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elle n'est pas l'œuvre de ce plaisir ; elle ne le recherche pas, elle le trouve sans l'avoir cherché.
Ce n'est pas non plus l'expérience qui produit certains désirs ; «lie les détruirait bien plutôt. Quelle expérience a donné naissance au désir de l'action, au désir de la science, pour ne parler que de ceux-là? L'homme désire savoir, même indépendamment des avantages que la science lui apporte, même malgré les tourments intérieurs qu'elle lui cause, en dépit et non pas en vertu de lexpéiience.
Il faut ime longue expérience de la vie humaine et des conséquences véritables de toutes les actions, pour comprendre qu'après tout et sous bien des réserves le devoir accompli est encore le plus grand moyen de bonheur. Mais dans bien des cas, l'expérience dit le contraire, quelquefois même avec vérité. Ce n'est donc pas l'expérience qui fait du devoir un principe d'action; ce n'est pas l'expérience qui enseigne à préférer le devoir au plaisir, à la fortune, à l'amour, à la vie, à toutes les chances de bonheur.
L'établissement de principes d'action primitifs, que l'expérience développe mais qu'elle n'engendre pas, est en morale le pendant de l'étabhssement des principes primitifs du sens commun en métaphysique. Le moraliste dans Reid complète donc le métaphysicien; ou plutôt sa morale et sa métaphysique sont les deux côtés d'une même pensée, celle de la puissance et de l'excellence de la nature humaine. Cette pensée était déjà dans Hutcheson et dans Smith, ainsi que nous l'avons vu, mais c'est Reid qui, en la suivant dans toutes les parties de la philosophie et en lui donnant un développement régulier, a séparé définitivement l'école écossaise de l'école de Locke, et en a fait une école indépendante et originale. Toute la philosophie anglaise et française du dix-huitième siècle vient de Locke, et a pour principe la table rase. Reid assied la philosophie écossaise sur le principe contraire; par là il s'élève au-dessus de tout son siècle, et du fond de l'Ecosse il donne la main au philosophe de Kœnigsberg. Kant, en effet.
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comme Reid, s'est proposé d'établir en morale et en métaphysique des lois spéculatives et pratiques qui reposent sur la constitution même de la raison humaine, qui ne viennent pas de l'expérience et qui seules la rendent possible. C'est la même entreprise diversement exécutée.
Pour nous, nous nous associons pleinement à cette entreprise ; et nous sommes si loin de blâmer, comme on l'a fait légèrement, l'abondance des principes d'action décrits et analysés par Reid, que nous lui ferions plutôt le reproche d'avoir altéré la vérité de ses divisions en les soumettant à une classification générale d'une exactitude équivoque. 11 semble que Reid eût très-bien pu parcourir successivement les sept principes d'action qu'il avait énumérés, et consacrer à chacun d'eux un chapitre particulier. Mais tel est, dans les meilleurs esprits, le besoin dune unité vraie ou factice que Reid, pour simplifier, ramène à trois classes, au lieu de sept, nos divers principes d'action, et les généralise ainsi : principes d'action mécaniques, principes d'action animaux, et principes d'action rationnels. La première classe comprend les principes qui ne supposent ni attention, ni délibération , ni volonté pour agir; la seconde les principes communs à l'homme et à l'animal, et la troisième les principes qui n'appartiennent qu'à l'homme en tant que créature raisonnable.
Les principes mécaniques sont l'instinct et l'habitude. L'instinct est une impulsion qui nous porte à certaines actions, sans délibération, sans que nous nous proposions aucun but, et Irès-souvent même sans que nous ayons aucune idée de ce que nous taisons. L'habitude diffère de l'instinct, non dans sa nature, mais dans son origine. L'instinct est naturel, l'habitude est acquise j mais ces deux principes ont cela de commun qu'ils agissent indépendamment de notre volonté, de notre intention, de notre conscience même.
Rien de plus exact. Mais en quoi connaît-on mieux ces deux principes, lorsqu'on les réunit sous le titre de principes mécaniques? Ce mot de mécaniques n'exprime qu'une comparaison; il
signifie que l'instinct et l'habitude agissent comme des forces mécaniques; mais une force mécanique est irrésistible, et c'est le privilège de l'homme de pouvoir résister au moins à l'habitude sinon à l'instinct. Nous avons donc peu de goût pour l'expression de principes mécaniques transportée de la nature inanimée à la natm^e vivante, sensible et intelligente. Nous n'aimons guère davantage l'expression de principes animaux, comme désignant les appétits, les désirs et les affections. 11 nous paraît fort douteux que tous ces principes soient communs à l'homme et à l'animal.
L'appétit se distingue particulièrement du désir en ce qu'il n'est pas constant mais périodique, et qu'apaisé pour un temps il renaît après des intervalles déterminés. Les appétits les plus remarquables sont la faim, la soif, et l'appétit du sexe. Ceux-là sont en effet communs à l'homme et à l'animal. Mais en est-il de même des désirs? Les animaux ont-ils le désir du pouvoir, le désir de l'estime, le désir de la connaissance ?
On peut trouver dans l'animal une certaine ambition, et même un certain désir d'estime, quoiqu'ici peut-être nous prêtions à l'animal quelque chose de nos propres sentiments; mais comment lui attribuer le désir de savoir? Reid est assez embarrassé pour le soutenir, et il convient que ce désir ne fait pas grande figm'e dans l'espèce animale. « Cependant i, dit-il, jai vu un cliat qui porté dans une nouvelle habitation en examina soigneusement tous les recoins et se montra curieux de connaître toutes les cachettes qui s'y trouvaient et toutes les avenues qui y conduisaient.» Je pense que dans cette affaire le plus curieux a été Reid, et qu'il a été même un peu plus que cuiieux en apercevaTit dans les mouvements d'un chat, se traînant dans toutes les parties d'une demeure nouvelle, le moindre germe du désir de connaître qui distingue la nature humaine. 11 y a loin de ces mouvements équivoques au sentiment désintéressé et dévoué qui fait poiu'suivre à
i. Ibid., [). 4.-,.
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l'homme la vérité pour elle-même, sans nul avantage, sans repos et sans terme.
J'en dis autant de plusieurs de nos affections. L'animal, il est vrai, en a quelques-unes, mais il ne les a pas toutes. Cela seul suffit à prouver qu'on n'a pas le droit de ranger les affections humaines parmi les principes animaux.
Voici les affections bienveillantes que Reid énumère, sans prétendre les énumércr toutes:!" l'affection des parents pour les enfants ; 2" la reconnaissance envei s les bienfaiteurs ; 3" la pitié envers les malheureux; 4'' l'estime pour la sagesse et la bonté; 3" l'amitié; 6° l'amour; 7" le sentiment de la communauté, l'esprit public. Reid considère la sympathie comme un sinlimentqui accompagne toute affection bienveillante. 11 n'explique pas, comme Smith, l'affection par la sympathie, mais la sympathie par l'affection.
Incontestablement, l'animal est capable d'allection ; c'est là ce qui l'élève au-dessus de la nature végétale, et en fait dans l'échelle des êtres un degi'é harmonieux entre les natures inférieures et la nature humaine. Si dans les animaux les plus simples l'affection parait à peine, à mesure que l'organisation animale se compUi]ue et s'élève, l'affection devient plus manifeste, par exemple, dans le cheval, dans le chien, dans l'éléphant. >tais bien que les animaux participent de quelques-unes de nos affections, ils sont étrangers à d'autres qui nous sont exclusivement réservées; ils connaissent comme nous l'affection paternelle et maternelle, sans quoi les races animales ne se pourxaient perpétuer, mais ils ignorent le sentiment de communauté, sans quoi ils auraient fait comme nous des sociétés, tandis que tout au plus ils vont quelquefois par bandes, et que ceux qui vivent ensemble, les fourmis, les castors, les abeilles, ne sont pas pour cela plus capables d'affection. A peine si l'animal donne quelques signes d'amitié et d'amour. L'amitié se réduit chez lui à l'habitude, et l'amour à l'appétit du sexe. On peut mettre sur le compte de la pitié et de la sympathie les signes de détresse que donnent certains animaux
quand ils, voient souffrir leurs semblables, et quand ils les entendent gémir et se plaindre. A Dieu ne plaise que nous soyons embarrassés pour l'humanité de ce qu'il y a d'excellent dans la race animale ! Virgile a exprimé un fait certain dans ce vers touchant :
Mœrentem abjungens fraterna morte juvencum.
Mais Reid avoue qu'il est bien difficile d'attribuer aux animaux la reconnaissance pour le bienfaiteur et l'estime pour la sagesse et la bonté. « Je ne m'aiTêterai pas, dit-il, à rechercher s'il y a ou s'il n'y a pas, dans les animaux les plus intelligents, quelque chose qu'on puisse appeler recoimaissance. )) 11 faut bien pourtant qu'il recherche et qu'il trouve la reconnaissance dans les animaux pour en faire un principe animal. Lui-même fait remarquer entre la reconnaissance que montrent certains animaux et celle de l'homme cette dillérence essentielle que lune s'attache particulièrement à l'intention du bienfaiteur et l'autre à l'action bienfaisante. L'animal se montre aussi bien disposé envers celui qui le nourrit pom- le tuer et le manger qu'envers celui qui le nourrit par affection. Ce n'est pas le bien matériel qui excite la vraie reconnaissance, c'est le bien qu'on ne nous devait pas et qu'on nous fait. Là où il n'y a pas discernement de l'intention, et conception de ce qui est dû et de ce qui ne l'est pas, comment pourraitil y avoir reconnaissance * ? Reid aurait donc aussi bien fait de retirer sa classification ; il est trop sincère pour la défendre, et il n'a pas le courage de la supprimer. « 2 On peut douter si le principe de l'estime et celui de la reconnaissance doivent être rangés paiTTii les principes animaux, ou s'il ne convient pas de leur assigner une place plus élevée. Il n'est pas évident qu'il y ait dans les animaux quelque chose qui mérite le nom de reconnaissance et d'estime. Si j'ai rangé l'estime pour la sagesse et la bonté parmi les principes animaux, ce n'est pas que je sois persuadé que cette f