‹ Philosophie écossaiseChapitre 129 sur 199 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

sujeltes à des exceptions ou à des vcstrictions ; il n'est donc pas appuyé sur le même genre de preuves que ces vérités. » — Enfin (( l'expérience est loin d'enseigner que tous les changements que nous observons actuellement dans la nature aient une cause. La cause du plus grand nombre de ces changements nous reste inconnue; l'expérience ne peut donc nous apprendre s'ils ont ou s'ils n'ont pas de causes. »

Au lieu de l'expérience extérieure et sensible , alléguera-t-on l'expérience intérieure et la conscience de la cause que nous sommes pour expliquer le principe de causalité? On n'y parviendra pas davantage; il restera toujours à franchir l'intervalle qui sépare la réalité d'un fait contingent, quel qu'il soit, de la nécessité d'un principe. Reid, plus conséquent ici à ses affirmations de la lettre à lord Kames qu'aux doutes contraires précédemment exprimés, accorde que nous avons l'expérience directe d'une opération causatrice dans la conscience du pouvoir que nous, avons sur nos pensées et sur nos actes , mais il nie qu'une expérience aussi limitée puisse rendre raison d'un principe nécessaire. « La causation, dit-il, n'est point un objet des sens; la seule notion que nous en donne l'expérience dérive de la conscience du pouvoir que nous exerçons sur nos pensées et sur nos actes. Mais, à coup sur, cette expérience, qui n'embrasse qu'un seul fait, est trop limitée pour servir de base à la vérité universelle que toutes les choses qui ont eu, qui ont ou qui auront un commencement, impliquent nécessairement une cause *. »

Par la réfutation des deux premières suppositions, Reid est conduit et il est reçu à admettre la troisième, que le principe de

i. Ibid., p. 141. — Conformément à celte opinion de Reid, nous avons démontré ailleurs en détail qu'aucune induction, même londce sur la conscience de la force causatrice que nous jiossedons, ne peut rendre raison du piincipe de causalité. Voyez une ébauche de cette démonstration, du Vrai, dl' Beau et du Bien, I^e part., ne leçon, p. 51, et son développement, 2e séiie, t. 111, leçon xive, ainsi que dans l'introdui'tion aux OEuvres philosojihirjues de M. de Biran, 3e série, Fbagments philosorHifjLES, Philusophie contemporaine.

XEL'VIÈME LEÇON. — REID 385

la nécessité des causes est évident par lui-même. Il s'appuie sur le consentement universel des hommes, et particulièrement sur leur conduite. « Un homme, dit Reid *, a été trouvé suj- la grande route, dépouillé, couvert de sang, percé d'un coup mortel; un tribunal s'assemble pour découvrir la cause de la mort de cet homme ; il examine s'il a péri par l'effet d'un accident, s'il s'est tué lui-même, ou s'il a été tué par des inconnus. Supposons qu'un disciple de Hume siège dans ce tribunal et qu'il propose cette question préalable : L'événement dont vous recherchez la cause a-t-il une cause ou bien est-il arrivé sans cause? Qu'arriverait-il? Dans les principes de Hume, les raisons ne lui manqueraient pas pour soutenir qu'il a pu arriver sans cause; et, s'il fallait en appeler à l'expérience, il est assez difficile de prévoir de quel côté le poids des faits ferait pencher la balance. Mais il n'est point téméraire d'assurer que si Hume avait été un des juges, il aurait oublié sa philosophie, et qu'il aurait suivi, comme ses collègues, les inspirations du sens commun. On pourrait citer plusieurs passages de Hume lui-même où se trahit, à son insu, la même conviction intérieure de la nécessité des causes qui gouverne le reste des hommes. Je citerai de préférence le suivant, parce qu'il est tiré du chapitre même où il combat le principe de causalité : quant aux impressions que nous recevons par les sens, je pense, dit il, que leur cause dernière est tout à fait inaccessible à la raison humaine. 11 sera toujours impossible de décider si elles nous viennent immédiatement des objets, ou si elles sont produites par une faculté créatrice de l'esprit, ou si elles dérivent de l'auteur de notre être. Pour être conséquent, Hume aurait dû ajouter : ou si elles n'ont point de cause du tout. »

3" Le principe des causes finales est une dépendance du principe de causalité. Tout ce que Reid a dit de l'un, il le répète de l'autre : qu'il n'est l'ouvrage ni du raisonnement ni de l'expérience, et qu'il doit être placé au nombre des principes primitifs.

<. Ibid., p. 143.

Reid appuie la théologie naturelle sur le principe des causes finales. Sans s'expliquer sur la valeur des autres preuves qui ont été données de l'existence et de la providence de Dieu, il pense qu'aucun n'est plus propre à faire impression sur les esprits droits que les marques évidentes de sagesse, de puissance et de bonté qui éclatent dans l'univers. U fait remarquer avec raison que cette preuve a l'avantage de gagner de la force à mesure que les connaissances humaines font des progrès. Si le roi Alphonse a pu dire qu'il ne lui serait pas difficile d'ordonner le monde sur un meilleur plan, c'est que celui que prêtaient à Dieu les astronomes de son temps était fort déraisonnable. Depuis que le vrai système planétaire est découvert, le plus athée de tous les hommes n'oserait en proposer un meilleur. Reid présente l'argument des causes finales sous la forme du syllogisme suivant : le dessein et l'intelligence dans la cause peuvent être conclus avec certitude des signes du dessein et de l'intelligence dans l'effet. C'est là la majeure de l'argument. Or des signes évidents d'intelligence et de sagesse sont répandus dans tous les ouvrages de la nature. C'est la mineure. D'où il suit que les ouvrages de la nature sont les effets d'une cause intelligente et sage. 11 faut admettre cette conclusion ou nier l'une ou l'autre des prémisses.

Les athées de l'antiquité niaient la mineure ; ils ne trouvaient pas dans l'univers des signes certains d'intelligence et de sagesse. A mesure qu'on a mieux étudié et connu la nature, il est devenu plus difficile de soutenir cette opinion. Gallien renonça à la philosophie d'Épicure dans laquelle il avait été élevé, en étudiant l'anatomie, et il écrivit un livre sur l'usage des différentes parties du corps pour convaincre les autres, comme il s'en était convaincu lui-même, qu'une si admirable machine ne peut être une production du hasard. Chez les modernes, les athées ont dirigé leurs attaques contre la majeure de l'argument, le principe même des causes finales. Mais ce principe renversé, que deviennent les croyances sur lesquelles roule la vie humaine? Par exemple, comment sais-je qu'une personne de ma connaissance est in-

NF.rVIF.ME LEÇON. — UEID 387

telligente? Jamais je n'ai vu celte intelligence; je ne vois que certains effets, desquels j'infère cette intelligence. Ma situation est la même à l'égard de Dieu; c'est sur des choses visibles où j'aperçois la trace d'un dessein et d'im plan que je conjecturi! une cause intelligente invisible. D'où Reid conclut que celui qui rejette l'argument des causes finales doit nier aussi, s'il veut être conséquent, l'existence de toute autre intelligence que la sienne ^ .

Reid s'arrête à ce solide mais rapide examen des trois principes des substances, des causes et des causes finales. Comme il en a lui-même averti, ce ne sont là que des exemples, ce n'est pas une classification complète des principes nécessaires. Nous avons vu combien Reid se défie de ces classifications qui prétendent être complètes, qui ne le sont pas, et qui pour le paraître en sont réduites à nier les faits qu'elles ont omis ou à les défigurer. Cette circonspection fait à la fois la force et la faiblesse de l'analyse de Reid et la distingue de celle de Kant. Au fond, l'entreprise du philosophe écossais et du philosophe allemand est la même. Tous deux, en opposition à l'esprit de leur temps, cherchent dans la constitution de la nature humaine, et non dans l'expérience sensible, les principes sur lesquels reposent toutes nos connaissances. Mais si le dessein est le même des deux parts, l'exécution dilVère beaucoup. Kant se propose de ne laisser échapper aucun principe universel et nécessaire, et sa liste a la prétention d'être complète. De plus, cette liste présente les principes dans un certain ordre et attachés à diverses facultés dont ils sont les lois. Deux 2 de ces principes, celui du temps et celui de l'espace, interviennent dans l'exercice de la sensibilité ; dix autres, appelés catégories, sont les instruments de l'entendement; enfin l'unité est la grande loi de la raison. Kant a donc fait un dénombrement exact de tous les principes nécessaires, et il leur a assigné un développement

\ Ihid., |i. iOO.

i. PuaoïùFHiE DE Kam, leçons i\^, v^ et vie.

régulier. Reid est bien loin de cette étendue et de cette grandeur que Kant ne partage qu'avec Aristote; au lieu d'un travail achevé, il ne donne qu'une ébauche. Mais comme il ne prétend pas à une classification systématique, il échappe aussi aux défauts de ces sortes de classifications. Celle de Kant, il est vrai, n'omet aucun principe ; loin de là, elle les multiplie avec un peu de luxe; surtout elle les range dans un ordre assez arbitraire. L'œuvre de Reid est moins vaste et plus irréprochable. Dans les limites qu'il s'est tracées, on ne peut être plus exact et plus lumineux. 11 a placé au-dessus de toutes les atteintes du scepticisme de Hume les trois grands principes de la substance, de la causalité et des causes finales, c'est-à-dire les trois principes de la psychologie et de la théodicée.

Une autre différence qui distingue le travail de Reid de celui de Kant est le pe.i d'importance que Reid a mis à une question sur laquelle Kant a épuisé et comme perdu sa dialectique et son génie, la question si fameuse, dans la métaphysique allemande, de la vérité objective des premiers principes. Kant décrit avec une exactitude et une précision parfaites les principesnécessaires, entre autres le principe de la substance, de la causalité et des causes finales ; il démontre que ce sont bien là les principes universels et nécessaires qui gouvernent partout l'esprit humain; mais de ce que nous soyons forcés de croire, en vertu de ces trois principes, qu'il y a des substances, des causes et des causes finales, s'ensuitil qu'en réalité il y ait des substances, des causes et des causes finales ^ ? Reid n'a pas ignoré celte question qui est en quelque sorte le dernier effort du scepticisme ; il ne l'a pas ignorée, mais il l'a méprisée. Sans cesse il répète que sur la véracité de nos facultés nous en sommes réduits à prendre leur témoignage. « Expliquer, dit-il -, pourquoi nous sommes persuadés par nos sens, par la conscience, par toutes nos facultés, est une chose impos-

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