‹ Philosophie écossaiseChapitre 170 sur 199 · REID. MORALE · texte numérisé non relu

REID. MORALE

Essai nie. Dm principes d'action.— Erreur de la table rase dans la philosophie anglaise et fr.inçaise du dix-iiuitic'me siècle. — Principes mécnniques d'action : les instincts, les liabitudes. — Principes animaux d'action : les appétits, les désirs, les affections. — Piincipes rationnels d'action : l» Principe de l'intcrèl bien entendu. Du rAle subordonné que la raison y joue. Insuffisance de ce principe. 2" Principe du devoir. — Uescriptioii de ce principe. — Delà facullé à laquelle ce principe se rapporte. Après quelques tâtonnements, Keid finit par distinguer dans ta perception morale le jugement et le sentiment, et dans le sentiment même une émotion de jilaisir et une affection bienveillante envers l'agent. — Caractère rationnel du 7e chapitre du dernier Essai, l'approbation morale implique un jugement. — Lutte de l'intérêt et du devoir. — Ve Essai. De la morale. Reiil s'arrête à des maximes générales un peu vagues, sans pioduire un système de morale.— Résumé : caractère généial de la philosophie de Reid.

L'Essai III*" est consacré à l'exposition de nos divers principes d'action, en entendant par-là tout ce qui nous excite à agir. La connaissance de ces divers principes est la grande affaire de la philosophie morale; car évidemment elle décide de tout le reste, et du système entier de nos devoirs, nul devoir ne pouvant nous être prescrit sans une indication de l'auteur de notre être, c'ept-àdire sans un mobile naturel. Nulle recherche n'est donc plus importante, mais nulle aussi n'est plus difficile par l'extrême variété des principes qui nous excitent à agir. La plupart du temps, xm besoin mal entendu de simplicité et de clarté, l'empire des préjugés régnants, la préoccupation d'un but particulier faussent l'analyse; et toute altération d'analyse, toute classitication

incomplète a pour effet immédiat et nécessaire quelque système exclusif et défectueux. Une méthode d'observation sincère et impartiale ne pou\ ait donc trouver un plus digne sujet d'exercice.

Aussi Reid a-t-il laissé bien loin derrière lui ses deux célèbres devanciers dans l'analyse de nos mobiles naturels. Tous deux s'accordent à ne reconnaître d'autres mobiles primitifs que des sentiments, et la raison ne leur est pas un principe d'action. Smith n'admet qu'un seul sentiment comme principe légitime , la sympathie; la vertu et le bonheur consistent à obéir à ce seul sentiment, le vice et le malheur à ne pas le suivre. L'analyse d'Hutcheson est moins systématique, mais elle est plus confuse. Elle admet ou elle a l'air d'admettre plus d'un principe d'action; toutefois, son principe dominant est la bienveillance, c'est là qu'elle place la source de tout devoir et de toute vertu privée et publique. On peut dire qu'après Hutcheson et Smith, Reid a renouvelé la philosophie morale en renouvelant l'analyse psychologique qui lui sert de base. Tandis qu'avant lui une méthode expérimentale incertaine, et dirigée à son insu par l'esprit de la philosophie de Locke, étudiait moins les faits pour les classer d'après leurs caractères naturels que pour les soumettre à ime explication ai'rêtée d'avance, Reid ne songea qu'à bien observer, sans nul souci de la théorie; à mesure qu'un fait se montrait irréductible aux principes connus, il nhésitait pas à le mettre à part et à l'ériger en principe ; et il est ainsi parvenu à une classification nouvelle plus complète, plus profonde et plus précise de nos différents principes d'action. On ne saurait trop admirer cette analyse qui n'omet aucun phénomène essentiel, depuis les plus apparents et les' plus grossiers jusqu'aux plus intimes et aux plus élevés, et qui marque avec une exactitude scrupuleuse digne de Linné les ressemblances et les différences de ces divers phénomènes entre eux. L'observation a conduit Reid à reconnaître successivement comme faits primitifs, et par conséquent comme principes d'action qui ne peuvent être ramenés les uns aux au-

très, les instincts, les habitudes, les appétits, les désirs, les affections, rintéièt, le devoir.

On a trouvé qu'il y avait un peu de luxe dans cette liste de nos principes d'action. Mais d'abord nous préférons le défaut dune classification trop étendue à celui d'une classification trop étroite, car l'une n'étouffe du moins aucun fait et peut toujours être resserrée, tandis que l'autre, en retranchant des faits, ne permet de réparer les erreurs commises qu'en bouleversant le système entier. Ensuite nous n'apercevons guère les réductions qui pourraient être ici tentées ; et au lieu d'assertions générales nous aurions aimé à voir comment les antagonistes de Reid auraient ramené le devoir à l'intérêt, ou l'intérêt aux affections, ou les affections aux désirs, ou ceux-ci aux habitudes ou aux instincts. Mais jusqu'à ce qu'une analyse digne de ce nom ait identifié ce que Reid a distingué, nous tenons la liste des sept principes naturels d'action par lui reconnus comme une sérieuse conquête de la méthode expérimentale et de l'analyse psychologifiue smdes synthèses arbitraires et hypothétiques.

Remarquez bien ce qu'il y a de nouveau et de vraiment original dans l'œuvre de Reid. La théorie métaphysique et morale qui règne au dix-huitième siècle est fondée sur cette idée, introduite et répandue par Locke, que le cœur et l'esprit de l'homme sont une table rase sur laquelle l'expérience écrit ce qui lui plait. Il n'y a point d'erreur plus profonde. Le moindre végétal, outre ce qu'il doit à l'action des causes extérieures, contient des germes qui sans doute pour se développer ont besoin de l'air, d'un sol approprié et de bien des circonstances, mais qui ne sont pas l'ouvrage de ces circonstances. L'homme, le chef-d'œuvre de la nature, résume en lui les puissances de tous les êtres, et, loin qu'il manque de principes primitifs, il en est plein. Sans l'expérience, ces principes demeureraient stériles; voilà le côté vrai et immortel de la philosophie de la sensation ; mais l'expérience ne produit rien qu'en s'alliant à la nature : elle la provoque, elle la favorise ou la contrarie, elle ne la remplace point. Toutes les folies que

l'école de Locke attribue à l'école des idées innées ne sont pas comparables à celle de la table rase. Le Traité des sensations < •l'a mise dans tout son jour. On y voit la sensation devenir successivement toute la statue, c'est-à-dire tout l'homme, sans que l'homme y mette du sien. Le monde extérieur dépose une sensation dans le vide de l'âme; cette sensation s'y métamorphose toute seule, ici en idée, là en besoin, le besoin en désir, le désir en volonté et la volonté en action, exactement comme une substance introduite dans un vase pur y développerait ses puissances natui'clles par leur propre vertu, et sans que le vase qui la renferme y prît aucune part. Condillac retire à l'âme toutes ses puissances et les transporte à la sensation. C'est juste le contraire de la vérité. L'homme a été abondamment pourvu par l'auteur de son être de principes de connaissance et de principes d'action. Reid nous montre ceux-ci comme il avait fait ceux-là préexistant à l'expérience, et lui donnant bien plus encore qu'ils n'en reçoivent.

Prenons l'instinct, et voyons ce qu'il doit à l'expérience. Il lui doit une matière d'exercice, mais rien de plus. L'instinct relève de Dieu et non du hasard. Nous avons des instincts pareils à ceux des animaux, parce que nous sommes à la fois des animaux et des êtres raisonnables. Si l'instinct ne prenait pas les devants, la raison viendrait trop tard, et l'humanité serait anéantie avant d'avoir pu se développer. Expliquez donc par la raison ou par l'expérience l'instinct de l'enfant qui se jette sur le sein de sa mère et y applique ses lèvres , suce le lait qu'y a placé la prévoyante nature, et exécute sans s'en douter une suite d'opérations que l'expérience ne lui a point apprises et qui exigeraient un apprentissage impossible. Sans la faim, il ne songerait pas à téter, et il faut que la mère, c'est à-dire la société et l'autorité, lui vienne en aide ; m'iis ni la faim ni persotme na lui enseigne l'opération si compliquée delà succion. L'instinct est plus manifeste dans l'animal que dans

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