‹ Philosophie écossaiseChapitre 176 sur 199 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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poursuit alors la raison? le plus grand bonheur possible. Mais qu'est-ce que le plus grand bonheur possible ? La plus grande satisfaction des autres principes d'action que Reid comprend sous le nom de principes mécaniques et de principes animaux. Par exemple, l'intérêt bien entendu nous recommande la modération. Mais ne nous y trompons pas : si ce principe nous recommande la modération dans la satisfaction de nos appétits, de nos désirs, de nos affections, etc., c'est dans l'intérêt même de nos désirs, de nos affections, de nos appétits, pour rendre leurs jouissances plus durables et plus sûres, et nullement pour la beauté et la dignité de la modération en elle-même, ce qui serait l'invocation d'un principe différent. Ainsi, à parler rigoureusement, ce n'est pas la raison qui pose ici les buts qu'elle poursuit dans chaque cas déterminé; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'à l'aide de l'abstraction et de la généralisation elle découvre ce qu'il y a de commun dans ces divers buts qui est le bonheur en général. Mais la satisfaction des principes mécaniques et animaux élevée à sa plus haute généralité, sous le nom de bonheur, reste toujours en réalité la satisfaction de ces principes ; et cette satisfaction, c'est la sensibilité qui nous l'impose, comme c'est la sensibilité qui la perçoit et la goûte; c'est donc la sensibilité qui en est le véritable juge; la raison n'est juge que des moyens qui peuvent le mieux procurer cette satisfaction et conduire à cette fin. Reid a beau se révolter ' contre cette expression de Hume, que la raison n'est que le ministre des passions; au fond, l'expression est très-vraie, avec cette seule réserve que la raison est un ministre éclairé, qui ose quelquefois contrarier, mais pour mieux servir. La passion, la sensibilité (en entendant par là tous les principes irrationnels) peut interroger la raison sur les meilleurs moyens à prendre, mais quant au but, elle le pose et le soustrait aux délibérations de son conseil. C'est un bon tyran qui veut bien faire le meilleur usage de son autorité souveraine, mais qui la maintient absolument^

l. IbicL, \). 1-27.

ONZIÈME LEÇON. — KEID 4f)7

La raison ne joue-t-elle jamais un plus grand rôle? n'est-elle pas capable de poser elle-même un but qui lui est propre, et que nul autre principe ne peut même soupçonner? Voilà ce que Hutcheson ni Hume n'ont admis, et ce que Reid établit invinciblement. S'il a eu le tort de faire la part de la raison trop forte dans le principe de l'intérêt bien entendu, il a le mérite d'avoir reconnu que l'intérêt n'est pas le principe suprême de la nature humaine, que la raison nous révèle un principe différent qui la plupart du temps s'accorde avec l'intérêt, mais quelquefois aussi l'immole à un objet plus grand et plus saint.

Reid démontre parfaitement l'insuffisance du principe de l'intérèr*. 11 en donne trois raisons :

1" Ce principe ne serait pas une règle de conduite suffisamment claire, a Chacun ^, dans ses moments de calme, désirerait connaître quel est son intérêt bien entendu, afin d'agir en conséquence. Mais la difficulté de le découvrir avec clarté, à travers la diversité des opinions et l'importunité des désirs présents, fait que le plus souvent nous renonçons à cette recherche et cédons à l'inclination du moment. On peut espérer que les hommes deviendront de plus en plus éclairés; mais c'est en vain que les erreui's pratiques sur les vrais biens et sur les \Tais maux ont été vingt fois réfutées, on ne cesse point de les commettre. L'homme a donc besoin d'être conduit à ce qu'il doit faire par un flambeau plus lumineux que la lueur douteuse de l'intérêt bien entendu. 11 y a lieu de croire que le sentiment du devoir exerce, dans beaucoup de cas, une plus puissante influence que la vue d'un intérêt éloigné. On ne peut douter du moins que la conscience de l'avoir violé ne soit quelque chose de plus pénible que le simple regret d'avoir méconnu son intérêt. L'intelligence du ^^llgaire est trop faible pour résister aux sophismes de la passion ; il aime à croire que si les règles que recommande l'intérêt bien entendu sont

1. Xons anssi nons avons bien des fois établi l'impuissance du principe de l'intérêt. Voyez particnlièrement l)c Vrai, dd Beau et dc Bien, leçou sue.

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