‹ Philosophie écossaiseChapitre 16 sur 199 · Prf.miers Essais, ii et m · texte numérisé non relu

Prf.miers Essais, ii et m

infiniment d'esprit. Son premier ouvrage. Recherches sur Ventendeme)it humain d'après les lumières du sens commun, est semé des traits les plus heureux. La malice et l'ironie y paraîtraient davantage si elles n'étaient constamment tempérées par la sérénité et la bienveillance. Encore au-dessus de ces rares qualités est une méthode admirable qui, à elle seule, ferait de Reidun philosophe du premier ordre. Lui aussi, il n'admet d'autre méthode légitime que celle à laquelle les sciences physiques doivent tous leurs progrès, la méthode expérimentale, mais il la pratique sincèrement et selon les règles immortelles tracées par Bacon et par Newton. A l'aide de cette méthode il ruine le sensualisme et le scepticisme qui l'osaient invoquer. Pour détruire Hume, il le combat dans Locke lui-même ; il attaque les conséquences dans leur principe. Cette grande controverse a plus d'une ressemblance avec celle de Socrate contre les Sophistes. On y sent partout un amour profond de la vérité servi par une des raisons les plus saines et les plus fermes qui furent jamais. Ce n'est pas dire assez ; dans Reid comme dans Socrate, ce qui anime et soutient le philosophe, c'est l'homme de bien, l'ami de la vertu et de l'humanité. L'âme de Reid repousse le scepticisme moral de Hume comme son bon sens en repousse le scepticisme métaphysique, A ces traits il est aisé de reconnaître le ministre presbytérien , le fils et le représentant des vieilles et fortes générations écossaises de 1640 et de 1688.

Aussi l'influence de Reid a-t-elle été immense en Ecosse. Autour de lui se forma une sérieuse et vaste école composée d'ecclésiastiques éclairés, de savants vertueux, de lettrés sensibles à la vraie beauté qui n'est pas séparée de la beauté morale ; et cette école partout répandue, dans les universités et dans le monde, a produit une noble jeunesse de laquelle sont sortis plusieurs des hommes d'État du parti wigh, l'analogue en Angleterre de notre parti libéral français. Nous rappellerons, avec im juste sentiment d'orgueil pour la philosophie, que quand les wighs. Fox à leur tête, entrèrent aux affaires vers 1806, leur première pensée fut

IMtr.MlKRi: LEÇON. — IMRODirilON -J'i

d'arrêter la guerre insensée et impie que s'étaient faite l'Angleterre et la France ; ils envoyèrent à Paris un digne ami de M. Dugdld SteAvart, lord Lauderdale, et avec lui M. Dugald Stewart luimême, comme attaché à cette ambassade à laquelle étaient suspendus les vœux de tous les amis de l'humanité.

['ne politique libérale, l'amour de la vertu, un bon sens inexorable, la vraie méthode philosophique, tels sont les caractères généraux de l'école écossaise ; c'est à ces titres que nous la présentons avec conflance à la jeunesse de notre pays.

Est-ce donc que nous la considérons comme le dernier mot de la philosophie? non, assm'ément. Il en est des systèmes comme des hommes : les meilleurs sont les moins imparfaits, et l'excellence de l'école écossaise n'empêche pas qu'elle n'ait ses défauts. Satisfaite du sens commun, elle s'y repose et ne sent guère le besoin de pénétrer dans les profondeurs de la vérité. En possession de la vraie méthode, elle fuit avec soin l'hypothèse; mais elle manque trop souvent de souffle et de force, et s'arrête avant d'avoir atteint et touché les limites de la carrière. Circonspecte à bon droit, elle est quelquefois, comme la raison, im peu pusillanime. Sa gloire est d'avoir rappelé et pratiqué la méth{>de expérimentale ; mais eUe ne s'est point assez souvenue que de l'expérience, fécondée par l'induction et le calcul. Newton a tiré le système du monde. Elle s'est trop souvent contentée d'un recueil d'observations ; elle s'est bornée à rassembler des matériaux éprouvés et solides, sans entreprendie d'élever l'édifice. C'est sagesse et faiblesse tout ensemble ; c'est l'excès de cette prudence écossaise qui a ses écueils aussi, comme plus tard nous ven-ons la profondeur des spéculations de Kant aboutir souvent à des chimères.

Reconnaissons-le : l'école écossaise est loin d'avoir l'originalité, la vigueui-, la richesse de notre grande école cartésienne du dixseptième siècle, ni la puissance spéculative de Kanl. En toutes choses, la première admiration des hommes est pour le génie qui s'élance à la poursuite d'un objet infini^ alors même qu'il ne l'at-

teint point. Mais quelle estime n'est pas due à ces esprits, éminents aussi en leur exquise justesse, qui, moins confiants dans leurs forces et dans celles de la natui-e humaine, refusent de s'aventurer à travers des précipices, loin des faits et de la réalité ! Le sens commun n'est pas le terme de la science permise à l'homme, mais il en est le point de départ, et il en doit toujours rester la mesure. Il inspire une juste défiance du sens individuel et un respect éclairé pour les croyances du genre humain. Or, de toutes les croyances du genre humain, il n'y en a pas une plus assurée et plus constante que la distinction de la nécessité et de la liberté, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de la vertu et du crime, de l'égoïsme et du dévouement, du mérite et du démérite ,* il n'y a pas de sentiment plus universel que la foi en une divine Providence qu'adorent toutes les religions et proclament de concert toutes les grandes philosophies. Mettons-nous donc volontiers pour quelque temps à l'école du sens commun, et ne soyons pas mécontents du commerce que nous allons instituer avec l'Ecosse, si nous en rapportons un goût plus éclairé et plus sûr pour la raison, pour la vertu, pour la liberté, pour tout ce qui est beau et pour tout ce qui est bien.

DErXIEMR LEÇON. — HllCHKSON

Page 1