‹ Philosophie du Salon de 1857Chapitre 3 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

salon de 1857 accuse avec franchise et ^?^ netteté la tendance des esprits de ce temps. ^^ A ce point de vue , sa donnée générale est plus accessible et son enseignement plus clair que ceux de l'Exposition Universelle de 1 855. Cette dernière, en effet, en exhumant et en rassemblant, à un moment donné, les œuvres d'un demi-siècle éparpillées en tous lieux, semble n'avoir eu d'autre résultat que d'attester l'anarchie des idées et le trouble intellectuel de nos trente dernières années. Écoles, théories, genres et manières , s'y heurtaient et s'y contredisaient à chaque pas. La confusion était telle , que la Critique aurait

perdu la tète , rien qu'en cherchant à dégager la loi de ces manifestations multiples et divergentes. Aussi s'en garda-t-elle avec soin. En présence de ce concours unique dans l'histoire, où il s'agissait bien moins de ressasser des opinions vingt fois formulées que de juger une époque de l'art et d'en déterminer le sens, elle ne trouva rien de mieux que de rassembler et remettre en ordre ses feuilletons d'autrefois, et se mit bravement à faire, elle aussi, l'Exposition Universelle de ses produits passés. Elle vit donc arriver, sans le saluer d'une parole nouvelle, ce Salon mémorable, résurrection à la fois douloureuse et charmante de nos premières joies et de nos jeunes enthousiasmes; elle laissa passer ce convoi de la jeunesse du siècle, sans trouver une épitaphe immortelle à lui jeter en guise de couronne.

Cette année, au contraire, malgré la multiplicité des œuvres exposées (près de trois mille pour la peinture seulement), l'unité de tendance est manifeste. Elle éclate avec une évidence qui ne permet plus de doute.

Mais constatons d'abord les faits.

La peinture religieuse a disparu du salon ou ny figure que pour ordre. — La peinture historique occupe bien encore quelque place ; mais il appert, à la voir ainsi produire des œuvres trop directement inspirées par les événements politiques de notre temps, qu'elle a perdu la notion claire de son domaine et qu'elle s'aventure sur un terrain qui lui est étranger. — La majorité, et une majorité compacte, appartient aux tableaux de genre. Scènes d'intérieur, paysages, portraits, presque toute l'Exposition est là : c'est le côté humain de l'art qui se substitue au côté

héroïque et divin, et qui s'affirme à la fois avec la puissance du nombre et l'autorité du talent. Presque plus do grandes toiles, presque plus de vieux noms : des tableaux de chevalet, une foule de noms inconnus.

C'est une chose remarquable, que cette abstention des grands maîtres de l'art contemporain, Eugène Delacroix. Ary Schefifer, Ingres. Sont-ils fatigués de la lutte? Dédaignent-ils des hommages qui leur sont acquis d'avance? Ou sentent-ils vaguement le courant de l'inspiration chercher de nouvelles voies, et demander d'autres interprètes? Pour l'une ou l'autre de ces raisons, ils n'ont point paru dans l'arène : ils ont laissé le champ libre à cette jeunesse peut-être trop turbulente, mais écho plus voisin et plus fidèle des temps nouveaux. Leur absence, et ceci est un éloge pour eux, laisse dans l'air de ces salles du calme et de la paix. La physionomie du salon n'est point troublée par leur personnalité hautaine, leur subjectivisme à outrance. L'intelhgence de l'ensemble en devient plus facile, et l'unité de direction, que j'essaye de saisir et de déterminer, éclate plus librement.

Aussi ce petit Salon de 1857, qui ne renferme peut-être pas une œuvre de génie, mais où le talent à tous degrés surabonde, présente-t-il cette particularité, qu'il montre, visible pour ainsi dire et toute dégagée, la loi évolutive de l'art même, loi simple dans sa formule, impérative dans sa teneur, et qui associe complètement l'art au mouvement général de l'humanité.

A ce sujet, et avant que j'entre dans l'examen individuel des meilleurs ouvrages aujourd'hui soumis au public, je crois devoir établir quelques considérations générales,

qui fourniront au lecteur un point de vue, sinon une méthode de critique, et qui seront pour moi des jalons nécessaires au milieu de la prodigieuse multiplicité des œuvres.

Quoi qu'il tente ou quoi qu'il réalise, qu'il exprime l'idée pure par le verbe ou qu'il la concrète dans la matière, ce que l'artiste met dans son œuvre, c'est lui, c'est son entendement, c'est son cœur.

Pour ne parler que des arts plastiques, l'œuvre réalisée est tout à la fois, par l'idée qu'elle contient et par la forme qu'elle revêt, non pas une copie, une reproduction , môme partielle, de la nature, mais un produit éminemment subjectif, le résultat et l'expression d'une conception purement personnelle.

La nature, sorte de matière première de l'art, ne fournit à l'artiste que des images^ des représentations. Par une opération toute intellectuelle, toute psychique, l'artiste en dégage la forme pure, la beauté; car la beauté, en tant qu'idée, n'existe que dans l'entendement. Puis cette abstraction effectuée, l'artiste concrète sa conception de la beauté, la matérialise selon les formes spéciales de son art, et en revêt, comme d'une enveloppe impénétrable et subtile, toutes les œuvres qui sortent de ses mains.

L'art est donc avant tout une expression du moi humain sollicité par le monde extérieur ; expression réalisée, sous

le concept suprême de Beauté, dans l'infinie variété des types fournis par la nature. Il en résulte que l'art est un des plus hauts act€s de la personnalité humaine, une véritable création seconde.

Mais cette conception de la beauté par le moi, comme forme pure du vrai, et sa réalisation par les arts plastiques, n'est point dans l'humanité un acte isolé et insolidaire du reste des manifestations humaines. Quelle que soit la vigueur de son individualité, l'artiste est toujours, non l'expression, mais le dernier terme de la société antérieure à lui. Il hérite ab intestat du capital intellectuel accumulé par les générations précédentes ; c'est dans ce capital qu'il trouve les matériaux de son éducation ; c'est en les élaborant, en se les assimilant, c|u'il développe son originalité propre, et qu^l en arrive tout à la fois à résumer la société antérieure, et à se trouver supérieur à elle. — Il la résume parce que, né dans son sein, instruit par elle et de sa substance, il la sait, croit ses croyances, aspire ses aspirations; — il est supérieur à elle, parce que, venu après elle, il est la société, plus lui-même.

Or, après cela, qu'importe que la tradition n'existe pas, à proprement parler, pour les choses de l'art, hormis la période d'apprentissage? Qu'importe que la création soit toujours individuelle, spontanée, et que sa nécessité se renouvelle avec chaque artiste qui se présente ? Il n'en reste pas moins vrai que, par son élément générateur, je veux dire l'entendement, l'art se trouve lié au mouvement général de l'humanité et ne saurait s'en abstraire.

Telle donc la marche de l'humanité, telle la marche de l'art.

Voyons l'hisloire :

Aux termes de la légende sacrée, lorsque Dieu, créateur et conservateur de toutes choses, eut surpris l'homme en flagrant délit de révolte, il le chassa du Jardin de délices, en plaçant à la porte , pour lui en défendre à jamais l'entrée, un archange tenant en main une épée flamboyante.

L'homme a pris une longue et éclatante revanche de cette proscription ancienne.

Durant six mille ans, lutteur de plus en plus affermi, il a mis ses efforts et son honneur à repousser de son cerveau, de son cœur, de la cité, de la face du monde, Dieu, l'oppresseur des premiers âges. A travers l'esclavage et la misère, les bouleversements sans nombre, le massacre et la ruine, il a poursuivi sans relâche, au prix de sa liberté, de sa vie et de la vie des siens, ce duel gigantesque qui emplit toute l'histoire du monde. Il s'est dit : — « A l'origine des âges, ignorant de moi-même et de l'univers, frappé d'épouvante à l'aspect d'un monde où tout m'était nouveau et me semblait surhumain, j'ai laissé s'enraciner en moi des croyances qui obsèdent aujourd'hui ma raison et neutralisent mon élan. Je me suis inchné devant le prêtre, représentant social de Dieu , et le prêtre tient dans ses mains la liberté de mon âme et la liberté de mon corps. Mais je briserai le cercle de fer de mes conceptions premières. L'autorité est une de mes créations : je m'affirmerai contre moi-même. A côté de TEden divin d'où l'on m'a chassé , je me construirai un Eden nouveau que je peuplerai de ma personne. Je placerai à l'entrée le Progrès, sentinelle invisible; je lui mettrai en main l'épée flamboyante et il dira à Dieu *. — « Tu n'entreras pas! »

Et Ihomme s'est mis à construire la cité humaine.

Qui pourrait dire dans combien de larmes et de sang a été détrempé le ciment qui en fait les joints sacrés? Qui pourrait dire combien de générations sont tombées avant même que les murs aient pu sortir de terre. Mais sang de martyrs, semence de révoltés! L'édifice de la liberté humaine est maintenant hors d'atteinte, et chaque jour y ajoute une nouvelle assise.

Ceci n'est que la première partie du drame.

Durant le cours de cette longue lutte, le prêtre, fuyant devant l'homme, avait jeté au guerrier, au chef temporel, une part de l'indivisible souveraineté : » A moi les âmes, à toi les corps! » La lutte se comphqua, se mélangea, devint obscure et confuse. Des empires croulèrent, des civilisations disparurent. Mais l'esclave fut affranchi, le serf libéré, l'égahté fondée. Et aujourd'hui encore, à cette distance, parmi cette poussière et ces ruines, on distingue, com-me un grand sillon lumineux dans l'histoire, la trace de l'homme, poursuivant à travers tout et contre tous, au spirituel et au temporel, son développement intégral, l'épanouissement de son être dans la plénitude de sa puissance.

Ainsi les collectivités mystiques opérées par l'esprit religieux , les collectivités politiques opérées par l'esclavage et la guerre ont toutes été brisées, pour n'avoir su créer qu'une unité violente et factice entraînant la suppression de l'individu. L'homme en grandissant a fait éclater ces terribles murailles, et ^indi^'idualisme s'est échappé par toutes les fissures.

Donc, dans l'humanité, négation continue de la religion

et de l'autorité traditionnelle, affirmation et affranchissement progressif de la personnalité humaine.

L'histoire de l'art ne fournit pas d'autres conclusions.

La peinture religieuse et la peinture historique ou héroïque se sont graduellement afiaiblies, à mesure que s'affaiblissaient comme organismes sociaux la théocratie et la monarchie auxquelles elles se réfèrent ; leur élimination , à peu près complète aujourd'hui , amène la domination absolue du genre, du paysage, du portrait, qui relèvent de l'individualisme : dans l'art comme dans la société, l'homme devient de plus en plus homme.

Tant que la religion a tenu la tutelle de la société et a protégé sa lente formation; tant que la foi, circulant dans le corps social comme la sève dans les rameaux, a fait verdoyer et fleurir chaque civilisation naissante, l'art à été divin, exclusivement divin. Imbu de la superstition du ciel, l'artiste a cherché ses sujets hors de l'homme, qui lui semblait misérable et laid ; hors de la nature, où il ne sentait pas sourdre et vivre l'âme universelle. Il a demandé à la religion de figurer ses dogmes, de représenter ses dieux. Les dieux du paganisme, les dieux du christianisme, personnifications radieuses de l'immortelle beauté ou du suprême amour, ont épuisé les épanchements de son ardeur mystique. Consacrer à d'autres qu'à eux son marbre ou sa toile eût été une profanation.

Mais aujourd'hui, nous ne croyons plus. Les dieux du paganisme se sont écroulés sous les ruines d'un monde; les dieux du christianisme, sous l'analyse moderne, s'évanouissent en abstractions. L'esprit divin est remonté aux

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deux ; le dernier des vieux dogmes agonise. 11 avait élu la peinture pour organe, comme le polythéisme avait choisi la statuaire. La foi disparue, la peinture religieuse pouvait-elle survivre?

Non. La peinture religieuse est morte; elle est morte, mais comme la religion même, en nous léguant pour testament de ^ie des œuvres immortelles.

On pleure sur cette mort et l'on crie à la décadence. Ce n'est pas raisonnable. De même que dans la vie sociale, la disparition de la religion implique un agrandissement de l'individu, de même la disparition de la peinture religieuse doit se résoudre pour l'art en un accroissement de puissance : l'art va quitter un ciel désormais désert, pour prendre solennellement possession de la nature et de l'homme.

Que chercherait-il encore dans la légende chrétienne ?

L'étoile, qui guidait les Mages, ne brille plus à l'horizon. L'enfant Jésus ne sommeille plus sur les genoux de la Vierge Mère. La paille de letable, dispersée par le monde, foulée aux pieds des incrédules, n'est plus qu'un fumier infécond. L'étable elle-même, lézardée en tous sens, a croulé de vétusté; et les bœufs pacifiques, qui, allongeant leurs muffles noirs vers le Dieu nouveau -né, regardaient curieusement la brume de leurs naseaux se changer en auréole autour de son front, ont rompu la crèche sainte et se sont enfuis vers les grandes plaines, pour y mugir à Taise, loin de ces hommes qui ont toujours besoin d'un rédempteur,

La mère des sept douleurs, la femme au cœur transpercé de sept glaives, a été ravie au ciel en un jour de

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