Ibid., p
ment même il distingue deux piiénomènes très-différents : d'abord une émotion de plaisir ou de peine, émotion qui accompagne le jugement moral par cela seul que l'âme ne peut apercevoir le bien pas plus que le beau sans éprouver une jouissance exquise; et puis une affection bienveillante envers l'agent. Reid insiste particulièrement sur l'affection bienveillante ; toutefois, il faut avouer que son analyse s'arrête un peu à l'écorce du fait et ne pénètre pas jusqu'à son principe. L'affection bienveillante envers l'agent couvre un jugement, ce jugement que nous avons appelé * jugement du mérite et du démérite, lequel prononce que celui qui a bien fait mérite d'en être ^écompen^é, mérite d'être heureux, mérite d'être aimé. En effet, qu'est-ce qu'éprouver de la bienveillance envers un homme vertueux? C'est, ètie disposé à lui faire du bien. Mais en même temps que cette disposition est en nous, nous jugeons qu'elle est ju^te en elle-même. ?sous n'imposons pas aux autres l'émotion plus ou moins vive que nous ressentons, mais nous leur imposons la disposition où nous sommes de décerner à l'homme vertueux la récompense qu'il mérite. Il y a donc là et une affection et un jugement, une affection qui enveloppe le jugement, et un jugement qui seit de piincipe au sentiment. Reid n'est pas descendu très-profonlément dans l'analyse de l'affection bienveillante, mais il n'a point igrioré non plus la distinction que nous venons de signaler. « Noii-seulennent, dit-il, l'estime et la bienveillance 2 s'attachent à la moralité par un mouvement naturel, mais elles nous paraissent lui être dues légitimement comme l'immoralité nous semble légitimement mériter la haine et l'indignation. »
Comme s'il regrettait les premières concessions qu'il a paru faire à la théorie d'Hutcheson, en ne repoussant pas l'expression du sens moral, Reid revient sur la différence du sentiment et du jugement, et il y insiste, coînme nous l'avons annoncé, avec une
1. Sur le jugement du inéiite et du di-méiite. voyez en particulier Du Vrai, du Beau et du Bien, lecou xive, p. 558.
•!. Ibid., 11. toi.
énergie toute particulière dans le dernier chapitie du V'' et dernier essai. Il a mis toute sa pensée dans le titre même de ce chapitre : V Approbation monde implique un jugement. 11 montre que la sensation ou le sentiment ont ce même caractère d'être des états du sujet sentant et de se rapporter seulement à celui qui les éprouve, sans le faire sortir de lui-même et rien témoigner de la nature même des choses : aussi emploie-t-il indistinctement le nom de sensation et celui de sentiment.
« 1 Une sensation est nécessairement agréable, désagréable ou indifférente, elle peut être forte ou faible; elle s'exprime ou par un seul mot, ou par une collection de mots qui forment le sujet ou le prédicat d'une proposition, jamais une proposition tout entière; car une sensation ne nie ni n'affirme ; elle n'est donc susceptible ni de vérité ni de fausseté, qualités qui distinguent les propositions de toutes les autres formes du langage et les jugements de tous les autres actes de l'esprit... L'n jugement ne peut être exprimé que par une phrase, et par cette sorte de phrase que les logiciens appellent proposition, laquelle implique nécessairement un verbe à l'indicatif exprimé ou sous-entendu. 11 est de l'essence du jugement dctie vrai ou faux ; on peut le définir : la décision de l'entendement ^ur ce qui est vrai, faux ou douteux. Tout jugement implique l'acte de croire, de ne pas croire ou de douter.
« Sentir et juger, considérés séparément, sont très-diflérents et très-faciles à distinguer; lorsque nous sentons sans juger ou que nous jugeons sans sentir, il est impossible, à moins d'une élourderie grossière, de prendre l'un pour l'autre, mais comme ces deux actes sont inséparablement associés dans beaucoup d'opérations de l'esprit, il arrive qu'ils se trouvent souvent enveloppés sous un seul et mê.iie nom. Si l'on ne s'aperçoit pas alors que l'opération est complexe, rien n'est plus facile que de prendre l'un des deux éléments pour l'opération tout entière et de laisser entièrement éciiapper l'autre. »