‹ Philosophie du Salon de 1857Chapitre 5 sur 9 · U PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

U PHILOSOPHIE

louis , le long de ses taillis , il se dégage comme un parfum de gibelotte.

C'est comme portraitiste qu'il me paraît avoir le plus de valeur. La tète de VHomme à la pipe est une œuvre de premier ordre.

Xavier de Cock , un belge , peint avec facilité des sites d'un pittoresque bourgeois et des natures d'une compréhension vulgaire. Il a cependant le mouvement général et l'intelligence de l'ensemble ; mais , au détail , rien ne se tient. Je doute, malgré l'éclat apparent de son début, qu'il y ait en lui un sérieux paysagiste. Les Vaches à l'abreuvoir, les Vaches traversant des prairies, manquent d'élévation et de solidité. Ses animaux donneraient difficilement l'idée « de ces faces bovines, si bien coiffées et si calmes dans leur puissance, » dont parle Georges Sand : « Oui , je comprends que Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du Dieu dans ce large front si bien armé , et dans cet œil noir à la fois si fier et si doux. Il y a de l'enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le poil fin et blanc qui entoure proprement leurs lèvres délicates. Il y a du paysan dans ces genoux larges et rapprochés , dans la lenieur de cette démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui fouette l'échiné toujours noueuse et sèche. Oui , c'est un bel animal ! Le fanon est magnifique et le flanc a un développement immense. La face exprime la force et l'ignorance ; elle a du rapport avec la physionomie de l'homme qui cultive la terre et soumet l'animal. »

La Bénédiction des blés (Artois) cte M. Breton est d'une belle et harmonieuse entente : la plaine jaune , la procès" sion qui se déroule , le dais , les surplis qui s'éclairent , les personnages agenouillés au premier plan , quoique faits un peu trop en trompe-l'œil , tout cela est empreint d'un pittoresque large et simple ; il y a du style dans certaines poses, et un art peu vulgaire dans la draperie Somme toute, c'est un bon tableau et qui mérite d'être remarqué.

Après ceux que j'ai nommés, il en vient d'autres et puis d'autres encore , qui attaquent la nature par tous les bouts , pressant sur elle de tout leur poids pour lui faire rendre quelque chose. Mais la nature discrète et pudique ne dénoue pas sa ceinture devant le premier passant. Il faut l'aimer d'un amour longtemps éprouvé pour se faire accepter d'elle. Aussi les paysagistes inférieurs pullulent. Il y en a qui font des landes , des bruyères, des futaies, des prairies, des lacs, des vallées, des montagnes, et qui voudraient tout traduire dans la fièvre de leur impatience. Il y en a qui sont étrangers , et qui nous apportent de leur pays des effets singuliers et des sites étranges, comme ce Russe qui fait coucher le soleil dans un troupeau de moutons. Il y en a d'autres enfin qui trouvent vulgaire et mesquin ce qui les entoure , et qui vont chercher au loin , dans lOiient , au fond du désert , une nature tout exceptionnelle et san^ analogie avec nos idées et notre tempérament.

Je ne parlerai ni des uns ni des autres : ce serait sans profit qu'on pousserait plus loin un dénombrement depuis longtemps complet. Les premiers , d'ailleurs , ont des qualités toutes né2;atives, dont les nuances infinies dans le

genre neutre défieraient la langue la plus souple. Les seconds consacrent vainement les ressources de leur pinceau à la reproduction d'etîets dont nous , hommes de l'Occident, nous ne pouvons nous faire juges, ces effets étant sans harmonie avec nous. J'aime la nature qui m'entoure, parce que , né au milieu d'elle , habitué à la voir, nous sommes , elle et moi , en corrélation mtime ; elle est entrée pour quelque chose dans le développement de mes idées ; elle a participé à la formation de ma personnaUté, et, où que j'aille, je la porte en moi. Or, votre désert, vos palmiers , vos chameaux , peuvent étonner mon intelligence , mais ils n'auront jamais pour moi l'émotion douce et paisible que me donne l'aspect des bœufs dans un pré bordé de peupliers. Les brises qui me sont famihères et qui égayent mes poumons ne passent pas sur vos sables torréfiés. Vos végétations bizarres et vos ruines insolites se dessinent mal sur ma rétine et me fatiguent par leur étrangeté. Ah ! imprudents , la nature est à vos portes, elle vous entoure et vous presse de toutes parts , elle se met tout entière dans le plus humble de ses coins , et vous la fuyez pour courir après l'exotique et l'inattendu 1 Ce n'est pas ainsi que les maîtres flamands et hollandais entendaient le paysage. Ils prenaient tout naïvement le ruisseau voisin , l'arbre du détour de la route, un buisson éraillé, un pan de leur ciel nuageux. Peu de chose suffisait à leur puissante improvisation ; mais ce peu de chose , la nature de leur pays, ils l'imposent aujourd'hui à l'admiration de toute l'Europe. Je me range de leur côté , et aussi du côté d'Obermann, le grand naturaliste, qui, pour Theure de sa mort, souhaitait, à défaut d'un homme, au moins un pay-

sage doux el ami , tel que chacun de nous le pourrait désirer : — « Si j'arrive à la vieillesse , si un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j'ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre , qu'on place ma chaise sur l'herbe courte , et que de tranquilles marguerites soient là , devant moi , sous le soleil , sous le ciel immense , afin qu'en laissant la vie qui passe, je retrouve quelque chose de l'illusion infinie. »

L'HOMME, LE PORTEAIT

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