L'HOMME. LE PORTRAIT
A nature, c'est la vie éparpillée et diffuse; rhomme, c'est la vie concentrée.
De cette antinomie première fuissent, au point de vue de l'art, deux ordres de conception opposés, qui dominent et régissent souverainement, l'un, le paysage, l'autre, le portrait.
Le paysage est la traduction et l'interprétation de l'Être universel dans tous ses modes et sous tous ses aspects. Sa large compréhension s'étend à la création entière. Les astres, les végétaux, les animaux, toute chose, organique ou inorganique , en tant qu'elle se manifeste sous la triple
condition de lumière, de couleur et de mouvement, est également de son domaine. L'homme, comme le reste, en fait partie ; seulement il n'entre pas dans le paysage comme homme , comme être pensant , il y entre comme élément de la série animée, comme fragmentation du grand tout, sous son pur côté extérieur et pittoresque.
La loi du paysage , c'est la multiplicité.
Les terrains et les eaux, la plante et la bête, les productions naturelles et les fruits du travail humain, toute forme a donc place dans le paysage ; c'est l'infinie variété dans l'infinie étendue. Quelque vaste que soit le cadre , il n'est jamais une limite, même pour l'œil : le champ le déborde, l'esprit le franchit et continue à suivre au-delà le développement des lignes et la direction des mouvements. Point de difficulté, du reste, dans la disposition de ces éléments divers ; il n'y a qu'à suivre pas à pas le modèle , la nature. Chaque être , chaque individualité , en arrivant sous le pinceau , se classe , se groupe , à la fois sous la double raison de son importance hiérarchique et de la valeur particulière que lui donne le motif choisi par le peintre. L'unité, qui ne consiste pour le paysage que dans la continuité , est plus facile encore : un horizon qui fuit , un bouquet d'arbres mouvementé, un point culminant qui arrête l'œil , se chargent le plus souvent de la réaliser.
Mais la nature n'est pas seulement une juxtaposition d'objets groupés dans des plans divers. C'est un être vivant, plein de sollicitations singulières, et dont les chocs répétés sur notre organisme, ébranlant à chaque instant notre âme, font jaillir en elle, comme des sources fraîches, les sensations, les sentiments, les idées. Une action, une
puissance analogues doivent être mises dans le paysage. 11 ne suffit pas au peintre d'avoir réussi à reproduire en nous la forme et la disposition des objets ; il lui faut encore, et par dessus tout , animer ces formes , les faire vivre en y mêlant son âme d artiste, et les douer, en vrai créateur, de toutes les excitations qui appartiennent à la nature. L'art n'est pas autre chose : il commence juste là où le métier finit.
Prenez donc, des éléments si variés qui vous entourent, telle quantité ou telle partie qu'il vous conviendra , soyez à votre gré prolixe ou concis , étendu ou resserré ; — pourvu que votre toile frissonne et palpite ; que la vie y circule pleinement et largement; que Tbarmonie, comme un tissu impondérable et fluide, en baigne à la fois les détails et l'ensemble ; que vos ombres et vos lumières , vos tons et vos nuances, aient le pouvoir d'éveiller les sensations multiples que la nature réelle a déposées dans nos organes et qui dorment aux avenues de chacun de nos sens ; — vous aurez exprimé , dans la mesure de voire sentiment et du nôtre , le retentissement intérieur de la vie universelle dans l'homme; nous en suivrons, avec émi tion , à travers votre œuvre, les répercussions intimes et lointaines; etcpiand nous reviendrons aux champs paisibles, pour y retrouver des senteurs et des brises aimées, pour y suivre de l'œil le pli des terrains et la fuite des arbres . ou pour y rêver en écoutant la sourde germination de la vie latente , nous emporterons avec nous, et mêlerons à notre propre sentiment, quelque chose de votre émotion même , une vibration de votre être.
Le portrait, lui, est l'expression de l'individualité humaine. C'est cette individualité manifestée, extérioréc, rendue en quelque sorte palpable et visible ; — non pas envisagée sous un point de vue transitoire et partiel, non pas prise dans tel ou tel moment passager de son existence , joie ou douleur, rire ou méditation, veille ou travail , mais traitée d'une manière définitive et sommaire , saisie et fixée à cet instant de pure raison qui la résume sous toutes ses faces , l'élève rapidement à son maximum de vie , et la dévoile tout entière , d'un seul coup , dans l'intensité et la diversité de ses puissances.
Autant donc la nature répugne à une systématisation quelconque des existences qui posent ou se meuvent sur son sein ; autant l'homme, pour être compris et exprimé , exige impérativement F unification étroite et sévère de son être et de ses virtualités.
L'unité, c'est la loi du portrait.
Je viens de dire que le portrait est l'expression de l'individualité. Cette définition porte en elle des conséquences gra\es : il ne faut pas craindre de les aborder.
Commençons par rappeler d'abord une chose connue; c'est que, de toutes les formes de l'être, Thomme est celle qui réunit les caractères d'individualité les. plus accusés , je veux dire la délimitation et l'autonomie. Nulle, ou à peu près, aux premiers échelons de la vie, l'individualité croît et s'affirme à mesure que l'on s'élève. Les minéraux, même sous la forme cristallisée, paraissent en être dépourvus ; vous pouvez en effet les désunir, les diviser, les fragmenter à l'infini , il semble que vous ne faites que désag-
gréger des molécules unies par des forces matérielles. L'individualité commence véritablement à la série végétale, mais elle y reste vague et confuse encore. Du végétal lié au sol, se reproduisant par la bouture et la greffe, à l'animal qui se déplace et se meut librement, elle grandit tout à coup. La délimitation physique est faite , l'autonomie va venir. L'homme l'apporte avec lui. L'individualité éclate en effet, et définitivement, chez l'homme dont elle est le sceau , la marque suprême. Et chez lui , elle n'est pas seulement formelle et spécifique, comme chez les végétaux et les animaux ; elle est tout à la fois et concurremment formelle et idéelle : de telle sorte qu'elle ne différencie pas seulement l'homme des espèces et des règnes inférieurs . elle le différencie encore et surtout de lui-même.
Cette remarque est capitale , puisque c'est cette différenciation même qui permet le portrait, et qui en est la raison d'être. L'homme se distinguant physiquement et intellectuellement de son semblable, son portrait est possible.
Mais ce serait une erreur de croire que le portrait est le bénéfice exclusif de l'homme. Le portrait, expression de l'individualité dans la créature , suit cette individualité pas à pas dans sa progression ascendante , se réglant sur elle , apparaissant ou disparaissant selon qu'elle se dégage ou s'écUpse. Ainsi, il existe ou n'existe pas, selon que la forme à pourtraire fait partie de telle ou telle série ; il se précise ou s'efface , selon que cette forme est plus ou moins expressive , c'est-à-dire pourvue d'individualité. Les végétaux . )ar exemple, n'ont pas de portrait et sont condamnés à s'en passer toute leur vie. Parmi les animaux , les infîmes
n'en sauraient avoir un; les plus élevés dans l'échelle, au contraire, ceux chez lesquels l'individualité est déjà plus discernable , y prétendent et avec quelque titre ; le chien commande depuis longtemps sa ressemblance à l'artiste ; le cheval suit son exemple ; il en viendra d'autres.
Les hommes ont seuls un droit incontestable au portrait. Mais ici encore des restrictions sont à faire. L'extrême enfance « masse informe et fluide « n'a pas de portrait. L'adolescence en a à peine; et, quant aux hommes murs , le développement tardif du grand nombre me force présentement à les ranger, comme les animaux , en deux classes : ceux qui ont un portrait, et ceux qui n'en ont pas encore et n'en auront de longtemps. Je reviendrai làdessus ; je ne voudrais pas qu'on me reprochât d'immoler sans phrases les cinq sixièmes de mes semblables.
Je reprends. L'individualité humaine et le portrait sont liés l'un à l'autre, comme l'idée l'est au mot qui l'exprime. Mais le plus haut degré de l'individualité dans riiomme est celui oij il y a épanouissement harmonique de ses facultés morales, et simultanément connexion intime et serrée, correspondance mystérieuse entre son être intérieur, intelhgence, volonté, passion, et son être plastique , ligne, attitude, couleur. L'honneur de l'artiste qui aborde l'individualité humaine, sera donc d'avoir saisi ce rapport imperçu du vulgaire, et sa tâche, de l'exprimer. Il devra, appliquant au portrait la fameuse définition « l'homme/ est une intelligence servie par des organes, » s'efforcer de/ figurer cette intelligence, le moi humain, dans les lign du visage et l'allure du corps; en d'autres termes, de ré;
User l'idéel dans le formel, et de manifester plastiqiiement l'unité qni relie dans mi même être, dans l'individii-homme. les virtualités multiples dont le portrait est la synthèse.
Ne concluez pas de là que le portrait répugne à l'idée de beauté et qu'il l'écarté systématiquement ; ce serait illogique. Ce que l'on doit dire, c'est qu'il s'empare de ce concept souverain dans les arts pour le plier à son objet spécial, le particulariser, et qu'il en rend par là même l'importance plus sensible. Seulement, ce n'est pas sous ses formes les plus générales , je veux dire la noblesse du t^-pe, la pureté des lignes, la grâce et l'harmonie du mouvement, que la beauté se présente dans le portrait : elle consiste entièrement dans la puissance d'expression, c'est-à-dire dans l'accord intime de la forme avec l'être moral.
Mais il ne suffit pas d'avoir mis l'idée dans la matière, d'avoir exprimé par les lignes fixes les aptitudes intellectuelles, les tendances passionnelles par les lignes molles, le tempérament par les tons, les habitudes par le mouvement général. Ce n'est pas encore là tout !e portrait : il faut creuser plus profondément.
L'individu, même lorsqu'il a acquis son développement complet, ne se ressemble pas à tous les moments de son existence. Chacun de ses actes est déterminé par une situation d'esprit particulière, qui commande les lignes de son visage, et en modifie l'expression. Indépendamment de la joie et de la douleur, du rire et des larmes, côtés fugitifs que le portrait n'a pas à aborder, il y a en l'homme mille aspects, mille lui-même que les chocs de la vie mettent en relief et font vivre successivement. Il y a d'abord
en lui l'homme de tous les jours, l'homme de la vie vulgaire et des occupations banales, l'homme qui boit, mange et dort, vaque à ses affaires, s'amuse ou s'ennuie ; puis \1 y a l'être intelligent, curieux d'art, de httérature, de science ; il y a l'être passionné qui s'émeut , qui s'anime en parlant d'amour à une femme, de politique à un homme; il y a... l'énumération serait trop longue. Hé bien, ne conçoit-on pas qu'à chacun de ces aspects correspond une physionomie spéciale et distincte? Laquelle est l'homme? Il est bien évident que chacune d'elles l'est en partie, mais qu'aucune ne l'est tout entier. Devronsnous donc , pour posséder notre vraie image , en multiplier à l'infini les exemplaires et nous faire représenter à chaque heure de notre vie? Ce serait contradictoire, et le daguerréotype alors suffirait à l'art : double absurdité. L'homme doit être exprimé en une seule fois et d'une manière définitive : le portrait est une synthèse, nous l'avons dit. Il faut donc, si l'artiste ne veut pas se borner à faire un masque sans vie ou à n'exprimer qu'une face de la physionomie, il faut qu'il pénètre résolument dans Tâme même de son modèle, qu'il compulse attentivement les registres de son intelhgence, qu'il calcule la portée de ses passions, qu'il aborde courageusement le sphinx de sa conscience pour en tirer le secret de sa valeur morale; et puis, groupant et synthétisant ces éléments divers, il doit faire arriver jusqu'à la surface de son homme tout ce qu'il aura trouvé au fond, grandeur ou faiblesse, générosité ou infamie, haine ou bonté, pour que cela reste, auréole ou stigmate, incrusté et fondu dans les plans et les lignes de ce visage humain. Arrivé à cette hauteur, le
portrait, surtout le portrait d'histoire, est plus qu'une œuvre d'art : c'est un jugement.
Le portrait ainsi compris, combien peu de modèles humains sont dignes du pinceau de l'artiste! Au-dessus du niveau des foules s'élève un petit nombre d'hommes d'élite, que les inquiétudes de la pensée ou les agitations du cœur ont marqués comme d'un signe. Ce sont des penseurs, des poètes, des savants, des magiciens, des prophètes. Ils n'ont rien de l'Antinotis. La vie qu'ils vivent ou qu'ils ont vécue, a amaigri leurs muscles, ridé leur peau, jauni leur front. Mais l'étincelle mystérieuse qui allume leur œil flamboie prestigieusement; la pensée calme et haute habite les voûtes de leur crâne. La vieillesse les prend de bonne heure ; une fois abattue sur eux, elle ne les lâche plus et les mène vite. Acharnée, elle poursuit sans s'arrêter son lent travail d'émaciation , elle les décharné, elle les édente, elle les déforme. Mais, à mesure que le corps se rétrécit, il semble que la pensée prenne toutes ses proportions : avec le temps, l'idée et la chair se fondent et arrivent à ne faire qu'un ; on dirait que la première ne veut retenir de la seconde que tout juste ce qu'il lui faut pour se manifester. Ces tètes de vieillard sont éminemment propres au portrait, en ce qu'elles présentent au i)lus haut degré ridentification de la forme avec l'esprit. Aussi les vieux maîtres les recherchaient précieusement ; et Rembrandt, cet artiste immense, a aimé en enfermer quelquesunes dans ses ovales d'or.
A côté de ceux-là , il y en a d'autres qui sont , il est vrai, désintéressés des luttes de la pensée, mais auxquels
les périls de la vie civile ou les audaces de la vie aventurière ont formé des physionomies fortement accentuées et d'un effet plastique singulier. Ces têtes-là, quoique presque toutes de superficie, sont encore matière à portrait.
La vie vécue seule a donc le privilège de façonner une tète, et, en l'harmonisant avec l'être intérieur qu'elle est appelée à rendre, de lui créer sa physionomie véritable. Il est logique en effet, qu'à force de remuer et de s'agiter en nous, les orages du cœur et les tumultes de la pensée arrivent jusqu'à notre surface, s'en emparent, la modifient; et, durcissant les lignes, solidifiant les plans, se moulent dans tous les phs do notre face, et nous impriment le masque définitif et vrai de nos passions. Aussi est-ce seulement à la quarantaine , et ce cap doublé, que l'homme relevé du portrait et en devient justiciable. A vingt ans , la ligne est fluide et les traits mobiles; à quarante ans, ils sont fixes.
Pour résumer et pour conclure, tous ceux, parmi les hommes, qui sont dépourvus d'individualité, et dont, par ■conséquent , l'expression est nulle ; tous ceux dont Tindividualité est à l'état embryonnaire, et dont, par conséquent, l'expression n'a pas acquis son relief définitif, tous ceux-là forment ce qu'on pourrait appeler, dans les objets de l'art, la foule, la multitude ; ils n'ont pas de portrait. Qu'ils aillent demander asile au paysage, au tableau de genre , là où l'être n'existe esthétiquement que comme élément du groupe, n'a de valeur qu'au point de vue extérieur de la couleur et de la ligne; mais qu'ils cessent dès aujourd'hui d'encombrer les ateliers de nos portraitistes, et de troubler de leur vanité bourgeoise la paix de nos salons !
Paysans durs et noueux que la terre dompte et attelle à son rude travail, prolétaires vaillants qui vendent pour un peu de pain leur âme à une machine, bourgeois ankylosés dans la matière, jeunes gens sans jeunesse voués à la pâle débauche et aux passions mesquines, êtres nuls ou avilis, figures indécises , types avortés, combien déjà d'élagués du monde des modèles ! et je n'en ai pas encore fini avec les exécutions sommaires ! J'allais oublier !a femme.
La voici venir , celle devant qui les théories les les plus ridiges se troublent et hésitent, les faits les mieux groupés prennent la fuite et se dispersent. Elle vient dans sa beauté, sa grâce, sa coquetterie, et me dit de sa voi\ douce : — « Et moi, quel sort me réserves-tu? Je suis ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. Je m'appelle beauté. amour , charité , dévouement. Tout ce qui s'est fait de grand et de bon sur la terre a été préparé, réalisé et conservé par moi. J'ai pris ma part de vos luttes et de vos combats; j'ai brillé à l'égal de vous dans les spéculations de Tesprit ; j'ai été poète avec Sapho, philosophe avec Hypathie, politique avec Médicis : m'excluerais-tu du portrait? » — Femme charmante, je vous en exclus.
Artistes, j'en appelle à vous! Quand vous rencontrez un homme, votre premier mouvement n'est-il pas de lui regarder au front? Vous vous inquiétez peu des lignes et du mouvement de son corps; vous allez droit à Tintelligence.. au cœur ; vous voulez savoir ce quïl vaut comme esprit,, comme volonté, comme passion. C'est la mesure de son individualité, c'est le portrait que vous cherchez en lui. — - Quand vous rencontrez une femme, au contraire, quelle
est votre première pensée? Celui qui concevrait ici quelque idée obscène n'a jamais compris l'art; il est déshérité do toute esthétique. La tète, n'est-ce pas, quelque belle qu'elle soit, vous attache peu ; vous vous hâtez de découvrir mentalement les voiles dont le corps s'enveloppe ; et votre esprit se met à construire, en partant des plans que votre œil a vus, ceux que le vêtement vous dérobe : il a hâte et besoin de retrouver la forme entière. C'est que ce n'est pas l'individualité de la femme, ce n'est pas le portrait que vous cherchez en elle ; c'est la statue. La femme, en effet, être infixe, d'une individuahté molle et flottante, ne réunit aucunes des conditions exigées pour le portrait; elle a toutes celles que demande la statuaire. Sa beauté purement plastique, la mollesse de ses contours, la pureté de ses lignes , l'heureuse harmonie de tout son corps si bien équilibré , relèvent éminemment du ciseau et du marbre. Le ciseau peut seul transmettre, et le marbre immaculé seul recevoir les mystiques confidences que l'homme se fait à lui-même, dans les régions élevées de l'art, sur la femme, cet être de toute pureté, cette idole aimée à la fois comme mère, comme sœur, comme épouse, comme fille, et dont la statuaire est véritablement le culte. Amour! dit la forme; admiration! dit l'harmonie; piété! reprend le marbre. La peinture passionnée et avide de mouvement s'accommoderait mal de cette tranquille extase qui va si bien à la chair blanche de la statue. C'est que la toile est chaude , tandis que le marbre est froid ; c'est que le pinceau est brutal , violent , charnel , tandis que le ciseau est caressant, discret, chaste. Femmes de France, femmes du pays où mûrit la vigne
et où l'homme s'enflamme comme la paille, vous, les premières de la terre pour la grâce et l'esprit, quittez donc l'atelier des Dubufe, des Perignon, des Ricard, et allez frapper à la porte de leur voisin le sculpteur. Deux choses inespérées vous y attendent : peut-être une régénération de la statuaire, et à coup sûr une résurrection du grand amour. Voulez-vous savoir, en etiét, vous, les plus dignes d'aimer toujours et de toujours être aimées, pourquoi vos passions et celles que vous inspirez sont pour la plupart passagères ets'émiettent en caprices? C'est parce qu'entre l'homme et vous, vous avez placé le portrait. Le portrait n'exprime que vos grâces voluptueuses, la coquetterie de votre toilette, la fraîcheur de votre épiderme. Il s'adresse exclusivement aux sens et ne sait rendre que les côtés superficiels et fugitifs de votre être. Au contraire, confiez à !a statue le soin de vous exprimer, chargez-la de parler de vous à 1 homme, et vous verrez l'amour s'élever et redevenir vivace ; car la statue s'adresse à l'intelligence , et l'impression qu'elle y prodnit , pure de toute sensualité , demeure inaltérable.
J'ai dit le petit nombre des modèles ; il me reste à dire le petit nombre des portraitistes.
Le Salon de cette année n'en atteste ni n'en révèle aucun.
Si, pénétré des idées que je viens d'émettre, vous parcourez la galerie des portraits exposés, vous rencontrerez partout Tignorance des conditions premières de cet art, et vous vous convaincrez facilement que les peintres ds ce temps sont loin d'être des Rembrandt et des Van Dyck.
Non-seulement ils n'ont pas en eux-mêmes l'intuition rapide qui dispensait les vieux maîtres de science et de physiologie; non-seulement ils ignorent l'art de dégager par lu forme les virtualités morales, d'élever l'être par la synthèse à son maximum de puissance, de faire que le portrait contienne l'homme tout entier avec ses manifestations possibles; mais encore ils ne savent pas même discerner parmi leurs modèles, et ils envoient au Salon des personnages que la théorie du portrait écarte d'une manière rigoureuse et absolue. Ils pèchent à la fois par euxmêmes et par le modèle. C'est trop. Je n'insisterai donc pas sur l'inanité de nos artistes. Tant qu'il ne s'agit que d'attaquer un velours, une dentelle, un fauteuil, un accessoire quelconque, de le rendre avec une réalité à faire pâmer d'aise la foule, ils sont passés maîtres, ils en remontreraient aux plus vieux; mais quand il faut aborder la tête, mettre un homme dans son masque, rendre saisissables, par la forme, des mœurs et des passions, faire transluire une âme à travers un visage, — qu'on me permette cette expression, — ils sont tous manchots.
Toutefois, disons-le à leur excuse, le portrait, œuvrede philosophie et de méditation, est la partie la moins accessible de l'art pictural. Aussi est-il la véritable pierre de touche du génie et le but le plus élevé que le peintre puisse se proposer. Les grands portraitistes ont toujours été rares, et ce siècle, brûlé d'activité, n'en a guère vu qu'un seul, — je veux parler de M. Ingres. Ce bonhomme, qui n'a jamais eu ni invention ni style, qui a dû sa célébrité à de mauvaises toiles et l'a conservée par de mauvais plafonds, qui s'est fourvoyé toute sa vie, et qui aujourd'hui, à bout
de moyens, fait de la peinture enfantine; ce bonhomme, dis-je, a été admirable toutes les fois qu'il a touché au portrait. La patience obstinée, le vouloir indomptable lui ont tenu lieu de génie. Il a eu la fermeté, l'ampleur, l'élévation, l'intensité d'idée des anciens maîtres. Toute sa peinture sèche, maigre, étriquée, passera ; ses portraits demeureront. Ce sera son seul bagage pour l'avenir. VApothéose d'Homère, le Vœu de Louis X fil, le Martyre de saint Symphorien, iront à l'oubli ; les portraits de MM. Berfin, Mole, et de quelques autres, resteront comme des chefsd'œuvre et feront vivre le nom de Ingres.