‹ Philosophie écossaiseChapitre 106 sur 199 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

352 PHILOSOPHIE ecossaisk

composé ni divisé : une partie d'une personne est une absurdité manifeste. Quand un homme perd son bien, sa santé, sa force, il est encore la même personne; sa personnalité n'est point entamée. Qu'on lui coupe un bras ou une jambe, elle ne l'est pas davantage, le membre amputé n'étant pas une partie de sa personne; autrement ce membre aurait droit à une partie de ses biens et serait tenu d'observer une partie de ses engagements ; il serait pour quelque chose dans son honneur ou son déshonneur, suppositions manifestement absm-des. Une personne est une chose indivisible; elle est ce que Leibnitz appelle une monade. » Elle est donc nécessairement le contraire de l'étendue et delà matière. La conclusion est ici tellement inhérente aux prémisses, qu'elle s'y confond presque. Pour admettre l'une quand on admet les autres, il ne faut pas une grande témérité; ou plutôt il en faut une grande pour repousser une conclusion aussi autorisée; il faut une foi aveugle en ce principe systématique qu'on ne peut connaître la nature des substances, môme alors qu'on en connaît le mieux les attributs intimes. Rendons cette justice à Reid que jamais il n'a exprimé le plus léger doute sur la spiritualité del'àme. Disons plus : partout il s'en montre convaincu. Nous l'avons vu célébrer Descartes pom* avoir séparé à jamais la substance pensante de la substance étendue. Dans le chapitre même que nous examinons, il n'y a pas une ligne qui ne fasse pour la spiritualité de l'àme. Pourquoi donc Reid n'a-t-il pas tiré nettement et fermement cette conclusion si légitime ? On ne peut dire qu'il n'avait pas à traiter ici celle question, car son habitude constante est d'aborder les questions ontologiques et spéculatives à la suite de ses analyses psychologiques; c'est ainsi qu'à propos de la perception et de la mémoire, il a examiné la question de l'espace et du temps; et la spiritualité de l'àme touche aussi étroitement à l'identité personnelle que la durée à la mémoire. 11 faut donc avouer que Reid s'est abstenu de s'expliquer sur la nature du moi par le même motif qui l'a fait reculer à l'idée de pénétrer dans la nature de la matière, de l'espace et du temps.

HLITIÈME LEÇON. — IIEIU 353

D'ailleurs , transportons-nous à l'Essai V, thap. 2 , Des conceptions générales, et nous verrons le chef de l'école écossaise revenir sur la notion de l'esprit, et en parler avec la triste circonspection que M. D. Stewart a si fort vantée et qu'il a trop fidèlement imitée* : « En quoi consiste, dit Reid^, ce sujet que nous appelons esprit ou âme? C'est, dira-t-on, un être pensant, volontaire et actif. La pensée, la volonté, l'activité sont, il est vrai, ses attributs; mais l'être auquel ces attributs appartiennent, quel est-il ? J'ai beau me faire cette question. Je n'y trouve point de réponse satiofaisante. » Je le crois bien; car demander ce qu'est un être indépendamment de ses attributs, c'est demander ce qu'il est indépendamment de ce qui le fait être. Un être, sépai'é de ses attributs, n'est rien ; et la question que Reid se propose est insoluble parce qu'elle est absurde.

Conformément à ce qu'il a dit sur l'obscurité de la substance matérielle, il ajoute ici : (c 3 Nous avons une idée nette des attributs de l'esprit, et particulièrement de ses opérations ; mais nous n'avons de l'esprit lui-même qu'une notion obscure. La nature nous enseigne que la pensée, la volonté, l'activité, sont des attributs et ne peuvent exister que dans un sujet; mais ce que nous savons de plus clair sur ce sujet, c'est que ses attributs lui appartiennent. » C'est là en efi'etce que nous savons de plus clair de ce sujet, mais il n'y a là aucune obscurité. La notion d'un sujet n'est pas plus obscure que celle d'un attribut, seulement l'une tombe sous une de nos facultés, l'autre sous une autre faculté. La conscience aperçoit les opérations de mon esprit; une autre faculté qu'on appellera comme on voudra, la raison, l'intelligence, intervenant dans l'exercice de la conscience et de la mémoire, m'enseigne que les diverses opérations aperçues ou rappelées par la mémoire ou la conscience, appartiennent à un être réel qui ettmoi. Je connais aussi certainement l'existence

1. Voyez plus li.iut, p. 44, note -2, et p. 504. ■2. Tiad. fr., 1. IV, p. 209.

du moi que celle de ses opérations ; ou bien il faut dire, contre l'esprit même de la philosophie de Reid, que la seule faculté qui ait une autorité claire et irréfragable est la conscience, ce qui est la préface bien connue du scepticisme. Si Reid ne dit pas cela, s'il accepte l'autorité des autres facultés aussi bien que celle de la conscience, en quoi les notions que nous devons à ces autres facultés sont-elles moins certaines ou plus obscures"? Jusqu'ici on avait distingué les idées claires et les idées obscures par cette seule différence qu'une attention suffisante y avait été appliquée ou non. Toute notion confuse et non démêlée était une notion obscm-e; toute notion attentivement considérée et rendue distincte était une notion claire. Maintenant il y aurait des facultés et des lois de l'esprit humain qui seraient condamnées à ne nous donner que des notions nécessairement obscures, ce qui mettrait ces facultés et ces lois à un rang très-inférieur; et cette sentence d'infériorité tomberait ici précisément sur une loi inséparable de tout acte de conscience et de mémoire, et qui nous révèle notre existence !

Reid termine par cette question : « ^ Est-il des êtres créés qui connaissent l'essence des choses de manière à pouvoir en déduire et leurs attributs et leur constitution ; ou bien cette connaissance est-elle la prérogative exclusive de l'être tout-puissant qui les a faites ? nous l'ignorons ; mais ce qui est certain, c'est qu'elle passe la portée des facultés humaines. » Assurément, ici, Reid a raison : nous ne connaissons pas à ce point la nature de l'esprit que nous en puissions déduire tous ses attributs, comme de l'essence du triangle nous déduisons toutes ses propriétés. Cela est incontestable, mais suit-il de là que nous n'ayons qu'une connaissance obscure de l'esprit ? Il faut en ce cas ériger en principe qiie nous ne connaissons clairement une chose qu'autant que l'idée fondamentale de cette chose étant donnée, nous en pouvons tirer par voie de déduction tout ce que nous en pouvons connaître. La conséquence de ce principe^ c'est qu'il n'y a de connaissances claires

f. Ibid., p. 209.

HUITIEME LEÇON. — IlEID ijoo

que les connaissances mathématiques. Cette théorie n'est pas nouvelle, elle a été éprouvée ; c'est celle de Malebranche *. Reid veutil l'admettre? 11 faut alors qu'il l'admette tout entière. 11 faut qu'avec Malebranche il renonce à connaître clairement les attributs de l'esprit, car nous ne les déduisons pas géométriquement les uns des autres ni d'un premier principe ; la conscience seule nous les fait connaître. Cette connaissance est-elle obscure, comme le prétend Malebranche, parce qu'elle n'est pas de la même nature que la connaissance des piopriélés du triangle? Non certes; Reld admet pleinement l'autorité de la conscience. Pourquoi donc n'accorderait-il pas la même autorité, la même évidence à la loi qui est inséparable de son moindre exercice?

En un mot, pour parler la langue de Reid, la croyance au sujet de nos opérations est une suggestion et une inspiration de la nature; c'est une connaissaixe que nous devons non pas au raisonnement déductif, mais à la raison intuitive et spontanée, au sens commun. Est-ce Reid qui prétendra que le sens commun nous donne des connaissances moins claires, parce que leurs objets ne tombent pas toujours directement sous la prise des sens externes et sous l'œil de la conscience ? Cette prétention serait le renversement même des droits du sens commun. Convenons donc que le sens commun nous fait connaître l'esprit autrement, mais aussi évidemment que ses opérations. Or, si le sujet de ces opérations est identique, un, indivisible, et parfaitement indivisible, comme Reid l'établit lui-même, qu'y a-t-il de si hardi à conclure qu'il n'est pas le contraire de tout cela, c'est-à-dne qu'il est spirituel, qu'il l'est réellement et de sa nature, la nature d'un être n'étant autre que ses attributs considérés dans l'être qui les possède? En vérité, si ces conclusions épouvantent la philosophie, elle est plus timide . que l'humanité, et dans ce cas elle n'en est pas l'expression sincère. Aussi est-ce au nom de ses propres maxi-

J. Voyez la lélutation de cette théorie de Malebrauche dans l'excelleuttiaité d'Arnauld, Des vraies et des fiusses idées.

mes que nous engageons la philosophie écossaise à oser davan tage, et à préférer les inspirations véridiques du sens commun au préjugé traditionnel de l'ignorance invincible de la nature des êtres.

Les Essais IV^ et V^ sur la conception et sur T abstraction ont entre eux d'étroits liens.

Reid entend par conception ce que les logiciens entendent ordinairement par simple appréhension, c'est-à-dire la pure conception d'un objet sans l'atOrmation ou la négation de son existence réelle. La conception, quoique la plus simple des opérations de l'esprit, n'est pas sa première opération; nous n'y arrivons qu'en décomposant les opérations complexes et primitives. Locke s'est trompé en supposant constamment que les idées simples sont dues immédiatement aux sens et à la conscience, et que c'est en les composant que nous en formons ensuite les idées complexes. C'est le contraire qui est le vrai. La nature ne présente rien aux sens et à la conscience qui ne soit complexe. C'est notre entendement qui analyse l'objet complexe, sépare chacun de ses attributs de tous les autres, et en forme une conception distincte et précise.

La conception, ainsi déterminée, est ce qu'on appelle ordinairement l'idée. Ici Reid renouvelle sa polémique contre l'existence réelle des idées. Il montre que, dans la conception ou idée de tout objet, il n'y a qu'un esprit concevant, ayant idée, et que l'objet est conçu sans l'intermédiaire d'un objet idéal qui le représente à l'esprit.

Le point important de ces deux Essais est la théorie des conceptions ou idées générales.

« Tous' les objets sensibles sont des individus. Il en est de même des objets de la mémoire et de la conscience, et de tous les objets de nos jouissances et de nos désirs, de nos espérances et de nos craintes. On peut avancer sans témérité que sur la terre et dans les cieux. Dieu n'a créé que des individus. »

Page 1