Ibid
lude, nous devons dire que toute opération du goût implique le jugement. Quand on dit qu'un poëme ou qu'un édifice est beau, on affirme quelque chose de ce poëme ou de cet édifice. Or toute affirmation et toute négation expriment un jugement; car qu'est-ce que juger, si ce n'est affirmer ou nier une chose d'une autre
chose? Si l'on pTélendait que la perception du beau n'est
qu'un sentiment dans l'esprit qui perçoit, il s'ensuivrait que quand nous disons des Gcorgiques de Virgile quelles sont belles, nous n'entendons rien affirmer du poëme, mais que nous nous bornons à exprimer un fait qui nous concerne. Mais pourquoi nos paroles alors exprimeraient-elles précisément le contraire de notre pensée? Le sens des paroles, si l'on s'en rapporte aux règles de la syntaxe, c'est qu'il y a non pas en moi, mais dans le poëme de Virgile, quelque chose que j'appelle beauté. Ceux mêmes qui pensent que la beauté n'est qu'un sentiment dans la personne qui perçoit, sont obligés de s'exprimer comme si elle était une qualité de l'objet perçu. Si l'humanité tout entière s'exprime de la sorte, il faut absolument que sa conviction soit conforme à son langage. Il répugne donc au sentiment universel de l'humanité , manifesté dans le langage, que la beauté ne soit point une qualité réelle de l'objet, et qu'elle ne soit qu'une simple émotion dans la personne qui passe pour la percevoir. Les philosophes devraient être moins prompts à donner des démentis au sens commun de l'humanité; car il est rare que ces démentis ne soient pas des méprises.
« 11 est vrai que nos décisions sur la beauté ne sont point de froids jugements comme celles que nous portons sur les vérités mathématiques ou métaphysiques ; la constitution de notre nature leur donne pour auxiliaire une émotion agréable ; et de là vient que nous appelons le fait total sentiment du beau. »
Partout, dans le VIIF Essai, Reid se prononce pour la réalité du beau avec autant de force qu'il l'a fait précédemment pour la réalité des objets extérieurs, et il ramène sa théorie favorite de l'ori-
gine du scepticisme moderne. Nous nous bornerons à recueillir ce qui caractérise son opinion et l'élève au-dessus de la philosophie du sentiment qui, depuis Hutcheson, dominait dans l'esthétique.
Chap. 3 : « Si l'on en croyait la philosophie moderne *, la valeur que nous attribuons aux choses ne serait qu'une sensation de notre esprit, et nullement une qualité inhérente aux choses elles-mêmes. De là cette conséquence qu'avec une constitution différente , l'homme accorderait peut-être la plus grande estime aux choses qu'il méprise, et mépriserait souverainement celles
qu'il estime La véritable source de cette théorie est l'origine
attribuée par Locke et par la plupart des philosophes modernes à toutes nos idées... 11 était naturel que la beauté, l'harmonie, la grandeur, et tous les objets du goût, aussi bien que le juste et l'injuste qui sont ceux do la faculté morale, subissent la même transformation : aussi devinrent-ils des sentiments comme les qualités de la matière... Si nous en croyons les inspirations du sens commun, il existe dans certains objets une excellence réelle, absolument indépendante de nos sentiments et de notre constitution. Cette excellence est un fait de leur constitution et non point de la nôtre. Toutes les langues rendent témoignage de l'opinion de l'humanité sur ce point; toutes attribuent uniformément l'excellence, la grandeur et la beauté à l'objet lui-même et non point à l'esprit qui le perçoit, et je crois qu'en ceci comme en beaucoup d'autres choses l'opinion de l'humanité et la vraie philosophie sont d'accord.
a La puissance n'est-elle pas en elle-même préférable à la faiblesse, l'instruction à l'ignorance, la sagesse à la folie, le courage à la pusillanimité? N'y a-t-il pas une excellence réelle dans l'empire sur soi-même, dans la générosité, dans l'amour de la patrie? L'amitié n'esl-elle pas un sentiment meilleur que la haine, et l'émulation que ren\ie ? Supposons un ètie tellemeat constitué
i.;tia.,p. 2CG.
4i8 PHILOSOPHIE ÉCOSSAISE
qu'il éprouvât un respect profond pour l'ignorance, la faiblesse et la folie ; qu'il estimât la lâcheté, la méchauceté et l'envie, et qu'il ressentit du mépris pour les qualités contraires; qu'il fît grand cas de la perfidie et du mensonge, et qu'il aimât tendrement ceux qui lauraient trompé, pourrions-nous ne point considérer de tels jugements comme le comble du délire et de l'absurdité? Nous ne le pourrions pas ; il nous serait aussi facile de concevoir une intelligence qui verrait clairement que deux et trois font six, ou que la partie est plus grande que le tout. »
Ailleurs, Reid s'en prend à Hutcheson lui-même ; il l'accuse, comme nous l'avons fait nous-même, d'avoir trop suivi Locke, alors même qu'il s'en séparait sur tant de points. Chap. 4 ^ : « L'émotion agréable n"est pas le seul effet que produise en nous la beauté ; celte émotion est accompagnée d'un jugement qui affirme l'existence de quelque perfection dans l'objet beau. Quoique méconnu par les philosophes modernes, ce second élément du sentiment du beau ne parait pas moins réel que le premier. Hutcheson, qui eut le mérite d'apercevoir et de redresser quelques-unes des erreurs de Locke, n'a point échappé à l'influence de son système dans la notion qu'il s'est formée du fait qui nous occupe. « Quand on parle, dit-il {Recherches, îj 1), de la beauté absolue ou originelle, on ne prétend point par là qu'il y ait dans l'objet quelque qualité qui le rende beau par lui-même, car le terme de beauté, ainsi que les autres dont on use pour désigner les idées sensibles, n'exprim.e véritablement que nos propres sensations. Ainsi le chaud, le froid, le doux, l'amer, désignent de pures sensations en nous, et peut-être n'y a-t-il rien qui leur ressemble dans les objets qui les excitent, bien qu'ordinairement on s'imagine le contraire. Sans un esprit qui contemple les objets et qui soit doué du sens du beau, je ne sais à quel titre on pourrait les qualifier de cette épithète. » Reid répond parfaitement à Hutcheson : « 11 est 2