car que désirons-nous connaître sinon Y objet lui-même de nos recherches dans ses éléments propres? Or, pour atteindre ce but, pour répondre à la question quid est, il est indispensable que le moyen terme caractérise cet objet et lui appartienne dans une certaine mesure. Nous disons : dans une certaine mesure, car autres sont les exigences de la démonstration proprement dite, autres celles du raisonnenement dialectique. Dans le premier cas, le moyen terme doit exprimer la cause immédiate et formelle de l'accord, du sujet et de l'attribut ; dans le second, il suffit qu'il en donne la cause éloignée ou secondaire,

(1) S. Thom., Poster, analyt., 1. II, Icct. I.

i 28 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

niais il n'en demeure pas moins vrai qu'une certaine homogénéité est nécessaire entré le moyen terme è1 la matière d'un raisonnement, entre une science et la raison explicative qui lui convient. C'est un principe qu'on ne peut méconnaître sans s'exposer à se montrer, par exemple, métaphysicien en chimie, ou mathématicien en morale. Expliquer et prouver un rapport ou un fait, c'est montrer les conditions et les causes de leur existence.

De même qu'une science a son objet propre, clic a donc aussi son procédé cxpliealif propre. Ainsi, la métaphysique étudie son objet à la lumière des premiers principes. Ces derniers lui servent donc de raison explicative, mais on ne saurait s'en servir au même titre, dans les sciences particulières : on ne le saurait sans commettre une grave erreur de méthode. On changerait, par là même, toutes les sciences en métaphysique. En d'autres termes, au lieu de cultiver les sciences particulières, on les supprimerait toutes en fait et même en théorie. Certains scoiastiques qui se sont parfois occupés de sciences naturelles en philosophes ou théologiens sont tombés, on le sait, dans ce travers. L'incorruptibilité des corps célestes, l'existence des quatre éléments, et nombre d'assertions de ce genre n'ont guère été soutenues et prouvées autrement. Dans des questions qui se rattachaient directement au monde sensible, ils argumentaient, ex communibiis. Un tel procédé, en semblable matière, ne pouvait être qu'une source de banalités et d'erreurs. Du reste, en s'engageant dans cette voie, les scolatiques décadents transgressaient les règles les plus essentielles de la recherche scientifique telles que les grands maîtres de l'Ecole les avaient eux-mêmes formulées : iialuraliasiint concretu

NOTIONS^GÉNERALES Î2<)

cum maleria sensibili et motu et secundum esse et secundum considerationem (i).

Aussitôt que notre étude porte sur une matière déterminée, nous ne pouvons plus nous contenter de tout expliquer par les seuls premiers principes. L'intervention d'une donnée spéciale est alors indispensable; nous voulons dire d'une donnée se rattachant à l'objet même de la science particulière en question. Par eux-mêmes, les principes premiers de la raison même combinés avec d'autres vérités du même ordre n'amènent aucun résultat positif. Ils ne nous font nullement entrer dans le monde réel. Bien plus, si l'on s'en tient aux principes transcendantaux, on peut dire qu'ils ne nous font pas même entrer dans le monde des genres et des espèces. Pour atteindre la réalité, ils doivent s'unir à des faits d'expérience ou à des propositions particulières. C'est alors seulement qu'ils prennent corps et conduisent à des connaissances positives ou comprises dans les limites de telle ou telle science. En d'autres termes, toute explication ou démonstration, dans une science particulière, doit reposer non sur les caractères communs mais sur les caractères propres de la chose à expliquer ou à démontrer : demonstratio procedit ex propriis (2). C'est une de ses règles les plus fondamentales. Et rien n'est plus rationnel. Pour connaître un objet quelconque, n'est-il pas nécessaire d'en pénétrer les éléments propres, la différence spécifique? Sans cette condition notre connaissance reste fort incomplète; elle se réduit à des généralités qui n'ont rien d'intéressant ni de scientifique. Un aperçu

(i) S. Thom., In Boetium de Trinitate, q. vi, a. 2. (2) /'oster. analyt., 1. I, lect. IV.

l3o PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

vague et confus tient le milieu entre la puissance et l'acte, nous dit saint Thomas; il n'est qu'une ébauche, une approximation. L'acte complet ne s'obtient que par une connaissance précise et distincte des principes et des éléments propres de la chose soumise à notre étude : quando pervenitnr ad distinctam cognitionem principiorum et elementomim (i). Aussi la dialectique est-elle incapable, par les seuls moyens dont elle dispose, de conduire à la vraie science. Sans doute, par ses lieux communs, elle permet d'aborder toutes les questions, tous les sujets; mais elle ne sort pas des généralités, môme dans les matières les plus spéciales. Les raisons qu'elle met en avant ne découlent pas des éléments caractéristiques de la chose à démontrer ; elles sont tirées de très loin et ne peuvent aboutir qu'à une certaine probabilité. Nous voyons même qu'elles s'appliquent souvent, avec un égal à propos, à d'autres questions et à d'autres sujets. Elles ne sauraient "donc engendrer une connaissance complète dans son genre.

Non, il n'y a pas d'explication scientifique possible dans une matière nettement définie, avec des principes communs pour toute ressource. Non seulement ils ne posent pas la question d'existence, mais encore ils font abstraction de toute détermination positive. Gomment pourraient-ils, dans ce cas, nous fournir des connaissances spéciales? Pour naître et se développer, les sciences particulières exigent des principes propres qui ne sont rien autre que Yimmédiat dans un genre donné. Chaque science a les siens qui ne peuvent servir, rigoureusement parlant, qu'à elle seule. Sans cela, elle n'existerait pas comme science particulière.

(i) S. Thom., Physicoï'., !. T, c. i, lect. I.

NOTIONS GÉNÉRALES l3l

C'est pourquoi le travers de ceux qui raisonnent surtout avec les seuls principes communs est intolérable. Ils peuvent donner, parfois, l'illusion de la science; mais, en fait, ils y demeurent complètement étrangers. On pourrait objecter que la métaphysique vit des principes communs, bien qu'elle constitue une science à part; mais il ne faut pas oublier que les plus hautes généralités lui appartiennent en propre; elle est, nous dit saint Thomas, dans le même rapport avec les principes et les éléments communs que les autres sciences avec les principes et les éléments qui leur sont particuliers : ita se habet adea quœ sunt communia omnibus, sicut se habent aliœ scientiœ particulares ad ea quœ sunt propria (i). L'universel est son domaine; elle ne fait donc rien contre sa loi à elle, en s'y tenant enfermée. Il faut, dans cette matière, se garder soigneusement de deux erreurs dont Tune consiste à étendre aux autres sciences les généralités métaphysiques comme explications prochaines, et l'autre à nier qu'on puisse se faire une spécialité de l'étude de ces mêmes généralités, c'est-à-dire des éléments communs à toutes les sciences. Ce dernier cas est celui d'un grand nombre de savants modernes qui, dans leur culte pour la science expérimentale, suppriment toutes les autres et les dépouillent tranquillement de leur objet. Mais c'est en vain qu'ils s'efforcent de traiter des vérités particulières comme si elles étaient indépendantes des principes métaphysiques. Ces derniers sont lame et le nerf de tous raisonnements. Ils se trouvent impliqués dans les affirmations les plus positives et dans les moindres démarches de l'esprit. Ils dominent et règlent toutes nos connaissances. Ils

(i) Poster, analyt., I. I, lect. XVII.

sont par rapport aux vérités particulières comme le genre et l'espèce. Le genre est un élément constitutif de l'espèce. On peut même dire qu'il est virtuellement l'espèce. Ainsi les principes métaphysiques entrent profondément dans les vérités particulières. Ils sont virtuellement ces vérités. C'est pourquoi il est si important de les étudier à part, d'en posséder une connaissance distincte et raisonnée. Si cette connaissance fait définit, on devra renoncer à posséder pleinement aucune science particulière. Gomment se ferait-on une idée, dans ce cas, des principes qu'elle suppose, des procédés quelle met en œuvre, sans en rendre compte elle-même? nous voulons parler d'une idée scientifique; car on pourra toujours adopter des thèses sans les établir ou suivre de vagues et incertaines lueurs, mais c'est là précisément l'abus auquel il s'agit de remédier par une étude approfondie des notions premières. C'est pourquoi nos savants, qui se montrent, en toute occasion, si vivement préoccupés de rompre toute attache avec la métaphysique, peuvent être justement comparés aux écerveiés qui coupent du tronc la branche sur laquelle ils sont assis. En résumé, aucune science particulière ne peut, sans se renier elle-même, étudier son objet à la lumière des principes communs comme le fait la métaphysique. Elle doit expliquer et prouver ce qui est de son ressort par une donnée intermédiaire plus prochaine. Nous ne pouvons évidemment pas étudier chaque science dans ce rapport. Nous rappellerons seulement les conditions inhérentes à toute raison explicative ; conditions sans lesquelles elle reste vaine, illusoire. Toutes les sciences, à vrai dire, ne les réalisent pas au même degré; mais elles ne possèdent pas toutes non plus le même pouvoir d'explication.

NOTIONS GÉNÉRALES ï33

Tout d'abord, la raison explicative doit être par définition même plus comme que la chose à démontrer : non enim aliquid potest fïeri nobis notum 7iisi per id quodest mugis notum nobis. Cette règle est sans exception : elle vaut pour tous les problèmes, toutes les questions et toutes les sciences. Une explication par le moins connu ou parle même n'a aucun sens. Inutile d'insister. Ensuite, la raison dont il s'agit doit être plus simple que la chose à expliquer. Le complexe est plutôt rebelle à l'intelligibilité. La preuve en est qu'on ne peut le délinir comme tel. L'objet de l'intelligence étant l'être, une chose n'est intelligible qu'autant qu'elle présente une certaine unité. Tout effort de compréhension n'est au fond qu'une tendance vers la simplification et l'unité. C'est ce qui se voit clairement dans les sciences de la nature; on y remonte des faits aux principes; on y explique le composé par le simple. En séparant un corps en plusieurs éléments, l'eau, par exemple, en hydrogène et en oxygène, on ramène l'effet complexe à ses causes simples, et. malgré l'apparence contraire, le multiple à l'unité. En effet, l'unité convient en premier lieu et principalement au simple : celle du composé n'est que secondaire et dérivée. La même chose se passe dans l'ordre purement idéal, dans le domaine de la spéculation abstraite. Là, on décompose un sujet pour y trouver l'attribut: on le soumet à l'analyse pour voir ce qu'il contient. C'est toute l'œuvre du procédé démonstratif: œuvre exposée, comme on sait, dans des livres désignés précisément sous le nom d'Analytiques. Une autre condition encore qu'une raison explicative doit réaliser, c'est d'être plus générale que la matière à élucider.

De fait» une explication scientifique ne parait pos-

sible qu'à la faveur d'une idée générale dans laquelle on fait rentrer des faits particuliers ou des notions d'extension moindre. L'universel seul est explicatif. L'individuel, lui, ne l'est à aucun degré. On se persuade parfois le contraire, mais uniquement parce qu'on le généralise inconsciemment et qu'on l'emploie comme matière d'une idée universelle. Pris strictement, il ne représente que lui-même. Rien de ce qu'il est ne peut s'appliquer à autre chose et, par suite, servir d'explication à qui que ce soit. Une certaine généralité au moins relative constitue donc une des conditions essentielles que doit présenter l'intermédiaire explicatif. Il ne peut atteindre son but qu'en étant un élément commun à plusieurs, un élément dans lequel le multiple vient se condenser : unum in multis et de multis (i). C'est en s'inscrivant dans une idée plus vaste que des idées partielles sont pleinement et scientifiquement comprises; c'est en s'associant à l'universel qu'elles prennent leur vrai sens, qu'elles laissent apercevoir leur rapport et apprécier leur portée. C'est ce que nous comprendrons encore mieux en considérant un autre caractère de l'explication qui est le fondement de tous les autres. Nous le formulerons en disant que l'explication doit être causale, c'est-à-dire se faire par la cause. Il ne suffit pas, en effet, de faire rentrer un fait particulier dans une loi ou une classe pour en donner une explication pleinement satisfaisante. Il est encore et surtout nécessaire de le rattacher à sa cause. Or, une loi, en tant que généralisation expérimentale, est l'expression de la constance observée dans la succession ou la simultanéité des phénomènes : elle n'est pas le vrai prin-

(i) S. Thom., Poster, analyt., 1. I, lect. XIX.

cipe de leur réalisation et n'implique même pas directement une idée d'action ou de pouvoir. En un mot, elle ne saurait fournir une explication totale et adéquate. Pour cela il est nécessaire de faire intervenir la cause propre. C'est dans la nature de cette cause et de son rapport avec l'effet que résident la valeur et l'efficacité plus ou moins grandes d'une explication ou d'une preuve, qu'il s'agisse de rendre raison d'un fait ou d'une proposition.

Nous l'avons remarqué déjà : toute question est relative à une cause au moins implicitement : in omnibus quœ quœruntur est quœstio medii (i). Au fond, de quoi s'agit-il dans toute recherche, sinon de l'accord de l'attribut et du sujet, en prenant ces mots dans leur sens le plus large; le sujet peut désigner ici un objet individuel, une classe, un ensemble, une donnée générale. Relativement à l'accord dont nous parlons, on se demande pourquoi il existe : question propter quid. On répond par une raison explicative, mais celte raison n'est pas la même dans le syllogisme que dans l'induction. Dans le syllogisme même, elle admet divers degrés. Elle a pourtant ceci d'essentiel d'être un concept comprenant les deux termes dont on cherche à démontrer la liaison ; par conséquent, d'être un concept plus universel. Sans ce caractère d'universalité, il n'y a pas de démonstration possible : si non sit unwersale non erit médium demonstrationis (2), nous dit saint, Thomas. En effet, sans un élément commun, jamais nous ne pourrons relier entre eux le prédicat et le sujet, jamais nous ne pourrons associer une idée plus

(1) S. Tuom., Poster, unalyt., 1. II, lect. I.

(2) Ibid., 1. I, lect. XIX.

PUlLGSOPaiL DU ÏLUSOàà'ËAU&iï DANS LA i'JlKiCû 10

étendue à une autre qui F est moins, ce qui esl pourtant l'œuvre essentielle et spécifique de la démonstration. Elle ne saurait donc se passer de l'universel. C'est en lui que l'attribut et le sujet s'accordent ou se séparent. C'est donc lui qui nous fournit la cause, la raison, le pourquoi de leur rapport.

Cette raison, disions-nous, n'a pas la même valeur dans tous les cas. L'universel s'obtient par l'abstraclion de la matière. Les degrés de cette abstraction sont ainsi les degrés de l'universel. Ce dernier se présente donc à nous plus ou moins affranchi de la matière, et c'est là précisément le secret de sa plus ou moins grande valeur ou efficacité démonstrative. Le sujet qui comprend la matière sensible même commune dans sa définition ne peut fournir une raison démonstrative absolue de sa liaison avec l'attribut lui appartenant en vertu de la matière. Cette raison ne peut exister dans un tel sujet. La matière s'y oppose. Par quoi s'y oppose-t-elle? par sa potentialité. Etant le principe du changement, il ne peut s'établir entre elle et un caractère donné un rapport nécessaire, absolu. Le point d'attache perpétuelle, universelle, fait défaut, parce que la matière même actualisée par une forme reste susceptible de changement. C'est pourquoi elle n'offre pas un terrain solide se prêtant aux affirmations ou aux négations valables pour tous les temps et tous les lieux ou mieux encore intrinsèquement nécessaires : incertitude* causatiir propter transmutabilitatem mater'uv sensibitis (i). Nous ne voulons pas dire cependant que la certitude n'existe pas dans l'ordre physique : ce que la potentialité de la matière exclut, c'est la

(i) S. Tho.m., Psster, analyt., 1. I, lect. XLI.

NOTIONS GÉNÉRALES l'3^

nécessité du conséquent autrement dit l'impossibilité absolue pour lui d'être autremenl et l'inconcevabililé de son contraire. C'est à une conclusion de ce genre qu'aboutit la démonstration prise dans toute sa rigueur scientifique : on sait qu'Àristote, saint Thomas et, en général, les scolastiques la prennent de la sorte. De là naissent bien des obscurités et des confusions pour les savants el les historiens de notre époque, car rien ne leur est plus étranger que ce concept de la démonstration. Il est pourtant bien nécessaire de ne pas le perdre de vue, lorsqu'on lit des phrases comme la suivante : oportet quod id quod « scitur » non possit aliter se habere (i). Si l'on étendait cette doctrine aux sciences morales ou naturelles, on arriverait à leur refuser toute certitude. Il sera bon de remarquer aussi, dans ce genre de questions, que la nécessité de conséquence se vérifie même en choses contingentes. En s'éloignant de la matière sensible, notre esprit trouve donc l'universalité et la permanence; c'està-dire qu'il se rapproche de la forme. Or, si la matière n'est pas dune efficacité intrinsèque et absolue à l'endroit du prédicat, la forme l'est au plus haut degré. Toute raison tirée d'elle a une portée rigoureusement universelle : un caractère qui convient au sujet à raison de la forme entre dans la définition d'un tel sujet : il s'affirmera partout et toujours avec lui; il ne pourra pas plus s'en séparer que le sujet ne peut se séparer de lui-même. La cause formelle représentant la nature spécifique ne peut être qu'universelle : les rapports qui s'expliquent par elle sont toujours nécessaires. Les liaisons dont elle est le fondement sont indestructibles : car elle est immanente

(i) S.Tiiom., /'osier, analyl., 1. I, IccL. VI

l38 PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

el coexistante à son effet. Si cet effet est l'accord du prédicat et du sujet, la présence de l'un de ces deux termes entraînera toujours fatalement celle de l'autre. Ces considérations nous font bien comprendre la différence qui existe entre l'universel des sciences purement rationnelles et celui des sciences de la nature.

On peut voir par là aussi quel rôle décisif l'abstraction joue dans toutes les questions relatives à la portée et à la certitude de nos connaissances : rôle que les scolasliques ont merveilleusement compris, et que les modernes méconnaissent le plus souvent. Ne voyonsnous pas, en effet, un grand nombre de ces derniers tenter de constituer la science et même de composer les vérités nécessaires sans recourir à l'abstraction? C'est la principale cause de la pauvreté de leur philosophie scientifique.

On se demandera peut-être quelle est la valeur explicative de l'induction, d'après l'exposé que nous venons de faire. Nous répondrons en quelques mots seulement, pour ne pas prolonger démesurément ce chapitre. La valeur dont il s'agit est à peu près nulle. Ce qui caractérise essentiellement l'induction, c'est l'absence de moyen terme. Elle ne prouve point par la cause per médium; elle se borne à montrer le fait de l'accord de l'attribut et du sujet; livrée à ses propres ressources, elle ne peut conduire à un autre résultat. Ses conclusions ne sont que l'affirmation d'un fait général, comme dans les exemples suivants: les corps tombant dans le vide parcourent tous le même espace dans le môme temps — à une même température, la force élastique d'une masse gazeuse varie en raison inverse du volume quelle occupe. — Les corps s'attirent proportionnellement à leurs masses et en raison inverse du carré de leur distance, Dans

NOTIONS GÉNÉRALES l3p,

toutes ces généralisations inductives, comme il appert par leur rédaction elle-même, il n'est pas question de cause et il ne saurait en être question si l'on s'en tient à ce que l'induction peut donner ci propria. Comme nous le verrons plus longuement ailleurs, elle prouve qu'un caractère convient à un sujet commun non par la cause, mais par l'ensemble des faits particuliers correspondants : ab œquivalenti, dirait un philosophe scolastique. Dans ces conditions, elle ne peut affirmer que le fait de cette convenance. A vrai dire, l'induction ne répond qu'à la question an sit. Elle se tait sur la cause et, par conséquent, n'apporte aucune raison explicative proprement dite. C'est ce qu'un grand nombre de savants reconnaissent sans difficulté. « Une loi n'explique rien, dit l'un d'eux : ce n'est pas une explication, c'est une constatation. » (i) Un autre s'exprime en ces termes sur le même sujet :

Il ne faut pas s'imaginer que, grâce aux lois, la causalité scientifique soit véritablement explicative. Tel rapport de phénomènes n'est pas le moins du monde expliqué par la loi qui formule la nécessité de ce rapport, telle loi n'est pas expliquée par telle autre loi; la réalité, en se systématisant peu à peu, ne se trouve pas expliquée par là même.

Stuart Mill a fait à ce sujet des réflexions d'une frappante justesse :

Expliquer, comme on dit, une loi de la nature par une autre, c'est seulement substituer un mystère à un autre; le cours général de la nature n'en reste pas moins mystérieux, car nous ne pouvons pas plus assigner un pourquoi aux lois les plus générales qu'aux lois partielles (2).

(1) P. Delbet, la Science et la réalité, li V, c. 11. (a) H. Berr, la Synthèse en histoire, p. 49-

ifO PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

Ceci revient à dire que la généralisation par ellemême n'est pas une explication : on peut aussi bien ignorer la cause d'ilil fait général que d'un (ait particulier. Ce dernier n'est pas, à proprement parler, un effeî de la loi ; il en est un exemple, une manifestation. Constater n'est pas expliquer. C'est pourquoi une science expérimentale, si elle veut cire explicative ne peut se passer d'un élément rationnel.

Nous dirons donc, comme conclusion générale des considérations qui précèdent : le lait le plus incontesté, le plus certain, demeure stérile s'il n'est fécondé par une idée. Les constatations de l'ordre sensible, si exactes et si nombreuses qu'on leë suppose, ne peuvent, par elles-mêmes, se eonslituer en science: elles sont d'une insuffisance absolue à cet égard. Vouloir réduire l'esprit à un rôle passif en présence des faits, c'est rendre la science impossible sous prétexte de la faire plus positive. Tout dans le travail scientifique se ramené primitivement et finalement à une idée, comme le proclame le grand expérimentateur C. Bernard, « C'est l'idée, dit-il, qui constitue le point de départ ou le pruniini moyens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers l'inconnu. » (i) Celte idée n'est pas seulement une conclusion préjugée, une interprétation anticipée des faits, une généralisation provisoire ou simplement probable; il faut la voir encore, en dernière analyse, dans les premiers principes de la raison. C'est ce que le savant que nous venons de citer reconnaît aussi dans le passage suivant :

(i) C. Bernard. Introduction à l'élude de la médecine expérimentale, c. i", g 6.

NOTIONS GÉNÉRALES 1 4r

« De même que dans la marche naturelle du corps, l'homme ne peut avancer qu'en posant un pied devant l'autre, de même dans la marche naturelle de l'esprit, l'homme ne peut avancer qu'en mettant une idée devant l'autre. Ce qui veut dire, en d'autres-termes, qu'il faut toujours un point d'appui à l'esprit comme au corps. Le point d'appui du corps, c'est le sol dont le pied a la sensation; le point d'appui de l'esprit, c'est le connu, c'est-à-dire une vérité ou un principe dont l'esprit a conscience. L'homme ne peut rien apprendre qu'en allant du connu à l'inconnu; mais, d'un autre côté, comme l'homme n'a pas en naissant la science infuse et qu'il ne sait rien que ce qu'il apprend, il semble que nous soyons dans un cercle vicieux et que l'homme soit condamné à ne pouvoir rien connaître. Il en serait ainsi, en effet, si l'homme n'avait dans sa raison le sentiment des rapports et du déterminisme qui deviennent critérium de vérité. » (i)

Comme le remarque le P. Sertillanges, C. Bernard englobe dans ces deux mots assez vagues les principes premiers de la raison qui servent de base à tout le reste et qui se trouvent virtuellement contenus dans les données d'où partent les sciences particulières comme dans les procédés dont elles font usage. Mais où notre savant a tort, c'est lorsqu'il ajoute que « nous ne pouvons obtenir cette vérité (première) ou en approcher que par le raisonnement et l'expérience ». Il retombe ici dans l'inconvénient qu'il voulait éviter. Si toute vérité est la conclusion d'un raisonnement expérimental ou autre, nous sommes condamnés à tourner dans un cercle vicieux ou à remonter à l'in-

(i) G. Bernard, Introduction à /'étude de la médecine expérimentale, c. n, § 5.

\\l PHILOSOPHIE DU RAISONNEMENT DANS LA SCIENCE

fini clans la démonstration. On n'échappe à ces conséquences inadmissibles qu'en admettant avec toute la philosophie aristotélicienne et scolastique des vérités de raison et surtout des vérités d'évidence immédiate, c'est-à-dire des jugements où, par la simple compréhension des termes, nous découvrons que l'attribut convient au sujet ou ne lui convient pas. Il n'est nullement nécessaire, dans ce cas, de recourir à un moyen terme ni à un raisonnement quelconque. Mais on évite également de la sorte l'inconvénient grave de chercher le point d'appui et la justification de l'expérience dans l'expérience elle-même. C'est là une pétition de principe à laquelle les savants qui n'admettent que des vérités d'expérience ou de fait ne peuvent pas échapper. Par ailleurs, il ne s'ensuit nullement que la matière des vérités de raison ne nous soit pas fournie par les sens.

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