Dr Vrai, du Beau et du Bien, leçon viiie
aux choses sensibles, ils ferment les yeux à la vraie lumière. De là cette admirable allégorie de la République ' où Platon nous peint des hommes enchaînés dans une caverne depuis le jour de leur naissance et le dos tourné du côté de l'ouverture; derrière eux passent des objets dont ils aperçoivent les ombres projetées sur le fond de la caverne; et dans leur ignorance ils regardent ces ombres comme les seules réalités existantes. Reid, qui ne comprend pas cette allégorie, suppose que Platon réduit la perception des objets à celle de leurs images. Grâce à ce singulier commentaire , voilà Platon rangé parmi les partisans des idées représentatives. Il faut citer ce passage extraordinaire. Essai 11^, chap. 72 : « Voici comment Platon s'y prend pour faire comprendre le phénomène de la perception ; il suppose une caverne obscure dans laquelle la lumière ne pénètre que par un trou, et, dans celte caverne, des hommes enchaînés, le dos tourné du côté de l'ouverture et les yeux dirigés sur la paroi où frappe la lumière ; derrière eux passent et repassent une foule de personnes diversement occupées, dont les ombres, projetées sur le fond de la caverne , sont aperçues par les prisonniers. Ce philosophe concevait donc que nous ne percevons par les sens que les ombres des choses et non les choses elles-mêmes. » Pas le moins du monde. Platon ne songeait point à cela; pour lui ce sont les choses mêmes, bien entendu les choses sensibles, qui sont des ombres comparées aux idées. Sur quoi Reid déclare « que, abstraction faite du génie allégorique de Platon, ses sentiments s'accordent très-bien avec ceux de son disciple Aristote. » Il répète dix fois celte assertion, que les espèces et les fantôm.es d'Aristote sont empruntées aux idées de Platon ; assertion qui étonnerait beaucoup et ne flatterait guère Aristote qui a passé toute sa vie à combattre la théorie des idées.
Mais voici bien autre chose. Non-seulement, selon Reid, Aristote
1. Voyez notie traduction de Platon, t. X, p. 64. -2. T. lit. 1'. 1.-8.
DIXIEME LEÇON. — UEID 413
a copié Plalon, mais Locke l'a copié aussi. Locke en ellet compare l'entendement humain avec les idées qui sont en lui et qui lui représentent les objets, à un cabinet obscur qui reçoit par de petites ouvertures les images venues du dehors. Reid en conclut' que le cabinet obscur de Locke vient en droite ligne de la caverne de Platon.
Nous sommes entré dans ces détails pour prouver que Reid aussi a quelquefois manqué de circonspection, au moins dans ses jugements historiques, et pour avoir le droit d'adresser à l'école écossaise contemporaine le conseil amical de ne pas parler légèrement de philosophies telles que celles de Platon et de Descartes sur la parole du maître, sur la foi d'assertions dépourvues de tout fondement. L'esprit du chef de l'école écossaise est ferme et assure, tant qu'il demeure dans le champ circonscrit des systèmes de Locke, de Berkeley, de Hume; il chancelle dès qu'il s'aventure sur un terrain plus élevé 2. Mais, pour être juste envers Reid, rappelons-nous qu'il appartient à un siècle où les grands systèmes, profondément spiritualistes, de Descartes et de Platon étaient livrés à une sorte de mépris public ; rappelons-nous surtout qu'à côté de cette controverse inégale avec deux génies d'un ordre supérieur, est l'admirable polémique contre Hume. C'est là, dans l'histoire et dans la théorie, le titre immortel de Reid auprès de la postérité.