U PHILOSOPHIE
triomphe. Mais elle en est bien vite redescendue, et laissant là-haut sa couronne d'étoiles, elle est revenue ici-ba se faire l'ange de la misère, la consolatrice des affligés. En chapeau de dentelles ou en cornette blanche, elle se promène dans nos villes, marche dans les campagnes, saventure dans les camps. Et on l'a toujours vue, mère héroïque, sœur dévouée, partout où une plaie se montre, partout où un cri s'élève, fermer de sa douce main la bouche qui maudit, répandre sa bourse aux affamés, sa sollicitude aux meurtris, son cœur aux inconsolés.
Les apôtres, ces va-nu-pieds sublimes, ces ardents vulgarisateurs de l'éloquence, ont déserté le martyre et laissé le Verbe s'échapper de leur sein enflammé. Rentrés aujourd'hui dans la vie commune, ils ne remuent plus les masses par la passion, ils ne les enchaînent plus par le miracle. Ils ont abdiqué leur double puissance en faveur des journalistes et des magnétiseurs.
Ainsi, les allégories divines, par une dégradation insensible, se convertissent en réalités humaines.
Le ciel recule, recule devant nous.
Entre le ciel et la terre sont les héros, les demi-dieux ; la légende de la guerre et l'histoire des nations. L'art, comme il l'avait fait pour la religion, s'est mis au service de l'héroïsme. Il a figuré les récits des batailles, les types des grands capitaines et des rois malheureux ; il a raconté l'infortune des dynasties, les rigueurs de l'inexorable destin. Mais à mesure que la société s'organise sur l'équilibration de ses {)ropres forces, l'âpre nationalisme des races anciennes s'efface, les grandes querelles s apaisent, le colé épique de l'humanité s'amoindrit. Aujourd'hui la grandeur
et la décadence des peuples ne s'expliquent plus par des raisons tirées de l'ordre politique, mais bien par les déductions de la science sociale. L'histoire, par le mouvement du temps, se convertit en économie politique.
La peinture historique n'a donc plus qu'à faire son act^ de contrition et se préparer à la mort. Et de même que dans la vie sociale, l'absorption de l'autorité implique un agrandissement de l'individu, de même la disparition de la peinture historique se résoudra pour l'art en un accroissement de puissance.
« J'ai chassé Dieu, va crier l'artiste, et je renie l'histoire. Ah! si le ciel s'éloigne, que du moins la terre ne s'amoindrisse pas 1 Formes calmes et sereines de la divinité, images véhémentes des passions épiques, qu'avezvous donc fait pour n'être plus aux yeux de la société qui m'entoure qu'artifice et convention? elle ne vous comprend plus, et vous délaisse. Vous partis, que me reste-t-il? que reste-t-il à Tart éperdu ? »
Ce qu'il te reste, artiste? Ce qu'il reste à ton génie? Il te reste l'Homme et la Nature, c'est-à-dire tout ce qui est. — Les dieux sont partis! mais crois-tu donc que Jupiter ait emporté avec lui la Puissance , et Minerve la Sagesse, et Vénus l'immortelle Beauté, et Jésus l'éternel Amour? Non, l'Amour, la Beauté, la Sagesse, la Puissance étaient en toi. Tu t'en étais un moment dépouillé pour en parer tes dieux, voulant les faire grands et rester petit, les faire beaux et demeurer laid. Mais eux disparus, toutes les vertus et toutes les grâces dont tu les avais doués et qui sont ton bien, te reviennent ; tu hérites de tes dieux morts, et tu
grandis de tout leur néant — Les héros sont partis ! mais crois-tu qu'ils aient emporté avec eux l'amour et la haine , la vengeance et le pardon , l'adultère et le meurtre, les forfaits éclatants et les dévouements farouches? Non, toutes ces choses étaient aussi ton partage et te reviennent. Comme tu as hérité de tes dieux, tu hérites de tes héros. Les passions bonnes ou mauvaises dont ils ont été les incarnations passagères demeurent en toi et pour toujours afin que tu apprennes, dans leurs luttes et leurs combats, à épurer ton cœur et élever ton âme ; car c'est en travaillant sans relâche à l'exaltation de ton être, et par suite à l'apothéose de l'homme , que tu justifieras la moralité de l'art. Marche donc désormais sans regret et sans cainte : tu es dès à présent dans la voie. Ce ne sont plus des dieux et des déesses, des héros et des récits épiques que ton art fortuné va configurer et traduire, c'est toi-même , ce sont les scènes de ta vie, c'est la nature qui t'enveloppe. Là est toute vérité^ là est toute poésie. Laisse dire ceux qui, te voyant aller, parlent d'amoindrissement et de décadence : la plus belle conquête de l'homme, c'est l'homme, et je n'en sais pas qui ait été à la fois plus providentielle et plus héroïque, ni qui ait coûté à l'homme plus de pleurs et de sang. Entre donc dans le vaste champ qui s'ouvre à ton activité rajeunie, dans ce champ où tu es à toi-même ton dieu et ton héros. Regarde l'homme que tu ne connais pas: il n'y a rien de plus beau, de plus grand que l'homme sur la terre. Regarde la nature, que tu connais à peine : il n'y a rien de plus grand , de plus beau que la nature sous le ciel. La nature et l'homme, le paysage, le portrait et le tableau de genre, voilà tout l'avenir de l'art. N'y a-
t-il pas encore là plus qu'il n'en faut pour surpasser les anciens et les vaincre?
La théorie que je viens d'émettre tend à établir que Fart, par un mouvement qui lui est propre, se modifie à la fois dans son sujet et dans son objet : — dans son sujet, en ce que l'esprit traditionnel s'efface peu à peu devant la libre inspiration de l'individu ; — dans son objet , en ce que l'interprétation de l'homme et de la nature se substitue lentement aux mythes divins et aux épopées historiques.
Il me reste, pour épuiser les généralités, à dire comment et pour quelle part le Salon de 1 857 rentre dans cette théorie, à déterminer le sens de ce Salon, et à lui assigner sa valeur légitime.
Je n'ai point à avertir le lecteur que je ne fais ici ni réclame ni diatribe. En fait d'artistes, je ne connais personne; en fait d'œuvres, je ne recherche que celles qui •me paraissent relever d'un ordre esthétique quelconque. Quant au reste, je ne m'en inquiète pas. Libre au peintre et au statuaire de transformer leur art en une simple spécialité de la vie industrielle ; libre à eux d'avoir pour suprême inquiétude la production rapide et le débouché
certain ; je ne chercherai point à nuire à leur commerce : je n'ai rien à démêler avec eux.
Le Salon de 1 857 contient beaucoup d'oeuvres où le talent éclate à des degrés divers , mais en réalité très-peu qui soient véritablement" hors ligne , et en ce sens dignes d'un examen sérieux. Dès qu'on veut aborder les détails, on s'aperçoit bien vite que de nombreuses éliminations sont à faire. Il faut laisser au catalogue, d'abord tout ce qui procède directement des anciennes écoles, scènes religieuses, historiques, mythologiques : question de pastiche ; — ensuite toute la peinture mihtaire, campements, batailles , vues , où l'artiste se borne à déployer l'aptitude d'un ingénieur des ponts et chaussées : question de géométrie; — puis toute la peinture de mode, facile d'exécution, agréable à l'œil, que les salons et les boudoirs payent largement : question d'industrie ; — enfin, toutes les productions , dans tous les genres , qui , désintéressées de la pensée et du sentiment, brillent exclusivement par le côté technique et matériel, et ce sont les plus nombreuses : question de doigté. Ces diverses éliminations faites, c'est à peine s'il reste cinquante toiles dont l'art ait à se préoccuper. Le surplus est nul, absolument nul, au point devuedubeau.
Mais cette insuffisance esthétique ne saurait diminuer la portée de ce Salon. Sa signification spéciale demeure entière , parce que , malgré tout , il marque le point précis qui sépare une période écoulée d'une période naissante ; et , à ce titre , il comporte un progrès qui va nous donneila mesure de sa valeur. En quoi consiste ce progrès ? Je vais essayer de le dire : ce sera comme une première application des idées précédemment émises.
Déjà, et contrairement aux docteurs qui , attardés dans la contemplation des vieilles écoles, négligent de suivre les transformations de l'idée, et tiennent pour incontestable la décadence actuelle de l'art , j'ai cherché à montrer par quelle solidarité intime et profonde l'évolution artistique se relie au mouvement de la société même : de telle sorte que, si le progrès existe pour cette dernière, ce qui paraît universellement admis, il existe aussi pour l'art, et par les mêmes raisons.
Cette conclusion est légitime en thèse générale ; mais appliquée spécialement au Salon de cette année, elle doit être entendue avec certains tempéraments que je me hâte d'indiquer.
Assurément l'art contemporain , — le paysage à part , — n'a rien produit encore, et j'accorde même qu'il ne produira de longtemps rien qui puisse être mis en ligne avec les œuvres si justement admirées des écoles italienne, espagnole, flamande. Mais ce n'est pas dans la comparaison des œuvres de deux époques que l'on doit chercher des raisons de préséance et de supériorité, c'est dans l'examen de l'idée mère, du point de vue suprême en vertu duquel chaque époque produit. A ce compte, la recherche de l'homme, qui est le but plus ou moins défini de l'art en notre temps, but qui entre précisément en évidence par le salon de 1857, me paraît relever d'une conception esthétique plus large et mieux entendue que celle qui a inspiré les produits des siècles antérieurs. Il y a donc , à mon sens , progrès. Ce progrès , il est vrai , ne se manifeste pas encore dans les œuvres produites, et je tâcherai tout à l'heure d'en indiquer la raison. Mais il se
montre dans l'idée inspiratrice, toute inconsciente encore et irraisonnée qu'elle soit , idée en vertu de laquelle déjà l'homme se cherche, se poursuit, et s'étreint de plus près dans l'art. Il y a dans ce fait, en apparence si simple, toute une révolution. L'artiste comprend, à la fin, comme le poète l'a compris avant lui, que ce qui fait la valeur d'une œuvre, n'est point l'importance des personnages qui y figurent, dieux ou héros, mais la grandeur de la passion, la profondeur du sentiment, le pittoresque de la ligne. 11 a acquis cette conviction qu'un mendiant sous un rayon de soleil est dans des conditions de beauté plus vraies qu'un roi sur son trône ; qu'un attelage marchant au labour sous le ciel clair et froid du matin , vaut , comme solennité religieuse, Jésus prêchant sur la montagne ; que trois paysannes courbées , glanant dans un champ moissonné , tandis qu'à l'horizon les charrettes du maître gémissent sous le poids des gerbes, étreignent le cœur plus douloureusement que tout l'appareil des tortures s' acharnant sur un martyr.
C'est à ce nouvel ordre de sentiments que le Salon actuel doit sa valeur. L'art y a fait, dans le sens de la détermination de son objet, un pas immense. Après avoir cherché si longtemps son idéal loin de la terre, il a fini par le demander à l'humanité même. Aujourd'hui il ne veut plus entendre parler de ses anciennes adorations : tout ce qui ne touche pas à l'homme lui est étranger.
Ici une question se pose. Cette évolution est-elle bien définitive ?
Un retour vers l'interprétation religieuse ou héroïque n'est-il plus possible? L'humanité en a-t-elle fini avec ces
deux sources d'inspiration ? Je le crois. Les religions de l'avenir, si l'avenir nous en réserve, me paraissent devoir être, venant à l'âge mùr de l'humanité, trop unitaires, pour présenter au ciseau des types aussi divers et aussi beaux que ceux des dieux de TOlympe, dont chacun est une statue achevée ; trop abstraites , pour fournir au pinceau des motifs aussi frais et aussi jeunes, aussi pleins d'une poésie intime et pénétrante, que ceux qui s'échelonnent dans la légende chrétienne et dont chacun est un tableau tout fait, depuis l'épisode naïf et doux de l'étable à bœufs, jusqu'au drame éloquent et douloureux du Calvaire. — Quant à l'héroïsme, je ne crois pas certes qu'il soit dans sa destinée de déserter un jour le cœur de l'homme ; mais il se transformera si bien par le progrès, que la peinture historique ne le reconnaîtra plus comme sien. Devenu tout mtérieur, ému seulement en nous par le jeu harmonieux de nos passions, ou l'explosion radieuse de nos puissances morales, l'héroïsme de l'avenir ne saurait fournir à l'art des épopées d'un même ordre que Théroïsme tout extérieur, tout physique des temps anciens, qui n'a laissé dans l'histoire qu'une traînée de tumulte et de sang.
Hâtons-nous , concluons :
Jeté dans l'infini de la durée, entre les ruines de genres disparus et les tentatives confuses de genres en formation, le Salon de 4857 se présente a nous comme le berceau d'un art nouveau : l'art humanitaire. Il marque la date glorieuse de l'avènement de l'homme comme objet de l'art. Il inaugure une période définitive et qui doit fournir une carrière sans limites. Le mouvement dont il est le point de
départ, ne saurait s'arrêter que quand le thème aura été épuisé, c'est-à-dire l'humanité disparue.
Un dernier point.
S'il y a ainsi progrès dans le dégagement de la loi qui préside aux destinées du beau, d'où vient que ce progrès n'éclate pas dans les œuvres de nos artistes ? Pourquoi, au contraire', chez eux, ces hésitations, ces tâtonnements, cette faiblesse, cette nihilité esthétique ?
Il faut bien soulever à notre tour cette question que les critiques ont agitée récemment, et qu'ils n'ont point résolue, faute d'avoir su la poser. Ils ont accusé le mercantilisme de l'époque ; ils se sont inquiétés sur l'état de l'imagination en France ; ils ont évoqué la petitesse des appartements, l'étroitesse des boudoirs et autres joyeusetés, comme s'il était besoin de dix mètres carrés de toile pour faire un chef-d'œuvre. La cause cherchée n'est pas aussi lointaine. Avec les explications précédemment fournies, le point s'éclaire et la solution devient facile. Quelques mots me suffiront pour l'indiquer.
Une nouvelle période de l'art commence avec un objet nouveau, l'homme ; c'est un fait acquis maintenant. N'estil pas évident dès lors que le concept de beauté qui a servi aux peintres des temps passés et qui leur a fourni tant de chefs-d'œuvre rehgieux et historiques, ne saurait plus convenir aux peintres chargés d'étudier la vie humaine et d'en figurer sur la toile les poésies encore inaperçues '? Ce concept doit donc être renouvelé et approprié à sa nouvelle destination. Mais c'est là l'œuvre du temps. Les artistes sont, quant à présent, condamnés à un apprentissage dont on ne peut prévoir la durée. Il ne s'agit
donc pas d'accuser leur faiblesse : elle se comprend aisément ; il s'agit de les encourager. Le sujet est vaste, complexe, « ondoyant et divers » ; la recherche sera longue. Mais toutes les facultés humaines sont aujourd'hui dirigées vers ce but. Toutes prêtent leur concours à l'artiste. La littérature se met en devoir de lui venir puissamment en aide. Elle est entrée la première dans la voie nouvelle, car il est dans sa destinée de toujours précéder les beauxarts et de leur faciliter la tâche. Elle crée d'abord par le verbe les types et les scènes que l'art devra recréer plus tard par la brosse ou le ciseau. Mais le verbe est mobile et sa genèse n'a pas de fin. L'art vient après lui ; il fixe ce que la pensée ébauche perpétuellement.
Conséquent avec les principes que j'ai posés, je ne parlerai point de la peinture religieuse ni de la peinture historique. Les tentatives posthumes de ces deux genres, dépourvues pour la plupart de conscience et d'individualité, ne doivent pas nous arrêter en chemin.
Dans le reste, je prendrai un petit nombre d'oeuvres, celles qui me paraissent intéresser plus directement l'art, et dégager, dans une mesure et une évidence diverses, la tendance humanitaire. .le suivrai, pour ces œuvres; malgré certaines difficultés de classification, la division fournie par l'objet de l'art lui-même.
Cet objet est triple : la nature, l'homme, la vie humaine.
Je parlerai successivement du paysage, du portrait , du tableau de 2;enre.
LA NATURE. LE PAYSAGE
LA NATURE, LE PAYSAGE
I 'est une vérité vieille, que les églogues et les idylles ont presque toujours été le contrecoup d'agitations sociales. Froissés par le tumulte du monde , les poètes , les rêveurs , se réfugient dans la paix des champs, dans la contemplation de la nature calme et sereine.
La résurrection du paysage en France , dans ces dernières années, tient en grande partie à cette cause. Les querelles littéraires et politiques de ce siècle ont rejeté les esprits vers la pacifique nature , et engendré , par voie de réaction, le courant d'idées auxquelles nous devons, en littérature, La Mare au Diable, Jeanne, Les Paysans ; dans
l'art, les œuvres de Rousseau , de Troyon, de Daubigny, de Rosa Bonheur. Les exagérations du romantisme, les débauches de la couleur, ont précipité ce double mouvement. Il semble que, saturée d'émotions violentes, dégoûtée de sa propre corruption, la société ait fait un immense retour vers le vrai. Elle s'est senti soudain soif d'émotions calmes et douces. Une vague odeur d'étable, apportée par la brise des champs, lui est montée aux narines^ Elle a entrevu , loin des villes infectes , groupés comme dans un tableau de Léopold Robert, la vie rurale, ses travaux, ses plaisirs, sa simple et pénétrante poésie. Elle s'est souvenue du sentier perdu dans les blés, du moulin qui tourne sous le vent, de l'eau qui clapote entre les racines du saule, des lointains bleuâtres, des mystérieuses profondeurs. Alors, à tous ceux qui lui servent le pain de l'esprit, elle a demandé de la nature, beaucoup de nature. Et le poète, le romancier, le peintre, tout le monde s'est mis à l'œuvre. Ce n'est pas seulement Théodore Rousseau transportant sur la toile la nature toute vivante, avec ses lumières, ses senteurs et ses frissons; ce n'est pas seulement Rosa Bonheur, appliquant à l'interprétation de la vie pastorale sa touche robuste et sa virile manière ; c'est Lélia, désabusée, cherchant à calmer par le spectacle des champs les orages de son cœur, et venant noyer dans le sein de la mère universelle les courants de son âme profondément troublée; c'est Balzac demandant aux bois et aux plaines quelques feuillages et quelques brises pour rafraîchir, « au soir de leur longue journée, » les acteurs fatigués de la Comédie humaine. Par ces derniers, le paysage est entré dans la littérature, et y a pris une
place que l'action ne songe plus à lui disputer. Dans la dernière œuvre sérieuse de ce temps, Madame Bovary, la nature suit pas à pas les développements de la fable, se mêle à la vie intime des personnages, et y prend une telle part qu'elle s'y fait en quelque sorte complice de leurs actes, et que, quand l'héroïne succombe, nul ne peut dire si elle cède à l'éloquence de son séducteur ou aux excitations voluptueuses du paysage qui les entoure.
Malgré la différence radicale qui sépare le procédé du poète de celui du peintre, j'ai tenu à ne pas séparer ces deux mouvements issus d'un unique effort. Dans l'une et dans l'autre voie, dans la littérature et dans l'art, la tentative a été couronnée d'un plein succès ; mais c'est surtout l'interprétation de la nature par la couleur qui a fait des progrès rapides. En moins d'un quart de siècle, le paysage en France s'est élevé à une hauteur telle, que je ne sais si la suzeraineté artistique des Hobbema, des Guyp, des Ruysdaël, ne s'en trouve pas menacée. Dans tous les cas, il ne reste que les anciens maîtres hollandais dont les œuvres en ce genre peuvent encore supporter le rapprochement des nôtres.
Un de ceux qui ont le plus contribué à l'élévation soudaine du paysage parmi nous, est Théodore Rousseau.
Théodore Rousseau est véritablement un maître de l'art, dans le sens antique du mot : il a eu en partage le génie et toutes les misères qui s'y attachent. Ses luttes obscures, son énergie, sa persévérance, sont suffisamment connues. Ce n'est qu'en 1849, après vingt ans d'efforts acharnés, que le plus grand paysagiste de ce temps s'est vu admis à l'honneur
d'une médaille de première classe. L'heure de la justice n'est venue pour le bon travailleur que quand sa tâche a été presque finie. Au temps de sa dure jeunesse, il n'a eu pour soutien que l'estime de quelques rares amis, et il n'a connu, en dehors, ni la douceur d'un encouragement ni la saveur d'un éloge. Mais depuis, la compensation s'est faite. L'Exposition universelle, en mettant en plein jour les côtés multiples de ce beau talent, la netteté, la précision, la fraîcheur, la finesse exquise de cet esprit à la fois sûr, profond et charmant, a consacré sa tardive réputation. Aujourd'hui Th. Rousseau est arrivé à la maturité ; il se possède lui-même et il possède à fond toutes les ressources de son art. Aussi semble-t il que, dans la voie suivie par lui, il ne puisse guère s'élever davantage. Les six toiles qu'il expose, admirables fruits de son talent mûr, ne nous montrent rien de nouveau ni d'imprévu en lui , mais elles confirment pleinement toutes les qualités que nous lui connaissons.
Le plus remarquable de ces paysages a pour titre Les Bords de la Loire au printemps. C'est une de ces petites toiles dans lesquelles Rousseau aime à élargir et étendre des horizons immenses. Le fleuve gris, d'une transparence admirable, se gonfle entre ses rives sinueuses et vient en lécher les bords. A droite, une petite maison, avec une toiture de tuiles rouges, s'abrite sous des peupliers. Un peu en avant d'elle un massif de chênes de la plus belle venue projette au-dessus de l'eau ses vigoureux branchages. Au pied des arbres, dans une petite anse , un robuste compagnon démarre un bateau plat et saisit fièrement l'aviron pour prendre le large. Dans un plan plus
éloigné, on aperçoit , par-dessous la feuillée, une laveuse rouge qui fait tremper son linge. A gauche , de minces rives, à peine buissonnées de rares arbustes , et faisant pointe dans l'eau , alternent pour ainsi dire avec les flots épars et vont s'affaiblissant à mesure qu'elles s'éloignent du premier plan vers le fond. L'horizon recule devant l'œil. Il serait difficile de donner avec la plume une idée exacte de ce paysage frais et tranquille, tout fait de ehoses familières, et où la solidité et la finesse s'allient à un égal degré dans une lumière harmonieuse et pleine.
Une matinée œ'ageuse pendant la tnoisson est un tableau plein d'animation. La moisson est encore couchée sur le sol et déjà l'orage menace. Le ciel se charge. Un rayon de soleil, glissant sous une lourde nuée, dore les gerbes confiantes au revers du sillon. Il ne pleut pas encore, mais le vent qui se lève fait frissonner les maigres bouquets d'arbres dont l'horizon est fermé. Au devant s'étend le champ menacé. Les travailleurs se hâtent. Le maître, debout sur sa charrette, empile les gerbes que ses gens apportent à pleines brassées. En face de ce petit cadre où s'agite un des grands drames de la vie des champs, on se sent des velléités de mettre bas l'habit et de s'arrêter pour donner un coup de main à cette brave famille dont le pain va être haché par la grêle sur le sillon même qui l'a fécondé.
Je citerai encore, comme de l'effet le plus saisissant, un petit Hameau dans le Cantal, pris à ce moment du crépuscule où la terre est déjà noyée dans l'ombre vaporeuse du soir, tandis qu'au-dessus le ciel s'allume un instant, enflammé par les lueurs occidentales ; et encore une Prairie
boisée au soleil couchant, où les bœufs tranquilles qui boivent dans une mare herbeuse, les arbres qu'aucun souffle n'agite, l'horizon qui se décolore lentement, tout traduit, avec un charme infini, la douceur calme et mystérieuse d'un beau soir.
Daubigny est, comme Théodore Rousseau, un de ces rares esprits qui aiment le beau pour lui-même et pour les jouissances qui en procèdent. Loin de l'art courtisan, loin de l'art traditionnel, ils se sont créé tous les deux une belle et noble place. Ils sont entrés en communion intime avec la nature. Ils l'aiment dans ses attitudes familières et pour sa simplicité grande. Ils la prennent telle qu'elle est, telle qu'elle veut bien se faire pour le plaisir des hommes. En marchant par les chemins et les champs de leur pays, ils n'ont point trouvé de temples grecs placés sur les éminences, aussi n'en mettent-ils point sur leurs toiles. Ils se contentent de rendre le sentiment que fait naître en eux ce que leurs yeux perçoivent ; et nue ou parée, triste ou joyeuse, riche ou maigre, la nature a pour eux d'incroyables trésors de poésie. Mais s'ils ont tous les deux pour elle un amour égal dans sa tendresse et sa profondeur, ils l'expriment diversement. Là où Rousseau met de la force, Daubigny apporte de la grâce ; quand Rousseau passionne et provoque la pensée, Daubigny charme et fait rêver. Et puis ne vous semble-t-il pas encore que Rousseau tend à se rapprocher davantage de la cité, tandis que Daubigny s'en éloigne? pour tout dire, en un mot, qu'il y a quelque chose de plus humain dans le paysage de Rousseau, qu'on y sent davantage l'homme et les détails qui accusent les
préoccupations de sa vie; que si l'homme n'y est pas, on le devine aux alentours, lui, sa cabane ou quelque chose de lui ; et même on voit qu'il vient de passer, le paysage est encore pour ainsi dire tout chaud de sa trace,
Le talent deDaubignya singulièrement grandi depuis les dernières expositions, et il est appelé à grandir encore. Les artistes de cette sincérité et de cette trempe ne s'arrêtent pas en chemin. Il lui reste, d'ailleurs, quelque chose à faire. Il sent vivement et il rend juste ; mais la variété des sentiments et des moyens lui manque peut-être un peu. Je trouve que, dans ses notes en apparence les plus joyeuses , il y a un fond de mélancolie intime et mystique qui n'est pas dans le sujet, et dont il semble ne pas bien se rendre compte. Ses ciels, admirables pour l'élévation, la profondeur et la transparence, sont peutêtre trop uniformes. Les lointains semblent lui faire peur : il barre et ferme brusquement l'horizon comme s'il en redoutait des vertiges. Qnoi qu'il en soit , et en attendant des progrès nouveaux , Daubigny expose cette année quatre toiles , dont deux sont véritablement des chefs-d'œuvre , Le Printemps et La Vallée cVOptevoz.
On ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus gracieux que Le Printemps. Du fond du tableau, par un sentier qui s'ouvre au milieu des blés verts , s'avance une jeune paysanne montée sur un âne. A gauche , parallèles à ce sentier, s'allongent une ligne de pommiers en fleurs, et par derrière un massif de peupliers dont les profondeurs sont tout humides de fraîcheur et d'ombre. A droite, une longue rangée de pommiers courts et trapus viennent de l'horizon vers le premier plan en décrivant une courbe.
Entre ces arbres^ de beaux champs de blés en pleine croissance , traversés par le sentier dont j'ai parlé. Sur le devant , des herbes et des fleurs. Rien dans tout cela qui ne soit jeune, original et charmant : c'est l'idylle du renouveau dans toute sa verdeur et toute sa grâce.
J'aime mieux cependant La Vallée d'Optevoz, dont la composition me paraît mieux entendue et l'aspect général plus ferme. Deux collines rocheuses partent de chaque extrémité du premier plan , et vont se dirigeant l'une vers l'autre à mesure qu'elle s'approchent du fond. A leur point de rencontre est un bouquet d'arbres. Dans le val formé par l'écartement des rochers, s'étend une nappe d'eau, où le jonc croît par touffes et sur laquelle naviguent des files de canards. Au-dessus, un ciel gris argenté baigne le tout de sa lumière calme. La fermeté des terrains, revêtus d'une mousse courte que soulèvent çà et là les larges assises du roc ; le petit sentier pratiqué le long de l'eau et sur lequel s'avance un bonhomme suivi d'un chien ; la nappe, d'une fluidité profonde et transparente ; la lumière, d'un éclat affaibli qui enveloppe le paysage, font de cette toile une œuvre de maître, pleine d'harmonie et de force.
Un autre paysage, aussi fort remarquable, mais inférieur aux deux premiers à cause de sa physionomie plus trouble et moins altière, est le Soleil couché.. Sur un plateau , par un chemin creux, rayé de profondes ornières et bordé d'une double rangée de pommiers durs et noueux , arrive un troupeau qui revient des champs. Le soleil n'est plus à l'horizon qu'une mince ligne rougie. Une meule de paille dessine sa noire silhouette sur le ciel. Des chardons sauvages et d'autres plantes communes croissent au rebord
du chemin. Le bétail , fatigué du jour, s'avance tumultueusement, baissant la tête et ayant hâte de rentrer au parc où l'attendent le repos et le sommeil.
Je range parmi les paysages Les Glaneuses de Millet. A la vérité, la nature n'y est qu'un prétexte, qu'une occasion. Toute la pensée se concentre sur les trois personnages qui peuplent cette scène. Mais ces personnages sont des paysannes ; ils accomplissent un acte de la vie des champs. Or, j'admets difficilement qu'on puisse séparer le paysan de la nature. Il en fait en quelque sorte partie intégrante comme l'arbre , comme le bœuf. L'individualité est assurément plus accusée chez lui que chez l'animal ou la plante, puisqu'il soumet l'un et utilise l'autre. Mais , au point de vue de l'art , il se trouve être simplement le terme le plus élevé d'une série , qui commence au végétal pour s'arrêter à lui , paysan ; en telle sorte qu'il est attaché à la nature par des chaînes plus solides que celles du servage , je veux dire par les lois de Tharmonie. Aussi bien que le chêne dont il a la force, aussi bien que le bœuf dont il a la lenteur, il s'harmonise avec la nature qui l'entoure , à la fois par son costume, par sa démarche, par ses attitudes. Dans les champs , qu'il travaille ou qu'il repose , il est magnifique de couleur, de forme et d'allure ; partout ailleurs il est grotesque et laid. Par contre l'homme des villes, transporté dans un paysage , me paraît ridicule : il gêne l'œil et fait tache.
Sur une terre grise où se hérisse encore le chaume que la faucille a tranché, trois paysannes, vêtues de drap commun tombant à phs lourds, se courbent vers le sol.
Elles ramassent les épis que l'œil perspicace du propriétaire a oubliés. Leur tête encapuchonnée laisse à peine voir leurs traits grossiers. Qu'importe? Elles n'ont pas de nom, elles ne sont pas telle ou telle femme; elles sont une race , elles sont une fonction sociale : elles glanent quand les autres ont moissonné. Leur tablier relevé en corbeille, est noué par les deux bouts derrière leur dos. C'est là qu'elles mettent les épis sans tige que le hasard a jetés dans les plis du sillon. Quant à ceux auxquels le chaume adhère encore , elles les tiennent réunis en bouquet dans leur main gauche ramenée sur leurs reins. C'est ainsi que, toujours courbées et acharnées au travail, elles vont sans relever un moment la tète. Le ciel pourrait à son gré les cuire de soleil ou les tremper de pluie , elles n'ont pas le loisir de s'en inquiéter ; car ce qu'elles cueillent ainsi de leur main rouge et durcie , c'est du pain pour l'hiver. Seulement, au lieu de cueillir ce pain comme les maîtres, à pleine brassée et en plein champ quand Tes blés sont debout, elles ramassent les miettes tombées après que ces maîtres ont passé. Or, dans le lointain, cependant que les malheureuses fatiguent et ahannent, les moissonneurs poussent joyeusement les gerbes sur les charrettes et pressent le départ vers le village, dont les maisons blanchissent à l'horizon, et où les attendent le repas , le vin et la danse.
Cette toile, qui rappelle d'effroyables misères, n'est point, comme quelques-uns des tableaux de Courbet, une harangue politique ou une thèse sociale : c'est une œuvre d'art très-belle et très-simple , franche de toute déclamation. Le motif est poignant à la vérité: mais, traité comme
il l'est , dans le plus haut style , avec largeur, sobriété et franchise , il s'élève au-dessus des passions de parti , et reproduit, loin du mensonge et de l'exagération, une de ces pages de la nature vraies et grandes, comme en trouvaient Homère et Virgile.
Qu'est-ce que la nature a donc fait à M. Français pour qu'il la maltraite ainsi? Lui en voudrait-il de ce qu'il ne la comprend pas? Mais alors qui le force à faire du paysage? Il y a tant d'autres occupations légitimes auxquelles un honnête homme peut se livrer ! Qui le porte à réduire l'art du peintre au vulgaire talent d'un faiseur de vignettes? Il y a tant de gens respectables qui se donnent du mal à élever ce grand art ! Ah ! M. Français , si la nature vous avait pris pour son unique confident , comme nous serions trompés sur son compte, et comme nous la connaîtrions mal ! Vous ne voyez d'elle que la superficie ; son côté intime et profond, son âme vous échappe. Votre manière est mesquine , étroite , sans conviction ; elle amoindrit et rapetisse tout : j'en atteste woive Effet de printemps, aussi bien que votre Étude d'hiver. Non pas , certes , que l'habileté manque à votre pinceau , ni la ficelle ; mais ce charlatanisme-là, voyez-vous, ne saurait remplacer le sentiment qui vous manque. Il faut y renoncer ; la nature est un livre fermé pour vous. Si vous voulez continuer à faire du paysage, remettez-vous à lécole , étudiez les maîtres. Avec eux vous apprendrez, du moins , qu'il y a dans la nature quelque chose dont vous ne vous doutez pas : la poésie. N'avezvous pas ouï dire , d'ailleurs , que les esprits secondaires ne peuvent boire aux sources originales? il en découle un
vin trop robuste pour leur faible poitrine. Il faut à leur débilité le mélange déjà affaibli des interprétateurs. Or, voici qu'à Manchester les Anglais mettent au jour nombre de paysages inconnus et des meilleurs , Hobbema , Ruysdaèl , Rembrandt même. Partez vite ; allez, allez à Manchester.
J'ai toujours eu pour Corot un singulier mélange d'amour et de pitié bienveillante. Je ne sais où cet excellent homme, dont la manière est si doucement émue , va prendre ses paysages ; je ne les ai rencontrés nulle part. Mais tels qu'ils sont, ils ont un charme infini. Il y a dans cette façon de comprendre et de traduire la nature quelque chose qui rappelle Bernardin de Saint-Pierre. C'est vague, c'est indécis ; le sentiment des individualités naturelles de l'arbre , de la plante, du rocher, ne s'y fait guère jour; mais la pénétration vive des choses générales , des herbes mouillées , des ombres fraîches , des lumières pures , y est fortement accusée, et suffit à la simpUcité des motifs. Et puis ces limpides paysages semblent entraînés dans une danse mystique, aux accords d'un instrument invisible. Ne troublez pas ces nymphes et ces amours qui parcourent ces régions primitives, vierges comme l'Éden, humides et touffues comme lui. Ils sont là, couchés ou debout, suivant intérieurement le chœur des mélodies aériennes. Un souffle les a déposés sur l'herbe ; un souffle peut les emporter dans le tourbillon d'ime ronde légère, rhythmée aux douces ivresses qui naissent à la fois des sons , des lumières et des parfums!
Courbet n'a pas, tant s'en faut, cette jeunesse, cette fraîcheur et cette conviction. Courbet est un sceptique en matière d'art, un profond sceptique. Et c'est dommage , vraiment , car il a de très-belles et très-fortes qualités. Sa brosse est vigoureuse, sa couleur solide, son relief quelquefois surprenant. Il saisit les attitudes extérieures des choses ; les mouvements des terrains et des arbres lui sont familiers. Il rend bien , en un mot , ce qui se voit. Mais il ne va pas au-delà parce qu'il ne croit pas à la peinture. Son spiritualisme n'est pas assez exalté pour qu'il en arrive à considérer les formes et les groupes comme des condensations de l'àme universelle , et à poursuivre l'expression de celle-ci sous la figuration de ceux-là. Quoi qu'il en soit , ses paysages ne manquent assurément pas de valeur.
Les bords de la Loue sont empreints de toutes les qualités de rendu matériel que j'ai signalées. Si le terrain de gauche était mieux établi, ce serait un bon tableau. Il faudrait pourtant y biffer ce ridicule jeteur d'épervier, qui se tient si mal d'ailleurs , et qui semble être planté là , sur le devant, comme s'il était la morale et la conclusion de ce paysage. On croirait que Courbet a simplement voulu montrer aux amateurs un bon endroit pour la pèche.
Pour des raisons analogues à celles précédemment exposées, je ramène les scènes de chasse au paysage, dont elles ne sont qu'un épisode.
La chasse au chevreuil dans les forêts du Grand-Jura est un des meilleurs tableaux exposés par Courbet. Le piqueur qui sonne la curée , les chiens marbrés de taches brunes , le chevreuil surtout pendu par la patte , sont des chefs-
d'œuvre d'exécution matérielle , d'un faire solide et franc. Le piqueur sonne de toute son âme, et il semble qu'on entende l'instrument sauvage résonner dans le silence de la forêt. Les chiens sont admirables d'impatience. Malheureusement, à côté de cette partie savamment éclairée, se trouvent des tons noirs et charbonnés qu'on ne s'explique pas ; les chiens ne disent pas assez leur race , ils n'ont guère que la taille du basset, et ils ont le pelage des braques; le tableau se coupe trop brusquement dans le haut ; la tète du chasseur adossé à un arbre manque de relief. Elle est si peu apparente , le corps de ce chasseur debout se prolonge tellement, qu'on est tenté de chercher son chef hors du cadre.
La biche forcée à la neige ne vaut pas la chasse au chevreuil. A la vérité la bête est bien tombée, le terrain se dégrade convenablement , les broussailles rouillées sont du meilleur effet. Mais les chiens qui volent , suivant tous la même direction , et tenant tous le même mouvement audessus de terre , sont parfaitement ridicules. On les dirait gonflés et en baudruche.
Courbet n'est pas seulement un paysagiste , c'est encore un habile faiseur de portraits , et surtout un peintre de genre audacieux. Je dirai tout de suite ce que j'en pense, pour n'y plus revenir.
En voyant l'œuvre entière de Courbet, maître-peintre, je me suis rappelé involontairement cette page de Prouillion : « Il faut que le statuaire, que le peintre, de même que le chanteur , parcoure un vaste diapason ; qu'il montre la beauté tour à tour lumineuse ou assombrie , dans toute
rétendue de 1 échelle sociale, depuis l'esclave jusquau prince , depuis la plèbe jusqu'au sénat. Vous n'avez su peindre que des dieux ; il faut aussi représenter des démons. L'image du vice comme de la vertu est aussi bien du domaine de la peinture que de la poésie . suivant la leçon que l'artiste veut donner, toute figure belle ou laide peut remplir le but de l'art. Que le peuple, se reconnaissant à sa misère , apprenne à rougir de sa lâcheté ; que l'aristocratie, exposée dans sa grosse et obscène nudité, reçoive sur chacun de ses muscles la flagellation de son parasitisme, de son insolence et de ses corruptions; que le magistrat , le militaire , le marchand , le paysan , que toutes les conditions de la société, se voyant tour à tour dans l'idéahsme de leur dignité et de leur bassesse , apprennent , par la gloire et par la honte , à rectifier leurs idées, à corriger leurs mœurs et à perfectionner leur institution. Et que chaque génération, déposant ainsi sur la toile et le marbre le secret de son génie, arrive à la postérité sans autre blâme ni apologie que les œuvres de ses artistes. «
Ces paroles de l'illustre publiciste donnent la raison de l'œuvre entière de Courbet , depuis les Casseurs de pierres jusqu'aux Demoiselles des bords de la Seine. Il est croyable que , dans leurs causeries familières , les deux Franc-Comtois , dissertant des choses de l'art , se seront rencontrés sur un point, la moralité de son but; et alors, ou Proudhon aura systématisé et réduit en théorie les idées flottantes de Courbet, ou Courbet aura appliqué dans la mesure de son tempérament les théories toutes faites de Proudhon. C'est ce dernier cas qui est le plus probable,
la théorie du philosophe se trouvant plus lai'ge, plus élevée que l'application de l'artiste. En effet, du vaste diapason indiqué par le philosophe, Courbet n'a parcouru qu'une partie , celle de la beauté assombrie ; il n'a pu s'élever jusqu'à l'autre. Ses personnages, il les a bien montrés dans l'idéalisme de leur bassesse , mais jamais dans celui de leur dignité. 11 n'a saiiS doute voulu qu'une chose : « que le peuple se reconnût à sa misère et apprît à corriger ses mœurs. » Car, dit le théoricien , « suivant la leçon que l'artiste veut donner, toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de l'art. »
Mais il y a là une erreur d'esthétique, dont la responsabilité incombe plus encore au peintre qu'à son théoricien. Il est très-discutable, en effet, que l'art ait un but de moralisation immédiate , qu'un tableau , comme une fable , doive avoir sa moralité. Je suis pour ma part très-éloigné de le penser. L'art n'a point à imposer des idées ; il ne saurait se faire apôtre ni tribun ; il n'a point à châtier les mœurs comme la comédie , ni à fouetter le ridicule comme la satire. En s'appliquant à cette tâche , il abandonne son objet et trahit véritablement sa mission. L'action de l'art est toute médiate ; il n'a point à faire l'éducation spéciale d'une génération , et à diriger son activité de préférence vers tels ou tels objets. Il a à faire l'éducation générale de l'homme et de l'humanité. Il agit, lentement il est vrai, mais sûrement , sur la source même de nos idées et de nos sensations; et, par la surexcitation passagère qu'il provoque en nous , il apprend à notre être qu'il est toujours pour lui un échelon à gravir dans l'élévation morale, et, en nous incitant à le gravir, il nous améliore et nous épure.
Je m'excuse presque d'agiter ces hautes questions, à propos des tentatives de Courbet, presque toutes avortées. La poussière et le scandale qu'il avait soulevés autour de son nom sont aujourd'hui bien tombés. Depuis que le courant des idées , éparpillé vingt ans par les secousses profondes que notre sol a subies, tend à se reformer et à reprendre une direction, on ne s'occupe plus guère du Réalisme. L'idée que Courbet prétendait avoir mise dans les Casseurs de pierres , V Enterrement d'Ornans , les Demoiselles de village, les Baigneuses, devient de moins en moins compréhensible. Ces toiles , faites pour la foule , n'ont jamais eu de prise sur elle. Et Courbet, qui commence à le comprendre , s'en venge cette année en exposant , double injure à Paris et au peuple , les Demoiselles des bords de la Seine, dont le titre jovial indique assez la pensée impertinente. En bafouant ainsi la majeure partie de ses admirateurs, Courbet se condamne lui-même.
En résumé , Courbet est un brave ouvrier peintre , qui , faute de comprendre l'esthétique de son art , gaspille sans profit de belles et rares qualités. Comme peintre de genre, il a pu croire autrefois que la peinture devait avoir une destination sociale; mais, à l'heure qu'il est, il n'en croit plus un mot , et en faisant déboucher une porte de derrière de Saint-Lazare jusque dans les prés fleuris de madame Deshoulières , il se moque de lui-mèrae , des autres et de son art. Comme paysagiste , il n'a guère entrevu la nature que par la fenêtre d'une auberge. Ses sites rappellent toujours l'idée d'une bonne partie : on devine que c'est de la friture qui nage au courant de ses ruisseaux ; et aux alen-