‹ Philosophie écossaiseChapitre 113 sur 199 · REID. ESSAIS SUR LES FACULTES INTELLECTUELLES · texte numérisé non relu

REID. ESSAIS SUR LES FACULTES INTELLECTUELLES

Essai VI : Du jugement. Analyse du jugement. Erreur de Reid sur l'ordre de dévelo|ipenient de la conception et du jugement, et en général sur toutes les questions d'origine.— Que le jugement j'existe ne suppose pas la notion générale d'existence.

— Des premiers piincipes. Dix principes des vérités contingentes.— Principes des vérités nécessaires. Examen des trois principes des substances, des causes et des causes finales.— Comparaison du travail de Reid et de celui de Kant sur les premiers principes. — Reid n'a pas ignoré la question de la valeur objective des principes. — Essai Vil : Du raisonnement. — DilTerence de la ci: conspection et du scepticisme.

— A quelle partie de la nature humaine faut-il rapporter la croyance, l'évidence, la certitude? Obscurité de l'opinion de Reid. — Du sens commun. Que ce mot exprime le degré supérieur de la raison, en tant qu'il est commun à tous les hommes. —

— Retour sur quelques jugements historiques de Reid. — Descaites et Platon.

Le sixième Essai est consacré au jugement ; c'est, avec l'Essai sur la perception externe, celui qui contient les parties les plus importantes de la philosophie de Reid.

Reid y détruit la théorie ordinaire du jugement, et il en propose une nouvelle.

L'ancienne théorie du jugement repose sur la théorie des idées. Il est clair que si l'esprit ne connaît pas les choses elles-mêmes, mais seulement leurs idées, toute la connaissance consistera dans le rapport de convenance ou de disconvenance des idées entre elles, et le jugement sera la perception de ce rapport. « Ces deux ^ théories des idées et du jugement sont si étroitement liées, qu'elles

NEUVIEME LEÇON. — îiEII) 365

se prêtent un mutuel appui, si elles sont solides, et qu'elles doivent tomber ensemble, si l'une des deux est défectueuse. » Reid revient donc dans cet Essai, comme dans tous ceux que nous avons déjà parcourus, sur la théorie des idées. Il en expose de nouveau les vices; et de là, passant à la théorie du jugement, comme perception d'un rapport entre des idées, il prouve aisément, pour la deuxième ou la troisième fois, que les idées présupposent des jugements, que l'abstraction et l'analyse en décomposant ces jugements ont produit les idées ; d'où il suit que le jugement, qui perçoit le rapport de convenance ou de disconvenance de ces idées entre elles, ne s'exerce que sur des abstractions. Reid renouvelle cette démonstration avec une abondance de preuves et de développements qui en font ce que Leibnitz appelait un établissement. A nos yeux, il n'y en a pas de plus solide en philosophie. Toute l'évidence que peut donner le jugement, dans sa définition ordinaire, est une évidence purement abstraite ; et s'il n'y avait point d'autres jugements, nous n'aurions le droit d'affirmer l'existence d'aucun être réel. 11 faut donc soustraire à cette définition tous les jugements qui concernent l'existence, notre propre existence, l'existenee de toutes les choses animées et inanimées, ainsi que celle dos attributs réels et des relations réelles de ces choses, enfin l'existence de Dieu, qui est un être à la fois nécessaire et réel. Reid avait dit tout cela dans son premier ouvrage; il l'avait répété çà et là dans les Essais précédents; ici il l'a établi pour toujours. Tel est le côté négatif du septième Essai; mais il faut faire connaître en détail la théorie positive du jugement qu'il renferme.

le Le jugement consiste dans une affirmation ou une négation. Il n'est pas nécessaire au jugement qu'il soit exprimé. L'affirmation ou la négation peut n'être que mentale. Le jugement est un acte solitaire de l'esprit à qui l'expression n'est point essentielle et qui peut être tacite.

2o II y a beaucoup de notions ou d'idées dont la faculté de juger est la source unique, c'est-à-dire qu'elles n'entreraient jamais

dans notre esprit, si nous étions privés de cette faculté, quelque familières qu'elles soient poumons, quelque simples qu'elles nous paraissent. Au nombre de ces notions, nous pouvons compter celle du jugement lui-même, de la proposition, du sujet, de l'attribut et delà copule, de l'affirmation et de la négation, du vrai et du faux, de la croyance, du doute, de l'opinion, de l'assentiment, de l'évidence. C'est en réfléchissant sur ses jugements que l'esprit acquiert toutes ces notions.

3'> Tout jugement entraîne la croyance et la conviction. Il est évident que celui qui soulfre juge et croit qu'il souffre réellement; que celui qui perçoit un objet est persuadé que cet objet existe et qu'il est tel qu'il le perçoit. On peut en dire autant de la mémoire et de la conscience. Chacune d'elles est accompagnée d'une détermination de l'esprit sur la vérité ou la fausseté de telle ou telle chose et d'une croyance subséquente. Si celte détermination de l'esprit n'est pas un jugement, c'est une opération de l'esprit qui n'a point de nom; car il n'y a pas moyen de la confondre ni avec la simple appréhension ni avec le raisonnement. Elle consiste dans une afiirmation ou dans une négation mentale ; elle peut s'exprimer par une proposition affirmative ou négative, et elle produit la plus ferme croyance. A la vérité, celui qui dit : J'ai vu, ou Je me souviens, n'ajoute guère : Je crois à la vérité de ce que j'ai vu ou de ce que ma mémoire me rappelle; mais la raison en est qu'une telle addition serait une redondance de mots. 11 y aurait dans cette déclaration la même redondance que si, au lieu de dire simplement que vous avez vu un objet, vous pensiez devoir ajouter que c'est avec vos yeux que vous l'avez vu.

4o II n'est pas nécessaire que nous énoncions toujours notre jugement dans tous les cas où ce jugement intervient; il suffit que nous énoncions l'évidence qu'il détermine. Une femme enceinte qui voyage ne dit pas que l'enfant qu'elle porte dans son sein voyage avec elle ; on sait qu'il n'en saurait être autrement : il y a de même des opérations de l'esprit qui portent en quelque sorte le jugement dans leur sein, et qu'il ne serait pas moins impossible

XEIMÈME LEÇON. — RKID 367

d'en séparer ; de là vient qu'en parlant de ses opérations, nous ne l'exprimons point. C'est peut-être à cette omission qu'il faut attribuer l'opinion des philosophes, que le jugement n'entre point dans la perception, la mémoire et la conscience. De ce qu'on ne l'énonce point, quand il est question de ses opérations, ils en ont conclu à tort qu'il n'y est point.

o» Dans les jugements fondés sur le témoignage des sens, de la mémoire et de la conscience, tous les hommes sont au même niveau; le philosophe n'a aucune prérogative sur le plus grossier de ses semblables. Sa confiance n'est ni plus terme ni plus éclairée. Sa supériorité est toute dans les jugements qui ont pour objet les relations abstraites des choses. Les jugements naturels impliqués dans les opérations des sens, de la mémoire et de la conscience, ne sont point le fruit de l'étude ; ils n'admettent ni progrès ni cultui'e. Comme la conscience qu'ils nous inspirent nous est suggérée par la constitution de notre nature, notre intervention qui ne l'a point créée ne saurait par aucun effort la détruire. Quelques sceptiques, peut-être, se persuadent d'une manière générale que la foi qu'ils accordent à leurs sens ou à leur mémoire n'a point de fondement légitime; mais, dans tous les cas particuliers qui les intéressent, leurs doutes se dissipent, et ils subissent la loi commune. On peut appeler les jugements dont il s'agit, jugements de la nature. Si quelque culture de la raison avait dû les précéder „le genre humain aurait péri avant de la recevoir; mais comme ils sont nécessaires à notre conservation, l'auteur de la nature en a pourvu tous les hommes sans condition et sans exception.

60 Tl faut attribuer au jugement une grande part dans l'acquisition des notions de rappoçt, dès qu'il ne s'agit pas de rapport entre des abstractions, mais entre des réalités. Quand je réfléchis sur la figure, la couleur, la pesanteur, je ne puis m'empècher de juger que ce sont des qualités qui ne sauraient exister hors d'un sujet, c'est-à-dire qu'il y a quelque chose qui est figuré, coloré, pesant. De même, quand j'observe les diverses opérations de la

36S PHILOSOPHIE ÉCOSSAISK

pensée, de la mémoire, du raisonnement, je juge qu'elles appartiennent à quelque chose qui pense, qui se souvient, qui raisonne, et que j'appelle esprit ou àme. Quand je suis témoin d'un changement quelconque dans la nature, je juge que ce changement a une cause douée d'une énergie Luiffisante pour la produire, et j'acquiers ainsi les notions de cause et d'effet et du rapport qui les lie. Quand enfin je considère les corps, je découvre qu'ils ne peuvent exister sans espace; et quoique l'espace ne soit aperçu ni par les sens ni par la conscience, je conçois son existence et celle de la relation de chaque corps avec une certaine portion de l'espace qui est son lieu propre. Il pai'ait donc que toutes les notions de rapport ont leur source dans le jugement, et qu'on peut les lui rapporter avec plus de propriété qu'à toute autre faculté de l'esprit. 11 faut dabord que le jugement perçoive les rapports avant que nous puissions les concevoir sans porter sur eux un jugement, comme il faut que nous ayons perçu les couleurs par la vue avant que nous puissions les concevoir sans le secours de la vue.

Tous ces points sont établis par Reid avec la dernière évidence; mais nous avouons qu'il nous est impossible d'approuver la comparaison embarrassée dans laquelle il s'engage de la conception et du jugement. Laquelle de ces deux opérations, se demande-t-il, a précédé? « D'un côté *, toute proposition affirme, ou nie; donc la conception cfune proposition suppose celle de l'affirmation et de la négation, c'est-à-dire le jugement. D'un autre côté, tout jugement renfermant une proposition, la conception de cette proposition doit précéder le jugement dont elle est l'objet. Il n'y a qu'un moyen de sortir de ce labyrinthe. » Et voici quel est ce moyen : cette contradiction apparente, ou plutôt cette supposition réciproque n'a lieu que lorsqu'il s'agit de la conception distincte et du jugement déjà formé. Dans l'état présent des choses, une conception distincte suppose un jugement, et un jugement distinct, une proposition; mais il n'a pu en être ainsi au début de

i. Ibid.. p. 16.

l'intelligence. « Cette question, dit Reidi,est celle de l'œuf et de l'oiseau. Dans l'état présent des choses, il est certain qu'il n'y a pas un oiseau qui ne sorte d'un œuf et qu'il n'y a pas un œuf qui ne sorte d'un oiseau, et l'on peut dire que l'un suppose nécessairement l'autre ; mais, si l'on remonte à l'origine des choses, il y a eu sans doute un oiseau qui ne sortait pas d'un œuf ou un œuf qui ne sortait pas d'un oiseau. » Vous croyez que Reid va vous dire, en remontant à l'origine des choses, qui a précédé, de la conception ou du jugement; point du tout. Dans le présent, les deux opérations se supposent; à l'origine, lune a dû précéder l'autre; voilà tout ce que Reid nous apprend; il n'en sait pas davantage. « S'il faut remonter à la première proposition conçue et au premier jugement formé, nous ne savons dans quel ordre ces opérations ont eu lieu, ni comment elles se sont engendrées. La formation des os dans le fœtus n'est pas une question plus obscure. Les premiers pas de la conception et du jugement sont cachés dans une région inconnue comme les sources du Nil.»

Ici se déclare plus encore que sur tout autre sujet, le caractère de l'analyse psychologique de Reid. Deux questions différentes se présentent à la psychologie : 1" celle des caractères dont sont marqués actuellement les phénomènes intellectuels que nous examinons, sensations, idées, jugements, conceptions, comparaisons, raisonnements, etc. ; 2« celle des caractères que pouvaient avoir ces mêmes phénomènes au début de l'intelligence. Nous avons cent fois - distingué ces deux questions et nous avons prouvé qu'une saine méthode ne doit aborder la seconde qu'après avoir résolu la première ; car la seconde est de beaucoup la plus obscure, et on court risque, si on s'est trompé sur l'origine des phénomènes intellectuels, de méconnaître plus tard leurs caractères actuels et de les défigurer poiu" les soumettre à l'origine supposée.

Page 1