‹ Philosophie écossaiseChapitre 178 sur 199 · Ibid., p. I · texte numérisé non relu

Ibid., p. I

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celui enfin qui a horreur d'une bassesse, alors même qu'elle lui est profitable, et qui aime la justice, alors même qu'elle blesse ses intéièts. Tel est à nos yeux l'hoinnie parfait, auprès duquel celui qui n'a d'autre but que son propre intérêt nous semble un être • d'ime espèce inféiieure et méprisable. La bonté désintéressée et la justice sont les attributs glorieux de la nature divine ; sans ces attributs, Dieu pourrait être im objet de crainte et d'espérance, mais non d'adoration. La gloire de l'homme est d'ofTrir un reflet de cette divine image. Adorer Dieu et être utile à ses semblables, sans jamais tenir compte de son propre intérêt, est un degré de vertu qui dépasse les forces de la nature humaine ; mais servir Dieu et Us hommes dans la seule vue de son intérêt seul est le calcul d'un esclave, et non point le libre dévouement qu'exigent de nous la religion et la vertu. »

3" Même au point de vue du bonheur, le principe de l'intérêt bien entendu ne nous procure pas à lui tout seul la même satisfaction qu'il nous fait goûter quand il est associé à la soumission désintéressée au devoir. «Comparons^, pour nous en convaincre, d'un côté, un homme qui n'aurait d'autre règle de conduite que son intérêt, et ne considérerait la vertu ou le devoir que comme un moyen de l'assurer ; et de l'autre, un homme qui, sans être indifférent à son intérêt, se proposerait une autre fin très-compatible avec cet intérêt, je veux dire la pratique désintéressée de la vertu, l'accomplissement du devoir pour le devoir lui-même. Pour donner dans cette comparaison tout l'avantage possible au principe intéressé, admettons que l'homme qui le prend pour guide est assez éclairé pour comprendre cpie son intérêt bien entendu lui prescrit une vie tempér-ante, équitable et pieuse ; et supposons qu'il suive, dans la seule vue de son propre bien, la conduite même que le sentiment du devoir et de la justice dicte aux hommes vertueux. On voit que la différence que nous établissons entre ces deux individus ne porte pas sur leurs actions, mais seu-

i Ibid., 11. uo.

lement sur le motif qui les fait agir. Eh bien ! cependant, il est hors de doute que celui des deux qui obéit au motif le plus noble et le plus généreux est en même temps celui des deux qui goûte le plus de bonheur. L'un ne travaille que pour le salaire : ce qu'il fait ne lui inspire aucun amour ; l'autre chérit sa tâche et la regarde comme la plus honorable qui puisse l'occuper. Pour le premier, les privations et l'abnégation de soi-même, qu'impose la vertu, sont un effort pénible auquel il ne se soumet que par nécessité ; pour l'autre, ce sont autant de victoires et de triomphes dans la lutte la plus glorieuse. La route du devoir est si visible que l'homme qui la cherche avec un cœur sincère ne peut beaucoup s'en écarter. Mais, si le bonheur était la seule fin que la nature nous inspirât de poursuivre, la route qui conduit au bonhem' nous semblerait obscure et embarrassée, pleine de pièges et de périls; nous n'y voyagerions qu'avec crainte, inquiétude et perplexité. L'homme heureux n'est donc pas celui qui fait du bonheur son unique affaire, mais celui qui, laissant au Dieu qui l'a créé le soin de son bonheur, marche d'un pas ferme et résigné dans le chemin du devoir. Il y gagne une élévation d'âme qui est la vraie félicité ; au lieu de soins, de craintes, d'anxiétés, de désappointements, il ne rencontre dans la vie que joie et triomphe; tous les plaisirs acquièrent une saveur nouvelle, et le bien sort pour lui des sources mômes du mal. Et comme personne ne peut rester indifféient à son propre bonheur, l'homme de bien a la consolation de savoir qu'en remplissant son devoir, sans s'inquiéter des conséquences, il fait ce qu'il y a de plus convenable pour l'assurer. »

La conclusion de Reid est qu'il y a dans la constitution de l'homme un principe plus noble, qui nous fournit une règle plus claire et plus certaine que l'intérêt, et sans lequel l'homme ne serait pas un agent moral ; ce principe est celui du devoir.

Ce principe est un fait que Reid établit de diverses manières, par le témoignage des langues, par celui du sens commun, par l'observation des pensées, des sentiments et de la conduite des

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hommes. Ensuite il recherche à quelle faculté ce fait doit être rapporte'.

Sur le premier point , Reid est inépuisable en observations justes, simples, profondes.

« Nous ne pouvons définir le devoir ^ que par des mots et des phrases synonymes : ainsi, nous disons qu'il est ce que nous devons faire, ce qui est beau et honnête, ce qui mérite notre approbation, ce que chacun considère comme la règle de sa conduite, ce qu'estiment tous les hommes, ce qui est louable en soi et quand même personne n'en ferait l'éloge.

« La notion du devoir ne peut se résoudre dans celle de l'intérêt. Chacun peut le reconnaître, en réfléchissant sur ses propres conceptions. Quand je dis : tel est mon intérêt, je n'énonce pas la même idée que quand je dis : tel est mon devoir. De ce que mon devoir et mon intérêt bien compris me prescrivent souvent la même conduite, les deux notions n'en restent pas moins distinctes. Dans tout homme digne de ce titre, il y a un principe dlionneur, un sentiment de ce qui est honnête et de ce qui ne l'e&t pas, entièrement distinct du soin de son intérêt. C'est folie à un homme de négliger ses intérêts, mais manquer à l'honneur est une bassesse; l'un peut exciter notre pitié, quelquefois notre mépris; l'autre provoque notre indignation.

« Non-seulement ces deux principes sont difiérents dans leur nature, et ne peuvent se résoudre l'un dans l'autre, mais le principe de l'honneur est évidemment supérieur en dignité au principe de l'intérêt. On refuse le titre d'homme d'honneur à celui qui allègue son intérêt pour se justifier d'une infamie ; mais personne ne rougit d'avoir sacrifié son intérêt à son honneur. On ne peut résoudre ce principe dans l'intérêt que nous avons à conserver notre réputation ; autrement, l'honnête homme ne mériterait de confiance qu'en public; il n'éprouverait aucune répugnance à mentir, à tromper, à se conduire en lâche quand il n'aurait pas

i. Ibid., p. 145.

la crainte d'être découvert. Je pose en fait que le véritable homme d'honneur se sent détourné de telle action parce qu'elle est basse, engagé à telle autre parce qu'elle est conforme à ce que l'honneur prescrit, et cela indépendamment de toute considération de réputation et d'intérêt.

« Le piincipe de l'honneur entraîne après lui une obligation morale immédiate. C'est une loi morale qui impose à l'homme de faire certaines choses, parce qu'elles sont justes, et de ne pas faire certaines autres choses, parce qu'elles sont injustes. Demandez à l'honnête homme par quel motif il se croit obligé de payer une dette d'honneur. La question même le choquera. Admettre qu'il ait besoin d'un autre motif que du principe de l'honneur, c'est supposer qu'il n'a ni honneur ni probité et qu'il ne mérite pas l'estime de ses semblables.

a L'éducation, la mode, les préjugés, les habitudes peuvent modifier de mille manières l'opinion que nous nous formons de l'étendue de ce principe et des choses qu'il commande ou qu'il défend; mais la notion du principe lui-même, quelques limites qu'on lui donne, est identique chez tous les hommes : il est pour tous ce qui constitue la véritable dignité de l'homme, et ce qui est l'objet propre de l'approbation morale. Les hommes du monde l'appellent honneur, et trop souvent le bornent à certaines vertus quils regardent comme les plus essentielles à leur condition. Le vulgaire l'appelle honnêteté, probité, vertu, conscience; les philosophes lui ont donné des noms dilTérents. Les mots qui le désignent, le nom des vertus qu'il commande et des vices qu'il défend, le dotï et ne doit pas, qui est la formule de ces prescriptions, compose une partie essentielle de toute langue. Le respect pour les caractères honorables, le ressentiment pour les injures, la reconnaissance pour les bienfaits, l'indignation contre la bassesse, sont des alTections naturelles qui supposent la réalité du bien et du mal moral dans la conduite humaine. Une foule de transactions, inévitables dans l'état de société le plus imparfait, impliquonl la même supposition. Un témoignage, une promesse, un contrat, impliquent

nécessairement une obligation morale dans l'une des parties contractantes, une confiance fondée sur cette obligation dans l'autre.

((La diversité des opinions humaines, loin d'èlre plus gianJe, est au contraire beaucoup moindre, si je ne me trompe, sur les questions de morale qne sur les questions spéculatives; et la différence absolue du vrai et du faux n'est pas plus manifeste que la différence du bien et du mal. »

Reste à savoir à quelle faculté rapporter cette incontestable notion. Reid est condamné, par sa classification même, à rapporter cette notion à la raison, puisqu'il fait du principe du devoir un principe rationnel, comme il donne ce nom au principe de Tintérèt bien entendu. Mais ce n'est point élever assez haut la raison que de lui attribuer le principe du devoir au même titre seulement qu'on lui altiibue celui de l'inléièt. Nous l'avons fait voir : la raison ne crée pas le principe de l'intérêt, elle le tire de dispositions préexistantes. La notion du bonheur est une notion générale dont tous les éléments réels sont déjà dans les plaisirs particuliers auxquels nous porte notre nature sensible, nos instincts, nos appétits, nos désirs, nos alleclions. Mais la notion du devoir, de l'obligation, de l'honnête, du bien et du mal moral est une notion indécomposable qui ne repose que sur elle-même. La raison ne l'emprunte à aucun mouvement de la sensibilité, à nul principe d'action mécanique ou animal; c'est elle, et elle seule, qui la conçoit, la révèle et l'impose à l'homme. La fonction de la raison est donc ici infiniment plus haute que dans la formation du principe de l'intérêt bien entendu. Voilà ce que Reid aurait pu établir aisément en rapportant les caractères de la notion du devoir telle qu'il l'a décrite à la faculté qui nous la donne; il ne s'agissait que de conclure de l'elTet à la cause, de la notion à la faculté. La notion du devjir étant supérieure à celle du bonheur sans lui être toujours contraire, il s'ensuivait, d'après la méthode psychologique la plus ligoureuse, que Reid la devait rapporter ou à une autre faculté ou à un degré plus élevé de la même faculté. Or, Reid lui-même a distingué dans la raison deux offices, deux

fonctions, l'une qui est la généralisation ou la déduction, l'autre la perception intuitive et immédiate \ Celte distinction s'applique ici parfaitement. La raison construit en quelque sorte la notion générale du bonheur à l'aide des données particulières que l'expérience et l'exercice des principes mécaniques et animaux, comme parle Reid, lui fournissent. Mais elle atteint la notion du devoir sans le concours de l'expérience, quelquefois même en opposition à l'expérience; car l'expérience ne montrât-elle partout que le vice, la raison n'enseignerait pas moins la vertu. Quand tous nos penchants nous portent au plaisir, au bonheur, à l'utile, la raison nous découvre cette notion prodigieuse, cet objet extraordinaire, cette fin étrangère et souvent contraire à tous nos penchants qu'on appelle le devoir, la vertu, l'excellence morale. Encore une fois, voilà ce que Reid se devait à lui-même, à sa méthode et à tous ses principes, de mettre en lumière. Il ne l'a pas fait. Tantôt fidèle à sa classification, il rapporte expressément le devoir à la raison; tantôt entraîné par l'exemple d'Hutcheson, que dis-je? séduit par Hume lui-même, il rapporte le devoir à un sens particulier, et il prononce comme eux le nom de sens moral 2. Pour justifier cette expression, il s'efforce d'attribuer aux sens ce qu'il appelle des fonctions judiciaires, tandis qu'en réalité les sens ne portent aucun jugement, et que seulement il se mêle à leur action directe des jugements et des conceptions que Reid lui-même, dans son premier ouvrage, a attribués au sens commun, c'est-à-dire à la raison commune à tous les hommes. Ce qui l'empêche ici, ce qui a déjà plus d'une fois arrêté son analyse, est la confusion invétérée dans l'école écossaise du raisonnement et de la raison. Reid s'épuise à démontrer que tout raisonnement moral 3, pour être concluant, doit partir d'un principe qu'il n'a pas fait, et supposer, dans celui qui raisonne et dans celui auquel on adresse le raisonnement, le principe du devoir, la

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